Né d’aucune femme de Franck Bouysse

NE D'AUCUNE FEMME« Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile.
— Et alors, qu’y-a-t-il d’extraordinaire à cela ? demandai-je.
— Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés.
— De quoi parlez-vous ?
— Les cahiers… Ceux de Rose. »

Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquels elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin. Franck Bouysse, lauréat de plus de dix prix littéraires, nous offre avec Né d’aucune femme la plus vibrante de ses oeuvres. Ce roman sensible et poignant confirme son immense talent à conter les failles et les grandeurs de l’âme humaine.

Pourquoi j’ai choisi ce livre

Je l’ai vu passer sur les réseaux sociaux, je n’ai jamais rien lu de Franck Bouysse, je ne lis que très rarement polars et thrillers, mais la couverture m’a hypnotisée et ceux qui l’avaient lu étaient enthousiastes. Un passage en libraire et le voilà dans ma pile et très vite sous mes yeux….

Ma lecture

La plus grande des difficultés maintenant c’est de trouver les mots afin de vous donner l’envie de lire ce livre…

J’ai à la fois découvert une terrifiante histoire mais aussi un auteur.

Car il faut lire roman si vous aimez les histoires qui vous embarquent dans un univers fou, si vous aimez une écriture poétique même dans les moments les plus sombres, si vous aimez les émotions, si vous aimez les frissons, si vous aimez une histoire comme un jeu de construction où chaque pièce s’emboîte parfaitement, à un moment ou à un autre.

Je ne connaissais pas Franck Bouysse, même pas de nom, il ne fait pas partie de mon univers livresque et je me suis fait faucher, balader, emporter par son écriture et son récit. Cette lecture a été un voyage dont on ne ressort pas indemne, elle va me suivre et me poursuivre, car c’est une plongée dans le noir, le sombre mais le beau…..

Mais :

Il est grand temps que les ombres passent aux aveux. (p10)

Une femme, Rose,  est morte dans un asile et Gabriel, le curé du village, se voit confier une bien étrange mission. Récupérer deux cahiers glissés sous la robe de la morte à sa demande. Qui est-elle ? Pourquoi cette dernière volonté ?

A la lecture des deux cahiers, Gabriel va découvrir une terrifiante histoire, qui comporte bien des noirceurs.

Alors, je me résous à laisser aller mon regard sur la première feuille, afin que disparaissent les ombres trompeuses, pour en faire naître de nouvelles, que je me prépare à découvrir, au risque de les assombrir plus encore. Ces ombres en éclats d’obscurité qui n’épargne rien ni personne, sinon dans la plus parfaite des nuits qu’est la mort, avant le grand jugement. (p37)

Je ne peux vous en dire plus sinon qu’il y est question de famille, de pauvreté, de conscience mais aussi du mal, du pouvoir et d’amour. Il faut, comme je l’ai fait, rien en savoir, l’ouvrir et commencer la lecture. L’auteur a construit son récit par la narration à plusieurs voix, toutes ont de l’importance, leur ordre d’apparition également. Se laisser emporter par la beauté des descriptions de personnages, de paysages, d’atmosphère : Franck Bouysse a trouvé les mots, les phrases, le style qui imprègnent, qui collent à cette histoire.

Tout a son importance, chaque élément, chaque détail, chaque personnage. C’est une mécanique extrêmement précise, huilée, implacable, on pense à plusieurs moments comprendre, imaginer la suite mais seul l’auteur la connaît….. Il en est le maître

On n’a pas les mêmes égoïsmes, mais on peut s’en faire un même nœud au cœur (p140)

Les personnages sont forts, ils ont tous été parfaitement intégrés définis, décrits et tiennent chacun leur place. Franck Bouysse allie brutalité et douceur, horreur et humanité. L’équilibre est parfait, justifié, argumenté. Cela tient debout même dans le pire. Mais où va-t-il chercher tout cela ?

L’écriture est à la fois sèche mais aussi enflammée, une plongée dans les sentiments humains, les plus sombres comme les plus beaux :

Trois filles arrachées au néant, au motif qu’un homme et une femme se doivent de fabriquer un peu plus qu’eux-mêmes pour échapper au temps, sans penser ni même imaginer un seul instant les malheurs à venir et le cadeau empoisonné que peut devenir une vie. Un cadeau pouvant se révéler bien pire que le néant préalable, qui n’est rien d’autre qu’une absence jamais considérée par les hommes, et pas plus par un dieu. Parce que sortir un petit être du néant d’avant pour lui offrir celui d’après est une immense responsabilité et en sortir quatre, une pure folie. (p201)

Il y a par moment l’écrivain qui se glisse dans ses personnages, il utilise pour chacun un langue propre à sa condition, à ce qu’il est :

Les mots passent de ma tête à ma main avec une facilité que j’aurais jamais crue possible, même ceux que je pensais pas posséder, des mots que j’ai sûrement appris aux Landes, ou bien lus dans le journal du maître, et d’autres que j’invente. Je peux pas m’arrêter quand je suis enfermée dans cette chambre. Ils représentent la seule liberté à laquelle j’ai droit, une liberté qu’on peut  pas me retirer, puisque personne, à part Génie, sait qu’ils existent. J’ai plus besoin de travailler. J’ai aussi quelqu’un à qui parler de temps en temps, et des mots à jeter sur du papier. Qu’est-ce que je pourrais demander de plus aujourd’hui. (p233)

c’est un roman de contrastes, comme la couverture le montre  : la force et la douceur, le rude et le doux, comme un décalage, comme une vie saccagée mais où l’espoir et l’amour peuvent tenir dans les bras et le regard de cette femme pour l’enfant.

C’est une histoire de folie, celle dont il est question, celle de la folie de certains êtres mais aussi c’est une histoire de la folie livresque qui nous saisit par la qualité de l’écriture qui évite de tomber dans le glauque même si les faits sont parfois terrifiants.

Ici, c’est pas la folie des autres qui me fait peur, c’est de pas pouvoir m’y réfugier moi. (p234)

Franck Bouysse ne se contente pas de raconter une tragique histoire, il nous embarque dans le tréfonds des âmes humaines, dans ce qu’elles ont de plus noir mais aussi de plus beau. Il y est question de paysages, d’ambiance, de lieux, d’animaux, de conscience : chacun tient sa place, chacun joue son rôle et c’est tout à fait le genre de livre dont on se souvient longtemps après, qui laisse une empreinte indélébile dans notre mémoire.

📕📕📕📕 COUP DE ❤

Editions Manufacture des Livres – Novembre 2018 – 334 pages

Ciao

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Des hommes couleur de ciel de Anaïs LLobet

des hommes couleur de ciel

Dans le pays où est né Oumar, il n’existe pas de mot pour dire ce qu’il est, seulement des périphrases : stigal basakh vol stag, un « homme couleur de ciel ». Réfugié à La Haye, le jeune Tchétchène se fait appeler Adam, passe son baccalauréat, boit des vodka-orange et ose embrasser des garçons dans l’obscurité des clubs. Mais il ne vit sa liberté que prudemment et dissimule sa nouvelle vie à son jeune frère Kirem, à la colère muette.Par une journée de juin, Oumar est soudain mêlé à l’impensable, au pire, qui advient dans son ancien lycée. La police est formelle : le terrible attentat a été commis par un lycéen tchétchène. Des hommes couleur de ciel est l’histoire de deux frères en exil qui ont voulu reconstruire leur vie en Europe. C’est l’histoire de leurs failes et de leurs cicatrices. Une histoire d’intégration et de désintégration.

Ma lecture

Mon premier coup de cœur de 2019 et je ne m’y attendais absolument pas. Je ne suis pas une lectrice de livres sur la guerre, les conflits etc…. Je me suis lancée en lisant le résumé qui m’a intrigué mais la photo de couverture me laissait supposer un roman où la violence était très présente et j’évite les récits en comportant, surtout lorsqu’elle est inutile…..

Et bien j’ai été fauchée dès les premières lignes, les premières pages, comme soufflée par une déflagration mais une déflagration littéraire. On est très vite immergée dans cette aventure, oui aventure, car il n’y a pas un moment où l’on est pas pris par les mots, par l’histoire, par les histoires, par les personnages.

Il ressort de ce récit beaucoup de thèmes : l’exil en premier car c’est ce qui lie les protagonistes. Etre arrachés à ses racines, à une violence et une douleur qui vous lient à votre pays, qui a imprégné vos jours, vos nuits mais aussi votre esprit.

Une quête de l’identité : qui est-on, qui devient-on quand on quitte un pays en guerre, devient-on un autre  ou reste-t-on à jamais ancré dans ses racines ?

Identité sexuelle également : comment assumer celle-ci lorsque votre éducation,  votre religion, vos racines vous condamnent. Chacun a gardé en soi ses préceptes et s’adapte ou non à la nouvelle vie qui s’offre à lui.

Anaïss Llobet a habilement mêlé les destins de trois personnages : deux frères Oumar et Kirem, presque jumeaux physiquement et une professeur de russe, Alissa, vivant tous les trois à La Haye aux Pays-Bas, un pays de liberté, mais il n’est pas toujours facile de s’adapter à une liberté à laquelle rien ne vous préparait. Pour chacun c’est une affaire personnelle.

L’exil se vit seul. (p172)

Oumar décide de mener une double vie, se transformant en Adam pour devenir celui qu’il est réellement, Alissa elle est devenue Alice, cachant ses origines dans le lycée où elle travaille mais aussi à son compagnon, faisant le choix de naviguer entre les deux cultures. Kirem lui refuse toute intégration.

Ne plus être ce que l’on a été car exilé, ne plus avoir les mêmes convictions, peut-on s’affranchir de l’éducation reçue ou reste-t-elle profondément ancrée en soi. Un roman dans lequel les personnages posent des questionnements qui ne peuvent laisser indifférent.

Trois positions, trois destins disséqués principalement à travers les récits d’Oumar et d’Alice, qui oscillent dans les choix à faire, partagés entre passé marqué par le conflit qui opposent la Russie et la Tchétchènie, présent où les doutes s’installent et futur que l’on décide de s’octroyer.

Il est également question des choix : a-t-on toujours le choix ? Peut-on finalement choisir d’être soi, peut-on choisir sa vie ?

C’est un vrai coup de cœur dans tous les critères : écriture, construction du récit avec une pression et une enquête qui nous tiennent en haleine jusqu’au bout, style limpide, clair. Des personnages loin d’être stéréotypés, tout en nuances, en fragilité.

Je n’en dis pas plus…. je vous laisse découvrir qui sont ces Hommes couleur de ciel, joli titre qui cache bien des souffrances.

📕📕📕📕 COUP DE ❤

Merci aux Editions de l’Observatoire pour cette lecture

Editions de l’Observatoire – Janvier 2019 – 210 pages

Ciao

 

Journal d’un écrivain de Virginia Woolf

JOURNAL D'UN ECRIVAIN

 » J’ai lu attentivement les vingt-six volumes du Journal de Virginia Woolf et j’en ai extrait, pour ce volume, tout ce qui relève de son travail d’écrivain. J’y ai incorporé en outre trois autres genres d’extraits d’abord les passages dans lesquels elle se sert très nettement de son Journal comme d’un instrument lui permettant d’exercer ou de mettre à l’épreuve l’art d’écrire ; ensuite des passages qui, sans avoir trait directement ou indirectement à son travail, m’ont paru s’imposer dans ce choix parce qu’ils donnent au lecteur une idée de l’impression immédiate qu’exerçaient sur son esprit telles scènes ou telles personnes ; enfin un certain nombre de passages dans lesquels elle commente les livres qu’elle est en train d’écrire. » Leonard Woolf.

Ma lecture

J’ai découvert assez récemment Virginia Woolf avec Un lieu à soi et depuis je suis très admirative de son écriture, de son univers mais aussi de la femme….. J’ai lu Mrs Dalloway, Vers le phare, Orlando des romans tous très différents, d’une écriture exigeante, précise, ciselée et j’ai encore sur mes étagères des romans à découvrir : Les Années, Nuit et jour ainsi que Je te dois tout le bonheur de ma vie de Carole d’Yvoire, une sorte de biographie du couple Woolf.

Léonard Woolf est à l’origine de la publication de ce journal en 1953 soit 12 ans après son suicide. Elle tenait en effet un journal depuis 1915 jusqu’au 9 Mars 1941 soit 19 jours avant sa mort. Il y est essentiellement noté son travail d’écriture et si on lit Virginia Woolf il est particulièrement intéressant de découvrir, comme par exemple pour Mrs Dalloway ou Vers le Phare, toutes les options qu’elle a envisagées.

Pour qui s’intéresse à l’écriture, au métier d’écrivain, on ne peut être qu’admiratif pour l’acharnement avec lequel elle remet cent fois son travail sur le métier, à chaque moment de ses jours et de ses nuits,  de façon obsédante :

Comme j’aimerais  – je me disais cela pendant la promenade en auto cet après-midi – écrire de nouveau une phrase ! Que c’est merveilleux de la sentir prendre forme et se courber sous mes doigts ! (11 Mars 1935) – (p376)

Le journal commence en Aôut 1918. Elle ne le tient pas toujours régulièrement, suivant son humeur (très changeante), son travail d’écriture et de critique, ses lectures, les voyages qu’elle fait. Certaines années elle ne consigne que peu de choses, parle souvent de ses migraines qui peuvent la terrasser pendant plusieurs jours. Elle souffre en effet de différents maux : migraines, vertiges, manque d’appétit, mais je pense aussi des phases de mélancolie ou d’épuisement qui la terrassent parfois plusieurs jours

Mais comment pourrait-il en être autrement quand on voit l’ énergie qu’elle déploie pour arriver au but qu’elle s’est fixée : son esprit est toujours en alerte sur un sujet, un mot, une tournure de phrase, une observation, un sentiment,  la façon de réduire  au maximum pour en extraire la moelle. Quand elle est dans une période de création, son esprit est accaparé par ses personnages : tout est utile à la mise en place de ceux-ci, des lieux, des attitudes, elle les définit très précisément, revient sur un geste, une action jusqu’à trouver le juste équilibre. Elle se sert bien sûr de son imaginaire, mais aussi de ses rêves, de ses rencontres, de ses promenades dans la nature, vitales pour elle.

Quand à mon prochain livre, je vais me retenir de l’écrire jusqu’à ce qu’il s’impose à moi ; jusqu’à ce qu’il soit lourd dans ma tête comme une poire mûre, pendante, pesante, et demande à être cueillie juste avant qu’elle ne tombe. Les Ephémères continuent à me hanter, arrivant comme toujours, sans crier gare, entre le thé et le dîner, pendant que L. fait marcher le gramophone. J’esquisse une page ou deux, puis me contrains à m’arrêter. (p222)

Elle passe pour un même roman par des phases d’euphorie, de découragement, d’indifférence, se promettant à chaque fois que ce sera le dernier mais une fois le livre édité (et parfois même avant) elle a déjà en tête le prochain. C’est une infatigable auteure, une créatrice jamais satisfaite, jamais pleinement heureuse.

Je suis un peu dégoûtée d’Orlando. Je commence à être assez indifférente à ce que pensent les gens. La joie de vivre est dans ce qu’on fait (une fois de plus je cite tout de travers.) Je veux dire que c’est le fait d’écrire et non d’être lue qui me stimule. Et comme je suis incapable d’écrire pendant qu’on me lit, le cœur me manque toujours un peu, et puis je reprends le dessus, mais je ne suis pas aussi heureuse que dans la solitude.(Samedi 27 Octobre 1928) – (p215)

On comprend également la précarité de son travail et ses angoisse. Elle calcule régulièrement :

  • combien de livres espère-t-elle vendre,
  • combien vont-ils lui rapporter ses livres,
  • ce qu’elle fera de cet argent,
  • l’importance des lieux où elle vit, son attachement à ceux-ci

J’ai particulièrement aimé sa verve, son franc-parler quand elle aborde le thème de la littérature mais aussi le regard qu’elle porte sur le monde et la société qui l’entourent et l’avantage du journal intime c’est que l’on peut y déposer toutes ses pensées sans crainte. C’est un objet très personnel et elle s’en sert parfois comme d’un exutoire aux sentiments, à l’impatience, la colère qui l’envahissent.

J’ai commencé ma lecture il y a plusieurs mois, découvrant quelques pages chaque jour (enfin presque). J’ai trouvé ma lecture passionnante : Virginia Woolf relate avec précision le colossal travail que demande l’écriture, ses exigences. Un roman pouvait lui prendre plusieurs mois voir années sachant qu’elle utilise principalement la plume (et ensuite la machine à écrire), compte les mots, les réduit, les triture. Un premier jet, puis une relecture puis une remise en forme et toujours le doute qui l’assaille : Son livre se vendra-t-il ? Quelles seront les critiques ? Qu’en pense Léonard (dans lequel elle a totalement confiance).

Je voudrais que ce livre contienne : satire, comédie, poésie, narration ; mais quelle forme peut contenir tout cela ? Devrais-je introduire une pièce de théâtre, des lettres, des poèmes ? Je crois que je commence à saisir l’ensemble. Et cela doit finir avec la pression de la vie normale et quotidienne qui continue. Et il faut y faire entrer, mais sans prêcher, des millions d’idées : histoire, politique, féminisme, art, littérature, en bref la somme de tout ce que je sais, sens, méprise, raille, aime, admire, déteste, etc….. (25 Avril 1933) – (p311)

Elle parle également de ses lectures : en Août 1933 elle analyse la forme des romans de Dostoïevski et Tourgueniev,  lit régulièrement Shakespeare (une référence pour elle),  Henry James, Dickens etc….. C’est une auteure mais aussi une dévoreuse de littérature, amoureuse des livres :

Quel immense et fertile plaisir me donnent les livres ! En rentrant, j’en ai trouvé la table toute chargée.  Je les ai tous regardés et renflés. Je n’ai pas pu m’empêcher d’emporter celui-là et de le mettre en perce (?) Je crois que je pourrais vivre heureuse ici et lire jusqu’à la fin des temps. (24 Août 1933) – (p331)

Elle est aussi exigeante avec ses lectures qu’avec son travail d’écrivain, analysant, recherchant la perfection dans l’écriture des autres. Voici ce qu’elle écrit le 23 Juin 1937 de la lecture d’Amour pour Amour de Congreve :

Cela ne vaut rien d’écrire après la lecture d’Amour pour Amour. Un chef-d’œuvre. Je ne m’étais jamais rendu compte à quel point c’était bon. Et quel stimulant que de relire ces chefs-d’oeuvre ! Cette langue anglaise dure et superbe. Oui. Il faut toujours tenir les classiques à portée de sa main afin d’éviter le facile. (p446)

22 ans de sa vie, de son travail d’écrivain mais aussi son regard sur le monde qui l’entoure et plus particulièrement son inquiétude avec l’arrivée d’Hittler et le début de la deuxième guerre mondiale, avec les bombardements sur l’Angleterre avant de décider de mettre fin à ses jours.

Il y a de nombreuses touches d’humour et la preuve en est, les dernières phrases qu’elle a écrites le 9 Mars 1941 dans son journal :

Et maintenant, je m’aperçois, non sans plaisir, qu’il est sept heures, et que je dois préparer le dîner. Haddock et chair à saucisse. Il est vrai, je crois que l’on acquiert une certaine maîtrise de la saucisse et du haddock en les couchant par écrit. (p574)

Ce journal est un magnifique recueil pour tout passionné(e) de lectures, de littérature, du travail d’écrivain, de la recherche des mots, de la construction d’un récit. C’est également des chroniques sur plus de 20 ans de la vie anglaise, so british, avec ses cottages, son art de vivre, son flegme, ses tea-times etc…. J’ai aimé, beaucoup, cela me confirme mon attirance pour cette auteure et pour la littérature anglaise.

VIRGINIA WOOLF

Mon avis : 📕📕📕📕/📕 COUP DE

Editions 10/18 –  Octobre 2000 – 574 pages (Première édition en 1953)

Ciao

 

 

Une affaire de famille de Hirokazu Kore-Eda

UNE AFFAIRE DE FAMILLE

Au retour d’une expédition de vol à l’étalage avec son fils, Osamu recueille dans la rue une petite fille qui semble livrée à elle-même et qui lutte pour survivre dans le froid glacial. D’abord réticente à l’idée d’abriter l’enfant, la femme d’Osamu accepte de s’occuper d’elle lorsqu’elle comprend que ses parents la maltraitent.
Malgré leur pauvreté, les membres de cette famille semblent vivre heureux, jusqu’à ce qu’un événement inattendu ne révèle leurs secrets les plus terribles…

Ma lecture

Je viens de finir ce livre et je suis tellement émue par ce roman qu’il faut que je vous en parle tout de suite….. Ma façon à moi de mettre sur le clavier toute l’émotion que je ressens en éteignant ma liseuse.

Choisi parce qu’il sort très prochainement sur les écrans (palme d’or au Festival de Cannes 2018 et maintenant je sais pourquoi) et que j’avais entendu à cette époque que la palme était grandement méritée, il était dans la liste des films que je voulais voir.

Je ne peux rien vous dévoiler sur l’histoire car il s’agit d’un très court roman et le résumer c’est en dévoiler très vite l’intrigue. Chers lecteurs, chères lectrices, il va falloir vous contenter du résumé…..

Il y est question d’amour, de beaucoup d’amour, de solidarité, d’entraide, de famille, de générations, de folie mais aussi de souffrances, de violence, d’abandon, de fratrie, de parents.

Comme souvent dans ce type de récit, comme souvent dans la littérature japonaise, voire asiatique, cela commence doucement, d’une situation banale, parfois un peu ubuesque, on se demande où l’on a mis les pieds, qui est cette famille qui vit en marge de la société, qui vit de rapines, vols mais toujours sans violence. Leur « petite entreprise » est bien rodée et ils sont unis comme les doigts de la main. Comme l’indique le résumé, ils recueillent un oiseau tombé du nid, allège ses souffrances et lui font une place au milieu de leur humble maison. Et puis……

J’ai fini ma lecture complètement bouleversée, touchée avec dans la tête beaucoup de d’interrogations sur le thème de la famille, l’amour familial, sur l’humanité qui transpirent de ce récit.

Oui je sais je vous mets l’eau à la bouche mais je ne peux pas en dire plus. je n’ai pas facilement des coups de cœur mais là, en une centaine de pages, l’auteur nous embarque dans une histoire incroyable dont j’ai hâte de découvrir l’adaptation cinématographique et de découvrir le traitement qu’en a fait le réalisateur.

L’écriture est fluide, simple, cela se lit très facilement, on plonge très rapidement dans le quotidien de cette famille, on partage leurs repas, leur philosophie et puis brusquement mais à petites doses, on comprend que les apparences (encore une fois) sont trompeuses.

Pas de grandes envolées poétiques, non simplement le récit de vies de notre époque, c’est habilement construit, distillé,  tout tient dans la manipulation dont fait preuve l’auteur pour se jouer de son lecteur.

Mais où ai-je mis les yeux, bien sûr il y a des petits détails troublants, ce n’est pas du tout ce que je pensais, imaginais, mais bien plus, plus fort…. On passe d’une narration d’une vie loufoque, border line mais douce, faite de pleins de petits moments de bonheur, d’espièglerie qui va se révéler une vie où les règles ne sont plus ce qu’elles doivent être, à ce que l’on a l’habitude de voir mais où chacun a sa vraie place et reçoit ce qu’il est en droit de recevoir, d’attendre et de donner.

Cette lecture me confirme qu’il n’est pas nécessaire d’en faire trop, que tout tient dans la façon de porter un regard autour de soi, d’imaginer au-delà des apparences, de combattre certaines idées reçues, que l’humanité peut être là où on ne l’attend pas. La construction est parfaite, l’histoire nous prend au cœur, aux tripes, je vais la garder longtemps en mémoire.

Je ne vous en dis pas plus, je vous conseille comme toujours de lire avant de voir l’adaptation au cinéma (il sort le 12 décembre), bien sûr l’intrigue vous sera connue mais je pense que la magie opérera une deuxième fois avec moi et je fais confiance au cinéma japonais pour m’émouvoir.

Je vous mets la bande-annonce d’ailleurs, simplement pour vous « appâter », si ces quelques mots ne vous ont pas convaincu…..

 

 

Ils étaient allés ensemble à la mer. Ils avaient vu, ou plutôt entendu, un feu d’artifice. Ils avaient fait un bonhomme de neige. Cela suffisait. Il ne pouvait espérer plus, ou alors, le ciel le punirait. C’est ce qu’Osamu se disait. (p123)

Mon avis : 📕📕📕📕/📕         COUP DE

Merci aux Editions JC Lattes et NetGalleyFrance pour cette lecture

Traduction de Corine Atlan

Editions JC Lattes – 22 novembre 2018 – 127 pages

Ciao

Simple de Julie Estève

SIMPLE

On ne l’appelle jamais Antoine Orsini dans ce village perché au cœur des montagnes corses mais le baoul, l’idiot du coin. À la marge, bizarre, farceur, sorcier, bouc émissaire, Antoine parle à sa chaise, lui raconte son histoire, celles des autres, et son lien ambigu avec Florence Biancarelli, une gamine de seize ans retrouvée morte au milieu des pins et des années 80.
Qui est coupable ?
On plonge à pic dans la poésie, le monde et la langue singulière d’un homme simple, jusqu’à la cruelle vérité.

Ma lecture

Je me souviens lors de la rentrée littéraire avoir lu beaucoup de chroniques sur ce roman mais j’ai attendu un peu avant de la découvrir, je savais de quoi il parlait, je voulais choisir le bon moment pour le lire. Pourquoi, un pressentiment, une prémonition que sais-je mais je me doutais qu’il allait avoir de l’effet sur moi. Bonne pioche. Dès les premières lignes j’ai été embarquée, bouleversée, émue, intriguée, interpellée :

On ne dira pas ici comment il est mort. Ce qui l’a tué. On écoutera dans les odeurs de maquis, de marjolaine sauvage, la voix d’un homme qui, pour certains ou le reste du monde, n’en était pas un tout à fait. (p5)

Le décor est planté : on est en Corse avec son côté sauvage, mystérieux, rude,  nature, dans un petit village où tout le monde se connaît, ou certains ont des côtés obscurs, comme Pierre qui parfois porte une cagoule. Et puis comme parfois dans les petits villages où tout le monde se connaît, il y a un être différent, un simple, vous savez l’idiot du village, celui dont on rit, celui dont on se moque, celui sur lequel on se venge, le responsable de tous les maux.

Là dans ce village c’est Antoine Orsini de son vrai nom, car il a un nom, un prénom même si les autres l’oublient, qui erre de rue en rue, qui furète, qui observe, qui voit mais ne comprend pas toujours tout, mais qui ne peut partager avec personne ses pensées, ses découvertes car personne ne l’écoute, personne ne le comprend, personne ne s’intéresse à lui, c’est le baoul comme ont dit là-bas :

Et alors ils vont gueuler ferme-la le mongol ! Voilà ce qu’ils vont dire à coup sûr, oh ! je sais bien comment ils m’appellent, y a tellement de mots sales dans la langue en français pour causer de moi ! (p6)

Ce que j’ai particulièrement apprécié dans ce court roman, c’est le travail d’écriture de Julie Estève : se glisser dans la peau d’Antoine, restituer ses pensées, son parler, ses émotions et sentiments, avec réalisme avec ses mots à lui pour nous parler de ce qu’il subit dans sa famille, de son père alcoolique violent, de l’abandon de la part de Pierre, son frère qui a d’autres préoccupations, de Tomasine, sa sœur, qui a fui le village dans l’espoir d’une carrière à Paris.

On a tous rencontré un Antoine enfin moi j’en ai déjà rencontré, dans un village, un quartier, celui dont tout le monde se moque, livré à lui-même, ignoré de tous mais reconnu par eux dès qu’il se passe quelque chose d’anormal dans la communauté.

Dès le début du récit, Julie Estève n’y va pas par quatre chemins, on comprend qu’Antoine est mort et même mort on crache encore sur sa tombe, mais lui il va revenir pour nous révéler, à sa manière, l’histoire de sa vie.

Je n’en dirai pas plus, 116 pages, c’est court mais là c’est intense, moi cela m’a noué le cœur et les « tripes », on sent le drame arrivé, Antoine ne cache rien, il est naïf, il dit les choses comme elles sont, il éprouve des sentiments et les exprime, pas toujours bien, pas toujours au bon moment, pas toujours à la bonne personne, ne distinguant pas ce qu’il faut dire et ce qu’il faut taire et pourtant il détient des vérités. Quand il n’y a pas personne pour l’entendre il part dans la nature, il arpente les collines, il connaît les chemins et il parle à ceux qui peuvent l’entendre : les arbres, une chaise ou Magic, son seul ami….

L’écriture est délicate mais précise et percutante, dans le choix des mots pour restituer l’univers de cet homme, le milieu où il vit, l’ambiance, le parler de chaque personnage. Un exemple, page 108, la succession des mots pour faire ressentir, et c’est très réussi, l’effondrement du monde d’Antoine……

Les dernières pages m’ont chavirée : douleur, tristesse, gâchis, injustice, mais aussi colère sur nous, notre société, sa violence, quelques derniers mots, phrases, chanson sur fond de vérité, qui ne sera jamais révélée.

Quand je découvre un tel roman, je sais pourquoi je lis, pourquoi j’aime lire : pour partir pour un voyage dans les émotions, dans la vie, retrouver des sensations éprouvées, des sentiments vécus, écrits avec justesse, avec poésie mais aussi efficacité, nous faire rêver parfois mais aussi confronter à notre société, aux humains dans toute leur beauté parfois mais aussi dans toute leur noirceur.

Merci à Julie Estève de m’avoir alpaguée, émue, d’avoir si bien raconté Antoine, le simple qui était un poète à sa manière, qui aimait Florence, qui n’aurait pas fait de mal à une mouche et pourtant la souffrance il connaît,  elle fait partie de sa vie mais il ne l’exprime pas ainsi. Il raconte, il nous raconte, sans jugement, simplement ce qu’il vit.

Il avait ce rêve qui dévorait tout. Il faisait avec des fleurs des bouquets qu’il donnait aux autres. Les autres le traitaient de fillette, comme si être une petite fille était une vieille honte. En grandissant, les insultes ont pris du poids, la cruauté des galons. (p110)

Mon avis : 📕📕📕📕/📕  COUP DE ❤

Merci aux Editions Stock et NetGalleyFrance pour cette lecture.

Editions Stock – 116 pages -22 Août 2018

Ciao

Dans la forêt de Jean Hegland

DANS LA FORET

Rien n’est plus comme avant : le monde tel qu’on le connaît semble avoir vacillé, plus d’électricité ni d’essence, les trains et les avions ne circulent plus. Des rumeurs courent, les gens fuient. Nell et Eva, dix-sept et dix-huit ans, vivent depuis toujours dans leur maison familiale, au cœur de la forêt. Quand la civilisation s’effondre et que leurs parents disparaissent, elles demeurent seules, bien décidées à survivre. Il leur reste, toujours vivantes, leurs passions de la danse et de la lecture, mais face à l’inconnu, il va falloir apprendre à grandir autrement, à se battre et à faire confiance à la forêt qui les entoure, emplie d’inépuisables richesses.

Ma lecture

Les Editions Gallmeister éditent des romans de littérature américaine qui allient nature et littérature et j’ai toujours trouvé des œuvres de qualité qui répondent à ce que je recherche dans une lecture : voyage, dépaysement, découverte, nature, intrigue, fait de société et aventure.

Depuis plusieurs mois je rêvais de découvrir ce roman de Jean Hegland, auteure que j’ai découvert dans le Magazine América N° 5 consacré à l’Amérique Sauvage (ou ce qu’il en reste) et son court article ainsi que des articles lus ici ou là m’avaient incitée à me plonger dans un de ces romans…. Dans la forêt, cela me parle, c’est pour moi.

Laisser parler son instinct, son attirance naturelle vers un livre car il est rare, mais cela arrive je le reconnais, que l’on soit déçue mais cette fois-ci encore j’ai fait bonne pioche.

J’ai été captivée par l’histoire et l’aventure, car il s’agit bien là d’une aventure, l’aventure de ces deux adolescentes, vivant loin de tout par choix de leurs parents, à 50 kilomètres de la plus proche ville : Redwood, qui elle-même se trouve à 3 heures de San Francisco en Californie.

En effet ceux-ci souhaitaient revenir à une existence au milieu de la nature, revenir à des valeurs essentielles. Après le décès de leur mère d’un cancer, un événement, qui n’est jamais clairement précisé, prive toute la population d’électricité, d’essence, de structures de communication, d’internet, de téléphone, finalement de tout ce qui fait le monde moderne.

Toute la population a fui, cherchant un ailleurs meilleur, les deux jeunes filles et leur père vont devoir adapter leurs vies à ces conditions extrêmes, trouver des solutions pour se nourrir, trouver de l’eau, se soigner, etc….

C’était une guerre qui se déroulait ailleurs, mais elle semblait s’accrocher à nos jours, pénétrer notre conscience comme une lointaine et désagréable fumée. (p18)

A Noël, Eva, l’aînée va offrir à Nell (que son père surnomme Pumpkin : Citrouille) un cahier, objet miraculeux pour cette jeune fille de 17 ans, bonne élève, qui lit l’Encyclopédie pour continuer à s’instruire même s’il n’y a plus de cours et espérer entrer à Harvard dont elle avait préparer la demande d’admission avant les événements. Ce simple cahier va lui permettre de tenir un journal sur leurs existences.

Chacune des deux sœurs a une passion : pour Nell apprendre, pour Eva c’est la danse qui remplit sa vie : elle respire la danse, elle vit la danse à s’en abîmer le corps, à danser uniquement au rythme d’un métronome en l’absence de musique, elle danse comme sa mère qui fut danseuse.

Son père parallèlement à son métier d’enseignement, partage avec sa famille ses traits d’humour, son goût de la nature, de ce qu’elle apporte mais un accident va confronter les deux jeunes filles à leur solitude et à ne devoir compter que sur elles-mêmes.

Tout le récit est emprunt d’un amour familial fort et puissant transmis par les parents et même au plus fort des drames et difficultés qu’elles vont devoir affronter, ce lien perdure. Pourtant il sera mis à rude épreuve : les saisons, le manque de nourriture, les blessures, les attaques humaines ou animales, leurs conséquences, elles auraient mille raisons de baisser les bras, d’avoir peur, de craindre le pire mais elles se servent de chaque épreuve pour être encore plus fortes, encore plus unies.

Nous aussi, on tient, ai-je pensé, en tamisant la farine infestée de vers, on tient le coup, jour après jour, et tout ce qui nous menace, ce sont les souvenirs, tout ce qui me fait souffrir, ce sont les regrets. (p67)

Aucun temps mort, aucune longueur, la nature et le quotidien a assuré emplissent leurs journées, elles font preuve d’un courage et d’une force extraordinaire. Rien ne les anéantira : ni la mort des proches, ni l’amour qui s’enfuit, ni les agressions.

Ne pas expliquer plus que cela les circonstances dans lesquelles elles se retrouvent dans cette situation n’empêche nullement la lecture. Cela pourrait être une guerre, une fin du monde, un cataclysme, quelque soit les causes, le résultat est là, retour dans le passé, où la technologie n’offrait pas une solution à tout, sans modernisme, trouver dans la nature les solutions à tous les problèmes.

Et c’est cela la grande force de ce roman : Nell va trouver autour d’elle les moyens de surmonter tous les obstacles allant même jusqu’à penser à un avenir encore plus rudimentaire, faisant confiance à la nature pour les sauver.

Il y a des moments de grande tension résultant soit d’actes humains, mais l’auteure avec ce récit pose, à la manière de Robinson Crusoë, la question suivante : si nous sommes projetés brutalement des siècles en arrière, n’ayant plus rien de ce que le monde moderne nous a apporté, en bien ou en mal, serions-nous capables de survivre.

Et même si ce n’est pas une autre civilisation vieille de deux mille ans qui arrive à sa fin, regardez toutes les petites dévastations – les guerres et les révolutions, les ouragans et les volcans et les sécheresses et les inondations et les famines et les épidémies qui remplissaient les pages lisses des magazines que nous lisions autrefois. Pensez aux photos des survivants blottis les uns contre les autres au milieu des décombres. Pensez à l’Amérique du Sud, à l’Afrique du Sud, à l’Asie centrale, à l’Europe de l’Est, et demandez-vous comment nous avons pu être aussi suffisants. (p141)

L’option choisie par l’auteure est la force qui lie ces deux sœurs : l’union fait la force mais malgré tout pour moi celle qui me paraît la plus forte est Nell grâce à ses connaissances, son instinct, son bon sens, à ses observations et à sa force de caractère. Mais elles ont une alliée de poids : la nature. Nell va découvrir sa richesse, ce qu’elle peut apporter mais aussi qu’elle peut être dangereuse.

J’aime quand dans un roman l’auteur nous interpelle, nous interroge, fait appel à notre réflexion, nous porte à nous poser des questions essentielles et existentielles. Lire pour se divertir : oui mais lire également pour éveiller les consciences. Ecrit il y a plus de 20 ans et tellement d’actualité.

Notre monde n’est-il pas en train de se transformer, de disparaître, serions-nous capables de vivre comme vivaient nos lointains ancêtres. Jean Hegland ne manque d’ailleurs pas de rappeler le drame des Amérindiens, des saccages, des massacres perpétrés. Amérindiens pour les Etats-Unis mais bien d’autres dans d’autres pays du monde, étouffant ainsi les connaissances millénaires de ces peuples en plus de les priver de leur terre-mère.

Pour moi un coup de cœur tant par l’écriture, fluide, belle, une ode au monde qui nous entoure mais aussi à la construction, la narration dans le journal par Nell reflète parfaitement l’état d’esprit de la jeune fille, ses joies, ses peurs, ses pensées, sa relation à sa sœur.

Mon avis  : 📕📕📕📕/📕   COUP DE

Editions Gallmeister – 304 pages – Janvier 2017 (1996) 

Traduction de Josette Chicheportiche

Livre lu dans le cadre d’Objectif PAL du mois d’Octobre de Antigone

Ciao

La vraie vie de Adeline Dieudonné

LA VRAIE VIE

Elle, car elle n’a pas de prénom, n’a que 10 ans quand nous entrons dans sa vie. Une vie dans un pavillon d’un lotissement gris, le Démo, entre une mère transparente, craintive, sans force, qui subit et dont la principale occupation est de prendre soin des animaux : perruche, chèvres etc…., un père chasseur de gros gibier, pouvant aller à l’autre bout de la planète pour assouvir sa passion. Et puis il y a Gilles, son jeune frère, au si joli sourire,  celui dont elle prend soin, celui qu’elle veut préserver et protéger de la vraie vie, celle qu’ils vont devoir affronter.

Ma lecture

Les histoires, elles servent à mettre dedans tout ce qui nous fait peur, comme ça on est sûr que ça n’arrive pas dans la vraie vie.(p17)

J’évite souvent les romans dont on parle beaucoup, trop, à sens unique et surtout toujours dans le même sens, l’excellent, le bon etc…. J’ai souvent été déçue….

Et bien en voilà un dont je vais tout de suite vous dire pourquoi c’est pour moi un COUP DE CŒUR…..

Il y avait longtemps que je n’avais pas ressenti dès les premières pages, l’urgence de continuer. Le livre restait scotché à mes mains, un chapitre de plus pour avoir confirmation que la tension s’installait, que tout n’était pas rose, qu’il allait bien falloir que cela éclate, rester bloquer sur certaines phrases, certaines situations tellement elles étaient fortes.

Partir d’un récit d’une vie ordinaire, simple, quoique parsemée de petits événements qui laissent penser que tout n’est pas limpide dans cette famille.

Ils vivent au milieu des cadavres :

  • d’animaux naturalisés car trophées de chasse, passion du père
  • un cimetière de voitures qui devient le terrain de jeux des enfants
  • un bois des petits pendus

et leur famille c’est :

  • un père coléreux, brutal, insensible sauf aux chansons de Cloclo sur lesquelles il peut verser une larme, vautré sur sa peau d’ours sur le canapé, un whisky à la main,
  • une mère « amibe » (tellement représentatif de cette femme martyrisée mais silencieuse),
  • une presque adolescente, observatrice, intelligente qui ne souhaite que rendre sa vie et celle de son jeune frère plus douces.

Une douceur sucrée va être le déclencheur du basculement du monde de l’enfance à la vraie vie : celle des adultes, celle du sens de la responsabilité et de la volonté de vouloir changer le cours des choses pour rendre la vie plus belle, pour qu’elle ne soit pas ce qu’elle est, pour avoir une chance s’en sortir indemne.

Je ne veux rien vous dévoiler de plus mais à partir de ce moment là, cette vie ordinaire va doucement mais sûrement devenir, au fil des quatre années qui suivent, totalement différente. Cela va vite, on va à l’essentiel.

Vivre entourée de bêtes mortes et ressuscitées grâce à la taxidermie peut provoquer chez beaucoup un sentiment d’horreur, ne plus se sentir en sécurité mais observé, épié, envahi.

L’une compense en s’occupant d’animaux vivants, d’autres en les évitant, en les tenant à distance. Son père lui est une bête parmi les bêtes, une des plus ignobles et comment survivre, se défendre : en laissant monter en soi la bête qui sommeille sans devenir à son tour comme elle.

Cette bête-là voulait manger mon père. Et tous ceux qui me voulaient du mal. Cette bête m’interdisait de pleurer. Elle a poussé un long rugissement qui a dépecé les ténèbres. C’était fini. Je n’étais pas une proie. Ni un prédateur. J’étais moi et j’étais indestructible. (p198)

Tout au long de la lecture l’émotion, les sentiments se bousculent. L’auteure n’écrit pas tout, suggère,et ne tombe pas dans la facilité de scènes sanguinaires, mais à travers le regard de cette fillette qui grandit, qui découvre les transformations qui s’opèrent en elle mais qui paralèllement sent ses sentiments évolués et va comprendre que pour survivre elle va devoir adopter d’autres règles, afin de redonner à Gilles, ce si beau sourire et pour qu’il ne devienne pas comme eux.

Mais plus elle grandit et plus elle comprend que la Vraie Vie est parfois bien différente et elle va devenir adulte avant l’heure, se sentir responsable d’événements dont elle n’a été que le témoin, elle va faire en sorte de se préserver, reconnaissant les signes avant-coureurs du mal, s’en protéger. Continuer à avancer, car un jour ou l’autre tout cela devra avoir bien une fin. Et si la solution était de revenir en arrière et de modifier les causes du mal…..

En incluant dans son récit des personnages aux surnoms évocateurs : Plume, Champion mais aussi le professeur et sa femme Yaëlle au visage impassible, l’auteure confronte l’adolescente  à la réalité du monde et des adultes, à leur brutalité, leur sauvagerie, à la vraie vie où elle commence à mettre les pieds, les yeux et le cœur.

Un roman qui se lit d’une traite car il y a urgence, il y a vies en danger, il y a révolte. Mais on n’a pas toujours le choix des armes et pour s’en sortir il faut parfois jouer le même jeu que ceux qu’on abhorre.

Je n’aime pas la violence gratuite dans les romans, pour faire parler du livre parfois, pour atteindre des degrés d’insoutenabilité mais dans celui-ci ce n’est pas de la violence mais de la psychologie, ce n’est qu’une vie, une vraie de fillette qui a dû grandir vite et sauver ce qui pouvait encore l’être.

L’auteure nous engage dans une montée vertigineuse où l’on perd pied, la gorge se noue, la peau frissonne mais elle maîtrise totalement  l’escalade et la chute finale. Pour un premier roman c’est un coup de maître : il laisse des traces, un conte de la folie ordinaire ou non, de la vraie vie quand on doit quitter le monde de l’enfance pour entrer dans le monde des adultes à pieds joints.

Ma note : 📕📕📕📕/📕 COUP DE ❤

Livre lu dans le cadre du Comité de Lecture

Editions de l’Iconoclaste – 266 pages – Août 2018

Prix Première Plume 2018

Prix Roman FNAC 2018

Ciao

 

 

Ne préfère pas le sang à l’eau de Céline Lapertot

NE PREFERE PAS LE SANG A L'EAU

Ne préfère pas le sang à l’eau. La vie c’est gratuit. Ne fais pas couleur le sang pour ce qui appartient à l’humanité. (p65)

Quand à 10 ans vous devez tout quitter parce que vous êtes un nez-vert, parce que vous avez soif, que trouver de l’eau est le but de chaque journée. Voilà son seul but : Karole a soif, du haut de son 1,20 mètre elle est déjà vieille dans sa tête et sur sa peau, par la force des choses, elle ne comprend pas tout ce qui l’entoure mais elle ressent la sécheresse dans son corps, à chaque minute. Atteindre la citerne est son objectif mais…..

Elle prit la petite bouteille qu’on lui tendit et après avoir bu, elle alla jusqu’à passer son index sur la pointe de ses lèvres, pour recueillir la dernière goutte, la plus luxueuse d’entre toutes, celle qui te caresse la peau sans aucune volonté que de t’accorder la volupté de la vie. (p12)

Thiego lui a pris conscience, grâce en partie à sa mère, qu’il fallait qu’il rentre en résistance, à sa manière, contre le régime de Ragazzini, despote impitoyable et manipulateur mais il va connaître la prison, la torture, la trahison et la perte de ceux qu’il aime. Il le fait à sa manière, en écrivant sur les murs de sa ville sa colère mais aussi sa reconnaissance pour certains.

J’écris que le quotidien encombre nos cœurs et qu’on ne s’est jamais soucié du malheur de nos contemporains avant d’avoir été confronté au malheur des peuples voisins si envieux de nos petites tragédies individuelles. (p68)

A Cartimandua, pays imaginaire mais pas si éloigné de nous, à une époque inconnue mais qui pourrait se dérouler de nos jours (et se déroule déjà), l’auteure partage avec nous sa révolte calme mais réfléchie, sa honte de faire partie des nantis, de gaspiller le bien le plus précieux de la terre : l’eau…..

Je découvre cette auteure, avec ce roman et dès les premières pages je suis bouleversée : bouleversée par l’histoire, par les faits, par les personnages, mais aussi par les mots, par l’écriture. A 31 ans un tel talent, une telle lucidité, une telle maîtrise du récit et de sa construction.

La narration est faite à plusieurs voix en alternant les récits des différents personnages et l’on ne peut s’empêcher de penser aux similitudes avec notre monde actuel. Pas de mots inutiles, pas de grands effets, un simple constat.

Les nez-verts peuvent être assimilés à bien des populations stigmatisées, l’exil et ses causes nous les avons sous les yeux, les rebelles sont de toutes les époques avec les questionnements qui se posent à eux : tenir, se battre, sous quelle forme, trahir ou résister.

Ce livre est une sorte de cri, calme mais déterminé, une colère qui s’exprime, froide et lucide,  une lecture qui ne peut laisser indifférent, qui nous pousse dans nos retranchements, nos peurs, nos craintes et quand on referme le livre on est sonné.

Pour ma part je me suis délectée des mots, des réflexions et constats tellement vrais, directs et percutants parfois, de la narration à plusieurs voix, donnant encore plus de crédibilité car il donne une vision totale de la situation, car rien ne sert de tourner autour du pot et qu’il faut bousculer les consciences pour changer…… Nous gaspillons un bien qui pour d’autres est vital, nous vivons au-dessus de nos moyens sans regarder toute une population qui souffre. Une partie du monde déborde quand l’autre sombre.

L’auteure fait preuve d’une maturité de pensée, d’écriture et a réussi à construire un récit qui vous prend la tête et le cœur, qui laisse en vous une trace indélébile.

Alors oui, les livres, ces garnisons de mots qui nous préservent du vide, à l’heure où tant de faux prophètes brûlent les pensées qui les dérangent et attaquent au disque à découper les sites les plus anciens de l’humanité. (p43)

Mon avis : 📕📕📕📕/📕 – COUP DE COEUR

COUP DE COEUR

Editions Viviane Hamy – 136 pages – Novembre 2017

Lu dans le cadre du comité de lecture

Ciao

Entre deux mondes de Olivier Norek

ENTRE DEUX MONDES

Deux hommes, deux vies, deux pays, deux destins.

2016 -Adam, flic en Syrie mais indic des rebelles, doit organiser le départ de sa femme et sa fille au plus vite : il risque d’être démasqué par un rebelle arrêté et torturé. Elles devront partir avant lui pour rejoindre l’Angleterre via Calais et lui les rejoindra très vite.

Mais le voyage n’est pas sans risque et lorsqu’il arrive à Calais, il n’aura qu’une idée en tête les retrouver et atteindre la terre de tous les espoirs.

Bastien, flic en France, arrive à Calais, sa nouvelle affectation, avec sa femme, dépressive depuis la mort de son père et sa fille de 14 ans.

Je cherche la définition de jungle :  » La jungle est l’incarnation de l’inhumanité invivable, et la loi de la jungle une forme de chaos qui fait office d’épouvantail politique ». C’est pas moi qui le dit ….. (référence Wikipédia) et un mot n’a jamais eu autant de sens que celui-là pour ce roman.

Voilà vous savez à quoi vous en tenir. On entre dans un monde où les règles sont régies par les différentes ethnies, circonstances et forces en présence. Au-delà de ce territoire, on observe, on adapte les textes pour ne pas avoir à s’emmêler. Et pendant ce temps là…..

Bastien découvre ce no man’s land que représente la Jungle : une ville dans la ville, une zone de non droit où chacun s’emploie à ne pas agir, on laisse faire,on surveille de loin, on ramasse les corps comme ont compte les points, quelle importance : ils n’ont pas de noms, pas d’origine, ils ne font que transiter avant de gagner ce qu’ils pensent leur El Dorado : l’Angleterre. Et puis toutes les nuits c’est la ruée pour se glisser dans un camion, risquer sa vie pour tenter de vivre ailleurs.

Mais des meurtres vont être commis dans cette jungle et les deux flics vont faire alliance pour aider un enfant à sortir de ce bourbier mais cela ne sera pas sans conséquence sur leurs vies respectives……

Deux hommes de deux pays différents mais que le sens du devoir, de l’humanité rapprochent.

Dès sa sortie ce livre a remporté un vif succès que ce soit sur les blogs, dans les magazines. Comment l’ignorer. Je ne suis pas une lectrice de polar, de policier, de thriller et pourtant celui-ci …… Wouahhhhh

Mais il n’est pas pour moi un « vrai » policier car l’énigme est le prétexte à une enquête d’un tout autre genre : c’est plus un constat d’une situation, qui se passe ici, chez nous, à quelques kilomètres. Calais : la Jungle, oui elle porte bien son nom car ici ce qui règne c’est la loi des non-lois : ce qui compte c’est survivre, un jour de plus à part pour les passeurs, les traficants et les recruteurs. Les clans, les trafics, les viols, les violences c’est le quotidien de ceux qui y vivent, au vu et su de toute une population soit impuissante, soit aveugle, soit découragée se sentant abandonnée.

Un roman policier / politique : on ferme les yeux, on se passe la patate chaude, on  trahit, on promet mais on ne tient pas ses promesses.

Bastien et Adam ont beaucoup de choses communes : un métier, une femme et une fille, la découverte d’une nouvelle affectation pour l’un, la découverte d’un nouveau pays pour l’autre, de nouveaux collègues pour l’un, de nouveaux voisins pour l’autre, une femme et une fille à retrouver pour l’un, sauver son couple et comprendre sa fille pour l’autre.

L’histoire est très bien construite, les éléments nous sont révélés au compte gouttes même si très vite certaines réponses sont apportées mais l’on a besoin de l’ensemble pour réaliser l’ampleur et l’horreur du récit. Vous ouvrez le livre et vous ne le lâchez pas.

Un roman policier pour nous mais une réalité pour des humains qui ne cherchent qu’à fuir la misère, le sang, les larmes et c’est le genre de récit qui reste longtemps en tête.

C’est presque un cri d’alarme. Olivier Norek que j’ai eu la chance de rencontrer pendant le Printemps de Montaigu, a séjourné à Calais, ancien flic, il connaît le fonctionnement de la police, de ses hommes, parfois au bord du découragement mais dont certains gardent une âme, ont le sens du devoir et doivent parfois faire des choix.

Ecoutez-le quand il parle de son roman : il est intarissable. Il est enthousiaste, il sait : il était flic, il a été à Calais pour obserVer : le camp, la police, les calaisiens et il navigue entre les différents mondes en essayant de rester objectif. Il pose les faits, il nous oblige à écouter notre conscience comme les flics doivent eux aussi renier le métier qu’ils ont choisi pour protéger, aider, secourir.

Entre deux mondes errent des hommes, des femmes, des enfants qui cherchent une terre d’asile mais que l’on entasse dans des « camps », dans des conditions indignes de notre XXIème siècle, où chacun est responsable à son niveau.

Voilà un roman réaliste : pas besoin d’inventer, pas besoin d’aller imaginer des scènes d’horreur : elles se passent ici, maintenant, nous en sommes témoins. L’auteur n’a fait que relater un fait, une actualité en y incorporant une intrigue policière, un alibi pour attirer l’attention.

Ma note : ❤❤❤❤/❤       

      COUP DE COEUR

Editions Michel Laffon – 414 pages – Septembre 2017

Ciao

Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin

LE POIDS DE LA NEIGE

Résumé

Dans une véranda cousue de courants d’air, en retrait d’un village sans électricité, s’organise la vie de Matthias et d’un homme accidenté qui lui a été confié juste avant l’hiver. Telle a été l’entente : le vieil homme assurera la rémission du plus jeune en échange de bois de chauffage, de vivres et, surtout, d’une place dans le convoi qui partira pour la ville au printemps.
Les centimètres de neige s’accumulent et chaque journée apporte son lot de défis. Près du poêle à bois, les deux individus tissent laborieusement leur complicité au gré des conversations et des visites de Joseph, Jonas, Jean, Jude, José et de la belle Maria. Les rumeurs du village pénètrent dans les méandres du décor, l’hiver pèse, la tension est palpable. Tiendront-ils le coup ?

Ma lecture

Comme souvent avec cette maison d’éditions, la couverture est souvent très représentative de ce que l’on va trouver ensuite avec les mots…. Et ce n’est pas toujours le cas !

Quel beau roman et pourtant un huis clos entre deux hommes, un sujet qui peut se révéler ennuyeux : le narrateur, gravement blessé sur la route qui le mène au village de son enfance après un accident de voiture qui l’oblige à l’immobilité et Matthias, homme plus âgé, qui s’est lui aussi retrouvé coincé dans cette nature hostile, tous les deux contraints à se réfugier, ensemble, sous une véranda dont le toit se couvre de neige suite à une panne d’électricité générale qui dure et qui contraint l’ensemble de la population et eux deux à vivre en retournant à l’essentiel : manger, avoir chaud, survivre en un mot.

Le climat et la nature sont omniprésents : chaque chapitre fait état de la hauteur de neige extérieure et comme le climat du livre : elle progresse, elle monte en poids psychologique puis elle fond avec l’arrivée de la fin de l’hiver. La relation entre les deux hommes passent par différents stades de l’indifférence, du mutisme au dialogue, ils forment un couple contraint à une vie à deux qu’ils n’ont pas choisie.

La co-habitation entre les deux hommes est très bien rendue : elle passe par des moments de tension extrême mais également par des accalmies entre un homme d’expérience, de bon sens, rude parfois mais révélant un coeur tendre quand il évoque sa femme avec qui il est marié depuis 57 ans, ayant des réflexes de survie essentiels pour la guérison de l’autre, plus jeune, observateur, en recherche ses racines, de son devenir.

La force de cette narration tient à la façon de traiter le sujet : on entre à pas feutrés dans l’histoire, découvrant peu à peu les raisons de leurs présences, leurs passés, les caractères se dessinent, leur environnement prend forme (je me suis très bien représenté leur refuge, la nature environnante) tout cela d’une écriture nette, concise, puissante. Tout est dit, sans développement inutile laissant le lecteur se représenter le décor, les acteurs et les tensions qui s’installent.

C’est cette subtilité que j’aime dans les romans quand l’auteur nous laisse faire le chemin près de lui, sentir la progression du récit venir à nous et se rendre compte que nous intégrons, et dans ce cas précis, le refuge, nous sentons le froid, le poids de la neige, la nature feutrée enveloppée dans la gangue de l’hiver, les tensions entre les personnages, j’ai très bien imaginé les regards échangés, les rapprochements etc.

La solitude et l’isolement des deux naufragés est ponctuée par le passage d’autres habitants, personnages secondaires, mais sources d’informations sur l’extérieur, de soins ou de comportements.

La construction du récit est originale : tout n’est pas révélé :  pourquoi une panne si longue mais ce n’est pas primordial ni indispensable pour la lecture : elle n’est que le prétexte de la révélation des personnalités  : certains se révéleront égoïstes et lâches, d’autres prendront une décision capitale pour la suite de leurs vies.

Voilà une très jolie découverte, couronnée par un prix (mérité) pour une oeuvre originale, qui aurait pu être ennuyeuse de par le sujet, majoritairement un huis clos entre deux hommes, mais qui se révèle être passionnante, bien écrite, une ode à la nature, la plus forte, toujours, et qui est surtout une étude de caractères et de comportement parfaitement réussie.

Je remercie les Editions de l’Observatoire pour ce très beau récit.

Mon avis : ❤❤❤❤/❤ COUP DE COEUR

Editions de l’Observatoire – 250 pages – Janvier 2018 – Prix France Quebec

Ciao