La correspondante de Eric Holder

LA CORRESPONDANTETexte de l’intimité et de la solitude à la fois, ce roman en demi-teinte, à l’écriture fluide telle une aquarelle, se présente comme une histoire autobiographique. Une tranche de vie dans laquelle le narrateur se met en scène sans détour et se nomme Éric Holder. À travers sa rencontre avec Geneviève Bassano, confrontation épistolaire de prime abord, Holder nous livre un peu de son quotidien, de ses lieux, de son univers, où la liberté de prendre la route tel un vagabond, un éternel exilé, est essentielle. Toujours occupé à donner sa version des choses, l’auteur en partance fait preuve d’un sens aigu de l’observation. Il compose son livre à partir de lettres, de souvenirs, du passage du temps et de son effet sur les gens. Tu parles, que je me rappelais, j’ai beau avoir la mémoire neuve, Tout ce qui n’est pas écrit disparaît, c’est le titre d’un formidable recueil d’entretiens de James Salter, et je savais de quoi nous allions causer : de rien. Geneviève Bassano, la correspondante, lectrice assidue des romans de Holder, survient dans la vie de l’auteur en avril 1996. Sa première lettre éveille la curiosité du narrateur et provoque une entrevue. Geneviève l’invite à séjourner dans sa demeure, lieu qui deviendra de façon passagère « la pièce où vivre. Où savoir vivre ».

Pourquoi j’ai choisi ce livre

J’ai eu la chance d’être jurée il y a un an tout juste pour le Prix du Meilleur Roman France Télévisions 2018 et dans la sélection nous avions le roman de Eric Holder La belle n’a pas sommeil que j’ai adoré (inutile de vous dire lequel j’ai défendu mais sans succès…..). Eric Holder est décédé fin janvier et j’en ai été profondément émue car cela voulait dire qu’il n’écrirait plus jamais et que je n’aurai plus le plaisir de découvrir un de ses nouveaux romans….. Alors, comme une sorte de devoir, je me suis précipitée à la bibliothèque et pris ce roman : une correspondance entre l’auteur et une de ses lectrices….. Parfait j’allais le retrouver.

Ma lecture

On a tous été tenté un jour, après la lecture d’un livre, de contacter son auteur(e) pour simplement lui dire à quel point son récit nous a touché, ému, accompagné …. mais nous ne le faisons pas pour de multiples raisons et entre autres parce que nous avons l’impression que ceux-ci sont inaccessibles, nous les plaçons sur une sorte de piédestal et quand nous avons la chance de les croiser nous restons sans voix….

Eric Holder reçoit un jour d’avril 1996 une lettre de Châteauroux de Genevièvre Bassano, dans laquelle elle lui avoue son admiration pour ses romans. Au fil du temps une correspondance s’installe et finalement il finira par traverser le pays pour la rejoindre, la connaître, découvrir son univers et sa vie qu’il partagera au fil de leurs rencontres.

J’ai retrouvé dans ce récit autobiographique l’écriture si particulière de cet auteur. Il y a une poésie, une langueur, la recherche d’un rythme pour exactement transcrire une situation, un sentiment, un paysage :

Ce fut durant le mois d’avril 96 que je reçus la première lettre de Geneviève Bassano. Il me serait facile de vérifier, je conserve toute correspondance classée et archivée avec soin, mais je suis sûre de cela, 96, et puis avril, parce que quand c’est écrit, nous gardons en nous la trace du coin d’herbe où nous avons lu, l’été ; de la cheminée en hiver. Là c’étaient les jonquilles qui venaient mourir en bordure de terrasse, un soleil hors saison, et la table dehors. (incipit du roman – p13)

L’auteur nous retrace sa rencontre avec son admiratrice, si différente de lui, mais aussi finalement il parle beaucoup de sa vie, de son travail d’écrivain, de la femme de sa vie, de ses deux enfants mais aussi de ses démons et en particulier l’alcool dont il ne peut se passer :

Dans, mettons une heure (…), de délicieux frissons vous commencer à me parcourir l’échine, vite suivis par une sueur qui n’aura, elle, rien d’agréable, tandis que, notez-le bien, je serai glacé à l’intérieur, au point de réclamer une couverture, un plaid, que sais-je, et qui ne servira de rien. Puis ce sera un tremblement de tout le corps, pas une bête tremblote, non , mais les genoux qui dansent sans moi, et les coudes, vous verrez, c’est très drôle, on dirait qu’ils cherchent à s’envoler, tandis que mes poings, eux, blanchissent sous l’effort de les retenir. Il sera à ce moment-là (…) six heures, six heures et demie, et l’affolement va peu à peu vous envahir parce que j’aurais quitté mon siège pour gagner la banquette arrière, recroquevillé sur moi-même, aux prises, maintenant, avec des crampes d’estomac dont vous ne pouvez pas avoir idée, il suffirait d’un rien, pourtant, un calva, un verre de vin, mais vous êtes sur l’autoroute, où l’on ne sert pas d’alcool, et même si vous preniez la première sortie venue, vous ne seriez pas assurée de trouver un commerce ouvert avant que j’aie le temps, voyons, comment dire cela ? de tout salir. Tenez-vous vraiment à ce que je continue ? (p189)

Lorsqu’une rencontre vous ouvre les yeux sur vous-même…. Est-ce une histoire vraie, a-t-il utilisé cette correspondance pour imaginer ce roman ? Qu’importe, Eric Holder livre beaucoup de lui-même, lui cet homme timide, qui fuyait les médias et la foule, retranché dans son antre, dans son univers, dans les livres où il se noyait. Pour le découvrir il faut le lire et apprendre à le connaître (enfin essayer de le connaître) car il est complexe mais il parle tellement bien de nos états d’âme, de nos rêves et de nos désillusions.

Pourquoi certains chemins qui n’ont été empruntés qu’une fois vous sont-ils plus familiers que des trajets répétés où l’on parvient encore à se perdre ? J’effleurais en passant les bouquets de grainées qui menaient à Stéphane non comme autant de bornes, mais de soyeuses confirmations. (p185)

C’est un amoureux de la nature, des espaces, épris de liberté, fuyant tout ce qui peut l’entraver mais ayant tellement besoin d’amour, se nourrissant des rencontres faites au fil de ses déambulations, avec dans sa musette de quoi tenir, un couteau, une corde, une bouteille, vivant de peu, de rien mais riche des échanges, des partages de moments de vie.

Quand vous lisez Eric Holder il faut se laisser porter par ses mots, écouter ce qu’il vous chuchote à l’oreille car il dit tellement de lui, de nous. Je n’ai pas autant aimé que La belle n’a pas sommeil mais je l’ai lu malgré tout avec plaisir car je savais qu’il avait quelque chose à me dire, à transmettre, sur son travail d’écriture, sur ses addictions, sur lui-même.

Je vais continuer à le découvrir car il y a dans son écriture une douceur, une poésie qui me touche, qui m’emporte, avec lui je me sens bien.

J’ai pensé à plusieurs reprises au roman L’amour et les forêts d’Eric Reinhardt qui reprend le thème de la rencontre avec une lectrice suite à une correspondance que j’ai lu il y a quelques années (je n’avais à l’époque pas de blog mais vous pouvez retrouver ma critique ICI)

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Editions Flammarion – Août 2000 – 240 pages

Ciao

Un mariage anglais de Claire Fuller

UN MARIAGE ANGLAIS

Ingrid, 20 ans, d’origine norvégienne, étudiante rencontre Gil Coleman, écrivain, professeur de littérature dans son université et une réputation d’homme à femmes. Il a le double de son âge, elle est fascinée par l’homme, par son discours et elle accepte de l’épouser abandonnant ses projets de liberté, de femme indépendante et sans contrainte pour entrer dans une vie de « femme de » et de mère.

Quinze ans plus tard, mère de deux fillettes : Nan et Flora (la narratrice) elle met le point final à plusieurs lettres qu’elle rédige depuis plusieurs nuits d’insomnie, pendant l’absence de Gil et qu’elle glisse dans les livres de la bibliothèque, avant de disparaître totalement.

Dix ans plus tard Flora est appelée en urgence car son père a fait une chute après avoir cru apercevoir Ingrid en sortant de la bibliothèque. Flora part sur la trace de ses parents accompagnée de Richard, son petit ami, afin de comprendre qui sont ses parents et donner des réponses à des questions restées en suspens.

Ma lecture

Une mère ne quitte pas ses enfants ! Des pères quittent leurs enfants tous les jours et personne ne bronche à peinte y a-t-il vaguement une déception de temps en temps. Pourquoi ce serait-il choquant que pour une fois ça vienne d’une femme ? (…) C’est différent pour une mère. – Pourquoi ? parce que les mères sont censées aimer leurs enfants davantage que les pères ? Parce que c’est censé être instinctif ? (p264)

Une femme, une mère de deux fillettes disparaît….. On a jamais retrouvé son corps, elle n’a jamais plus donné signe de vie. Pourquoi ? Qu’est-elle devenue ? Voilà les réponses que Flora va essayer de trouver en retournant dans la maison familiale, rejoindre sa sœur, Nan, sage-femme, le pilier solide de la famille, et retrouver son père Gil, homme vieillissant, blessé dans sa chute et aux propos mystérieux et décousus.

A travers la narration de Flora et les lettres d’Ingrid rédigées dix ans plus tôt, on découvre peu à peu l’histoire d’un couple que tout sépare : l’âge, l’expérience, la personnalité.

Lui, sûr de lui mais désirant, à l’aube de la quarantaine, fondé une famille, avoir des enfants, écrire des romans mais en manque d’inspiration. Il se voit comme un être à part, protégeant son atelier d’écriture, laissant à Ingrid le soin de gérer la maison, les enfants, le quotidien, disparaissant par moments, revenant tel le phoenix….

Elle, trop jeune, trop inexpérimentée, va peu à peu découvrir la personnalité de celui qui partage sa vie et qu’elle admire et au fil des lettres on va être témoin de la lente dégradation de leur relation et les causes de sa disparition.

J’ai beaucoup aimé le parallèle des deux voix : celle de la mère à travers les lettres, sa touche d’humour quand elle glisse les lettres dans les livres ayant un rapport avec le contenu de la lettre, et celle de la fille découvrant qui sont ses parents : à travers ses souvenirs, ceux de sa Nan, de quelques amis mais aussi éclairant également sa vie de femme.

Les recherches de Flora vont la mener également sur son propre couple, celui qu’elle forme ave Richard, celui-ci ayant un lien privilégié avec ce père blessé, ayant le regard de l’extérieur, celui du témoin non impliqué et permettre à sa compagne d’ouvrir les yeux sur leur propre relation.

Découvrir que son père est un total inconnu, la naïveté de sa mère, séduite par ce bel homme, croyant toutes ses promesses, flattée d’avoir été remarquée, elle, alors que Louise sa meilleure amie attirait habituellement tous les regards… Construire sa vie en faisant abstraction de tous ses rêves, ses désirs peut-il mener au bonheur ?

Par petites touches le voile se lève : le titre original est Swimming Lessons et l’importance de la nage pour cette mère qui pouvait, quand elle se retrouvait dans la mer, en particulier la nuit, laisser aller ses pensées, son corps, prendre conscience du sens de sa vie, de ses erreurs comme une source de douceur, de bien-être mais aussi de défi.

Il est question de maternité, de désir, de manipulations, du sens de la vie, de ses choix et de ses erreurs. C’est un récit de vie de femmes, où celles-ci se reconnaîtront parfois sur les choix que celles-ci font, leur ressenti exprimé à travers deux femmes de deux générations. Comment construire sa vie de femme quand sa mère disparaît et ne vous guide pas sur ce chemin.

Les livres et la littérature sont omniprésents dans le récit : le travail de l’écrivain, ses sources d’inspiration, sa reconnaissance et son narcissisme parfois.

C’est un joli roman, bien construit, fluide dont l’écriture est parfaite et les références littéraires nombreuses. Il me confirme mon goût pour la littérature anglaise, si raffinée, si observatrice et détaillée mais sans lourdeur. On s’attache énormément aux personnages, plus à certains que d’autres, on ressent très vite les zones d’ombre de certains mais l’intrigue est malgré tout bien maîtrisée.

Mon avis : 📕📕📕📕

Editions Stock – 325 pages – 2 Mai 2018 

Traduction de Mathilde Bach

Lu sur Liseuse avec le concours de NetGalley et des Editions Stock que je remercie.

Ciao