Le démon de la colline aux loups de Dimitri Rouchon-Borie

9782370552570_1_75Un homme se retrouve en prison. Brutalisé dans sa mémoire et dans sa chair, il décide avant de mourir de nous livrer le récit de son destin.

Écrit dans un élan vertigineux, porté par une langue aussi fulgurante que bienveillante, Le Démon de la Colline aux Loups raconte un être, son enfance perdue, sa vie emplie de violence, de douleur et de rage, d’amour et de passion, de moments de lumière… Il dit sa solitude, immense, la condition humaine.

 

Ma lecture

Je sentais bien que j’avais à l’intérieur une trace qui ne partait pas c’était la déchirure de l’enfance c’est pas parce qu’on a mis un pont au-dessus du ravin qu’on a bouché le vide. (p129)

Ce premier roman se démarque de tout ce qu’on a pu déjà lire sur une enfance faite de violences, une enfance d’enfant sauvage sans éducation, sans amour, à peine nourri, par l’écriture principalement. Dès les premières lignes on est saisi par le phrasé, on entre dans un autre monde. Afin d’être au plus près de son personnage, l’auteur utilise son langage, ses mots qui font pas toujours partie du langage courant, sans ponctuation car Duke, le narrateur, ne connaît pas la nuance, le rythme, les filtres, les « finesses » de la langue française.

Alors au début cela surprend, étonne, on s’y reprend à deux fois sur certains passages car on a pas l’habitude, on ne connaît pas, on n’imagine pas et puis peu à peu on s’attache, on s’interroge, on se révolte, on sent qu’il va y avoir des scènes d’une rare brutalité, cruauté, elles arrivent, mais Duke écrit, avoue, il n’a rien à cacher ni à nous ni à lui-même parce qu’il raconte c’est lui, son enfance, sa vie et comment il en est arrivé à se retrouver dans cette cellule.

Quand on apprend que très tard son nom parce qu’on vous a jamais appelé par celui-ci :

Ça paraîtra bizarre à vous tous mais au commencement on n’avait pas de noms. À quoi ça aurait servi on n’avait pas besoin de s’appeler alors on ne s’appelait pas. On savait se trouver comme une évidence. (p14)

que l’on dort dans un nid et pas dans un lit, qu’on vit dans la crasse, sous les coups et dans la violence de toutes sortes, comment voulez-vous être autrement qu’une sorte de bête sauvage ne répondant qu’à ses instincts avec le Démon qui est en vous, né lui aussi sur la Colline aux Loups et qui vous habite, monte et se déchaîne. 

Et pourtant, parfois, il y a des rencontres, des rapprochements, un lien qui se créée qui pourrait ressembler à de l’amour avec Clara, Billy, Pete et Maria mais à chaque fois cette affection, cette chaleur lui est arrachée. Alors la bête tapit en lui se réveille et rend sa justice. Et désormais c’est d’autres rencontres en prison avec un prêtre et Saint Augustin qui vont lui permettre d’ouvrir d’autres portes.

Un roman éprouvant par moments, que l’on doit refermer pour reprendre son souffle, parce qu’il y a des scènes d’une cruauté sans égal dans un climat familial puant. J’ai failli abandonner mais Duke a su me garder près de lui. J’ai écouté sa confession, tapée sur une machine à écrire dans sa prison, sous sa cape qui l’isole du monde extérieur. Il a besoin de sa solitude, de toute sa concentration pour se libérer et affronter son destin.

On ressort bouleversé de cette lecture, horrifié par les faits, la violence et par la justesse maladroite utilisée par Duke pour nous parler de lui. Il n’est pas le Démon mais il le porte en lui, à jamais, parce que c’est la seule chose que ses parents ont fait grandir en lui. La même narration faite dans une langue construite, ponctuée, avec des jolis termes n’aurait pas le même force, aurait peut-être un côté artificiel du monde de Duke. Nous sommes en prise directe avec lui, pas d’intermédiaire, c’est du brut et même quand il « pisse » de l’eau par les yeux, qu’il « parlemente », on comprend qu’il nous déverse sa vie telle qu’il l’a vécue.

Alors ai-je aimé ? Je suis admirative du travail d’écriture, de l’incarnation du personnage par ses mots, ses pensées, ses visions du monde où il fut « élevé », de l’Enfer qu’il a connu et du Purgatoire où il réside désormais avant de rejoindre un ailleurs. Oui c’est violent, très violent parfois, presque animal mais comment ne pas imaginer qu’il y a du vécu de par la profession de l’auteur (chroniqueur judiciaire) en particulier dans la restitution des deux procès. Mais à chaque fois se pose la question : était-il nécessaire d’exposer, de décrire cette violence et je suis toujours partagée sur cette question. Dans le cas présent je pense que oui, peut-être pour comprendre et restituer Duke, tel qu’il est et d’où il vient.

J’aimerai ne pas avoir aimé, alors oui je n’ai pas aimé cette histoire parce qu’elle me dégoûte par sa noirceur, sa violence mais j’ai beaucoup aimé sa transcription et la volonté de Dimitri Rouchon-Borie de la restituer à la manière de son « héros » Duke lui le Démon de la Colline aux Loups, de lui laisser sa parole et ses pensées.

J’aurais dû me méfier il disait des choses pénibles sur ma construction de personnalité et que je sera psychopathique et que mon niveau de langage était faible je l’ai interrompu mais on ne m’a pas laissé dire. Quand j’ai pu avoir mon tour j’ai dit que j’avais un parlement qui n’était pas celui des gens et que je sentais bien que mes idées allaient plus loin que mes mots j’avais l’impression d’un type qui a la tête infatigable alors que ses jambes supportent pas le voyage. (p223)

Editions Le tripode – Janvier 2021 – 237 pages

Ciao 📚

Tsili de Aharon Appelfeld

TSILIEn 1942, Tsili Kraus a douze ans. Elle est la  » petite dernière  » d’une famille nombreuse et vit dans un village d’Europe centrale. Quand la haine anti-juive éclate, tous s’enfuient, laissant Tsili pour garder la maison.
Mais personne ne reviendra… Tsili va se battre pour survivre. Elle passe trois années à se cacher, cueillant des fruits sauvages, volant de la nourriture, se réfugiant dans des granges ou des écuries. Jusqu’à ce qu’elle rencontre Marek, évadé d’un camp, et qui se cache lui-aussi… Ils vont s’aimer et revivre ensemble la malédiction biblique de la descendance de Caïn « Tu seras errant et fugitif » (Genèse, IV, 12).
Au-delà du témoignage, ce livre extraordinaire montre comment, plongé dans l’horreur, un enfant parvient à construire son identité à travers sa perception physique du monde.

Ma lecture

Incipit :

Peut-être ne faut-il pas raconter la vie de Tsili Kraus, dont le destin fut cruel et sans éclat. Il est douteux que nous aurions su en retracer l’histoire si elle n’avait été réelle. mais c’est arrivé, on ne peut cacher ces faits. (p7)

1942 – Europe Centrale, nous n’en saurons pas plus mais il est très facile d’imaginer le contexte, de quelle guerre il est question. Elle s’appelle Tsili Kraus mais pourrait porter bien d’autres noms, elle a 12 ans, juive, presque muette et « simple d’esprit ». Elle va être abandonnée par ses parents et ses frères et sœurs qui doivent fuirent à l’approche de la guerre. Elle va devoir trouver, dans la mesure de ses moyens, de ce que son âge et son esprit peuvent lui permettre, de quoi survivre en territoire hostile. Elle ne sait et ne comprend pas ce qui l’entoure et va faire son apprentissage de la vie, de la survie au fur et à mesure des rencontres :

-Où étais-tu pendant la guerre ? demanda Tsili ? 

-Pourquoi cette question ? Avec tout le monde, bien entendu. Tu ne le vois pas ? dit-il en tendant le bras (Son matricule, bleu sombre, était tatoué sur la peau.) Mais je ne veux pas parler de ça. Si je commence, je n’en sortirai pas. (p115)

Je n’ai pas voulu mettre une autre photo que celle de la couverture de ce roman tellement on lit dans le regard et le sourire de cette enfant la misère mais aussi l’espoir. Tsili va souffrir de la faim, du froid, de l’isolement mais ne renoncera jamais, malgré les rebuffades, malgré l’exclusion, malgré les quiproquos elle va apprendre ce qu’est la guerre, l’isolement mais aussi l’amitié voire plus, grâce à Marek, un compagnon de voyages, enfuit d’un camp où sont restés femme et enfants. Entre eux va se nouer un lien qui va permettre à Tsili de grandir, trop vite peut-être.

Une écriture simple, l’énumération des faits, tels qu’ils sont pour garder de la distance et rendre le texte intemporel et universel. Il y met tout ce qui divise : les réputations, les origines, les peurs mais aussi l’inconnu, le différent, celui, même quand il s’agit d’un enfant, qu’on refuse d’écouter, de voir, d’aider parce qu’il fait peur.

Pendant plusieurs mois Tsili apprend la méfiance, la résignation, de ses précédentes rencontres, vit dans les souvenirs de ceux qui lui ont témoigné un peu d’amour, imagine ce qu’ils auraient fait et finit par ne  compter que sur elle-même car abandonnée de tous elle doit continuer sa route et celle-ci va la conduire, au bord de la mer, vers une terre promise mais cela elle ne le sait pas mais le devine, l’espère.

C’est un récit universel de tous ces enfants jetés sur les routes, déracinés, loin de leurs familles, une sorte de conte noir et monstrueux dans lequel Aharon Appelfeld a mis ses propres souvenirs d’orphelin évadé d’un camp, qui traversera une partie de l’Europe vivant de ce qu’il trouvait et rejoindra la Palestine en 1946 avec d’autres jetés sur les routes. J’ai rapproché ma lecture à plusieurs moments à La plus précieuse des marchandises de Jean-Claude Grumberg, conte réaliste sur le même thème avec ce que les mots peuvent évoquer de souffrances mais avec ici plus de distance.

Tsili, comme sur cette photo, reste une enfant, encore moins prête que les autres mais  peut-être parce qu’elle ne comprend pas l’horreur de ce qui l’entoure ou lui arrive, elle ne souffre pas ou ne le dit pas, elle n’a pas le choix, elle doit avancer et quelque chose en elle, sa simplicité peut-être, masquera l’horreur comme l’auteur utilise cette forme d’écriture épurée, distanciée pour raconter sans pathos, sans implication personnelle même si cela transpire à travers les lignes, ce qu’il a vécu enfant.

Traduction de Arlette Pierrot

Editons Points – Septembre 2004 (1ère édition 1983 (Israël)) – 158 pages

Ciao

Débâcle de Lize Spit

DEBACLE IGLa même année qu’Eva sont nés deux garçons dans le petit village flamand de Bovenmeer. Les « trois mousquetaires » sont inséparables, mais à l’adolescence leurs rapports se fissurent. Un été de canicule, les deux garçons conçoivent un plan : faire se déshabiller devant eux les plus jolies filles du village, et plus si possible. Pour cela, ils imaginent un stratagème : la candidate devra résoudre une énigme en posant des questions ; à chaque erreur, elle devra enlever un de ses vêtements. Eva doit fournir l’énigme et servir d’arbitre si elle veut rester dans le groupe. Elle accepte, sans savoir encore que cet « été meurtrier » la marquera à jamais. Treize ans plus tard, Eva retourne pour la première fois dans son village natal avec un bloc de glace dans son coffre. Cette fois, c’est elle qui a un plan.

Ma lecture

C’est peut-être à ça qu’on les reconnaît, les familles où ce qui est le plus essentiel va de travers : pour compenser, elles inventent un tas de petites règles et de principes ridicules. (page 326)

Dès la couverture il y a malaise alors on hésite, on sent que cela ne vas pas être facile et puis il y a le titre : Débâcle et malgré le chapeau sur le « a » on est pas protégé, on est pas à l’abri d’une vague de sentiments. Et on ne se trompe pas : dès le premier chapitre on comprend que l’on entre dans une lecture noire, sombre, poisseuse et à l’ambiance malsaine.

Eva est au centre de l’histoire et à travers deux étés, celui de 2002 où avec ses deux amis, Pim et Laurens, ils forment les trois mousquetaires, les seuls à Bovenmeer, village des Flandres, à être nés en 1988 et ont pour devise : Tous pour un, et celui de 2015, enfin plutôt une journée de 2015, où les heures s’égrènent lentement, faisant durer le supplice d’un acte calculé, préparé et attendu mais dont nous comprendrons tout le sens que dans les dernières pages, le tout ponctué de chapitres retraçant la vie de la famille De Wolf, où les parents se noient dans l’alcool et où les enfants Jolan, Eva et la petite Tessa vivent à la fois livrés à eux-mêmes mais également dans la crainte du moindre débordement.

Une enfance de misère, où la plus jeune des enfants souffre de troubles inquiétants dont seuls son frère et sa sœur se préoccupent, où la bande d’amis inventent un jeu stupide dont l’issue sera à l’origine d’un retour sur les lieux 13 ans plus tard.

Alors attention, ce livre il faut s’accrocher, tout au long de la lecture la tension est présente, on ne sait trop pourquoi car cela ressemble à la narration du quotidien et de jeux d’enfants, parfois poussés, mais il faut l’écouter Eva, les petits indices laissés ici ou là  et on comprend que tout cela va mal finir,  qu’elle-même attendait et préparait son retour, qu’elle va mal et que tout cela va prendre un tour que l’on est pas sûr de vouloir connaître.

L’écriture est sèche, épousant les pensées d’Eva enfant, devant pallier à des parents défaillant, mais également femme, une écriture maitrisée pour ne rien laisser transpirer et nous tenir jusqu’à la fin, entretenant une angoisse permanente et grandissante jusqu’à la révélation de la vérité qui sera bien en-deçà de ce que l’on peut imaginer. A la manière d’un thriller, d’un roman noir, mais noir de noir, du glauque, du puant, du poisseux qui vous répugne mais qui vous accroche et restera dans votre esprit très longtemps. Elle « colle » au récit, aux caractères, aux événements, elle distille son venin lentement, on le sent s’immiscer en nous, à travers les mots et les silences. Sans rien savoir, sans rien voir on se dit que l’on devrait refermer le livre, que les digues en nous vont lâcher, que la débâcle va arriver.

Alors on aurait aimé qu’il y ait moins de détails, moins de pages, parce que l’on comprend que cela va devenir insoutenable, mais l’auteure construit son roman en ne nous épargnant  aucune scène, où amitié et abus se mêlent, où une chappe de plomb nous envahit et nous scotche au récit. On tente de comprendre, d’analyser l’ambiguïté d’Eva, amie fidèle et victime consentante voire active, on ne sait pas s’il s’agit d’amitié ou d’un remède à la solitude dans une famille qui n’a que le nom. Comment un milieu familial, le désœuvrement dans une bourgade rurale peuvent conduire à de telles perversités.

Commencer et lire ce roman c’est se lancer dans ce qu’il y a de plus noir, de plus malsain, vous êtes prévenus, âmes sensibles s’abstenir car vous n’en ressortirez pas indemne. Mais il n’empêche que je suis chamboulée, qu’il va me falloir plusieurs jours pour ne plus avoir en tête certaines scènes, pour laisser Eva à son destin mais qu’il y a comme cela des lectures où vous comprenez qu’il y a un réel travail d’écriture, de construction pour installer une unité, un décor, un univers où les enfants sont parfois des monstres et où les parents ne valent pas mieux.

A ne pas mettre entre toutes les mains, les trop sensibles, ou alors fermer le livre sans en connaître le dénouement  mais pour cela il faut presque du courage. Moi je suis restée malgré tout, jusqu’au bout, hésitant plusieurs fois entre continuer ou arrêter, parce que je savais que la fin allait être à l’image de la tension installée au fil des pages, qu’il ne pouvait en être autrement, à la manière d’un poison injecté à petites doses mais dont l’effet serait dévastateur.

Débâcle est un premier roman, dérangeant, fort et implacable…… Je suis presque gênée de dire que j’ai aimé, mais oui j’ai aimé.

Traduction (néerlandais) de Emmanuelle Tardif

Editions Actes Sud – Février 2020 – 528 pages

Ciao

Trilogie des jumeaux d’Agota Kristof

TRILOGIE DES JUMEAUX

J’ai lu cette trilogie il y a très longtemps et suite à l’écoute de l’émission des Bibliomaniacs N°69 j’ai eu très envie de m’y replonger car même si je savais que j’avais beaucoup aimé, je n’en gardais que le souvenir d’une lecture dérangeante, sombre. Relire après plusieurs années permet parfois, et c’est le cas ici, d’y découvrir d’autres portes, d’autres significations.

Il ne va pas être facile de vous en parler car ce sont trois courts romans des plus surprenants dans un style,  la construction et le fond. L’auteure, Agota Kristof, d’origine hongroise, les a écrit en français (elle s’était réfugiée en Suisse).

Les chroniques sont écrites au fur et à mesure de la lecture de chaque opus afin de ne rien omettre de mon ressenti tellement se bousculent à la fois les symboles que j’y ai trouvés, les émotions, le ressenti général.

1/ Le grand cahier

LE GRAND CAHIERDans la Grande Ville qu’occupent les Armées étrangères, la disette menace. Une mère conduit donc ses enfants à la campagne, chez leur grand-mère. Analphabète, avare, méchante et même meurtrière, celle-ci mène la vie dure aux jumeaux. Loin de se laisser abattre, ceux-ci apprennent seuls les lois de la vie, de l’écriture et de la cruauté. Abandonnés à eux-mêmes, dénués du moindre sens moral, ils s’appliquent à dresser, chaque jour, dans un grand cahier, le bilan de leurs progrès et la liste de leurs forfaits.

Ma lecture

Dans ce premier opus, ni daté, ni situé précisément, mais dont on sait qu’on est en temps de guerre (je le situerai pour ma part pendant la deuxième guerre mondiale), deux garçons, jumeaux, dont on ne connaît pour l’instant pas les prénoms, sont confiés par leur mère à la grand-mère qui habite la Petite Ville, car à la Grande Ville, tout manque et surtout la nourriture. Ils sont jeunes, 9 ans peut-être, en apparence sages et surtout ils sont deux.

Ils ne sont pas accueillis à bras ouverts, avec affection par la vieille femme, la « Sorcière » sale, avare, qui ne soucie aucunement d’eux. Ils devront mériter leur nourriture et comprennent vite les règles imposées. Mais ils font preuve d’une force, d’une intelligence et d’une compréhension de ce qui les entoure qui leur permet de survivre et de trouver toutes les ressources nécessaires à celle-ci. Ils sont sans filtre, sans état d’âme, bruts de tout sentiment, ils vivent les choses comme elles sont avec une logique impitoyable.

Ils tiennent un cahier, sorte de journal de bord de leur existences, en des termes très factuels, de leurs péripéties, les plus louables comme les plus terribles. Mais la vie est un combat alors ils s’entraînent : à l’immobilité, à la résistance à la douleur, au silence et au jeûne.

Et ils racontent, tous les événements de cette guerre et comment ne pas penser à ceux qui ont jalonnés la deuxième guerre mondiale : il y a les envahisseurs, les libérateurs (russes ?), les exécutions sommaires, les viols, les longues files de déportés, les enfants confiés afin d’être protégés (juif), les camps libérés où règnent une odeur pestilentielle…..

Les jumeaux ne sont ni « tout blanc » ni « tout noir », non ils sont et font ce qui leur semble juste, normal, logique. Ils voient, ils observent et racontent. Comme la grand-mère qui, sous des aspects terrifiants, montre également, à de rares moments un visage humain (les pommes qui tombent, comme par hasard aux pieds des convois de gens qui meurent de faim).

Ce qui nous est raconté est trash, dur, implacable. C’est la guerre et l’humanité à travers des yeux d’enfants sans état d’âme, avec une écriture à leur image,  ils ne doivent compter que sur eux, ne demandent rien à personne et portent aide à ceux qu’ils jugent bon d’aider.

La fin du premier récit est particulièrement éprouvante et l’on a qu’une envie de découvrir la suite car on les quitte sur une décision prise, sans explication pour le lecteur et qui interroge sur le devenir de ce couple bien étrange.

Roman d’apprentissage certes mais quel roman. Attention âmes sensibles ! Ces jumeaux sont déconcertants mais ils cachent sûrement bien autre chose…..

Editions Points – Mars 1995 (Seuil Février 1986 – 184 pages

LA PREUVE2/ La preuve

Avec Le Grand Cahier nous étions dans un pays en guerre où deux enfants, des jumeaux, apprenaient à survivre en usant toutes les ressources du mal et de la cruauté. Puis les jumeaux se séparaient, l’un d’eux franchissant la frontière, laissant l’autre en son pays pacifié mais dominé par son régime autoritaire. Seul, désormais privé d’une partie de lui-même, Lucas, celui resté, semble vouloir se consacrer au bien. Il recueille Yasmine et adopte son fils Mathias, porte sa pitance au curé du village, tente de consoler Clara dont le mari fut pendu pour ‘‘trahison’’, écoute avec attention la confession de Victor, le libraire qui rêve d’écrire un livre … Et si c’était pire? Le propre d’un système totalitaire n’est-il pas de pervertir à la base tout élan de générosité ? Ce que découvrira Claus, le jumeau exilé de retour sur les lieux de ses premiers forfaits, sera plus terrible encore : qu’il n’y a pas de générosité sans crime, et qu’on est toujours deux, même quand on est seul.
Au-delà de la fable, l’auteur poursuit ici son exploration impitoyable d’une mémoire si longtemps divisée, à l’image de l’Europe, et nous livre une belle méditation désespérée sur la littérature.

Ma lecture

Changement de style, de ton et d’écriture. Dans cet opus n’apparaît que Lucas, désormais seul depuis le départ de son jumeau. Un prénom désormais et une personnalité, une identité par certains côtés identique mais aussi différente, sur laquelle le narrateur insiste dans les premières lignes, le martelant afin de bien nous en imprégner.

Dans La preuve, l’écriture et le récit sont plus doux, plus conventionnels, moins de violence que dans le premier, Lucas grandit et fait preuve même d’une certaine « bonté » en s’occupant et venant en aide à ses voisins, le curé mais aussi une jeune femme, Yasmine et son fils, Mathias, né d’une relation incestueuse.

Les phrases ne sont plus un sujet, un verbe, un complément, elles sont construites, élaborées , mais jamais à l’excès, une écriture plus adulte. Le narrateur raconte mais comme Lucas dans son cahier, il épure et ne garde que l’essentiel, faisant défiler les années. D’ailleurs désormais les chapitres n’ont plus de titres, sont plus longs et la lecture est toujours aussi addictive car la vie de Lucas est faite de découvertes, de décisions et de rebondissements.

Lucas découvre certains sentiments, même s’il ne les définit pas lui-même véritablement. Il se lie, d’amour ou d’amitié mais curieusement presque tous ceux qui l’approchent disparaissent ou meurent de façon brutale. Et puis plane toujours le Parti, l’armée d’occupation, les interdictions (les livres sont lus en cachette), les règles à observer mais aussi l’absence de son jumeau, Claus et l’espoir de son retour, un jour….

Comme pour le premier, le roman se termine sur une annonce et quelques indices qui remet tout en cause, on perd ses repères et on a qu’une envie ….. lire la suite et fin de cette trilogie qui bouscule, qui remue, qui ne ressemble à rien et pourtant qui porte en elle à la fois du beau et du sombre.

(…) Mais l’aimez-vous ? (Lucas) : Je ne connais pas la signification de ce mot. Personne le la connaît. Je n m’attendais pas à ce genre de question de votre part, Peter. 

-Pourtant, ce genre de question vous sera posée souvent au cours de votre vie. Et parfois vous serez obligé d’y répondre.

-Et vous, Peter ? Vous serez aussi une fois obligé de répondre à certaines questions. J’ai assisté parfois à vos réunions politiques. Vous faites des discours, la salle vous applaudit. Croyez-vous sincèrement à ce que vous dites ?

-Je suis obligé d’y croire.

-Mais au plus profond de vous-même, qu’en pensez-vous ?

-Je ne pense pas. Je ne puis me permettre un tel luxe. La peur est en moi depuis l’enfance. (p94-95)

Editions Points – Avril 1995 (Seuil 1988) – 187 pages

LE TROISIEME MENSONGE3/ Le troisième mensonge

– On m’appelle Claus T. Est-ce mon nom? Dès l’enfance, j’ai appris à mentir. Dans ce centre de rééducation où je me remettais lentement d’une étrange maladie, on me mentait déjà. J’ai menti encore quand j’ai franchi la frontière de mon pays natal. Puis j’ai menti dans mes livres. Bien des années plus tard, je franchis la frontière dans l’autre sens. Je veux retrouver mon frère, un frère qui n’existe peut-être pas. Mentirai-je une dernière fois?

– Je m’appelle Klaus T. Mais personne ne me connaît sous ce nom-là. Depuis que mon frère jumeau a disparu, il y a cinquante ans de cela, ma vie n’a plus beaucoup de sens. J’ai longtemps attendu son retour. S’il revenait aujourd’hui, je serais pourtant obligé de lui mentir.

Après les horreurs de la guerre et les années noires d’un régime de plomb (La Preuve), le temps serait-il venu d’ouvrir les yeux sur la vérité ? Mais la vérité ne serait alors qu’un mensonge de plus car « un livre, si triste soit-il, ne peut être aussi triste que la vie ».

Ma lecture

Et bien ce troisième opus ne répond à rien et répond à tout. Désormais c’est Claus enfin plutôt Klaus qui prend la plume. Lui le frère disparu raconte, se raconte ou tente de se raconter….. Vous n’y comprenez rien, c’est normal. Le troisième mensonge, la conclusion de cette trilogie est une aventure littéraire. L’auteure monte et démonte tout ce qu’elle a bâti. Qui est Lucas, qui est Carl, qui est Karl, quel est l’origine de leurs vies.

Alors on est baladé, perdu, on perd toutes les explications que l’on avait patiemment échafaudées, mais il y a « La chose », celle qui est la cause de tout, peut-être…. Oui peut-être car finalement seule Agota Kristof, qui à l’image de Klaus et Lucas, cherche à épurer l’histoire pour n’en garder finalement que la substance essentielle, l’oppression, l’occupation, la guerre, le mal et l’isolement.

Dans ce final il faut vous préparer, l’auteure reconstruit puis démolit, chacun se fera son histoire, croira détenir la vérité mais il n’y a pas une vérité ou la vérité est faite de mensonges, mis un à un comme on construit une maison qui repose désormais sur des fondations qui ne sont que ce que l’auteure a voulu qu’elles soient.

C’est un exercice de style périlleux, dangereux car le moindre écart peut faire écrouler l’édifice. Alors certes, j’ai eu des moments de perte de sens, d’incompréhension, je naviguais entre passé, présent, imaginaire et réalité mais c’est une expérience dont je me souviendrais longtemps et je comprends désormais pourquoi lors de ma première lecture j’en ai gardé un souvenir à la fois de mal-être, de noirceur mais aussi d’originalité.

Je lui réponds que j’essaie d’écrire des histoires vraies mais, à un moment donné, l’histoire devient insupportable par sa vérité même, alors je suis obligé de la changer. Je lui dis que j’essaie de raconter mon histoire, mais que je ne le peux pas, je n’en ai pas le courage, elle me fait trop mal. Alors, j’embellis tout et je décris les choses non comme elles se sont passées, mais j’aurais voulu qu’elles se soient passées. (p14)

Editions Points – Mai 1993 (Seuil Septembre 1991 – 187 pages

Mon ressenti sur l’ensemble

Même si c’est sombre, déroutant, bouleversant, je sors de cette lecture avec le sentiment d’avoir vécu une véritable expérience littéraire. C’est un style, une narration, une construction qui ne ressemble à rien de ce que j’ai pu lire auparavant. Mais ce que j’ai particulièrement aimé c’est finalement le fond, ce que l’auteure dénonce : la guerre, le totalitarisme, l’oppression, la solitude etc….. Trois courts romans mais où elle traite finalement de beaucoup de thèmes . Trois romans, trois écritures, trois façons de raconter une histoire.

A mon avis, il faut lire les trois, dans l’ordre car je pense que c’est finalement Un roman que je ne suis pas prête d’oublier dont je pense avoir mieux compris aujourd’hui tout ce qu’il sous-entendait qu’à l’époque où je l’avais lu la première fois.

Ciao