Sankhara de Frédérique Deghelt

SANKHARA IGSans aucune attirance pour ce genre de pratique et par hasard convaincue par un ami, Hélène qui traverse avec son mari un passage très difficile, part pour onze jours s’enfermer dans le silence d’une méditation Vipassana. De cela, elle ne dit rien à personne. Elle laisse ses enfants, des jumeaux de 5 ans, en ayant auprès d’eux méticuleusement organisé son absence mais son mari Sébastien ne peut comprendre cet abandon qu’il interprète comme une trahison. Pendant 11 jours Hélène va découvrir le fonctionnement de tout être grâce à son étrange retraite. Sébastien, de son côté, traverse littéralement un chaos, intime et professionnel. Hélène revient le 16 septembre 2001.Ce livre confronte le plus intime au plus politique des engagements humains. Il interroge ce que l’individu peut espérer trouver en lui de ressources et de conscience pour tenter de voir et de dire le monde sans être abusé par la conformité et le pouvoir des médias.

Ma lecture

C’est une lutte de se méfier de soi-même et de tout ce qui pousse à abandonner. (p123)

Un roman repéré et voulu depuis sa sortie pour plusieurs raisons. J’aime la plume de Frédérique Deghelt que j’ai découvert il y a plusieurs années avec La grand-mère de Jade et puis avec Les brumes de l’apparence, deux romans que j’avais beaucoup aimés pour la sensibilité et les émotions qu’ils renfermaient. Mais ce qui m’avait attirée également avec Sankhara c’est le thème d’une retraite de méditation pour l’héroïne afin de trouver à la fois des réponses mais aussi se retrouver elle-même….. Pourquoi partir, abandonner son foyer sans explication sinon une lette annonçant son retour dans dix jours, comment se vit cette coupure pour chacun, homme et femme, dans le silence ou l’agitation, seule ou dans le monde et sa fureur

Pourquoi essayais-je de plaire à tout le monde en voulant contenter chacun tout en étant si peu troublée de ne ressembler à personne. (p127)

Dans ce roman à travers un couple, Hélène et Sébastien, deux mondes s’affrontent. Ils s’aiment mais ne se comprennent plus, ne se retrouvent plus, tellement unis mais tellement différents. Parents de jumeaux de 5 ans, elle se rêve écrivain et s’essaie à inventer des histoires mais n’allant pas au bout de sa démarche, lui est journaliste à l’AFP et, de par son job, est ancré dans la réalité. Elle dans l’imaginaire, lui dans le concret et c’est là le fond du roman : deux mondes s’affrontent, deux personnalités mais aussi deux temps : l’une est dans le temps ralenti, calme, en pleine communion avec la nature mais aussi son corps, l’autre vit dans la vitesse au gré du flux de l’actualité.

Comme on le dit souvent, qu’importe le but c’est le chemin parcouru qui est le plus important et c’est effectivement le cas dans ce roman. Chacun à sa manière va faire un travail sur soi, tenter de trouver ses failles, ce qui les oppose alors que leur rencontre était une évidence. L’action se situant en  Septembre 2001, le monde est également à la veille de vivre un cataclysme, d’autres guerres vont se mener, d’autres événements vont entrer en ligne de compte.

Partir sans explication après une dispute plus violente pour rejoindre un groupe de méditation, coupée du monde et vivant avec la règle du silence, se ressourcer et reprendre contact avec soi, avec la nature, c’est ce à quoi aspire Hélène. Faire le point, comprendre ce que son couple est devenu mais aussi ce qu’elle est et voudrait devenir  :

Mais là soudainement, Hélène se dit qu’on ne peut combattre l’ombre de l’autre qu’en faisant grandir sa propre lumière. Jamais en lui reprochant sa part d’obscurité. (p196)

Sébastien, lui  se bat pour maintenir son poste au sein de l’agence de presse et va devoir prendre en charge la rentrée des classes et le quotidien de deux enfants qu’habituellement Hélène gérait pratiquement seule, ne travaillant pas à l’extérieur mais entendant régulièrement les remarques de Sébastien que c’est lui qui travaille, lui qui fait vivre le foyer, lui qui ramène l’argent…..

Frédérique Deghelt revient sur dix jours qui vont changer leurs vies, non seulement leurs vies mais aussi le contexte de celles-ci. Avec précision, justesse, l’auteure se glisse dans ses personnages les laissant nous exposer les turpitudes auxquelles ils devront faire face mais en prenant également la parole pour nous décrire les situations, sensations ou pensées dans lesquelles ils se débattent.

Des nœuds commencent à se former au plus profond de nous-même. Les sankharas. Ce sont ces sankharas, perceptions physiques inconscientes, qui sont engrammés dans le corps et nous rendent heureux ou malheureux. (p157)

Il y a beaucoup d’analyse du comportement psychologique humain et à la manière de Goenka, le professeur birman de méditation, l’auteure se penche sur les comportements de chacun, les réflexes et les méthodes pour arriver à trouver le juste équilibre, l’équanimité tant recherchée. J’ai trouvé la démarche finement restituée, étudiant toutes les circonvolutions du cerveau, de son processus de défense et de résistance.

Frédérique Deghelt coiffe dans la dernière partie sa casquette de journaliste qu’elle a été pour revenir sur l’effondrement des Twins Towers, les signes avant-coureurs du 11 Septembre, les implications politique et méandres du fonctionnement des médias. Elle fait preuve d’une bonne connaissance de l’humain et de son mental,  ses réactions et comportements. Pour qui s’intéresse à ce domaine il trouvera dans ces réflexions et progression matière à se retrouver, à réfléchir et à se reconnaître parfois comme je l’ai fait.

-Non c’est parce que dans ma tête je m’appelle Alex. Ahmed, c’est le passé de mes parents. Une terre que je connais comme un touriste, sur laquelle je suis un étranger. Mais moi, ça je le sais. Ceux que tu verras dans les cafés, ils n’y ont jamais mis les pieds au bled. Il ne savent pas ce que ça signifie vivre là-bas. Ils croient qu’ils pourront continuer à porter des Nike, à avoir des téléphones portables à mille euros en trafiquant, bref à être les rois du monde tout en gagnant le droit d’être de vrais et bons musulmans. Ils veulent Allah et le capitalisme en crachant sur le capitalisme et sans donner leur vie à Allah. Ils sont nés au pays de la culture mais ils sont ignorants ! (p310)

J’ai beaucoup aimé la construction (chaque chapitre est un jour de retraite, Hélène et Sébastien prenant tour à tour la parole) mais aussi l’écriture, fluide, douce et plus énergique quand il s’agissait de Sébastien, qui déroule avec parfois une pointe d’ironie ou de gravité le scénario d’une thérapie différente pour chacun des protagonistes soit dans le silence et « l’inaction » apparente, soit dans l’avalanche des informations et du flux qu’elles entraînent à un moment charnière du monde.

Un roman d’une époque où les attentes divergent mais où la profondeur psychologique et comportementale prend toute sa place. Frédérique Deghelt installe deux séismes : l’un conjugal l’autre mondial mais chacun, à son niveau, remettra tout en question.

J’ai beaucoup aimé …..

Editions Actes Sud – Janvier 2020 – 384 pages

Ciao

Le journal de la veuve de Mick Jackson

LE JOURNAL DE LA VEUVE IGUne femme, veuve depuis peu, s?enfuit de sa demeure londonienne pour s?installer dans le Norfolk. Loin des quelques proches dont elle ne supportait plus la fausse complaisance, elle trouve refuge dans une petite maison de pêcheurs, et réapprend à vivre seule. Son quotidien se partage entre la rédaction d?un journal auquel elle confie ses réflexions, les excursions qu?elle entreprend sur la côte et les moments passés au pub, sous le regard étonné et réprobateur des habitants du village. À mesure qu?elle reprend le contrôle de sa vie, elle se penche sur son mariage : idyllique en apparence, il se révèle en réalité porteur de lourds secrets

Ma lecture

C’est comme une douleur. Ou une espèce de vacuité. Je commence à entrevoir le pourquoi du port du noir, de la tenue de deuil. Le reste de l’humanité est ainsi averti de votre approche. Comme feraient une clochette ou un grand pavillon noir. Cela reproduit également à l’extérieur comment on se sent à l’intérieur. Malheureuse. Morne. Anéantie. Comme si la mort était sur vous. Ce qui est probablement le cas. (p82)

La narratrice dont on ignore jusqu’à son prénom a 63 ans et vient de perdre son mari, John. Elle fuit le domicile conjugal à Londres à bord de la Jag de son époux et se dirige vers le Norfolk Elle n’a emporté qu’un sac et va louer une petite maison sans confort dans laquelle elle va écrire son journal, le journal de son deuil. Mais elle n’a peut-être pas choisi cette destination par hasard et ce voyage va être pour elle l’occasion de mettre à plat son passé, son présent et envisager l’avenir.

Quand vous perdez la personne qui a partagé votre vie depuis de nombreuses années (plus de trente ans) il faut se reconstruire, se retrouver mais aussi  faire un bilan des années passées et pour se faire, Elle va fuir le domicile conjugal cossu de Londres et se réfugier dans une maison sans confort au bord des marais. Elle y tient son journal dans lequel elle note à la fois son quotidien, ses états d’âmes, ses souvenirs, ses rencontres, le tout avec un ton parfois assez sarcastique, humoristique, direct, se moquant d’elle-même et de ses addictions pour oublier (alcool). Au premier abord elle m’a semblé assez revêche, pas très sympathique et puis au fil des pages, j’ai trouvé ses remarques sur le couple, la solitude, le regard des autres sur son nouveau « célibat » très justes, fondées sur une réalité de la femme seule qu’elle soit veuve, divorcée ou célibataire.

Page après page, le voile se lève sur son couple mais les aveux semblent difficiles à écrire, ils apparaissent ici ou là  au début par de si jusqu’au moment où elle se lâche et alors là c’est une autre femme que l’on découvre (je ne vous dirai rien de ses révélations) qui va se lancer dans une aventure qui va révéler le pourquoi de la destination de son voyage et toutes les péripéties qui vont suivre.

J’ai aimé toute la partie concernant ses états d’âme de veuve et la forme du journal m’a paru tout à fait appropriée. A qui se confier quand vous n’avez que très peu d’ami(e)s, pas d’enfant….. Ecrire est un remède comme un autre et j’ai trouvé qu’à travers ses mots (et donc ceux de l’auteur), Elle se montre sans filtre, avec son franc-parler, sans pudeur, sur ses sentiments, sur certaines réalités du couple mais aussi sur une autre facette de sa personnalité.

La seconde partie concernant ses péripéties m’ont beaucoup moins intéressée, je les ai même peut trouvées superflues….. Cela tient presque du vaudeville mais montrent le côté fantasque du personnage mais à mon avis assez peu crédibles.

Une lecture que l’on peut recommander à toute personne se retrouvant seule pour quelque raison que ce soit, c’est un regard porté sur la vie à deux avec ses hauts et ses bas, grâce au ton ce n’est jamais pathétique ni triste j’ai trouvé que cela était assez bien vu en tenant compte du fait que l’auteur s’est glissé dans un personnage féminin.

C’est une loi de la physique, ou peut-être de la chimie, qui veut que si on combine deux éléments dont un a eu une journée affreusement merdique, c’est toujours la merde qui prend le dessus. (p159)

Traduction de Eric Chédaille 

Editions Christian Bourgeois – Février 2012 (1ère parution 2010 – 273 pages

Ciao