Voyage autour de mon enfance de Emmanuel de Waresquiel

VOYAGE AUTOUR DE MON ENFANCE IG » Je suis né le 21 novembre 1957, pas loin du jour des morts. Je donne cette date une fois pour toutes. Elle servira de repère dans le désordre chronologique du récit qui va suivre, écrit à la billebaude, par petites touches, en forme de palimpseste heureux, et qui s’achève à peu près à la fin des années 1960. J’avais un peu plus de dix ans. A la lumière du présent, les terres de mon enfance m’apparaissent aussi exotiques et abandonnées que celles de Vanikoro, en mer de Corail, quand La Pérouse s’y était échoué sans qu’on le retrouve « .
Biographe connu et reconnu, essayiste de talent, chroniqueur du temps présent, Emmanuel de Waresquiel se penche ici sur son enfance et se fait l’historien de lui-même. Il évoque des lieux, des visages, des maisons, des paysages et excelle à restituer des univers engloutis. Elégant, poétique, tendre, secret, souvent drôle, ce livre est un conte sur l’enfance, le temps, l’exil, la mémoire et l’oubli.

Ma lecture

L’enfance échappe décidément au temps. Elle est immobile et comme prisonnière d’un présent qui n’aurait pas de commencement et pas de fin. (p105)

Je ne lis que très rarement des biographies mais, par contre, j’aime (mais je crois que je vous l’ai déjà écrit) lire des biographies d’écrivain(e)s, comment ils travaillent (ou travaillaient), comme ils sont venus à l’écriture, leurs influences, leurs lieux de vie etc…

On ne devient pas historien sans avoir une sensibilité particulière au temps. Cette impression, héritée de mon enfance, d’un temps qui ne passe pas, devait plus tard faire de moi, dans la famille bigarrée des faiseurs d’histoire, un somnambule. (p48)

Donc cette lecture quand elle m’a été proposée je l’ai acceptée même si je n’avais jamais lu d’ouvrages de Emmanuel de Waresquiel, j’étais curieuse premièrement de l’écriture à savoir est-ce qu’un biographe allait trouver le chemin de sa propre enfance et comment il allait la restituer mais aussi découvrir comment les germes de son intérêt pour l’Histoire avec un grand H (non non ce n’est pas une faute de frappe) ont émergé et sur ces deux points je crois que les réponses apparaissent dans le récit.

Une enfance bourgeoise (mais pas forcément argentée au fil des années), dans l’ouest de la France  (entre Maine et Anjou), des demeures avec du personnel, un enfant unique entre un père héros de guerre discret sur ses faits et une mère dont on ressent tout l’amour qu’il lui portait mais également tout ce qu’il lui doit, ce qui la reliait à elle sans oublier l’environnement, une vie proche de la nature et des animaux et en particulier un attachement aux chiens et sur ce point je ne peux qu’adhérer….

Il faut avoir une certaine nature pour les aimer, une vraie affection pour les plus faibles, un besoin de les protéger. Il faut peut-être aussi que les humains vous aient déçu. (p30)

C’est un voyage dans le temps et les souvenirs où l’auteur picore sans toujours respecter la chronologie car il nous avertit que là n’est pas le but, mais sans pour autant nous perdre, une réminiscence faisant surgir une autre, une photo appelant une autre vision, un lieu porteur de jeux, de rencontres etc… C’est à la fois nostalgique d’un temps, le doux temps de l’enfance, mais sans regret car on ressent à quel point il a aimé son enfance et qu’il a profité de tout ce qui lui a été offert.

Entouré de livres et de traces du passé qu’elles soient écrites ou photographiées et parfois même sensorielles (la famille semble très conservatrice de documents, lettres etc…) je pense qu’il y avait là les germes de ce qui a pu développer en lui le goût des recherches, des histoires et finalement de l’Histoire avec parfois des ancêtres ayant eux-mêmes côtoyés des personnages célèbres de l’histoire mais le tout raconté avec simplicité et en ayant conscience de l’enfance privilégiée dans lequel il a évolué, l’auteur réussissant également à mettre en lumière une époque, celle de l’après deuxième guerre mondiale dans une famille marquée par le passé, les épreuves et la condition.

J’ai passé un joli moment grâce à Emmanuel de Waresquiel et même si ce ne fut que quelques bribes du passé et l’occasion de se révéler lui-même après avoir fouillé les passés des autres, si une biographie d’un personnage historique de lui passe un jour sous mes yeux (j’aime l’histoire mais il faut que l’écriture soit fluide et captivante) je serai très tentée de la lire pour voir si le charme opère à nouveau.

J’ai aimé la plume de ce sage petit garçon figurant sur la couverture, le voyage fut léger car il n’est qu’une évocation, un regard et j’ai presque regretté qu’il ne se prolonge pas un peu plus. Un bon signe…..

Lecture dans le cadre d’une Masse critique privilégiée de Babelio que je remercie ainsi que les Editions Tallandier

Editions Tallandier – Mars 2022 – 181 pages

Ciao 📚

Déloger l’animal de Véronique Ovaldé

DELOGER LANIMALDans le couchant d’une ville blanche, lumineuse et brûlante, une enfant attend le retour de sa mère. Sur les toits d’un immeuble au sommet de son monde, elle perçoit les bruits d’ailleurs et ceux de l’intérieur. Mais ce soir-là, au-delà du scintillement des vagues, l’angoisse est infinie : la mère ne revient pas. Le cliquetis de ses talons aiguilles, l’éclat synthétique de sa perruque blonde, l’acidulé de ses vêtements, le velours de sa voix ne sont plus. La belle a disparu et l’enfant est perdue. Face à l’insouciance de son père, à l’inquiétante inertie des adultes, la petite Rose va réinventer l’histoire…

Ma lecture

Un court roman dont le personnage principal et narratrice s’appelle Rose, Rose la fille, 15 ans mais n’en paraissant que 7, qui vit entre Rose, sa mère et Monsieur Loyal, qui n’est pas son père mais tient la place du père.

C’était une période où je me tenais le mieux possible, où j’étais si douce et si charmante que je les entendais se demander l’un à l’autre, on ferait mieux de la retirer de l’Institut, ou bien alors je ne les entendais pas se dire ça, j’espérais juste qu’ils se le dissent, peut-être se méfiaient-ils des accalmies, ou me connaissaient-ils assez pour savoir que je pouvais pendant un certain temps tenir à distance la petite folle qui sommeillait, que je pouvais la laisser frétiller sans y toucher … (p40)

Rose regarde, écoute et tente de comprendre ce qui l’entoure : pourquoi sa mère porte une perruque, qui est son vrai père, pourquoi sa mère disparait, où est le « cirque » de son père, qui est le lion, que sait sa voisine, Madame Isis, sur sa drôle de famille. Il y a bien des choses mystérieuses et Rose se construit un monde, son monde et répond aux questions que les adultes jugent parfois inutiles de répondre mais elle le fait à hauteur de son esprit, de ce qu’elle voit et interprète et à 7 ans tout n’est pas toujours ce que l’on voit et les mots n’ont pas toujours le sens qu’on leur donne.

Petite Rose, tu imagines et tu t’es bâti un monde avec ce que tu vois, tu crois voir, tu entends ou que tu crois comprendre. Mais la vie, Petite Rose, est parfois bien plus simple, bien plus dramatique et tu vas le découvrir parce qu’à un moment il faut voir les choses en face pour pouvoir avancer.

C’est un roman étrange, à hauteur d’un petit bout de femme dont l’apparence ne correspond pas à ce qu’elle est vraiment : un esprit de moitié son âge corporel, qui navigue entre le domicile de ses parents, l’Institut et l’appartement de sa voisine. Elle est fascinante cette petite narratrice, elle nous décrit son monde pendant les 150 pages, on s’interroge, on s’inquiète et puis en 5 pages apparait la réalité, la vérité lorsque les adultes décident de lui dire réellement les choses, de ne plus la laisser vivre dans ses histoires et qu’il est temps de lui avouer la vérité, que le miroir des illusions se brise.

C’est un roman mais cela pourrait être un conte noir, tout au long du récit pèse des mystères qui s’emmêlent les uns aux autres, que Rose tente de démêler mais transcrit dans sa manière de s’exprimer, avec des dialogues qui s’intègrent à son récit, de longues phrases qu’elle livre sans respirer, afin de suivre son ou ses idées. Et justement là est apparu pour moi un petit problème :  la narration et le langage de Rose n’est pas raccord avec l’âge qu’elle est supposée avoir mentalement, les mots qu’elle utilise et même parfois ses déductions ne sont justement pas en adéquation et cela m’a gênée car il y avait distorsion entre le supposé et ce que je lisais.

J’ai aimé parce qu’il est malgré tout bien construit, on sent qu’il y a des chausse trappes et qu’à un moment où l’autre il faudra bien que cela s’éclaircisse et Véronique Ovaldé nous livre un final où chaque pièce prend sa place avec ce qu’il faut de tendresse pour Rose et pour Monsieur Loyal malgré ce que la vie parfois peut réserver.

Editions J’ai lu – Février 2009 – 155 pages

Ciao 📚

Mort à crédit de Louis-Ferdinand Céline

CHRONIQUES DE GROS SES DEGUEULASSES MOKA

MORT A CREDIT IGDeuxième grand roman de Louis-Ferdinand Céline, « Mort à crédit », publié en 1936, raconte l’enfance du Bardamu de « Voyage au bout de la nuit », paru quatre ans auparavant. Après un prologue situant son présent, médecin dans les années trente, le héros narrateur, Ferdinand, se rappelle ses jeunes années, dans un milieu petit bourgeois, vers 1900. Il est fils unique, élevé dans un passage parisien entre une grand-mère éducatrice fine et intuitive, une mère sacrificielle propriétaire d’un petit magasin de dentelles et objets de curiosité et un père violent et acariâtre, employé dans une compagnie d’assurances. Il grandit maladroitement, sans cesse victime des reproches amers de ses parents, multiplie les apprentissages et les échecs sentimentaux et professionnels, séjourne dans un collège anglais avant de voir son destin basculer avec la rencontre d’un inventeur loufoque, Léonard de Vinci de la fumisterie scientifique, pour vivre des aventures toujours tragi-comiques…

Ma lecture

Je vous avais parlé dans le bilan de Novembre d’un documentaire que j’avais vu avec beaucoup d’intérêt sur Arte concernant Céline, documentaire qui avait retenu mon attention car je connaissais peu de choses sur ceCELINE « scandaleux » écrivain, connu et marqué du sceau de l’infamie pour ses propos et actions antisémites mais dont j’entendais de temps à autres également beaucoup d’éloges sur l’écriture entre autres par Patrice Lucchini, grand admirateur et, ce que j’ai découvert dans le documentaire, ami du couple Destouches (nom de ville de l’écrivain).

J’ai deux livres de Céline dans ma PAL : Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit. J’ai choisi ce dernier parce qu’il raconte l’enfance de Ferdinand Bardamu, « héros » du Voyage au bout de la nuit, roman qui fut couronné par le prix Renaudot et que j’aime bien prendre les choses chronologiquement partant du principe que l’enfance explique ou annonce beaucoup sur le devenir d’un humain.

Et là je découvre une écriture faite de courtes phrases, très rythmées qui vont construire pendant 623 pages un récit hallucinant. Tout commence par le délire de Ferdinand adulte, médecin, revenant sur son travail de médecin, de sauveur des pauvres et indigents, des rebus de la société. Je ne comprenais pas grand-chose à part qu’il semblait vouloir s’offrir le visage du défenseur des pauvres et opprimés. Puis Ferdinand enfant fait son entrée, au début du XXème siècle, avec la gouaille du poulbot parisien, au langage cru et imagé, racontant le milieu d’où il vient, ses parents, sa mère courage tenant un commerce de frivolités féminines (dentelles et fanfreluches) et son père, agent aux assurances La Coccinelle, en butte à l’arrivée du modernisme avec le passage de l’écrit à la frappe sur machine à écrire (d’où des soirées délirantes d’apprentissage dans le grenier et que je me suis amusée à transposer à notre époque avec la découverte de l’ordinateur ou d’internet…).

Après maints déboires et aventures à la fois parentales, professionnelles et personnelles de Ferdinand marquées par la déchéance et pauvreté progressives de chacun souvent sauvées in-extremis par la grand-mère maternelle ou l’oncle Edouard (le bon samaritain), Ferdinand est envoyé en Angleterre en pension pour apprendre une langue qui lui ouvrirait les portes d’un avenir florissant mais également pour l’éloigner d’une sombre histoire d’escroquerie dans laquelle il est impliqué et se dit innocent. Une fois de plus cela va tourner vinaigre et peu à peu la pension va sombrer dans la déchéance après l’arrivée d’un collège aux méthodes plus conventionnelles. Ferdinand porterait-il la poisse ?

Retour en France et grâce à l’oncle Edouard (celui-là il y a qu’à demander il a toujours une solution) il va être embauché (sans salaire) par un personnage facétieux, Roger-Marin Courtial Des Pereires (Courtial ou Des Pereires pour les intimes) un inventeur jamais en mal d’une invention, d’un projet ou d’un voyage en ballon pour sortir sa petite entreprise de la faillite, faillite en partie due à son goût des paris hippiques dans lesquels il dilapide le peu qu’il possède. Une fois de plus cela va tourner au vaudeville et même au drame, devant quitter Paris avec femme et apprenti pour éviter créanciers, inventeurs floués et se retrouver au vert pour se lancer dans la culture des pommes de terre avec une invention révolutionnaire : l’agriculture radio-tellurique et une pension pour enfants (idée géniale pour avoir de la main-d’œuvre gratuite) ayant besoin d’une vie au grand air ! Que ce soit à Paris ou à la campagne, les Des Pereires et Cie vont tomber de Charybde en Scylla pour finir dans un final dont on ne sait si on doit le considérer comme tragique ou ubuesque….

Les personnages féminins sont ceux pour lesquels il a le plus de respect : sa grand-mère qui les sauvera d’une faillite, sa mère-courage qui malgré sa boiterie traversera par tous les temps Paris et sa province pour trouver trois francs six sous, pour Irène Des Pereire qui trouvera toujours un moyen pour soutenir les entreprises désastreuses de son mari sans pour autant fermer les yeux sur ces vices sans oublier les prostituées qui apporteront réconfort dans les moments difficiles.

Je dois avouer que j’ai trouvé ma lecture assez vertigineuse dans le sens où dans un premier temps le style m’a déconcertée. Je pensais que cela allait évoluer au fil du temps, Ferdinand prenant de l’âge mais non jusqu’au bout l’écriture a gardé le même ton mêlant propos orduriers, délires et hallucinations mais également des propos (ou idées) que j’ai trouvés très actuels ou dans l’air du temps présent comme le retour à la terre. Mais j’ai tenu bon le gouvernail et j’ai réussi à suivre Ferdinand (Bardamu, Céline ou Destouches…. désolée mais on ne sait plus qui tient la plume finalement) jusqu’au bout dans son délire même si j’ai eu envie de l’abandonner à son triste destin à plusieurs reprises car son style fouillé me lassait par moments.

J’ai aimé finalement mais je n’irai pas jusqu’à dire que j’ai beaucoup aimé car ce fut un peu laborieux pour les raisons indiquées ci-dessus.  J’aurai préféré qu’il ne s’attarde pas dans les milles détails de son enfance qui offrent certes un panorama du Paris de l’époque, avec ses petits commerces, ses débrouilles et la vie misérable de certains de ses habitants, une écriture qui finalement fait jaillir les images?  une écriture qui peut se révéler presque un scénario de film tellement tout y est. Mais j’ai eu du mal avec Ferdinand qui ne nous épargne aucun de ses troubles que ce soit la « merde » dans sa culotte, ses vomissements et nausées, son argot pas toujours compréhensible, ses activités nocturnes personnelles en solitaire ou avec ses compagnons d’infortune, ses idées farfelues et son rôle d’innocent brinquebalé par les mésaventures des autres. Mais je reconnais à l’auteur le mérite de tenir de bout en bout son récit, jusqu’à l’écœurement parfois, tant il n’épargne au lecteur aucun des détails de sa triste jeunesse.

On avait si hâte d’arriver que je faisais dans ma culotte… d’ailleurs j’ai eu de la merde au cul jusqu’au régiment tellement j’ai été pressé tout le long de ma jeunesse. (p48)

Je ne dirai pas que je vais devenir une inconditionnelle de Céline mais je lirai Voyage au bout de la nuit pour savoir comment Bardamu va se transformer (de ce que je sais) en être immonde et parce que je ne veux et peux juger un auteur qu’après avoir lu ses écrits et veux différencier l’écrivain et son œuvre, de l’homme et de ses idées. Je vous parlerai prochainement d’un très beau livre illustré revenant sur son exil au Danemark après la seconde guerre mondiale quand sa vie ne tenait qu’à un fil. Vous voyez le cas Céline m’intéresse….

Je dois reconnaître que je ne m’attendais pas du tout à ce type de récit, une sorte de roman d’apprentissage mais quel apprentissage car après une telle jeunesse, de telles expériences comment voulez-vous devenir un homme sain de corps et d’esprit. Je sais que Voyage au bout de la nuit risque de m’emmener sur les rails de l’immonde dans ce que l’homme peut avoir de plus sombre et de plus noir. Alors j’attends le bon moment, dans quelques mois ou semaines mais une chose est sûre je ne suis pas prête d’oublier Ferdinand et sa Vie à crédit dont il paiera sûrement le capital et les intérêts toute sa vie !

Un aveu de dernière minute : je pensais avoir beaucoup de mal à rédiger ma chronique et finalement je m’aperçois que le ressenti a été facile à mettre en mots.

Lu dans le cadre du challenge Les classiques c’est fantastique orchestré par Moka Milla

et Fanny 

LES CLASSIQUES C'EST FANTASTIQUE 2

Editions Folio – Juin 2004 – 623 pages

Ciao 📚