L.-F. Céline – Les années noires de Christophe Malavoy – Illustrations de José Correa

LF CELINE LES ANNEES NOIRESEn 1945, Louis-Ferdinand Céline laisse derrière lui ses manuscrits et toute une vie pour fuir jusqu’au Danemark, où il trouve refuge, loin de la France qui réclame sa peau et le tête du docteur Destouches. Mais son sursis ne sera que de courte durée…Rattrapé par le gouvernent français qui réclame son extradition et son jugement immédiat, Céline est incarcéré pendant plus d’un an à Copenhague, avant d’être assigné à résidence à Korsør, sur les bords de la Baltique, dans le froid polaire danois.

Ma lecture

Comme je vous l’avais annoncé dans la chronique concernant la lecture de Mort à Crédit le cas de Louis-Ferdinand Céline m’intéresse et j’ai trouvé intéressant de le découvrir dans ce très bel ouvrage illustré dans lequel Christophe Malavoy prend l’esprit et la plume de Céline pour raconter ses années noires (pour lui), celles de la fin de la seconde guerre mondiale, quand le vent a tourné, que les comptes allaient se régler et qu’il a senti que cela risquait de lui chauffer aux fesses si ce n’est à sa vie. Dans un premier temps direction l’Allemagne puis le Danemark car la patate chaude personne n’en voulait et puis il faut des visas, de l’argent, un logement, une cachette. Le voilà donc errant de logements en incarcération jusqu’à une maison sur les bords de la Baltique, une maison isolée où avec Lucette et Bébert (le chat) sans compter tous les autres animaux que le couple recueille, ils vont préparer et attendre le procès par contumace (trop malade dit-il pour se déplacer) qui va se dérouler en France et qui va décider de son sort.

Incipit :

Une idée !… Ils me donneraient moi un prix Nobel ?… Ça m’aiderait drôlement pour le gaz, les contributions, les carottes !… mais ces enculés de là-haut vont pas me le donner !… y en a que pour tous les vaselinés de la planète !… Les Mauriac et Cie… (p9) 

Christophe Malavoy en endossant de façon très réussie le style de Céline donne à cet ouvrage un ton très particulier et une forme originale. Céline par lui-même ! Et on sent qu’il se régale le bougre, lui qui tente de se faire le plus discret possible pendant cette période d’épuration, de traque, en lui donnant ainsi la parole Christophe Malavoy le laisse se justifier et comme il le fait dans Mort à Crédit, il se lamente, se donne le beau rôle et ne peut s’empêcher d’injurier, de se plaindre de tous ses maux, d’être une victime. Le monde n’a rien compris à ses écrits, à sa façon de penser, à ce qu’il était un défenseur de la paix sans oublier de porter un jugement sur les écrivains « amis » ou « ennemis » (Marcel Aymé, Jean-Paul Sartre etc…), de déflorer leurs propres attitudes pendant la guerre (dénonciateur toujours) ou de leurs comportements vis-à-vis de lui. Tout l’agace, tout l’horripile, tel un Harpagon il compte et cache son or partout ou le confie à  plusieurs personnes sûres (mais plusieurs car toujours méfiant) car il sait combien l’exil coûte cher même s’il bénéficie de relations bienveillantes ou de combines..

Je dois vous avouer que je me suis laissée parfois attendrir (il fait pitié) par ce pauvre Ferdinand Destouches (de son vrai nom d’état civil) si souffreteux suite à ses blessures de la première guerre mondiale, de cet homme qui se montre si dévasté par le manque d’incompréhension et de justice qui ne lui sont pas rendus. Mais comment oublier l’homme aux propos antisémites (dont il se défend d’ailleurs et faites lui confiance pourCELINE 2 avoir des arguments). Mais c’est un malin et il se défend, il argumente, il prouve même de toute sa bonne fois et j’ai retrouvé la verve de l’écriture si particulière que j’avais découverte dans Mort à Crédit.

CELINE 3Mais il me faut parler des illustrations de José Correa qui parsèment le récit qui sont de toutes beautés, que ce soient les portraits de l’écrivain ou des personnes (avocats, écrivains, acteur(rice)s etc…) dont LFC parlent sans compter ou celles illustrant les propos tenus et ses « galères » sans oublier certains de ses écrits.CELINE 6

CELINE 4CELINE 5

C’est un homme à la fois inquiet, malade qui n’hésite pas à se comparer à d’autres grands exilés tels Victor Hugo et qui pense qu’un jour justice lui sera rendue et qui ne doute pas que les maisons d’éditions s’arracheront ses écrits (il en a caché certains et détruits d’autres avant de fuir) :

Mais qui voudrait encore m’éditer ? … Il y avait bien des malins qui venaient, reniflaient ma prochaine production…. j’intéressais encore, le nouveau Céline ça pouvait rapporter gros, je n’étais pas encore mort.. (p175)

C’est un ouvrage documenté et illustré qui ravira tous les curieux mais également les admirateur(rice)s de l’écrivain (j’ai pas dit de l’homme), de l’homme de lettres avec son écriture reconnaissable inimitable et pourtant ici si bien imitée ici, réussissant à le rendre présent, dialoguant parfois avec le lecteur ou le prenant à témoin, tel que l’on peut l’imaginer, avec sa gouaille, sa misanthropie au bord parfois de la folie, ne trouvant grâce qu’en lui, qu’en sa danseuse, son chat et ceux qui le défendent. Humaniste il se dit….. Qui était-il vraiment ? Qu’en penser ?

J’ai beaucoup aimé et je le recommande vivement à ceux qui ne veulent pas lire ses romans de par sa réputation mais qui veulent découvrir son écriture et sa vie car à travers ce récit il évoque non seulement cette période d’incertitudes mais également son enfance et quelques épisodes de son existence.

Même s’il me répugne à le dire, cet homme m’intrigue et la prochaine fois je ferai Le voyage au bout de la nuit en sa compagnie….. Ca promet !

Editions de l’Observatoire – Novembre 2021 – 240 pages

Ciao 📚

Tous, sauf moi de Francesca Melandri

TOUS SAUF MOIIl était une fois l’Abyssinie, une terre éloignée, que le Duce voulu dompter. Aujourd’hui Éthiopie, cette terre se souvient encore des exactions terribles qui ont décimé une grande partie de sa population. Mais quand le racisme se fonde sur des mesures anthropomorphiques et scientifiques, est-il nécessaire de parler de population ? Ces sauvages ne sont pas tout à ait hommes, surtout les mâles. L’histoire montrera que les femelles ont eu un sort particulier.
Ainsi, Ilaria, enseignante engagée dans des combats humanistes, voit-elle un jour débarqué sur son palier Shimeta Ietmgeta Attilaprofeti, qui dit être son neveu.
Patiemment, intégrant courageusement les découvertes nauséabondes qui auréolent son père, elle va détricoter tous les fils qui remontent à ce passé colonial. La situation des réfugiés à Lampedusa en sera le triste pendant.

Ma lecture

Un roman que l’on m’a offert en même temps que Plus haut que la mer du même auteure et que j’avais beaucoup aimé. Malgré le nombre de pages qui ne m’effraie jamais puisque ce qui compte, pour moi, c’est la fluidité de la lecture et non la quantité de pages (je m’ennuie parfois sur 100 pages..). Je commence cette lecture confiante….

Connaissons-nous bien nos parents, notre famille, notre pays, leurs passés comportent-ils des zones d’ombre ? Et quand famille et histoire se trouvent mêlées que risque-t-on de découvrir, sont-ils ce que nous croyons qu’ils sont ?

En ouvrant sa porte ce jour-là à un homme à la peau sombre, Illaria, italienne d’une quarantaine d’années, ne pensait pas remettre en question toutes ses certitudes sur son père, Attilio, 95 ans, et finalement sa famille mais aussi sur elle-même. Et pourtant tout semble confirmer que Shimeta Attilio Profeti est bien le petit-fils d’Attilio et donc son neveu.

En mettant en parallèle le passé d’un homme et celui d’un pays, Francesca Melandri confronte la mémoire individuelle et collective  : qu’il s’agisse du fascisme mussolinien, du racisme, de la colonisation de l’Ethiopie et ses exactions, des turpitudes berlusconiennes mais aussi pour son héroïne lorsque l’urgence humaine l’oblige à mettre en sourdine ses convictions, les événements obligeant parfois à des compromissions.

Elle va découvrir que ce père qu’elle chérit, si doux, si attentif et désormais si fragile, a pu être un homme au passé plus que trouble, qui a joué toute sa vie avec les apparences en menant entre autre pendant plusieurs années une double vie familiale. Peu à peu les indices vont corroborer les dires de cet inconnu, obligeant Illaria à regarder ce père comme un inconnu et à remettre en question tout ce qu’elle pensait savoir.

C’est une lecture instructive sur un pan d’histoire, peu connu en tout cas par moi, de l’occupation italienne en Ethiopie de 1935 à 1941 et de ses exactions. Francesca Melandri décide de remonter le temps et l’histoire d’une famille sur trois générations pour mettre à jour des pages  peu glorieuses de son pays (mais quel pays n’en a pas) et plus particulièrement à travers Attilio quand celui-ci faisait partie de l’armée d’occupation, des chemises noires et de la mouvance fasciste de Mussolini.

Celui qui ne veut pas savoir la vérité est complice et il me dégoûte. (…) Le parfum du privilège est comme la sale odeur de la pauvreté : on a beau se laver les mains, il ne partira jamais. (p150)

J’ai trouvé habile de confronter chaque génération à ses compromis avec l’idéologie, petits arrangements de chacun avec ses idées, ses idéaux mais parfois obligé de les mettre en sourdine.

C’est un roman foisonnant, richement documenté, abordant tous les aspects même les plus abjects de la domination, de l’asservissement, de la sélection humaine et qui ne sont pas sans rappeler d’autres pays, d’autres époques, d’autres idéologies.

L’auteure fait de ce roman un document historique avec l’ambition de révéler tous les mécanismes de la pensée mussolinienne, fasciste et colonisatrice et le but est atteint mais au détriment parfois de la fluidité du récit. Beaucoup de sauts dans l’histoire, de changements d’époque qui nuisent à une bonne compréhension et une fluidité de lecture.

Autant son précédent roman était court, concis autant dans celui-ci, je me suis parfois perdue dans les faits et les personnages. La remontée du temps se fait par strates, en partant du passé le plus récent pour remonter jusqu’à la fin de la première guerre mondiale, remontant jusqu’à la génèse des faits et des personnages.

C’est une lecture exigeante, forte, instructive et même si j’ai eu l’impression par moment que je n’en viendrai pas à bout par sa longueur, par la foule de détails, par toutes les pièces qui devaient à un moment ou à un autre trouver leurs places, je n’ai pu me résoudre à l’abandonner. L’auteure réussit, grâce à sa construction, à nous remettre sur le chemin de l’histoire, sur le destin d’Attila (Attilio) celui qui voulait mourir après les autres, être le dernier survivant d’une époque : Tous, sauf moi (sont morts)…..

Les thèmes abordés, les enquêtes historique et familiale font de ce roman une fresque  de qualité mais qui demande temps et concentration.

Les définitions définissent celui qui définit, non pas celui qui est défini (p248)

Traduction de Danièle Valin

 Editions Gallimard – Mars 2019 – 562 pages

Ciao

 

Ici, les femmes ne rêvent pas – Récit d’une évasion de Rana Ahmad

ici les femmes ne revent pasL’auteure raconte son parcours et sa rébellion contre l’éducation musulmane sunnite qui lui a été imposée en Arabie Saoudite. Contrainte de porter le hijab à 9 ans et le niqab à 13 ans, elle découvre le monde par la biais d’Internet puis des livres et de la science. Menacée en raison de son engagement pour les droits de l’homme et de la femme, elle se résout à quitter son pays et sa famille.

Pourquoi j’ai choisi ce livre

Lu dans le cadre du comité de lecture du réseau des bibliothèques de ma commune.

Ma lecture

Lire ce genre de récit permet de prendre conscience que, même s’il y a encore du travail à faire concernant la place des femmes dans notre pays, il est des pays où celle-ci n’est même pas existante.

Les femmes saoudiennes n’iront pas en enfer, il y a longtemps qu’elles y vivent. (p281)

Voilà une phrase, tirée d’un commentaire d’un journaliste saoudien repris par l’autrice qui résume totalement ce témoignage.

Naître fille est une malédiction qui va imprégner toute leur vie. A l’âge où une fillette ne songe qu’à jouer, à découvrir le monde qui l’entoure, et pour Rana il s’agit de le faire à bicyclette, elle va se voir confisquer cet objet de liberté et va entrer à 10 ans dans les méandres des règles et obligations qu’elle devra observer toute sa vie afin d’être une « bonne » femme saoudienne musulmane…..

Elle va devenir un objet qui sera transporté, car elle ne peut sortir qu’accompagnée d’un homme, se verra maltraitée, battue et mise au silence dès qu’elle transgressera les règles. Et des règles il y en a : que ce soit des règles de vie mais aussi des règles religieuses.

Au fur et à mesure des pages, on réalise à quel point sa vie (si on peut appeler cela une vie) est entravée, brimée, annihilée….

Rana d’origine syrienne, est une jeune fille comme il en existe des millions, qui rêve de liberté, d’apprendre, d’aimer et tous ces droits auxquels chacun humain a, normalement, la légitimité, elle,  elle se les voit refuser parce que femme et musulmane. L’homme, le père, le mari, le frère ont tous les droits mais aussi, aussi surprenant que cela puisse paraître, certaines femmes qui ont tellement intégré ces règles qu’elles les appliquent implacablement, sans souci de filiation, d’amour maternel.

Sa prise de conscience des entravements qu’elle subit dans sa vie de tous les jours, des abus, des gestes, de la peur et de la violence des hommes qui l’entourent sera l’étincelle qui fera jaillir ses doutes sur la religion, sur sa vie et sa soif de liberté.

Grâce aux réseaux sociaux elle va découvrir qu’il y a un autre monde que celui qu’on lui impose, ce monde où les femmes n’ont aucune existence, aucune présence, elles ne sont que des ombres noires qui planent dans les rues surchauffées et qui doivent toujours être accompagnées d’un homme. Comment arriver à imaginer que le moindre de nos gestes, la moindre activité ou désir que nous ayons soit pour elles un parcours du combattant.

Pas de liberté, pas d’autre choix possible, elles doivent accepter, subir et se taire.

Quelle force et quel courage il faut pour endurer cela mais aussi pour  tout quitter : sa famille mais surtout, dans le cas présent, ce père tant aimé, cette mère dure, sèche et intransigeante, un frère violent et extrémiste, qui peut aller jusqu’à vouloir la tuer de ses propres mains, quitter un pays pour l’inconnu avec tous les risques que cela comporte.

Partir sans se retourner, partir  avec 200 dollars, un sac, un ordinateur, quelques adresses trouvées sur les réseaux sociaux. J’ai été étonnée mais aussi réconfortée de découvrir la solidarité et l’humanité qui existent et qu’elle a trouvées pour sortir du calvaire qu’elle vivait et pouvoir s’enfuir. Faire confiance, ne pas trop réfléchir parfois aux conséquences, aux risques.

Et puis il y a l’espoir, l’attente, le choix du pays où l’on va tenter de se reconstruire, de trouver enfin une liberté de vivre, de penser, d’aimer, de croire ou de ne pas croire.

Je ne pensais pas prendre autant de plaisir à la lecture de ce témoignage, je dois l’avouer mais il faut sortir de sa « zone de confort » parfois et je ne le regrette pas dans le cas présent.

Rana Ahmad livre ce témoignage avec franchise, partageant avec le lecteur ses joies, ses rêves, ses désillusions et ses espoirs, dans une écriture fluide, sans pathos, un simple constat et j’ai particulièrement apprécié son chemin de réflexion sur la religion…..

Egoïstement, on ne peut s’empêcher de penser à sa propre vie, à la chance que nous avons d’être malgré tout libres, libres de notre vie, de nos choix, de notre religion, de nos loisirs, d’aimer, simplement de pouvoir dire oui ou non.

Ce type de témoignage permet de redonner de la valeur à des actes de la vie de tous les jours,  que nous avons tellement intégrés et dont nous n’avons plus parfois conscience. Vivre libre de sortir, de parler, de prier ou pas, d’aimer ou pas, d’apprendre, de choisir…… cela n’a pas de prix et c’est ce que Rana a choisi.

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Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni

Editions Globe – Octobre 2018 – 295 pages

Ciao