Filles de la mer de Mary Lynn Bracht

FILLES DE LA MER

Résumé

Il est parfois plus difficile de respirer en dehors de l’eau que dans les profondeurs des vastes océans…
Sur l’île de Jeju, au sud de la Corée, Hana et sa petite soeur Emi appartiennent à la communauté haenyeo, au sein de laquelle ce sont les femmes qui font vivre leur famille en pêchant en apnée.
Un jour, alors qu’Hana est en mer, elle aperçoit un soldat japonais sur la plage qui se dirige vers Emi. Aux deux filles on a maintes fois répété de ne jamais se retrouver seules avec un soldat. Craignant pour sa soeur, Hana rejoint le rivage aussi vite qu’elle le peut et se laisse enlever à sa place. Elle devient alors, comme des milliers d’autres Coréennes, une femme de réconfort en Mandchourie.

Ma lecture

Quelle bouleversante lecture sur des événements dont on parle peu d’autant plus que les femmes victimes se sont tues jusqu’à très récemment.

L’histoire de ces deux soeurs Hana, l’aînée enlevée par les japonais pour devenir « femme de réconfort », quel euphémisme qui se résume en fin de compte à femme de bordel réservé aux soldats, et Emi, la cadette, restée auprès de ses parents pêcheur et femme plongeuse en apnée, Haenyo, mais dont le sort n’a pas été non plus des plus heureux.

Les deux voix alternent dans la narration à deux époques différentes : à chaque chapitre l’on suit soit Hana en 1943 lors de son enlèvement et pendant son douloureux périple que lui impose les événements et son ravisseur : Morimoto, et Emi en 2011 qui fera le voyage inverse, dans ses souvenirs. Un lien indestructible lie les deux femmes, même à travers les années, même si elles ont été séparées depuis plus de 60 ans. Toutes les deux auront subi des atrocités, contraintes par les faits à subir leur jeunesse et leur dans d’atroces conditions, mentales ou physiques.

Comment peut-on survivre à une prostitution forcée, à 16 ans, dans des conditions effroyables d’hygiène, de condition, de respect, lorsque vous n’êtes plus qu’un morceau de chair utile au bien-être des hommes sur le front, sans valeur, dont la vie ne tient qu’à un fil et qu’au bon vouloir de vos bourreaux ?

Hana a l’impression de n’être qu’un plat sur un menu, que l’on convoite, choisit, puis consomme. (p107)

Comment survivre quand la fatalité vous oblige à épouser un monstre à double visage, le père de vos enfants, ne rien révéler pour protéger ceux-ci d’une vérité difficile à accepter ? Comment survivre à la séparation de sa famille, de ses racines, de cette soeur que vous aviez pour mission de protéger, que vous avez sauvée mais qui vous manque ? Vivre loin de la mer, votre élément, où vous avez la fierté d’une profession rare, réservée aux femmes de votre île, qui est transmise de mère en fille.

Ma lecture a été parsemée d’émotions, de terreur, de colère, de découverte également de faits dont j’avais déjà entendu parler mais sans trop me rendre compte à quel point ces femmes avaient souffert.

Grâce à Kim Hak-Sun, coréenne, ancienne « femme de confort » qui a révélé en 1991 ces faits, nous ne pouvons plus dire que nous ne savons pas, mais est-ce pour cela que les choses changent …..

Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que tout ceci reste d’actualité : les femmes payent la double peine : pays en guerre mais aussi viols ou enlèvement pour devenir des femmes esclaves sexuelles : Daech etc…., des femmes-enfants parfois, qui y laissent leur vie d’une manière ou l’autre.

Bouleversant témoignage, sans concession, implacable, direct et réaliste, un livre qui restera en mémoire, pour longtemps. Une belle lecture malgré un sujet terrible mais  j’aime quand un récit allie des faits, réels mais aussi une histoire cohérente, vraie et empreinte de demande de justice et de reconnaissance.

Voici une video des femmes haenyo, sur l’île de Jeju, en Corée du sud

Merci à Net Galley et aux Editions Robert Laffont pour cette lecture.

Mon avis : ♥♥♥♥

Editions Robert Laffont – Février 2018 – 281 pages – Lu sur liseuse

Ciao

 

Alma de Jean-Marie Gustave Le Clezio

ALMA

Résumé

Voici donc des histoires croisées, celle de Jérémie, en quête de Raphus cucullatus, alias l’oiseau de nausée, le dodo mauricien jadis exterminé par les humains, et celle de Dominique, alias Dodo, l’admirable hobo, né pour faire rire. Leur lieu commun est Alma, l’ancien domaine des Felsen sur l’île Maurice, que les temps modernes ont changée en Maya, la terre des illusions :
« Dans le jardin de la Maison Blanche le soleil d’hiver passe sur mon visage, bientôt le soleil va s’éteindre, chaque soir le ciel devient jaune d’or. Je suis dans mon île, ce n’est pas l’île des méchants, les Armando, Robinet de Bosses, Escalier, ce n’est pas l’île de Missié Kestrel ou Missié Zan, Missié Hanson, Monique ou Véronique, c’est Alma, mon Alma, Alma des champs et des ruisseaux, des mares et des bois noirs, Alma dans mon cœur, Alma dans mon ventre. Tout le monde peut mourir, pikni, mais pas toi, Artémisia, pas toi. Je reste immobile dans le soleil d’or, les yeux levés vers l’intérieur de ma tête puisque je ne peux pas dormir, un jour mon âme va partir par un trou dans ma tête, pour aller au ciel où sont les étoiles. »

LIVRE LU DANS LE CADRE D’UN COMITE LECTURE ADULTES

Mon avis

Une première lecture de cet écrivain mais pas un inconnu pour moi…. A chaque fois qu’il apparaît dans une émission il y a un « je ne sais quoi » qui m’attire chez lui, peut-être cette douceur, cette nonchalance, ce débit de paroles (on pense que chaque mot est pesé, choisi, réfléchi) et moi cela me plaît. Je n’apprécie pas beaucoup les gens qui parlent beaucoup et le plus souvent pour ne rien dire.

Par contre le lire je n’avais jamais franchi le pas, toujours ce complexe d’inaccessibilité, vous pensez ! Un prix Nobel de littérature alors qu’à y réfléchir c’est justement un encouragement à le lire et depuis plusieurs mois je me mets moins de barrière et découvre de magnifiques auteurs, très accessibles, de beaux écrivains avec chacun un univers particulier.

Alors me voilà partie pour l’île Maurice, sur la trace des dodos,DODO

cet oiseau disparu mais symbole de l’île et des causes de sa disparition. Deux récits croisés : celui de Dodo ? (Dominic) de la mauvaise branche de la famille Felsen, qui vit encore sur l’île, le visage et le corps ravagé par la maladie (la lèpre), et Jérémie de la branche noble de cette même famille mais qui s’est expatriée, qui prend prétexte de la rédaction d’un mémoire sur l’animal disparu pour revenir sur les traces de ses racines, de sa famille qui a complètement disparu également de l’île, ou le croit-il, comme l’oiseau perdu.

Mais à travers les souvenirs, les quêtes de chacun, il est question de cette île dont l’homme a détruit à des fins commerciales, industrielles une grande partie de sa nature mais aussi culturelle. La canne à sucre a été une des principales richesses de cette île mais aussi le facteur principal de sa destruction. Mais il y est question aussi de la prostitution surtout touristique, de spiritisme et croyances et surtout l’esclavagisme avec des souvenirs forts de ses tortures :

Et en haut du mur, le ciel, non pas bleu -ou s’il était bleu c’était horrible, le ciel sans couleur, pareil au carré ouvert dans le toit de la prison de Port-Louis que regardait le condamné avant que la trappe bascule sous ses pieds et que le noeud de la corde lui brise le cou.(p242)

car la famille Felsen, elle aussi a plus ou moins profiter de l’esclavage, d’une position de force, de manipuler et abuser de cette situation. Jérémie vient comprendre d’où il vient, revoir Alma, la propriété de ses ancêtres, trouver les réponses aux questions qui restent sans réponse depuis la disparition des derniers acteurs.

Dodo, lui, à force de brimades, de violence sur sa personne, lui l’être faible, sorte de vagabond vivant en marge de la société, quitte l’île et se retrouve  SDF en France où la vie sera encore plus dure mais il ne veut plus retourner sur son île, lui l’exclu, la bête humaine immonde, sorte de bête de foire. Il ne vit qu’au présent et ne parle qu’au présent (ce qui parfois déroute) mais il est dans l’instant. Il est simple dans le sens où il analyse les choses telles qu’elles sont, pas d’arrière-pensée. Il n’a plus de pays, plus de famille et comme l’oiseau Dodo il disparaîtra un jour, dans l’indifférence, comme Béchir, fils de harki, son compagnon de nuits sur les trottoirs.

Là-bas à Paris, le soleil ce n’est pas le soleil, c’est un cachet d’aspirine pour guérir les gens de leur mal de tête.(p183)

Comment ne pas penser que JMG Le Clezio ne se transpose pas au travers de Jérémie, faisant le constat d’une société de consommation, inhumaine, avide d’avoir au prix de la destruction, se coupant même de branche familiale déshonorante (Dodo), comme on n’hésite pas à détruire la faune et la flore pour des aspirations mercantiles ou futiles.

Le constat est là, implacable et nous détruirons-nous un jour comme nous avons détruit cet animal, pourtant à la chair incomestible, qui n’offrait ni intérêt ni danger pour l’homme et cela a peut-être été son plus gros défaut….

Quant à l’écriture elle-même qui suis-je pour critiquer un prix Nobel de Littérature (2008) ? mais je vous donne mon humble sentiment personnel par rapport à ce récit et à mon ressenti. C’est une très belle écriture mais dans la narration, le récit foisonne de personnages, magnifique et en particulier celui d’Aditi, femme qui attend un enfant conçu lors d’un viol, proche de la nature et qui donne un peu d’espoir, mais j’ai eu parfois un peu de mal à me retrouver au milieu de tous ces acteurs. La langue, créole, l’univers mauricien qui m’est totalement étranger, les aller-retours entre présent et passé étaient parfois déroutants. Mais j’en garderai un agréable moment, bercée dans la moiteur de ce pays et avec un amer goût de destruction d’un paradis perdu.

Ce livre n’est pas un cri mais une douleur, sourde, profonde sur la perte d’un monde, d’une nature sublime, mais guère optimiste. Le constat est là et comme le Dodo, quand petit à petit un monde disparaît, que nous restera-t-il ?

Une petite vidéo pour retrouver JMG Le Clezio à La Grande Librairie qui nous parle d’ALMA

Ma note : ♥♥♥♥

Ciao