Une saison blanche et sèche de André Brink – Coup de 🧡

UNE SAISON BLANCHE ET SECHEDans la moiteur des nuits orageuses de Pretoria, Ben Du Toit découvre un monde tout proche et pourtant si loin de sa vie d’Afrikaner. Peu à peu, il ouvre des yeux incrédules sur un système qu’il cautionne par ignorance et par lâcheté et qui entretient une communauté, un peuple, dans le désespoir et la résignation. La naïveté de Ben est telle qu’il croit encore à une justice où toute notion de couleur ou de race serait abolie, mais dans les années quatre-vingt en Afrique du Sud, l’espoir est un privilège de Blanc. Loin d’avoir voulu faire de son personnage un héros acquis à une cause humanitaire, André Brink dépeint un homme révolté qui se battra pour comprendre pourquoi les services de police peuvent en toute impunité tuer des hommes parce qu’ils sont noirs. Dans le pays de l’apartheid, les moyens pour préserver la sécurité d’État sont expéditifs, Ben l’apprendra à ses dépens. L’ouvrage, interdit en Afrique du Sud dès sa publication, recèle aujourd’hui toute la force d’un témoignage et demeure, malgré un contexte politique heureusement pacifié, d’une bouleversante humanité.

Ma lecture

Une fois dans sa vie, juste une fois, on devrait avoir suffisamment la foi en quelque chose pour tout risquer pour ce quelque chose. (p335)

Rien ne prédestinait Ben Du Toit, afrikaner paisible, professeur d’histoire, marié et père de trois enfants à se confronter aux sbires de la Section Spéciale mais lorsque Gordon, le jardinier noir du lycée où il enseigne lui demande de l’aider à retrouver son fils, Jonathan, qui a disparu,  il le fait autre arrière-pensée que celle d’aider un homme à retrouver son fils…. Mais nous sommes en Afrique du Sud où règne l’apartheid, où la domination blanche s’exerce dans la violence et l’injustice.

Interdit lors de sa publication dans son pays et malgré tout couronné par le prix Médicis Etranger, ce récit possède tous les ingrédients d’un roman sauf qu’il a été inspiré par des faits réels que l’auteur a recontextualisé pour en faire une œuvre bouleversante justement parce que l’on ne peut occulter le fait que tout est vrai.

Dès le plus jeune âge, on accepte ou l’on croit que certaines choses existent d’une certaine manière. Par exemple : que la société est fondée sur la notion de justice et que, chaque fois que quelque chose va mal, on peut faire appel au bon sens ou à la notion de légalité chez l’être humain, pour espérer la correction d’une erreur. Puis, sans aucun avertissement, arrive ce que Melanie a dit et que j’avais refusé de croire : on découvre que ce qu’on avait accepté comme prémices ou conditions de base – vous ne pouvez qu’accepter si vous voulez survive – n’existe pas. (p200)

J’ai tout aimé dans ce roman : sa construction, le récit par le narrateur recevant une longue lettre confession-testament, les personnages et en particulier Ben Du Toit, qui se débat entre une vie de couple désenchantée, une prise de conscience sur le monde dans lequel il vit mais dont il n’avait jamais compris ce qu’il cachait, une rencontre avec une journaliste, Melanie, un chauffeur de taxi, Stanley, mais surtout celle de Gordon, un père qui veut savoir pourquoi son fils a disparu.

L’auteur restitue parfaitement l’ambiance pesante, suspicieuse d’un pays où il ne fait pas bon se mélanger, côtoyer ou venir en aide à ceux que l’on humilie et rabaisse, où la violence voire la torture fait partie du quotidien, où il faut se méfier de tout et de tout le monde et Ben va le découvrir à ses dépends. Tout le cheminement de la pensée de Ben, de sa prise de conscience, de son regard « neuf » qu’il porte sur son pays, sur sa justice, sur tous les rouages d’un monde dont il s’est exclu jusqu’à y perdre, tout ce qui était jusqu’à ce jour lui et qui maintenant lui est étranger, tout cela est parfaitement maitrisé, développé mais avec un flux d’écriture fluide, implacable donnant  profondeur et consistance à chacun des personnages.

André Brink dresse le tableau de l’Afrique du Sud, de Soweto, de ses townships, de ses quartiers blancs où l’on se donne bonne conscience, des violences des deux côtés mais surtout du pouvoir et de la justice d’un pays où le blanc a tous les pouvoirs et s’arrange avec les lois, les preuves et fait régner la peur et la mort. Dès les premières pages je me suis sentie happée par l’histoire autant que par le contexte, l’auteur dosant savamment l’enquête, la psychologie et parfois le mystère de certains des personnages, l’enquête et ses rebondissements mais aussi l’histoire entre Ben et Melanie.

Ce roman je l’ai depuis des années sur mes étagères, jamais ouvert et c’est un coup de cœur à la fois pour ce qu’il dénonce mais surtout pour la manière dont l’auteur le traite, se plaçant à la fois dans le personnage de Ben mais aussi son propre regard, celui sur des événements qu’il a lui-même connu. Cela se lit à la fois comme une page d’histoire, avant que Mandela soit libéré et soit élu, mais aussi comme un roman, une enquête que l’on ne lâche pas, espérant toujours mais dans lequel, au fil des pages, on sent l’étau se resserrer autour de Ben et sa quête de justice.

Comment un gouvernement peut-il gagner une guerre contre une armée de cadavres ? (p150)

Que demander de plus à la littérature quand celle-ci nous fait entrer également dans la réalité d’un pays avec un récit et des mots qui en font un roman qui marque, qui émeut, qui révolte et dont la portée laisse une trace indélébile dans notre esprit.

Prix Médicis Etranger 1982

Traduction de Robert Fouques Duparc

Editions le Livre de Poche – Mai 1982 – 382 pages

Livre lu dans le cadre d’Objectif PAL d’Antigone

OBJECTIF PAL

Ciao

Orgueil et Préjugés de Jane Austen – Coup de 🧡

ORGUEIL ET PREJUGES IGMr et Mrs Bennett ont cinq filles à marier. À l’arrivée d’un nouveau et riche voisin, la famille espère que l’une d’entre elles pourra lui plaire… Au-delà des aventures sentimentales des cinq filles Bennett, Jane Austen dépeint les rigidités de la société anglaise au tournant du XIXe siècle. Le comportement et les réflexions d’Elizabeth Bennett, son personnage principal, révèlent les problèmes auxquels sont confrontées les femmes de la gentry campagnarde pour s’assurer sécurité financière et statut social : la solution passe en effet par le mariage.

Ma lecture

Après la lecture il y a quelques temps de la biographie sur Jane Austen de Claire Tomalin j’avais pris la décision de relire les romans de cette auteure dans l’ordre d’écriture, le premier étant Raison et Sentiment  (1811) mais je commence donc par Orgueil et Préjugés (1813), peut-être son plus célèbre roman car c’est celui qui occupe une place privilégiée dans ma mémoire.

Une belle surprise pour commencer : la préface est signée Virginia Woolf qui appréciait énormément Jane Austen et elle remet « gentiment » et à sa manière les commérages sur cette auteure et affirmant même : Elle aurait pris de la distance par rapport à ses personnages, les aurait vus plus en groupes, moins en tant qu’individus. Sa satire, moins souvent utilisée, aurait été plus rigoureuse, plus stricte. Elle aurait été le précurseur de Henry James et de Marcel Proust – mais cela suffit. Ces spéculations sont vaines. L’artiste la plus parfaite parmi les femmes, l’écrivain dont les livres sont immortels, est morte « au moment même où elle commençait à croire qu’elle réussirait. »

Je crois avoir lu ce roman il y a plus d’une vingtaine d’années et j’ai plusieurs de ses adaptations cinématographiques chez moi, ce sont une de mes madeleines de Proust et il est des livres que l’on relit après un laps de temps et qui n’ont plus le même impact sur vous. Et bien ici ce ne fut pas le cas. Quelle merveille d’écriture, d’analyse psychologique et de construction.

Tout y est : la condition féminine, l’argent, les rapports entre les différentes strates de la société, les conventions, le mariage le tout dans une écriture très fluide, moderne, sans temps mort. Dès les premières lignes nous nous installons dans la truculente famille Bennett, tous différents mais charmants même si parfois le franc-parler de Mrs Bennett (et sa sottise il faut bien l’avouer) nous irrite, la philosophie de Mr Bennett, le médiateur de la famille toujours à l’écoute de ses cinq filles nous enchante.

Mais c’est surtout Elizabeth (Lizzy) et Jane, les deux sœurs aînées qui sont, bien sûr avec Mr Darcy, les éléments dominants et j’ai souvent pensé qu’elles étaient peut-être les deux facettes de l’auteure : à la fois de la détermination à dénoncer, un certain franc-parler, une indépendance et un goût pour une vie simple (Lizzy) mais aussi une discrétion, une solitude et un respect des conventions (Jane).

Il y a tout dans ce roman : les personnages sont finement décrits mais sans s’appesantir, sans longues descriptions, tout est dans les situations et les dialogues qui reflètent eux-mêmes le caractère de chaque personnage. Jane Austen n’hésite pas à déconstruire ses deux personnages (Lizzy et Mr Darcy) tout au long de sa narration, les rendant coupables de préjugés hâtifs pour les pousser dans leurs retranchements et leur faire avouer leurs erreurs dans la deuxième partie.

Mais c’est surtout une dénonciation de la condition féminine, tellement liée au mariage et à la situation financière à travers le personnage de la mère, Mrs Bennett qui n’a qu’une préoccupation : marier ses filles et si possible avec une rente satisfaisante même si pour cela elle sape, par son attitude et son langage, la réputation de sa famille

C’est à la fois incisif, drôle, dénonciateur, romanesque avec une galerie de portraits dont ceux de Mr Collins et Lady Catherine sont les figures les plus burlesques et détestables mais par magie, Jane Austen les sanctionne sans méchanceté mais avec fermeté pour les remettre à leur place.

J’ai pu constater que quelques petits « aménagements » avaient été fait dans les versions cinématographiques mais je dois reconnaître que les deux versions (celle en photo et celle du coffret de l’intégrale Jane Austen de la BBC) en ma possession sont assez fidèles à l’esprit du roman même si pour certains de ses personnages comme Miss Bingley j’ai trouvé que ses manigances et objectifs étaient beaucoup plus finement décrits et évoqués dans le roman.

Un coup de cœur donc parce que c’est fort, moderne, drôle, qu’on ne s’ennuie à aucun moment, parce qu’elle a su capter le monde qui l’environnait et le restituer, parce qu’elle a tellement mis d’elle-même, parce qu’elle sait maintenir le suspens, les rebondissements, tenir en haleine son lecteur jusqu’au dénouement, parce qu’elle justifie toutes les prises de position de ses personnages.

Il faut lire Jane Austen, la faire découvrir à ceux qui ne l’ont jamais lu mais aurait un « Préjugé » sur elle, la pensant ringarde et « fleur bleue », romanesque etc….. Elle est loin d’être cela et elle a, à travers ses mots et ses romans, été une écrivaine témoin de son temps avec ce qu’il faut de pertinence, de dérision pour arriver à traverser les siècles et rester une des figures marquantes de la littérature anglaise.

Le prochain sera Raison et Sentiments, son premier roman (je vais désormais respecter l’ordre d’écriture mais je sais que j’ai devant moi de belles heures de relecture).

Traduction de V. Leconte et Ch. Pressoir

Préface de Virginia Woolf

Editions 10-18 – Juin 1982 – 380 pages 

Ciao