Tsili de Aharon Appelfeld

TSILIEn 1942, Tsili Kraus a douze ans. Elle est la  » petite dernière  » d’une famille nombreuse et vit dans un village d’Europe centrale. Quand la haine anti-juive éclate, tous s’enfuient, laissant Tsili pour garder la maison.
Mais personne ne reviendra… Tsili va se battre pour survivre. Elle passe trois années à se cacher, cueillant des fruits sauvages, volant de la nourriture, se réfugiant dans des granges ou des écuries. Jusqu’à ce qu’elle rencontre Marek, évadé d’un camp, et qui se cache lui-aussi… Ils vont s’aimer et revivre ensemble la malédiction biblique de la descendance de Caïn « Tu seras errant et fugitif » (Genèse, IV, 12).
Au-delà du témoignage, ce livre extraordinaire montre comment, plongé dans l’horreur, un enfant parvient à construire son identité à travers sa perception physique du monde.

Ma lecture

Incipit :

Peut-être ne faut-il pas raconter la vie de Tsili Kraus, dont le destin fut cruel et sans éclat. Il est douteux que nous aurions su en retracer l’histoire si elle n’avait été réelle. mais c’est arrivé, on ne peut cacher ces faits. (p7)

1942 – Europe Centrale, nous n’en saurons pas plus mais il est très facile d’imaginer le contexte, de quelle guerre il est question. Elle s’appelle Tsili Kraus mais pourrait porter bien d’autres noms, elle a 12 ans, juive, presque muette et « simple d’esprit ». Elle va être abandonnée par ses parents et ses frères et sœurs qui doivent fuirent à l’approche de la guerre. Elle va devoir trouver, dans la mesure de ses moyens, de ce que son âge et son esprit peuvent lui permettre, de quoi survivre en territoire hostile. Elle ne sait et ne comprend pas ce qui l’entoure et va faire son apprentissage de la vie, de la survie au fur et à mesure des rencontres :

-Où étais-tu pendant la guerre ? demanda Tsili ? 

-Pourquoi cette question ? Avec tout le monde, bien entendu. Tu ne le vois pas ? dit-il en tendant le bras (Son matricule, bleu sombre, était tatoué sur la peau.) Mais je ne veux pas parler de ça. Si je commence, je n’en sortirai pas. (p115)

Je n’ai pas voulu mettre une autre photo que celle de la couverture de ce roman tellement on lit dans le regard et le sourire de cette enfant la misère mais aussi l’espoir. Tsili va souffrir de la faim, du froid, de l’isolement mais ne renoncera jamais, malgré les rebuffades, malgré l’exclusion, malgré les quiproquos elle va apprendre ce qu’est la guerre, l’isolement mais aussi l’amitié voire plus, grâce à Marek, un compagnon de voyages, enfuit d’un camp où sont restés femme et enfants. Entre eux va se nouer un lien qui va permettre à Tsili de grandir, trop vite peut-être.

Une écriture simple, l’énumération des faits, tels qu’ils sont pour garder de la distance et rendre le texte intemporel et universel. Il y met tout ce qui divise : les réputations, les origines, les peurs mais aussi l’inconnu, le différent, celui, même quand il s’agit d’un enfant, qu’on refuse d’écouter, de voir, d’aider parce qu’il fait peur.

Pendant plusieurs mois Tsili apprend la méfiance, la résignation, de ses précédentes rencontres, vit dans les souvenirs de ceux qui lui ont témoigné un peu d’amour, imagine ce qu’ils auraient fait et finit par ne  compter que sur elle-même car abandonnée de tous elle doit continuer sa route et celle-ci va la conduire, au bord de la mer, vers une terre promise mais cela elle ne le sait pas mais le devine, l’espère.

C’est un récit universel de tous ces enfants jetés sur les routes, déracinés, loin de leurs familles, une sorte de conte noir et monstrueux dans lequel Aharon Appelfeld a mis ses propres souvenirs d’orphelin évadé d’un camp, qui traversera une partie de l’Europe vivant de ce qu’il trouvait et rejoindra la Palestine en 1946 avec d’autres jetés sur les routes. J’ai rapproché ma lecture à plusieurs moments à La plus précieuse des marchandises de Jean-Claude Grumberg, conte réaliste sur le même thème avec ce que les mots peuvent évoquer de souffrances mais avec ici plus de distance.

Tsili, comme sur cette photo, reste une enfant, encore moins prête que les autres mais  peut-être parce qu’elle ne comprend pas l’horreur de ce qui l’entoure ou lui arrive, elle ne souffre pas ou ne le dit pas, elle n’a pas le choix, elle doit avancer et quelque chose en elle, sa simplicité peut-être, masquera l’horreur comme l’auteur utilise cette forme d’écriture épurée, distanciée pour raconter sans pathos, sans implication personnelle même si cela transpire à travers les lignes, ce qu’il a vécu enfant.

Traduction de Arlette Pierrot

Editons Points – Septembre 2004 (1ère édition 1983 (Israël)) – 158 pages

Ciao

Débâcle de Lize Spit

DEBACLE IGLa même année qu’Eva sont nés deux garçons dans le petit village flamand de Bovenmeer. Les « trois mousquetaires » sont inséparables, mais à l’adolescence leurs rapports se fissurent. Un été de canicule, les deux garçons conçoivent un plan : faire se déshabiller devant eux les plus jolies filles du village, et plus si possible. Pour cela, ils imaginent un stratagème : la candidate devra résoudre une énigme en posant des questions ; à chaque erreur, elle devra enlever un de ses vêtements. Eva doit fournir l’énigme et servir d’arbitre si elle veut rester dans le groupe. Elle accepte, sans savoir encore que cet « été meurtrier » la marquera à jamais. Treize ans plus tard, Eva retourne pour la première fois dans son village natal avec un bloc de glace dans son coffre. Cette fois, c’est elle qui a un plan.

Ma lecture

C’est peut-être à ça qu’on les reconnaît, les familles où ce qui est le plus essentiel va de travers : pour compenser, elles inventent un tas de petites règles et de principes ridicules. (page 326)

Dès la couverture il y a malaise alors on hésite, on sent que cela ne vas pas être facile et puis il y a le titre : Débâcle et malgré le chapeau sur le « a » on est pas protégé, on est pas à l’abri d’une vague de sentiments. Et on ne se trompe pas : dès le premier chapitre on comprend que l’on entre dans une lecture noire, sombre, poisseuse et à l’ambiance malsaine.

Eva est au centre de l’histoire et à travers deux étés, celui de 2002 où avec ses deux amis, Pim et Laurens, ils forment les trois mousquetaires, les seuls à Bovenmeer, village des Flandres, à être nés en 1988 et ont pour devise : Tous pour un, et celui de 2015, enfin plutôt une journée de 2015, où les heures s’égrènent lentement, faisant durer le supplice d’un acte calculé, préparé et attendu mais dont nous comprendrons tout le sens que dans les dernières pages, le tout ponctué de chapitres retraçant la vie de la famille De Wolf, où les parents se noient dans l’alcool et où les enfants Jolan, Eva et la petite Tessa vivent à la fois livrés à eux-mêmes mais également dans la crainte du moindre débordement.

Une enfance de misère, où la plus jeune des enfants souffre de troubles inquiétants dont seuls son frère et sa sœur se préoccupent, où la bande d’amis inventent un jeu stupide dont l’issue sera à l’origine d’un retour sur les lieux 13 ans plus tard.

Alors attention, ce livre il faut s’accrocher, tout au long de la lecture la tension est présente, on ne sait trop pourquoi car cela ressemble à la narration du quotidien et de jeux d’enfants, parfois poussés, mais il faut l’écouter Eva, les petits indices laissés ici ou là  et on comprend que tout cela va mal finir,  qu’elle-même attendait et préparait son retour, qu’elle va mal et que tout cela va prendre un tour que l’on est pas sûr de vouloir connaître.

L’écriture est sèche, épousant les pensées d’Eva enfant, devant pallier à des parents défaillant, mais également femme, une écriture maitrisée pour ne rien laisser transpirer et nous tenir jusqu’à la fin, entretenant une angoisse permanente et grandissante jusqu’à la révélation de la vérité qui sera bien en-deçà de ce que l’on peut imaginer. A la manière d’un thriller, d’un roman noir, mais noir de noir, du glauque, du puant, du poisseux qui vous répugne mais qui vous accroche et restera dans votre esprit très longtemps. Elle « colle » au récit, aux caractères, aux événements, elle distille son venin lentement, on le sent s’immiscer en nous, à travers les mots et les silences. Sans rien savoir, sans rien voir on se dit que l’on devrait refermer le livre, que les digues en nous vont lâcher, que la débâcle va arriver.

Alors on aurait aimé qu’il y ait moins de détails, moins de pages, parce que l’on comprend que cela va devenir insoutenable, mais l’auteure construit son roman en ne nous épargnant  aucune scène, où amitié et abus se mêlent, où une chappe de plomb nous envahit et nous scotche au récit. On tente de comprendre, d’analyser l’ambiguïté d’Eva, amie fidèle et victime consentante voire active, on ne sait pas s’il s’agit d’amitié ou d’un remède à la solitude dans une famille qui n’a que le nom. Comment un milieu familial, le désœuvrement dans une bourgade rurale peuvent conduire à de telles perversités.

Commencer et lire ce roman c’est se lancer dans ce qu’il y a de plus noir, de plus malsain, vous êtes prévenus, âmes sensibles s’abstenir car vous n’en ressortirez pas indemne. Mais il n’empêche que je suis chamboulée, qu’il va me falloir plusieurs jours pour ne plus avoir en tête certaines scènes, pour laisser Eva à son destin mais qu’il y a comme cela des lectures où vous comprenez qu’il y a un réel travail d’écriture, de construction pour installer une unité, un décor, un univers où les enfants sont parfois des monstres et où les parents ne valent pas mieux.

A ne pas mettre entre toutes les mains, les trop sensibles, ou alors fermer le livre sans en connaître le dénouement  mais pour cela il faut presque du courage. Moi je suis restée malgré tout, jusqu’au bout, hésitant plusieurs fois entre continuer ou arrêter, parce que je savais que la fin allait être à l’image de la tension installée au fil des pages, qu’il ne pouvait en être autrement, à la manière d’un poison injecté à petites doses mais dont l’effet serait dévastateur.

Débâcle est un premier roman, dérangeant, fort et implacable…… Je suis presque gênée de dire que j’ai aimé, mais oui j’ai aimé.

Traduction (néerlandais) de Emmanuelle Tardif

Editions Actes Sud – Février 2020 – 528 pages

Ciao