L’invitation à la vie conjugale de Angela Huth

L'INVITATION A LA VIE CONJUGALE IGFrances Farthingoe s’ennuie.
Elle se sent délaissée par ce mari qui passe ses journées devant son ordinateur ses nuits à observer les animaux au fond des bois. Elle décide d’organiser une fête somptueuse dans son manoir d’Oxford et y convie ses amis les plus chers : Rachel et Thomas Arkwright, qui n’ont plus rien à se dire depuis longtemps, Mary et Bill Lutchins, tendrement unis dans leur passion pour la nature, Martin Ursula Knox, le couple au bonheur insolent, Ralph, l’ami si timide, ancien amant de Frances et amant platonique d’Ursula, Rosie, la mère de Ralph, artiste peintre, dont Thomas vient de tomber follement amoureux.
C’est la fête de l’année qui, en quelques heures, bouleverse la vie des couples. Les masques tombent, les sentiments se bousculent, s’enflamment. Que la fête commence !

Ma lecture

Même après seize ans de mariage avec une femme qu’on aime profondément, avec laquelle on partage enfants, maison, proximité quotidienne, on ignore quatre-vingt-dix pour cent de ce qui lui traverse l’esprit. (p125)

Je le dis et je me répète peut-être (sûrement) j’adore la littérature anglaise et ce roman le confirme. J’ai découvert Angela Huth avec Valse hésitation que j’avais beaucoup aimé et je me suis aperçue en rangeant mes étagères que j’avais déjà un exemplaire de ce roman mais dans une autre édition, tout aussi charmante comme quoi je voulais vraiment découvrir cette invitation.

Oxford – Angela Huth nous invite à observer plusieurs couples aux vies très différentes même si les apparences sont souvent trompeuses. Certains s’aiment presque insolemment, d’autres profondément depuis de longues années, d’autres se masquent, se trompent et puis il y a, au milieu de tout cela,  les célibataires comme Ralph et Rosie (que j’ai particulièrement aimée).

Que de justesse dans l’observation des couples, des ressentis de chacun des personnages. L’auteure nous offre un éventail des sentiments de chacun, de façon très délicate mais que je trouve très vraie. C’est finement observé et même analysé, les ambitions oubliées, déçues, les routines qui s’installent, les regards ou les gestes qui s’habituent ou ne se voient plus et tout cela dans le charme de ces cottages anglais, dans cette ambiance si particulière faite à la fois de conventions mais aussi de libertés.

Je n’ai pu m’empêcher de retrouver un style à la manière de Virginia Woolf en particulier dans l’attitude de Frances, sorte de Mrs Dalloway qui se prépare à l’organisation de sa réception mais également avec l’évocation d‘Un lieu à soi dans l’importance d’avoir une pièce, un domaine, un univers pour une femme dans lequel elle peut s’épanouir.

C’est un roman très féminin mais aussi féministe car les femmes sont souvent décrites comme coincées dans une vie familiale, leurs obligations ménagères, frustrées parfois de ne pas avoir le sentiment d’exister ou seulement à travers leur famille, enfants ou époux. Les hommes sont soit assez volages, inconstants, absents, radins.

Elle devait se libérer l’esprit, complètement, des inépuisables listes de courses pour le dîner ou de vêtements à porter à la blanchisserie, et se donner, un moment, l’illusion d’être aussi libre que n’importe quel homme de se concentrer uniquement sur son travail. (p126)

Chacun a son jardin secret comme une chambre pour refuge, des pensées intimes qui tourmentent comme celles de savoir comment son conjoint se débrouillera si c’est elle qui part la première, les préoccupations matérielles d’organisation pour que tout soit parfait, l’envie pour une autre d’exister à travers le regard d’un autre quand son propre époux ne la voit pas ou plus etc….

C’est une sorte de roman choral où à partir de la réception des invitations pour la fête organisée par Frances et Toby jusqu’à son déroulement nous suivons chacun et chacune, avec des petits événements, révélations qui vont peu à peu se rejoindre et trouver lors de la réception un aboutissement parfois surprenant.

La lecture de ce livre peut déplaire à certain(e)s car il n’y a pas vraiment d’action, c’est la peinture de la vie conjugale après quelques années, des sortes de tableaux de la vie de couples peints par petites touches. C’est à la fois cynique mais aussi tendre, rien de forcément optimiste ou pessimiste,  simplement le constat de l’usure du temps, de l’emprise parfois d’un des deux sans que l’autre ne s’en plaigne ouvertement. On retrouve tout le flegme anglais, la distance prise par rapport aux événements, aux habitudes prises dans les couples, sans cri, sans heurt.

Si vous avez été marié(e) vous retrouverez des situations vécues, des ressentis pas toujours avoués, par contre si vous n’êtes pas marié(e) cela vous donnera pas forcément l’envie de franchir le pas mais Angela Huth laisse malgré tout la porte ouverte au bonheur conjugal avec Ursula et Martin ou Mary et Bill.

L’écriture est très agréable à la fois légère et teintée parfois d’humour, un brin sarcastique, sans complaisance mais jamais agressive ni méchante. C’est une sorte de petit bonbon à la fois sucré et acidulé que l’on déguste en se remémorant ses propres souvenirs.

J’ai passé un délicieux moment à me promener dans la campagne « Oxfordienne », je me suis invitée dans les vies conjugales des couples, leurs quêtes de l’amour, du bonheur, leurs mensonges. Chaque couple tente, comme pour Frances avec l’organisation parfaite de sa réception,  de se trouver dans leur vie conjugale, à rester soi tout en vivant à deux.

Je me suis empressée d’aller voir si je n’avais pas d’autres romans d’Angela Huth sur mes étagères et j’ai trouvé (oh joie) Un fils extraordinaire que je lirai dans quelques temps, quand j’aurai besoin du charme « so british » de cette littérature.

Traduction Christiane Armandet et Anne Bruneau

Editions Petit Quai Voltaire/La Table Ronde -Février 2020 – 363 pages

Ciao

Quatre Amours de Cristina Comencini

QUATRE AMOURS IGMarta et Andrea. Laura et Piero. Deux couples. Quatre amis inséparables qui ont partagé chaque moment clef de leur vie : rencontre, mariage, enfants. Quand, à l’approche de la soixantaine, leurs mariages respectifs volent en éclats au même moment, c’est la sidération. Il y a d’abord Marta qui décide de partir, sans raison véritable, si ce n’est cette envie irrépressible d’être enfin seule. Puis c’est au tour de Piero, mari chroniquement infidèle, de quitter Laura, son épouse dévouée, sous prétexte qu’il ne se sent plus aimé.
Comment vit-on la séparation après vingt-cinq ans de vie commune ? Que reste-t-il de toutes ces années passées ensemble ? Comment apprivoiser et profiter de cette solitude nouvelle ?

Ma lecture 

J’ai eu envie de lire ce roman parce qu’il a pour thème principal les couples qui se séparent après trente ans de vie commune et quand on sait qu’un grand nombre de divorces se produisent souvent au moment où les enfants quittent le nid, où on se retrouve face à face, seuls, où le temps a passé et laissé des traces, où on ne se reconnaît plus, je trouvais intéressant de voir comment le sujet était traité.

Dans le mariage, Piero, on se dispute le pouvoir : même dans les couples les plus réussis, les plus solidaires en apparence, la lutte peut éclater. Une lutte souterraine, qui n’est peut-être jamais venue au grand jour. D’un côté il y a la curiosité et l’envie de se connaître et se donner à  fond, et de l’autre, il y a la terreur de succomber.(p79)

Deux couples amis qui se sont rencontrés lors d’une croisière il y a longtemps et ne se sont jamais perdus de vue. Ils ont la soixantaine, leurs enfants sont adultes et pour certains seront bientôt à leur tour parents. Ils ont tout partagés et sont face chacun à la séparation de leur couple.

Marta, décoratrice d’intérieur a décidé de quitter Andrea, du jour au lendemain parce qu’elle veut vivre libre et seule, être celle qu’elle ressent être au plus profond d’elle,  laissant Andrea désemparé.

On devrait réussir à se sentir libre aussi quand il y a d’autres personnes près de soi : si on veut faire quelque chose, on le fait de toute façon. on peut dire que j’ai cherché à remplir mon temps pour ne pas me sentir seul, mais je ne pouvais pas vraiment être avec les autres parce qu’ils me privaient de ma solitude. une sorte de damnation, tu ne trouves pas ? (p89)

Piero lui quitte Laura parce qu’il ne sent pas aimé comme il devrait l’être. Lui travaille dans la publicité, collectionne les aventures sûr de son charme,  elle est professeure de français et est l’image même de la femme-mère qui s’est oubliée dans ce statut. Ils ont trois enfants dont l’une les fera bientôt pour la première fois grands-parents. Mais une autre naissance s’annonce pour Piero….

Ils sont à un carrefour de leurs vies : comment vont-ils vivre désormais sans celui ou celle qui était à leurs côtés depuis presque 30 ans ……  Tout est remis en question : la solitude, les projets, les lieux de vie et les rencontres vont être les ingrédients du sens qu’ils vont donner à leurs existences. Deux couples, quatre personnalités, des décisions de rupture par une femme et par un homme, qui représentent finalement un large éventail de situations. Autant de couples autant d’histoires, de vécus, de ressentis. En prenant cette option, l’auteure peut ainsi aborder le thème de la séparation sous des angles différents mais qui reflètent les dissonances que l’on peut retrouver au sein des couples après des années de vie commune.

A travers deux saisons : Hiver : le moment de la rupture, Eté : la période où l’on se reconstruit puis Ensemble où de nouvelles perspectives s’offrent à chacun, Cristina Comencini donne à chacun de ses personnages la parole pour évoquer toutes les frustrations latentes qui apparaissent au fur et à mesure du temps, pour des motifs très différents et en particulier dans l’opposition des caractères de ses personnages. Marta la femme active, volontaire, forte, Laura la femme-mère en pleine période de fragilité suite à la découverte d’un cancer. A l’inverse Piero est l’homme-séducteur mais aussi l’homme-enfant qui avait trouvé en Laura une seconde mère et Andrea, l’homme fragile qui vivait dans l’ombre de son couple, dans l’ombre de sa femme, en sécurité, sans se poser ni se remette en questions.

Chacun fait comme il peut et cela l’auteure le rend parfaitement, ne portant jamais un jugement sur aucun de ses personnages (même si nous nous sentons finalement peut-être plus proche de l’un ou de l’autre). J’ai trouvé le ton très juste et très vrai sur le temps qui passe, sur ce qui a construit un couple et ce qui, peu à peu, peut le détruire, ce qui attire et plus tard devient insupportable. Vieillir ensemble n’est pas toujours facile, possible, les personnalités évoluent différemment ou pas au même rythme, les centres d’intérêt et la façon de voir l’avenir.

Un court roman plein d’espoir sur le devenir de chacun sous diverses formes. Je pense que beaucoup de lecteurs pourront se retrouver dans les aléas de la vie commune, avec une écriture ciselée, précise, mêlant introspection et constatations sur les attitudes de chacun. Peut-être un peu stéréotypé par rapport aux portraits (homme à femmes, femme-mère)  mais j’ai aimé les suivre, les écouter, retrouver parfois des sensations connues.

C’est juste, concis, peut-être un peu optimiste sur la sortie de crise de chacun mais pourquoi pas après tout ….

Merci à NetGalley France et aux Editions Stock pour cette lecture

Traduction de Dominique Vittoz

Editions Stock – Mars 2020 – 120 pages

Ciao