Les enfants sont rois de Delphine de Vigan lu par Françoise Gillard (lecture audio)

LES ENFANTS SONT ROIS AUDIO2010. Mélanie, qui a grandi dans le culte de Loana de Loft Story, n’a qu’une idée en tête : devenir célèbre. Mais son unique apparition dans une émission de téléréalité est un fiasco. Quelques années plus tard, mariée et mère de famille, elle crée sur YouTube la chaîne Happy Récré, mettant en scène Sammy et Kimmy, ses deux enfants, au quotidien. Bientôt, la voilà suivie par des millions d’abonnés, qui likent et commentent la moindre virée au supermarché, les vidéos d’unboxing où les petits déballent des cadeaux sans fin, et autres défis célébrant la consommation.
Pendant ce temps, une jeune femme, Clara, entre dans la police. Marquée par la perte brutale de ses parents et sa difficulté à fonder une famille, elle intègre la Brigade criminelle où elle deviendra « procédurière » – c’est-à-dire chargée de récolter sur les scènes de crime les indices qui lui permettront de rédiger une version précise des faits en vue des Assises.
Leurs chemins se croisent à la suite de la disparition de Kimmy, âgée de sept ans, lors d’une partie de cache-cache en bas de chez elle. Mauvaise rencontre ? Fugue ? Enlèvement ? Tandis que l’enquête progresse et qu’elle découvre l’univers des influenceurs, Clara mesure la violence que constitue Happy Récré pour les deux enfants qui en sont les rois… et les victimes.

Mon écoute

Il est toujours difficile de rédiger une chronique sur une lecture qui déçoit surtout quand l’ouvrage remporte un grand succès mais décidément Delphine de Vigan et moi ce n’est pas une rencontre linéaire. Autant j’ai beaucoup aimé Rien ne s’oppose à la nuit autant je n’ai pas apprécié Les gratitudes et Les enfants sont rois va rejoindre la catégorie des déceptions.

Je m’explique : si vous n’avez jamais eu connaissance des sites où adultes, adolescents ou enfants s’exposent que ce soit dans leurs vies privées, leurs activités et même les réseaux sociaux et leurs dangers, si vous n’avez jamais entendu parler des émissions de téléréalité genre Loft Story et compagnie, ce roman est pour vous et vous allez tomber des nues. D’ailleurs je dis roman mais il s’agit plus, pour moi, d’une enquête sur la médiatisation à outrance d’une famille et surtout des enfants très jeunes, avec force détails. A travers le regard de deux femmes : Mélanie la mère de Kimmy et Sammy et Clara l’inspectrice participant à l’enquête suite à la disparition de Kimmy, mais également des enfants eux-mêmes, l’auteure dénonce les dérives des procédés dans une société où la célébrité passe par une mise en avant des vies personnelles ou pire encore d’enfants parfois très très jeunes à des fins finalement mercantiles.

Pourquoi j’ai été déçue : parce que justement j’ai trouvé cela très froid, un récit journalistique, très documenté certes (je n’ose imaginer les heures de visionnage que l’auteure a dû faire), qui n’omet aucun élément (ni expressions ou dérives marketing et en plus en lecture audio je vous assure que les expressions utilisées par la mère ou les enfants m’ont insupportée) mais je reconnais que la démarche de l’auteure est utile pour montrer le conditionnement des enfants, comment Mélanie, la mère, pense, vit et possède tous les codes du système sur un fait de notre société actuelle que j’avais d’ailleurs déjà lu dans Réelle de Guillaume Sire mais qui ne m’a pas touchée.

Delphine de Vigan se fait porte-parole et utilise les dérives de notre société actuelle dans ses romans. Après les sentiments, les émotions voici le monde des réseaux sociaux traité mais sans beaucoup d’originalité, une transcription assez factuelle où j’ai regretté un manque de touche personnelle et créative pour ne pas ressortir un énième reportage sur l’utilisation des enfants, de leurs images et de leurs vies pour avoir une sorte de notoriété et en tirer des bénéfices. C’est finalement une enquête que j’ai lue écoutée genre « Cash investigation » sur les coulisses et mécanismes de ces sites où les êtres cèdent à l’attrait de la notoriété sans voir les conséquences, pourtant maintes fois évoquées, de la superficialité de tout cela et les dégâts que cela occasionne. Finalement tout cela est assez prévisible et le roman n’offre de ce côté aucune originalité.

J’ai toujours exprimé ici mon ressenti avec honnêteté et cela ne porte pas à conséquence car ce roman a fait le buzz et remporte un grand succès, l’auteure ayant utilisé elle-même tous les médias lors de sa sortie car elle connaît finalement très bien leur fonctionnement, mais ce n’est pas ce que j’attends, moi, personnellement d’une lecture et je n’ai pas été emportée ni par l’écriture ou l’ambiance du récit et je n’ai rien découvert de ce que je connaissais déjà.

Bof, Bof

Editions Gallimard – Mars 2021 – Audible 8 heures

Ciao 📚

Le démon de la colline aux loups de Dimitri Rouchon-Borie

9782370552570_1_75Un homme se retrouve en prison. Brutalisé dans sa mémoire et dans sa chair, il décide avant de mourir de nous livrer le récit de son destin.

Écrit dans un élan vertigineux, porté par une langue aussi fulgurante que bienveillante, Le Démon de la Colline aux Loups raconte un être, son enfance perdue, sa vie emplie de violence, de douleur et de rage, d’amour et de passion, de moments de lumière… Il dit sa solitude, immense, la condition humaine.

 

Ma lecture

Je sentais bien que j’avais à l’intérieur une trace qui ne partait pas c’était la déchirure de l’enfance c’est pas parce qu’on a mis un pont au-dessus du ravin qu’on a bouché le vide. (p129)

Ce premier roman se démarque de tout ce qu’on a pu déjà lire sur une enfance faite de violences, une enfance d’enfant sauvage sans éducation, sans amour, à peine nourri, par l’écriture principalement. Dès les premières lignes on est saisi par le phrasé, on entre dans un autre monde. Afin d’être au plus près de son personnage, l’auteur utilise son langage, ses mots qui font pas toujours partie du langage courant, sans ponctuation car Duke, le narrateur, ne connaît pas la nuance, le rythme, les filtres, les « finesses » de la langue française.

Alors au début cela surprend, étonne, on s’y reprend à deux fois sur certains passages car on a pas l’habitude, on ne connaît pas, on n’imagine pas et puis peu à peu on s’attache, on s’interroge, on se révolte, on sent qu’il va y avoir des scènes d’une rare brutalité, cruauté, elles arrivent, mais Duke écrit, avoue, il n’a rien à cacher ni à nous ni à lui-même parce qu’il raconte c’est lui, son enfance, sa vie et comment il en est arrivé à se retrouver dans cette cellule.

Quand on apprend que très tard son nom parce qu’on vous a jamais appelé par celui-ci :

Ça paraîtra bizarre à vous tous mais au commencement on n’avait pas de noms. À quoi ça aurait servi on n’avait pas besoin de s’appeler alors on ne s’appelait pas. On savait se trouver comme une évidence. (p14)

que l’on dort dans un nid et pas dans un lit, qu’on vit dans la crasse, sous les coups et dans la violence de toutes sortes, comment voulez-vous être autrement qu’une sorte de bête sauvage ne répondant qu’à ses instincts avec le Démon qui est en vous, né lui aussi sur la Colline aux Loups et qui vous habite, monte et se déchaîne. 

Et pourtant, parfois, il y a des rencontres, des rapprochements, un lien qui se créée qui pourrait ressembler à de l’amour avec Clara, Billy, Pete et Maria mais à chaque fois cette affection, cette chaleur lui est arrachée. Alors la bête tapit en lui se réveille et rend sa justice. Et désormais c’est d’autres rencontres en prison avec un prêtre et Saint Augustin qui vont lui permettre d’ouvrir d’autres portes.

Un roman éprouvant par moments, que l’on doit refermer pour reprendre son souffle, parce qu’il y a des scènes d’une cruauté sans égal dans un climat familial puant. J’ai failli abandonner mais Duke a su me garder près de lui. J’ai écouté sa confession, tapée sur une machine à écrire dans sa prison, sous sa cape qui l’isole du monde extérieur. Il a besoin de sa solitude, de toute sa concentration pour se libérer et affronter son destin.

On ressort bouleversé de cette lecture, horrifié par les faits, la violence et par la justesse maladroite utilisée par Duke pour nous parler de lui. Il n’est pas le Démon mais il le porte en lui, à jamais, parce que c’est la seule chose que ses parents ont fait grandir en lui. La même narration faite dans une langue construite, ponctuée, avec des jolis termes n’aurait pas le même force, aurait peut-être un côté artificiel du monde de Duke. Nous sommes en prise directe avec lui, pas d’intermédiaire, c’est du brut et même quand il « pisse » de l’eau par les yeux, qu’il « parlemente », on comprend qu’il nous déverse sa vie telle qu’il l’a vécue.

Alors ai-je aimé ? Je suis admirative du travail d’écriture, de l’incarnation du personnage par ses mots, ses pensées, ses visions du monde où il fut « élevé », de l’Enfer qu’il a connu et du Purgatoire où il réside désormais avant de rejoindre un ailleurs. Oui c’est violent, très violent parfois, presque animal mais comment ne pas imaginer qu’il y a du vécu de par la profession de l’auteur (chroniqueur judiciaire) en particulier dans la restitution des deux procès. Mais à chaque fois se pose la question : était-il nécessaire d’exposer, de décrire cette violence et je suis toujours partagée sur cette question. Dans le cas présent je pense que oui, peut-être pour comprendre et restituer Duke, tel qu’il est et d’où il vient.

J’aimerai ne pas avoir aimé, alors oui je n’ai pas aimé cette histoire parce qu’elle me dégoûte par sa noirceur, sa violence mais j’ai beaucoup aimé sa transcription et la volonté de Dimitri Rouchon-Borie de la restituer à la manière de son « héros » Duke lui le Démon de la Colline aux Loups, de lui laisser sa parole et ses pensées.

J’aurais dû me méfier il disait des choses pénibles sur ma construction de personnalité et que je sera psychopathique et que mon niveau de langage était faible je l’ai interrompu mais on ne m’a pas laissé dire. Quand j’ai pu avoir mon tour j’ai dit que j’avais un parlement qui n’était pas celui des gens et que je sentais bien que mes idées allaient plus loin que mes mots j’avais l’impression d’un type qui a la tête infatigable alors que ses jambes supportent pas le voyage. (p223)

Editions Le tripode – Janvier 2021 – 237 pages

Ciao 📚