Némésis de Philip Roth – Coup de 🧡

NEMESIS IG

C’est le long et chaud été de 1944 dans le quartier Weequahic de Newark. La plupart des jeunes hommes du pays sont engagés à l’étranger, mais Bucky Cantor, un muscle-bound, instructeur de 23 ans PE, est coincé à la maison à cause de ses yeux louches. Au lieu d’aider son pays dans la lutte contre Hitler, son travail pour l’été est de superviser le bien-être d’un groupe d’enfants, en tant que directeur de l’un des terrains de jeux de la ville. C’est à peine le rôle glorieux qu’il voulait pour lui-même, mais Bucky, qui a un sens profond de l’honneur, se rapproche de ses fonctions – du moins au début – avec un dévouement inlassable.

Ma lecture

Philip Roth, que j’ai découvert il y a quelques mois avec Un homme et qui m’a subjuguée par la qualité de son écriture mais surtout les thèmes abordés,  le cheminement de ses réflexions, leur profondeur.. Ce roman, publié en 2010, 8 ans avant son décès, pourrait être le roman de la période que nous vivons actuellement dans le monde avec l’épidémie du Covid19. Tout y est : le décompte des contaminations, des morts, l’hygiène et les mesures mises en place, les parents qui gardent les enfants chez eux, le confinement, la responsabilité de chacun etc…. Mais il apporte sa touche personnelle : les tortures mentales de son personnage, sa conscience mise à mal par le doute, par l’ignorance d’un mal dont on ne savait rien et sa propre implication dans la propagation de celui-ci.

J’ai eu l’impression qu’il était le témoin de la crise que nous vivons, la contamination et les questions qui se posent à chacun d’entre nous à travers le personnage de Eugène Cantor surnommé « Bucky », professeur de sports de 23 ans et directeur d’un terrain de jeu pour les jeunes à Newark, quartier de prédilection de l’auteur. Nous sommes en 1944 et l’été est caniculaire… Les hommes sont partis à la guerre et depuis quelques temps la polio, fléau de l’époque, fait des ravages. Chaque jour de nouveaux cas, de nouveaux décès, frappant en particulier les enfants sont annoncés et quand elle ne tue pas elle laisse des traces sur les corps.

A travers ce jeune homme, le narrateur, dont nous ne connaîtrons l’identité et le lien qu’il a avec Bucky qu’à la fin du roman, retrace cet épisode épidémique qui frappe le pays et en particulier les jeunes dont il s’occupe. On ne connaît ni les origines ni la source de la maladie, ni son mode de transmission, elle frappe toutes les couches de la population indistinctement (le président américain Franck Delano Roosevelt en était atteint)

La peur et l’ignorance poussent certaines communautés à l’affrontement, faisant porter aux « étrangers » ou aux plus faibles la responsabilité du mal qui frappe le pays, installant la méfiance, la crainte voire la violence d’autant plus quand ce sont les enfants qui sont le plus souvent touchés.

Alors que tout réussi à Bucky, sa vie professionnelle, sa vie sentimentale, même s’il culpabilise de n’avoir pu partir, comme ses deux meilleurs amis sur le front en raison d’une déficience visuelle, le doute s’installe en lui : pourquoi cette épidémie ? D’où vient-elle, comment se propage-t-elle ? Pourquoi tant de cas autour de lui ? Comment choisit-elle ses victimes, qui est responsable ? Dieu ?Et pourquoi ne serait-il pas, lui Bucky, le coupable ?

Et si cette épidémie était une réponse des Dieux, de Dieu, comme le titre l’évoque : Némésis, la déesse grecque de la juste colère et d’un châtiment céleste s’abattant sur les humains en punition de leur mégalomanie et leurs excès ? Cela ne vous dit rien ! N’entend-on pas ici ou là évoquer le monde d’avant et le monde d’après, que ce que nous vivons serait le résultat de notre soif de plus, de notre non respect du monde qui nous entoure…..

Bucky est un athlète respecté de tous, l’image d’un esprit sain dans un corps sain, il est l’idole des jeunes du terrain de jeu :

Lorsqu’il courait avec le javelot bien haut, irait en arrière le bras qui allait lancer, puis le ramenait en avant pour que le javelot soit placé nettement au-dessus de l’épaule au moment du lancer, et qu’il le larguait alors comme pour le faire exploser, il nous paraissait invincible. (p266)

Il est juste, honnête, pédagogue, reconnaissant et attentionné vis-à-vis de sa grand-mère qui l’a élevé mais si malgré tout cela il était le bras armé de la punition céleste, tel le javelot lancé vers sa cible par Dieu sur le Monde ….. Et peu à peu la psychologie entre en jeu : Bucky rumine, il se sent impuissant devant un mal dont il voit les conséquences. Orgueil ? Mégalomanie ou Réalité ?

Cela se lit comme un roman mais derrière toutes les questions que se posent Bucky j’ai retrouvé tous les questionnements actuels. Bien sûr, comme à son habitude, Philip Roth ancre son récit dans la communauté juive, dans le quartier cher à son cœur, mettant en parallèle la guerre mondiale et la guerre plus sournoise, invisible qui envahit le pays, dont on ne connaît ni le visage ni le fonctionnement, un ennemi invisible, sournois et imprévisible.

J’ai un coup de cœur pour ce roman tant pour la fluidité de l’écriture qui permet de se concentrer sur le personnage et son analyse de ce qui l’entoure et ses remises en question. Phlip Roth crée une tension à la manière d’un suspens mais aussi entoure de bienveillance  son héros que l’on va suivre dans les trois parties que constitue le roman : la première à Newark devenu équatorial sous la chaleur de cet été 1944, où le personnage est nommé Mr Cantor, à la manière d’une référence pour les jeunes du quartier où se développe la maladie, ensuite à Indian Hill, où il devient Bucky, un homme plus intime qui va rejoindre Marcia, sa fiancée, pensant échapper ainsi au virus et au climat ambiant, même s’il se sent coupable de lâcheté et enfin une quinzaine d’années plus tard, quand le narrateur le retrouve, lui Mr Cantor et découvre l’impact de la maladie dans la vie.

C’est encore une fois une lecture intemporelle, qui soulève bien des questions et dont nous n’avons en l’état actuel des connaissances pas toujours toutes les réponses. C’est le genre de récit qui plonge également dans l’humain, dans ses doutes, dans ses sentiments, dans ses faiblesses mais aussi ses forces, dans ce que le destin, de la taille d’un virus, peut changer une vie. Il y a des guerres dans lesquelles l’homme trouve juste de combattre et d’autres où il se sent responsable des effets produits.

Philip Roth qui me faisait si peur entre dans la catégorie des auteurs dont je veux découvrir tous les romans tellement il répond à ce que j’attends d’une lecture : une écriture, des thèmes et des questions à plusieurs tiroirs qui peuvent se rouvrir à tout moment…..

Ce que les gens savaient, c’est que la maladie était terriblement contagieuse, et qu’elle pouvait être transmise aux personnes saines par simple proximité physique avec ceux qui étaient déjà infectés. Pour cette raison, au fur et à mesure que le nombre de cas s’élevait régulièrement dans la ville, et avec eux la peur collective, de nombreux enfants de notre quartier se virent interdire par leurs parents de fréquenter la grande piscine publique du parc olympique dans le quartier proche d’Irvington, d’aller dans les cinémas locaux où il faisait frais et de prendre le bus qui descendait en ville (…) On nous recommandait de ne pas nous servir des toilettes publiques, de ne pas boire à même la bouteille de boisson gazeuse d’un camarade, de ne prendre froid, de ne pas jouer avec des inconnus, de ne pas emprunter de livres à la bibliothèque municipale, de ne pas téléphoner d’une cabine, de ne pas acheter de nourriture à des vendeurs de rue, et de ne pas manger avant de nous être soigneusement lavé les mains avec de l’eau et du savon. (p15-16)

Traduction de Marie-Claire Pasquier

Editions Folio – Février 2014 (1ère parution 2010 – Gallimard 2012) – 266 pages

Ciao