Les fureurs invisibles du cœur de John Boyne – Coup de 🧡

LES FUREURS INVISIBLES DU COEUR IGCyril Avery n’est pas un vrai Avery et il ne le sera jamais – ou du moins, c’est ce que lui répètent ses parents adoptifs. Mais s’il n’est pas un vrai Avery, qui est-il ?
Né d’une fille-mère bannie de la communauté rurale irlandaise où elle a grandi, devenu fils adoptif d’un couple dublinois aisé et excentrique par l’entremise d’une nonne rédemptoriste bossue, Cyril dérive dans la vie, avec pour seul et précaire ancrage son indéfectible amitié pour le jeune Julian Woodbead, un garçon infiniment plus fascinant et dangereux.
Balloté par le destin et les coïncidences, Cyril passera toute sa vie à chercher qui il est et d’où il vient – et pendant près de trois quarts de siècle, il va se débattre dans la quête de son identité, de sa famille, de son pays et bien plus encore.

Ma lecture

En tout premier il y a eu L’audacieux Monsieur Swift personnage que j’ai adoré détester et qui fut presque un coup de cœur et quand j’aime à ce point un roman je n’ai qu’une envie c’est de voir si c’est un « one shot » ou si l’auteur rentre dans ma liste des auteur(e)s à suivre et je confirme, John Boyne y entre et de belle manière avec ce roman.

Encore une belle démonstration qu’un pavé de 850 pages peut s’avaler sans difficulté quand la plume, le fond, la forme, les personnages s’unissent pour en faire une lecture à la fois fluide et profonde. A travers cette saga familiale, à la fois roman d’apprentissage, d’amitié, d’amour, de société, John Boyne relate la vie d’un homme, Cyril Avery, né à la fin de la seconde guerre mondiale en Irlande, dont la mère de 16 ans, Catherine, n’a d’autre choix que de l’abandonner. Il sera adopté par un couple aisé, Charles (banquier) et Maude (écrivaine) mais qui insisteront sur le fait qu’il n’est pas un vrai Avery, un vrai Avery par le sang. Toute sa vie, Cyril cherchera à se construire une identité et surtout à la faire accepter dans une société puritaine irlandaise, où tout ce qui touche le sexe ou l’orientation sexuelle est vécu comme un maléfice.

Une rencontre décisive va bouleverser le destin de Cyril à l’âge de 7 ans : celle de Julian qui va lui révéler au fil des années sa véritable orientation sexuelle et c’est finalement le fond du roman : évoquer l’homosexualité à travers l’existence d’un homme dont le parcours va l’entraîner à travers différents pays : Irlande, Hollande, Etats-Unis mais également à travers les étapes qui marquèrent toute la société et en particulier la communauté gay à la fin du 20ème siècle avec les ravages du Sida et sa mise au ban de la société.

Les destins se croisent, les fils de vie se tissent, tous les personnages ont une présence incroyable et j’ai eu le sentiment de vivre parmi eux. L’auteur n’y va pas avec le dos de la cuillère : à travers son personnage principal, il dénonce et règle ses comptes avec une société irlandaise ancrée dans son obscurantisme (mais cela pourrait s’appliquer à bien d’autres pays car certaines de ses dénonciations appartiennent également à d’autres territoires) et son puritanisme.

Cyril va porter en lui presque toute sa vie les cicatrices invisibles de ce qu’il ne peut pas avouer être et quand il franchira le pas ce sera au prix d’autres blessures qui ne se refermeront jamais. De 1945 à 2015, une fresque sur 70 années d’une vie qui devient le reflet à la fois d’une époque et d’une mentalité.

Alors certes j’ai été surprise par certaines réflexions de Cyril, alors âgé de 7 ans au début du roman, mais ayant des raisonnements d’adulte, de certaines coïncidences, des croisements de vies, de rencontres etc…. qui sont tellement trop belles pour être vraies mais il s’agit ici d’un roman et qu’importe les ficelles utilisées si l’ensemble est malgré tout cohérent et sert à l’élaboration de l’histoire et du contexte.

Il y a de l’ironie, de l’émotion, de la colère, des moments de tendresse et d’histoire pour parler de l’identité qu’elle soit familiale ou sexuelle, un roman d’apprentissage mais également un très beau roman d’amitié et d’amour avec ce qu’il faut de rebondissements, d’événements pour me faire traverser une foule de sentiments. J’ai aimé que John Boyne fasse de son personnage principal un homme qui doute, qui se questionne, qui se cherche, pas un homme infaillible mais plutôt un être qui se construit seul dans une société où la différence doit se cacher et qui ne peut presque, que compter sur lui pour y évoluer et y trouver à défaut du bonheur une certaine sérénité.

C’est le genre de roman qui vous marque par sa richesse, à aucun moment le récit ne se relâche, ne s’affaiblit. Je vais garder longtemps en moi les images de certaines scènes qui m’ont particulièrement émue, touchée, partagée parfois entre sourire et larmes et je l’ai fermé presque avec des regrets car j’ai passé avec lui de jolies heures de lecture.

Coup de 🧡 et je le recommande à tout le monde…..

Traduction de Sophie Aslanides

Editions Le livre de poche – Janvier 2020 (2017 – JC Lattès 2018) – 853 pages

Livre lu dans le cadre de Objectif PAL d’Antigone

OBJECTIF PAL

Ciao 📚

Bartleby le scribe – Une histoire vraie de Wall Street de Herman Melville – Coup de 🧡

BARTLEBY IG

« Je préférerais ne pas” : telle est la réponse, invariable et d’une douceur irrévocable qu’oppose Bartleby, modeste commis aux écritures dans un cabinet de Wall Street, à toute demande qui lui est faite. Cette résistance absolue, incompréhensible pour les autres, le conduira peu à peu à l’isolement le plus total.

Ma lecture

Qui es-tu Bartleby ? Quel est ton message ? Pourquoi ne réponds-tu aux demandes que par : Je ne préfèrerais pas ? Pourquoi t’obstines-tu à t’isoler, à dépérir, à t’effacer, à disparaître ?

Une nouvelle dont le narrateur, un notaire d’une soixante d’années, employeur de Bartleby nous raconte ce qu’il en sait ou croit savoir car Bartleby reste un mystère. Dans son étude à Wall Street,  ses trois employés portent un surnom qui le résume par rapport à sa personnalité : Dindon, Pince-nez et Gingembre. Pas Bartleby, lui ne portera aucun surnom car pour cela il faudrait le l’identifier. Il devient l’employé silencieux, efficace, solitaire exécutant son travail consciencieusement jusqu’à une demande banale de relecture de copies avec les autres employés. Et voilà qu’apparaît la réponse qui plus jamais ne quittera ses lèvres : Je ne préfèrerais pas, dite sans colère, sans violence, une phrase qui porte en elle à la fois la fermeté, la négation mais également comme une menace. Le narrateur va tenter de comprendre, d’inciter Bartleby à changer d’avis, le pousser dans ses retranchements mais il n’obtiendra qu’une seule réponse : Je ne préférerais pas. Alors peu à peu Bartleby s’enferme, s’isole, dépérit….

Difficile de vous en dire plus, chacun(e) se fera sa propre opinion mais c’est un récit qui vous tient non seulement par les réponses que l’on cherche, le sens de ce que l’on pourrait imaginer être un conte mais également par la qualité de l’écriture, l’écriture d’un auteur que je découvrais et qui m’a très vite saisie à la fois par sa richesse mais également par tout ce qu’elle pouvait contenir dans l’évocation d’un personnage anonyme, les relations au sein de l’étude notariale, les tentatives du narrateur à comprendre, aider, à trouver la clé de cet homme dont rien ne transpire que sa détermination à ne pas préférer. Quatre mots, seulement quatre mots : Je ne préfèrerais pas sur lesquels repose son récit , quatre mots dits sans colère, sans désespoir mais avec conviction et fermeté, quatre mots qui pousseront son employeur à utiliser tous les moyens pour se débarrasser de lui, allant de la générosité à la fuite,

Cette nouvelle est fascinante par le fait que chacun peut se faire sa propre interprétation de qui est Bartleby, un révolté, un résistant prêt à payer le prix, un homme libre auquel on ne peut rien imposer, rien proposer, rien offrir, qui refuse, un homme qui va, au prix de sa résolution à ne rien préférer, sombrer et paiera le prix de sa détermination ou bien un fou. Faut-il y voir un message : pour obtenir ne faut-il pas simplement exposer ses choix et n’en jamais dévier, sans argumenter. L’auteur nous laisse juge, à nous d’en penser ce que nous voulons.

J’ai beaucoup aimé parce qui va rester longtemps en moi. Je l’ai lu il y a quelques jours et j’y pense depuis chaque jour, essayant de trouver des réponses, un sens. Qu’a voulu nous transmettre Herman Melville, quelle était son idée première et je l’admire d’avoir réussi à faire en 80 pages un récit où la multiplicité des interprétations en fait une œuvre insolite, philosophique, énigmatique. Il y glisse des symboles comme le mur devant lequel Bartleby préfère travailler, semblable à lui-même face aux autres, un scribe qui  restera un mystère, lui dont le passé nous est inconnu mais qui contient, peut-être comme il l’est évoqué en toute fin, les raisons de son choix à ne pas répondre aux injonctions. Bartleby c’est lui mais cela peut-être n’importe qui, celui que l’on est, celui que l’on voudrait être, celui que l’on admire ou celui qui reste un mystère, agace, résiste.

Bluffant….. Coup de 🧡

Traduction de Jean-Yves Lacroix

Editions Allia – Janvier 2006 – 87 pages

Ciao 📚

King Kong Théorie de Virginie Despentes – Coup de 🧡

KING KONG THEORIE IG

 

« J’écris de chez les moches, pour les moches, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf, aussi bien que pour les hommes qui n’ont pas envie d’être protecteurs, ceux qui voudraient l’être mais ne savent pas s’y prendre, ceux qui ne sont pas ambitieux, ni compétitifs, ni bien membrés. Parce que l’idéal de la femme blanche séduisante qu’on nous brandit tout le temps sous le nez, je crois bien qu’il n’existe pas. » V.D.

 

 

Ma lecture

Tout être humain est susceptible de changer et tant mieux. J’ai lu de Virginie Despentes Apocalypse bébé qui ne m’avait pas tellement convaincue puis le premier tome de Vernon Subutex que j’avais aimé mais dès le tome 2 j’ai compris que ce n’était pas pour moi et en pensant que finalement Virginie Despentes n’était pas une auteure dont l’écriture me correspondait.

Pourtant je voyais régulièrement King Kong théorie cité comme « le livre révélateur » de nombreuses femmes, de tous âges et comme je l’ai reçu grâce à un concours organisé par les Editions Grasset, l’occasion m’était donnée de découvrir en quoi cet ouvrage était une révolution littéraire féministe. Je l’ai ouvert et dès les premières lignes j’ai compris. Elle s’adresse aux femmes, à toutes les femmes et pas seulement aux moches etc.. mai surtout à celles qui ne rentrent pas dans les canons traditionnels de la féminité ou à celles dont les parcours de vie sortent des sentiers tracés.

Et quelle claque j’ai pris…. Je l’ai lu en une journée, presque en apnée, disant presque oui à chaque page,  tellement elle mettait en mots ce que nous avons toutes pensé un jour, ressenti, vécu sans oser le dire et parfois même en culpabilisant de le ressentir. Mais elle parle également d’elle, de son parcours hors des chemins habituels.  Elle aborde des thèmes qu’elle connaît pour les avoir vécus, elle les évoque en toute franchise : physique, viol, prostitution, rapports hommes/femmes, sexualité mais également pornographie et c’est avec un discours clair et argumenté qu’elle pose un jugement sur lequel on ne peut que souscrire ou comprendre.

Les petites filles sont dressées pour ne jamais faire de mal aux hommes, et les femmes rappelées à l’ordre chaque fois qu’elles dérogent à la règle. Personne n’aime savoir à quel point il est lâche. Personne n’a envie de le savoir dans sa chair. Je ne suis pas furieuse contre moi de ne pas avoir osé en tuer un. Je suis furieuse contre une société qui m’a éduquée sans jamais m’apprendre à blesser un homme s’il m’écarte les cuisse de force, alors que cette même société m’a inculqué l’idée que c’était un crime dont je ne devais pas me remettre. (p51)

J’ai aimé également qu’elle se penche également sur les hommes car son propos n’est pas de les accuser de tous les maux car ils sont souvent que le fruit de ce que la société attend d’eux, elle les formate afin de correspondre à l’image de la virilité qu’ils représentent….. Certes elle appelle un chat, un chat, le langage est parfois cru, mais moins que je le pensais,  efficace et il va droit au but. Démontrer en quoi certains jugements, attitudes, comportements peuvent être induits par une éducation, une société, des stéréotypes. 

Je suis à la fois heureuse et en colère : heureuse, de lire ce qu’en tant que femmes nous avons pensé un jour ou l’autre, ressenti comme une injustice soit enfin dit de façon forte et en frappant du poing et des mots, et en colère pour ne pas avoir lu plut tôt cet essai qui est un témoignage, en partie autobiographique,  à charge non seulement sur la toute puissance masculine mais aussi sur la société dirigée et construite depuis toujours par les hommes, pour les hommes. J’ai aimé qu’elle parle de la virilité des hommes, de ce que cela subornait pour eux, de ce que l’on attend d’eux induisant, par effet dominos, ce que cela entraîne pour les femmes.

Qu’est-ce que ça exige, au juste, être un homme, un vrai ? Répression des émotions. Taire sa sensibilité. Avoir honte de sa délicatesse, de sa vulnérabilité. Quitter l’enfance brutalement, et définitivement : les hommes-enfants n’ont pas bonne presse.(p30)

Comment ne pas se reconnaître dans certaines situations, certaines remarques, ce que nous taisons, acceptons, elle le dit haut et fort, ayant appris de ses propres expériences ou drames, de ce qu’elle a vécu en tant que femme, libre, prostituée volontaire, violée, auteure, metteuse en scène etc… Et il y a matière à dire même si on ne souscrit pas à tout car nous n’avons pas toutes le même parcours, elle s’appuie non seulement sur son expérience mais également sur beaucoup de références littéraires ou politiques pour énoncer sa théorie qui met un coup de pied dans la fourmilière.

C’est clair, argumenté, cela force le respect d’avoir le courage de le faire en se mettant en quelque sorte à nu pour donner encore plus de poids à ses propos. Elle explique ses choix qui peuvent choquer quand on ne connait pas sa démarche, les rebuffades subies et les jugements hâtifs que l’on peut avoir. 

Virginie Despentes a touché en moi quelque chose d’endormi, de non exprimé clairement, enfoui dans mon subconscient et pourtant présent dans mes actes et dans mes pensées et qui remet en question même parfois certaines attitudes. Alors je lui dis merci, merci d’exprimer si bien ce que nous pouvons ressentir, vivre et je ne suis pas loin de penser que c’est le genre de manifeste à mettre entre les mains de toutes les femmes pour qu’elles aient conscience du monde dans lequel on vit, pour abattre certaines barrières, pour comprendre et analyser d’une autre façon la société où nous vivons, pour qu’elles sachent qu’elles ne sont pas seules et pour prévenir ce qu’elles devront affronter car les choses ne changent que très lentement.

Non, on ne décrit pas un auteur homme comme on le fait pour une femme. Personne n’a éprouvé le besoin d’écrire que Houellebecq était beau. Sil avait été une femme, et qu’autant d’hommes aient aimé ses livres, ils auraient écrit qu’il était beau. Ou pas. Mais on aurait connu leur sentiment sur la question.(…) On aurait été extrêmement violent avec lui, si en tant que femme il avait dit du sexe et de l’amour avec les homes ce que lui dit du sexe et de l’amour avec les femmes. A talent équivalent, ça n’aurait pas été le même traitement. (p127)

Je m’attendais à une écriture plus trash et même si les thèmes évoqués sont parfois pas faciles, qu’ils peuvent heurter certaines sensibilités, j’ai trouvé qu’elle avait le juste ton pour en parler, une colère justifiée et justifiable. Il faut parfois qu’une voix s’élève, monte le ton pour se faire entendre et à travers elle le ressenti de tout ce que nous taisons, ressentons ou vivons.

Donc un coup de 🧡 auquel je ne m’attendais pas, à la fin duquel je suis restée sans voix, saisie et même si je ne lirai peut être pas tous ses romans, je la vois désormais autrement, comme une voix des femmes, du féminisme et de la liberté, au même titre par exemple que Simone de Beauvoir ou Virginia Woolf qu’elle cite (et à cela je ne peux que souscrire) dans un parler moins édulcoré et plus frontal, mais une femme qui tape du poing sur nous, humains, hommes et femmes, société, bien pensants en tout genre, et je comprends pourquoi il a soulevé tant de passions et tant de reconnaissances.

Editions Grasset – Septembre 2006 – 156 pages

Ciao 📚

La porte des Enfers de Laurent Gaudé – Coup de🧡

LA PORTE DES ENFERS IGAu lendemain d’une fusillade à Naples, Matteo voit s’effondrer toute raison d’être. Son petit garçon est mort. Sa femme, Giuliana, disparaît. Lui-même s’enfonce dans la solitude et, nuit après nuit, à bord de son taxi vide, parcourt sans raison les rues de la ville.

Mais, un soir, il laisse monter en voiture une cliente étrange qui, pour paiement de sa course, lui offre à boire dans un minuscule café. Matteo y fera la connaissance du patron, Garibaldo, de l’impénitent curé don Mazerotti, et surtout du professeur Provolone, personnage haut en couleur, aussi érudit que sulfureux, qui tient d’étranges discours sur la réalité des Enfers. Et qui prétend qu’on peut y descendre…

Ceux qui meurent emmènent dans l’Au-Delà un peu de notre vie, et nous désespérons de la recouvrer, tant pour eux-mêmes que pour apaiser notre douleur. 

Ma lecture

J’ai approché et découvert l’Enfer, celui dont Matteo et Giuliana ont franchi les portes quand ils perdent leur fils, Pippo, âgé de 6 ans, victime innocente d’une fusillade. L’Enfer existe et ils y vivent depuis, le couple n’ayant de cesse de retrouver Pippo, de le ramener auprès d’eux, comme le supplie Giuliana  : « Ramène-moi Pippo », c’est la seule chose qu’elle lui demande et qu’il ne peut lui donner car, une fois franchit les portes de la mort, personne n’en revient, tout le monde le sait. Alors Giuliana disparait sans laisser de traces et laisse Matteo à son désespoir, celui de n’avoir su ou pu protéger son fils, de n’avoir pu le sauver, celui de les avoir perdu tous les deux.

Mais c’est un roman de Laurent Gaudé et avec lui toute histoire prend une autre dimension. Il en fait une sorte de conte où la frontière entre la mort et la vie se situe dans les entrailles de Naples, derrière des portes secrètes qu’il va découvrir grâce à des rencontres de solitudes : un prêtre, un patron de café, un étrange professore et une femme qui n’est pas une femme, ni une mère mais qui l’est aussi. La narration est à plusieurs voix : celle de Pippo adulte, celle de Matteo désespéré et celle de Giuliana inconsolable et tout cela se tisse à plusieurs époques.

Cela vous semble confus mais n’oubliez pas : Laurent Gaudé est le guide et on peut lui faire confiance,  il nous mène aux portes de l’Enfer et lui seul en possède les clés et nous montre le chemin. Il vous balade dans le temps, il vous ouvre un monde, celui des ténèbres qui ne sont pas uniquement en enfer mais aussi sur terre, où les ombres rodent, errent, espèrent et attendent de disparaître définitivement. 

La société d’aujourd’hui, rationaliste et sèche, ne jure que par l’imperméabilité de toute frontière mais il n’y a rien de plus faux…. On n’est pas mort ou vivant. En aucune manière… C’est infiniment plus compliqué. Tout se confond et se superpose… Les Anciens le savaient.. Le monde des vivants et celui des morts se chevauchent. Il existe des ponts, des intersections, des zones troubles… Nous avons simplement désappris à le voir et à le sentir… (p140)

Et comme toujours, l’auteur ancre son récit dans la violence du monde mais avec toujours une lueur, car malgré les actes il nous offre des personnages lumineux qu’il va chercher dans les bas-fonds d’une ville, Naples, dans laquelle ils vivent et qui offre, à qui se présente à eux avec pour seul bagage sa douleur et son désespoir,  un peu de chaleur et une planche de salut. 

Alors j’ai eu confiance, malgré la violence d’une vengeance, malgré la tristesse de la perte d’un enfant, malgré une quête de l’impossible, malgré parfois une perte de repères sans importance dans le temps et les identités, je savais que le maître des lieux allait me révéler son message. 

Dans une écriture flirtant entre réel et imaginaire, dans un récit où l’Enfer peut se trouver à beaucoup d’endroit, dans la vie, sur terre ou sous terre, visible ou invisible, Laurent Gaudé nous ouvre les portes de la perte, du deuil mais également de la rédemption et de la lumière avec une vision du monde des ténèbres élaborée, construite et à laquelle on pourrait souscrire. Tout est contraste dans ce roman et à la manière d’un conteur il créée un monde où les frontières n’existent plus, où l’amour de l’autre, quel qu’il soit, prend le dessus sur la croyance et les apparences.

Décidément cet auteur sait comment aborder certains thèmes et les transformer en un conte presque philosophique, où il parle de mort et d’amour, de perte et de don de soi, de culpabilité, de vengeance pour en faire un conte lumineux, plein d’espoir où vivants et morts se côtoient et où la mort n’est pas toujours une fin en soi.

Coup de 🧡pour l’écriture, la construction, l’ambiance (pourtant sombre). Je suis définitivement une inconditionnelle de cet auteur.

Editions Actes Sud – Août 2008 – 266 pages

Ciao 📚