La crue de Amy Hassinger

LA CRUE IGMéprisée par son mari, Rachel Clayborne, 32 ans, fuit l’Illinois en pleine nuit avec son bébé, pour rejoindre le seul endroit qu’elle considère comme un refuge possible : la ferme de sa grand-mère dans le Wisconsin. Mais celle-ci est mourante et veut léguer la maison à son auxiliaire de vie, Diane Bishop, membre de la tribu amérindienne des Ojibwés, expropriée de sa terre par un barrage dont la construction a été imposée par… la famille Clayborne. Bouleversée par la beauté saisissante du lieu et ses retrouvailles avec son premier amour le fils de Diane, Joe Bishop, Rachel est emportée dans un tourbillon existentiel : doit-elle se battre pour garder cette maison qui fut le refuge de son enfance ? Ou la restituer aux Bishop par souci de justice, comme l’y incitent ses valeurs et sa morale ?

Saga familiale et drame intimiste tissés de magnifiques portraits de femmes, « La Crue » met en lumière, grâce à une écriture sensible et lyrique, ce que le barrage a détruit, une nature somptueuse et le mode de vie Ojibwé. Avec subtilité, Amy Hassinger évoque la folie démiurgique de l’Homme et la part la plus sombre de l’histoire des États-Unis : l’anéantissement de la culture amérindienne.

Ma lecture

Amy Hassinger nous propose de nous installer dans le Wisconsin, sur d’anciennes terres appartenant aux Ojibwés, terres qui furent vendues à des blancs ou ensevelies sous les eaux avec la construction d’un barrage et dans la propriété appartenant à la famille Clayborne, propriétaire de la Ferme et dont les ancêtres sont à l’origine de la retenue d’eau. 

Rachel est la dernière descendante de la famille Clayborne et a un profond attachement non seulement à la Ferme mais également à Maddy, sa grand-mère, qui y vit ses derniers jours. Après la naissance de sa fille, Deirdre, Rachel éprouve le besoin de faire un break dans sa vie et de retourner auprès de sa grand-mère afin de tenter de se retrouver, de savoir quelle femme elle est devenue, quelle mère elle sera et de comprendre pourquoi les réminiscences du passé font ressurgir en elle un besoin viscéral de fouler la terre de ses ancêtres qui sont promises en héritage par Maddy à Diane, son infirmière, descendante des autochtones anciens possesseurs du territoire. Mais ne serait-ce pas l’envie de retrouver Joe Bishop, le fils de Diane, son amour de jeunesse qui la pousse finalement à la Ferme ?

Amy Hassinger dresse avant tout trois très beaux portraits de femmes : Rachel en pleine dépression postnatale qui sent que son couple ne tient plus qu’à un fil, ayant le sentiment d’étouffer et de s’oublier auprès de Michaël auquel elle n’a pourtant rien à reprocher. Maddy qui, au soir de sa vie trouve en Diane, un soutien, une aide et dont elle veut faire l’héritière du domaine celui-ci ayant appartenu par le passé à sa famille, rendre en quelque sorte à César ce qui appartenait à César, mais cette volonté va engendrer chez Rachel un sentiment profond de perte de repères, ceux de son enfance et des moments heureux. Et puis Diane, dévouée et aimante accompagnatrice de Maddy, partagée entre l’amitié qui la lie à celle-ci mais également la crainte que le retour de Rachel et son rapprochement avec son fils Joe, ne complique la situation.

Le roman est aussi l’occasion d’évoquer l’appartenance à une terre, celle des origines qu’elles soient à travers les tribus autochtones mais également familiales, la perte d’un environnement chargé en souvenirs, en traditions, dans une nature sauvage et indomptable, où demeurent enfouis, que ce soit dans les mémoires ou sous l’eau tout ce qui a construit des lignées familiales. Et quand on commence à évoquer le passé, qu’il soit lointain ou proche, des questions se posent sur le sens de la propriété que ce soit celle d’un endroit mais également des sentiments.

A travers une narration où chacun refait le chemin de sa vie, de ses blessures et en particulier de celles de Joe qui est revenu en partie défiguré de son engagement dans la guerre en Irak mais également des celles, plus intimes, qui ne peuvent émerger que soumises à des chocs violents ou à la confrontation à soi-même, à ses propres désirs, l’auteure montre toute l’ambiguïté des choix de chacun, de ce qu’il croyait ses certitudes mais aussi croyait savoir de lui-même.

J’ai apprécié la manière dont l’auteure contient son récit, dont elle le maîtrise à la manière d’une digue retenant les sentiments : tout est mesuré, l’évolution se fait graduellement, par petites touches, au fil du temps, sans violence, juste le temps nécessaire à chacun de ses personnages de reprendre possession d’eux-mêmes avant que la digue cède et fasse des ravages.

Je me suis laissée guider par la plume de l’auteure, j’ai vécu au rythme des retrouvailles, des confrontations en laissant peu à peu se dessiner le parcours de chacun, à la manière d’un cours d’eau qui cherche son lit. J’ai arpenté les rives pour apercevoir les habitants des profondeurs revenir à leurs sources, tels les esturgeons ou saumons remontant le courant pour revenir sur les lieux de naissance, regardé le ciel et observé les aigles, écouté la pluie tomber et noyer les passions. J’ai dressé les portraits de trois femmes qui ne voudraient rien abîmer à leurs relations mais qui vont se confronter à un passé qu’elles pensaient apaisé. J’ai aimé qu’il n’y ait pas d’outrances  mais beaucoup d’amour car le fond du problème n’est pas la haine mais l’amour d’une terre.

C’est lent, c’est doux, c’est beau, c’est un récit riche en symboles, en parallèles entre environnement et sentiments, qui évoque les questionnements féminins sur les choix, les doutes, la famille, la maternité mais également la transmission et l’héritage.

J’ai beaucoup aimé.

Traduction de Brice Matthieussent

Editions Rue de l’Echiquier fiction – Avril 2019 – 471 pages

Ciao 📚

Copies non conformes de Alix Ohlin

COPIES NON CONFORMES IGLark et Robin sont demi-sœurs, profondément différentes et pourtant très liées. Tandis que Lark, l’aînée, est réservée et studieuse, Robin a un tempérament farouche et artistique armé. Elles sont élevées à Montréal par une mère célibataire distante chérissant plus que tout sa propre indépendance. Le lien entre les deux sœurs n’en est que renforcé. Lark excelle dans ses études et développe un intérêt pour le cinéma et l’art du montage en particulier ; Robin quant à elle se découvre un incomparable talent pour le piano. Lorsque Lark part faire ses études aux États-Unis, sa sœur ne tarde pas à la rejoindre.

 

Ma lecture

Deux demi-sœurs, une mère, Marianne, femme fantasque et peu impliquée dans son rôle maternel, des pères absents, des univers distincts mais artistiques et deux tempéraments pour deux parcours de vie de femmes. Lark, la narratrice et Robin de quatre ans sa cadette. L’une plus sauvage que l’autre, plus imprévisible et aux comportements parfois inattendus presque borderline, ayant en cela héritée peut-être de quelques gênes maternels, douée pour le piano mais qui préfèrera à une école artistique renommée une vie bohème et animale. L’aînée, elle, plus introvertie, ayant le sens des responsabilités, sera une sorte de mère de substitution en devenant le chainon manquant de la famille et protectrice de sa cadette, passionnée de cinéma qui deviendra son univers professionnel en tant que monteuse. 

Ce roman est l’histoire de deux femmes, de leur enfance jusqu’à la quarantaine, à la fois si proches et si différentes mais qu’un lien invisible, subtile, indélébile unit fait de partages, d’écoute mais également de mystères, d’éloignements où chacune respecte l’univers de l’autre, ayant en commun une enfance chaotique qui leur a forgé la force et l’indépendance dont elles font preuve au fil des ans, chacune réagissant suivant sa sensibilité et ses aspirations aux événements, l’une assez cartésienne, l’autre plus imprévisible mais elles ont en commun le domaine artistique dans lequel elles sont toutes deux repérées, aidées , promises au succès pour finalement choisir une autre voix.

L’auteure choisit de ne donner la parole qu’à l’une d’elle, Lark, l’aînée, qui peut ainsi parler de l’avant Robin, dont nous ne connaîtrons pas vraiment les pensées, les blessures même si certaines sont effleurées, ce qu’il advient d’elle lors de ses « disparitions », elle ne se livre que partiellement et uniquement à travers le regard de sa sœur. Lark, elle, s’investit dans le monde cinématographique dont l’auteure fournit nombre de références et démontre l’importance du travail de montage, de ses aléas avec de nombreuses références qui faisaient échos parfois aux vies des deux héroïnes.

J’ai aimé ce juste équilibre entre parcours féminins, entre Montréal et New-York, que ce soit dans les domaines artistiques, personnels et professionnels qu’ils soient dans l’image pour l’une donc de ce que l’on veut montrer aux autres et musical et animal, plus instinctif pour l’autre mais également les thèmes de l’indépendance, de la maternité et du couple. J’ai aimé le sentiment que m’a laissé cette lecture quelques jours après, de comprendre que l’on peut être à la fois très différents et identiques, des contraires qui s’assemblent, se comprennent, se rejoignent et s’acceptent. Une sororité à la fois distante et proche.

J’ai aimé l’écriture d’Alix Ohlin qui a survolé deux vies de femmes, oscillant entre vies réelles et vies rêvées, à la manière de Lark qui navigue entre montages de documentaires ou de télé-réalités, étant, dans l’ombre, la cheville ouvrière des idées du réalisation et leur restitution en images, comme elle est la pièce maîtresse d’une famille féminine éclatée mais qui se retrouve dans les moments décisifs de leurs vies tout en respectant l’indépendance et la liberté de l’autre mais sachant être présente dans des moments cruciaux. Un seul regret, mais qui n’en est pas un finalement, que Robin reste en partie un mystère pour sa sœur et pour les lecteurs mais cela laisse la porte ouverte à l’imagination, aux suppositions et j’aime bien quand un(e) auteur(e) nous laisse ce choix….

J’ai beaucoup aimé.

Merci au Picabo River Book et aux Editions Gallimard pour cette lecture

Traduction de Clément Baude

Editions Gallimard – Mars 2021 – 400 pages

Ciao 📚

Confusion – La saga des Cazalet – Tome 3 de Elizabeth Jane Howard

CONFUSION IGMars 1942. La guerre suit son cours. Sybil vient de succomber au cancer qui la rongeait. Rupert n’a plus donné signe de vie. Le quotidien à Home Place est rythmé par le deuil, les restrictions de nourriture et de chauffage, l’attente de nouvelles à la radio. Polly et Clary ont dix-sept ans et s’installent à Londres pour y trouver du travail. Louise abandonne ses rêves d’actrice pour épouser Michael, officier dans la Marine, qui passe son temps en mer tandis que Louise donne naissance à Sebastien. Rachel, plus que jamais dévouée à ses parents, n’a plus de temps pour sa précieuse amie Sid : leur amour est voué à l’échec. Zoë s’éprend d’un officier américain. Maternité, mariage, amours contrariées et conflit où seuls les hommes partent combattre : dans ce volume qui se clôt sur la victoire finale en mai 1945 et la découverte des camps, l’émancipation toute progressive des femmes est drapée d’un voile tragique.

Ma lecture

On peut imaginer que l’on a du mal à reprendre le fil d’une saga après plusieurs mois et je suis surprise de constater qu’à chaque fois je n’ai aucune difficulté à retrouver les différents membres de la famille Cazalet et leurs aventures individuelles ce qui prouve que Elizabeth Jane Howard a su leur donner consistance et présence.

De 1942 à 1945, ils vont traverser ces trois années de guerre sous la menace des V2 qui sillonnent le ciel, avec la pénurie de ravitaillement qui affame les ventres mais que l’urgence de vivre va pousser chacun dans ses retranchements avec également des prises conscience essentiellement féminines. Dans ce troisième opus l’auteure donne la parole aux femmes, les épouses des fils Cazalet mais également leurs filles qui sont devenues des jeunes adultes découvrant la vie en plein chaos. L’une se marie et découvre que le mariage est loin de répondre à ses  attentes, d’autres trouvent en vivant à Londres un espace de liberté que rien ne leur laissait présager même si elles gardent un lien familial très fort que ce soit entre cousines et cousins mais également pour le domaine familial, Home Place, qui reste le point de ralliement même en ces temps difficiles. On les avait découvertes soumises dans leurs conditions et on les retrouve déterminées à écouter leurs aspirations..

La guerre génère bien des bouleversements mais également des rencontres que le conflit occasionne avec l’arrivée de soldats étrangers sur le sol anglais, les sentiments et les personnalités de chacune s’affinent voire se transforment et apparaissent parfois sous un nouveau jour sous le poids de la solitude, de l’absence ou de l’indifférence. La gente familiale masculine reste plus dans l’ombre, ancrée dans ce qu’elle croit être ses certitudes, ses habitudes, sa puissance au risque de ne plus reconnaître celles qu’ils ont épousées.

A chaque lecture je m’immerge dans le récit grâce à une écriture qui se veut riche en détails non seulement sur la vie de chacun, mais également sur l’évolution des pensées, des ressentis, espoirs ou désillusions, surprenant parfois le lecteur avec des situations auxquelles il ne s’attend pas, n’hésitant pas à aborder les thèmes de la maternité non désirée et de l’absence de sentiment maternel, du désir et du plaisir féminin, d’une certaine rupture des conventions avec en toile de fond les douleurs occasionnées par les mensonges, tromperies et surtout par le décès d’une mère ou l’absence d’un père. 

Il y a de l’amour, de la tendresse, de l’apprentissage, la guerre va également semer la confusion et  le chaos dans les cœurs et les esprits et nous laisser avec une fin qui nous laisse augurer une suite sous le vent de la liberté retrouvée mais avec une annonce qui risque d’apporter son lot de surprises mais il faudra attendre Mars 2022 et la parution de Nouveau départ pour le découvrir.

Elizabeth Jane Howard, sur déjà 8 années, nous offre une fresque où la palette de caractères, de tempéraments et de thèmes sont  parfaitement maîtrisés dans leur évolution, ne laissant aucun de ses personnages sur le côté, les faisant ressurgir après les avoir tenus à distance, n’en oubliant aucun lui permettant ainsi d’aborder des sujets comme l’homosexualité, l’amour avec des écarts d’âge, les relations intergénérationnelles au sein d’une famille à la fois ancrée dans ses certitudes mais qui sent ses bases s’effriter. 

J’ai beaucoup aimé parce qu’il y a tout le charme des ambiances que j’aime retrouver dans la littérature anglaise avec, sur fond de dynastie familiale, des personnages qui ne sont jamais totalement lisses et prévisibles, parce que les psychologies évoluent avec le temps et les événements. C’est peut-être l’opus le plus dynamique et le plus attachant que ce soit dans le déroulement des différentes intrigues mais également au niveau des changements qui s’opèrent dans les vies de chacun(e), annonciateurs d’une liberté désirée que ce soit celle de la fin de guerre mais également dans les esprits.

Traduction de Anouk Neuhoff

Editons Quai Voltaire (La Table Ronde) – Mars 2021 – 480 pages

Ciao 📚

Les enténébrés de Sarah Chiche

LES ENTENEBRES IGAutomne 2015. Alors qu’une chaleur inhabituelle s’attarde sur l’Europe, une femme se rend en Autriche pour écrire un article sur les conditions d’accueil des réfugiés. Elle se prénomme Sarah. Elle est aussi psychologue, vit à Paris avec Paul, un intellectuel connu pour ses écrits sur la fin du monde, avec qui elle a un enfant. À Vienne, elle rencontre Richard, un musicien mondialement célébré. Ils se voient. Ils s’aiment. Elle le fuit puis lui écrit, de retour en France. Il vient la retrouver. Pour Sarah, c’est l’épreuve du secret, de deux vies tout aussi intenses menées de front, qui se répondent et s’opposent, jusqu’au point de rupture intérieur : à l’occasion d’une autre enquête, sur une extermination d’enfants dans un hôpital psychiatrique autrichien, ses fantômes vont ressurgir.
S’ouvre alors une fresque puissante et sombre sur l’amour fou, où le mal familial côtoie celui de l’Histoire en marche, de la fin du XIXe siècle aux décombres de la Deuxième Guerre mondiale, de l’Afrique des indépendances à la catastrophe climatique de ce début de millénaire.

Ma lecture

Après Saturne j’avais envie d’avoir confirmation que la plume de Sarah Chiche n’était pas qu’un feu de paille et qu’elle allait également me toucher avec son précédent roman et bien c’est chose faite. Plus dense, plus complexe d’une certaine façon, mais avec un même plaisir de lecture, de réflexion et de recherche. On peut choisir ses amis mais on ne choisit pas sa famille, on en est que le fruit avec ce qu’elle peut comporter d’obscurité et de lumière et par les pierres que nous ajoutons à l’édifice.

Les bases de Saturne sont ici présentes, il y est question de la mère, Eve, la matrice de la narratrice, avec son passé, ses origines, la femme au passé trouble. Mais tout parfois à un sens quand on découvre que rien n’est parfois le fruit du hasard.

L’orgueil se construit sur les cendres de l’humiliation. (p304)

Sarah, l’héroïne, a elle aussi son secret, sa liaison avec Richard, plus âgé, musicien de renom, liaison qu’elle cache à son mari, Paul, qu’elle aime et dont elle a une fille. Sarah est une femme qui vit également avec d’autres secrets ou silence : ceux  de sa famille et en particulier de ceux qui pèsent sur la lignée maternelle dont des ombres planent sur les deux générations précédentes et qu’elle va mettre en lumière : folie, inceste, prostitution. Elle va devoir fouiller dans les mémoires et les traces de chacune pour reconstituer un arbre généalogique de troubles qui mènent jusqu’à elle et ont peut-être influé sur sa vie personnelle et professionnelle. Mais les chemins mènent également à des hommes : Paul, le mari, Richard, l’amant, mais également à Pierre, le grand-père maternel, rescapé des camps et installé en Afrique, qui ont tous une influence voire une sorte de pouvoir sur le destin de ces femmes.

Mais, pour pouvoir m’occuper de mes patients et jouir d’une vie banale, j’avais fini par la mettre de côté, dans une autre réalité, qui existe, elle aussi, sur une terre où la neige a tout recouvert de son linceul, où le sang qui stagne dans mon cœur congelé est celui d’une lignée maudite, où les froids flocons avides absorbent nos soupirs, où le vent se jour des cœurs qui y séjournent, et où je marche, morte parmi les morts, fuyant le séjour des humains, évitant les chemins empruntés par les autres voyageurs, attendant qu’emportée par le souffle d’un oubli définitif je disparaisse avec eux sous la dernière rafale. (p236)

Sarah Chiche, avec sa formation de psychologue-psychanalyste, pose la question de savoir si le destin de chaque personne est tracé d’avance, influencé par les générations qui précèdent et en est le fruit. A force de recherches, d’interrogations de ses proches, elle remet dans la lumière ses femmes oubliées, tues qui l’ont conduit jusqu’à elle, femme vivant une histoire d’amour imprévue, forte, sans pour autant se désaimer de l’homme qui partage sa vie, qu’elle admire, qui lui a ouvert des portes sur le futur à travers sa fille mais également par la préscience qu’il a d’un monde qui s’effondre.  J’ai été très marquée par le fait qu’il pense que notre monde a moins de temps à vivre que ce qui nous sépare de Christophe Colomb….. Cela semble de plus en plus se confirmer d’ailleurs. Tout est lié : passé, présent, futur.

Ce qu’elle ne sait pas, elle l’imagine, « à l’arrière de ses yeux » avec un mélange de formes de narration, de ponctuation ou d’absence de ponctuation, de phrases qui s’enchaînent comme peuvent s’enchaîner ses pensées, dans un souffle, une urgence, un sentiment de folie et de folie des hommes : des tortures sur les déficients mentaux (entre autres) pendant la deuxième guerre mondiale, des viols de jeunes enfants, des traitements psychiatriques utilisés

Je ne rêve pas de mes morts, ils flottent dans le néant que je deviens, dans ces moments-là, à mes propres yeux. Je les vois en arrière de mes yeux. Et moi, je ne sais pas dans quel lieu je me trouve quand ça arrive, parce que j’ai disparu. C’est comme si j’avais perdu la ligne de mon existence, mes organes, ou que j’étais déjà morte, ou plutôt que je l’avais toujours été et que le passé arrivait depuis le futur. (p301)

Ce roman est une mise à nue, que ce soit sur sa vie familiale mais aussi sa vie amoureuse, sur l’intensité de ses sentiments, avec la volonté de ne rien écarter, de ce qui l’a constituée, bâtie. Elle accepte tout : cet amour imprévu, ces passés, ce monde en pleine délitescence. C’est parfois déroutant, cru, gênant de par l’intimité révélée, mais que c’est profond, juste, bien écrit, original dans sa construction, par les techniques utilisées, alternant les côtés sombres avec la luminosité d’un amour fou, irrépressible au risque de tout perdre, de blesser.

Sortir de l’ombre les fantômes pour comprendre, se comprendre, se construire, parce que chaque vie est construite sur les ruines du passé, conscient ou inconscient, par les présences mais aussi les absences, par les jeux d’ombre et de lumière qui habitent chaque existence. Une sorte de travail de deuil mais aussi d’éveil,  un travail éclairant avec ce qu’il faut d’implication pour aller au plus profond mais également de distance pour analyser, comprendre et accepter.

J’ai beaucoup aimé.

Prix de la Closerie des Lilas 2019

Editions Du Seuil – Janvier 2019 – 364 pages

Ciao 📚