Raison et Sentiments de Jane Austen

LES ENFANTS DU SIECLE MOKA

Pour clôturer la saison 2 des Classiques c’est fantastique (et je confirme et sur-confirme le fait que qu’ils sont le plus souvent fantastiques) j’ai choisi une autrice à cheval sur le XVIIIème et le XIXème siècle mais cela marche-t-il quand on choisit comme siècle le XIXème ? En tous les cas j’ai traversé la Manche et opté (et comment faire autrement) pour une des plus célèbres autrices anglaises du XIXème siècle (une évidence vu mon goût pour la littérature anglaise et pour ce siècle….) bien loin de mon choix précédent qui s’était porté sur George Sand quoi que….. Différentes et pourtant pas tant que cela car au final toutes les deux dénoncent des maux de la société et en particulier ceux qui « collent » à l’existence des femmes : le mariage, l’argent, la famille. Un point commun mais une écriture différente pour évoquer les tourments de l’amour quand celui-ci s’envenime de problèmes de fortune.

RAISON ET SENTIMENTS IG

Quatrième de couverture : Raison et sentiments sont joués par deux sœurs, Elinor et Marianne Dashwood. Elinor représente la raison, Marianne le sentiment. La raison a raison de l’imprudence du sentiment, que la trahison du beau et lâche Willoughby, dernier séducteur du XVIIIème siècle, rendra raisonnable à la fin. Mais que Marianne est belle quand elle tombe dans les collines, un jour de pluie et de vent.

Ma lecture

A la mort d’Henry Dashwood, celui-ci laisse sa deuxième épouse et ses trois filles : Elinor, Marianne et Margaret, démunies et cet état est lié à la « radinerie » retors de Fanny Dashwood, femme de John Dashwood, fils né du premier mariage de son époux, Fanny trouvant que toute livre concédée à autrui est une livre de trop et menant son époux par le bout du nez (enfin du porte-monnaie). Mrs Dashwood va devoir quitter la confortable propriété familiale pour vivre avec ses trois filles dans un cottage au confort assez rudimentaire. Elles vont y vivre une existence simple et paisible, dominée en partie par les soucis d’argent. Lors d’une chute Marianne, 16 ans, va faire la connaissance de Willoughby qui viendra à son secours et dont elle va tomber éperdument amoureuse (Marianne possède la beauté et représente les Sentiments, se laissant porter par ce qu’elle éprouve). Sa sœur aînée, Elinor (19 ans), elle a noué avec Edward Ferrars, frère de Fanny (belle-sœur d’Elinor et épouse de John Dashwood) un tendre lien mais une relation désapprouvée par la famille Ferrars car Elinor ne possède aucun bien et chez les Ferrars il n’est pas question de « sentiments » mais d’intérêts (Elinor, moins jolie que sa sœur mais plus réfléchie, représente la Raison). Va commencer alors une confrontation entre Raison et Sentiments avec les personnalités des deux sœurs mais également la mère, faut-il écouter son cœur ou sa tête ou les deux peuvent-ils finalement se rejoindre ?

Je m’arrête là pour vous laisser le plaisir, je l’espère, de découvrir toutes les intrigues, rebondissementsJANE AUSTEN qui jalonnent ce roman dans la plus pure tradition romanesque mais avec, comme toujours avec Jane Austen, une vive critique d’une société anglaise qu’elle a très finement observée, analysée et transcrite dans ses romans (5 au total puisqu’elle est décédée avant de finir la rédaction de son dernier ouvrage, Sanditon, à l’âge de 41 ans).

Raison et Sentiments, son premier roman, publié en 1811 anonymement dans un premier temps avec comme nom d’auteur « by a lady » sachant qu’à cette époque une femme ne pouvait envisager de vendre un de ses écrits, contient tous les ingrédients de ce qui sera le tronc commun de ses autres ouvrages : la destinée de ses personnages féminins quand ceux-ci étaient frappés par le manque d’argent, de dot, par l’obligation de se marier afin de décharger leur famille ou d’envisager une vie future décente, l’amour, l’influence et tractations familiales pour arriver à « conclure » des alliances profitables à tous.

J’ai déjà lu par le passé (et possède les adaptations cinématographiques) tous les romans de Jane Austen que j’aime particulièrement (comme l’aimait Virginia Woolf …. désolée j’y reviens souvent mais elle appréciait énormément cette autrice) car au-delà de romans d’amour contrarié, elle fait preuve dans chacun de ses ouvrages d’un regard acéré, critique et moqueur de la bonne société anglaise, des relations et convenances entretenues et nous invite, comment souvent cela était le cas dans ses « bonnes » familles, à passer quelques temps en résidence dans les différents foyers et à nous délecter de sa fine plume.

Elinor est le personnage central, celle qui ne se laisse pas guider par son cœur même si celui-ci est brisé lorsqu’elle doit renoncer à Edward Ferrars promis à un mariage plus avantageux. Elle est discrète, secrète, généreuse, aimante mais parfois dirigiste vis-à-vis de sa famille et de sa mère dans les décisions à prendre et toujours prête à passer en second plan pour le bonheur de celles-ci. Marianne, elle, n’écoute que son cœur et perd même la tête dès qu’elle croise le chemin de Willoughby, son preux chevalier qui se révélera assez lâche et influençable. Elle apparaît (et elle l’avoue elle-même en fin d’ouvrage) comme assez égoïste, ne s’apercevant pas que d’autres peuvent souffrir ou ne rendant pas justice à ceux et celles qui lui viennent en aide.

Je ne vais pas non plus m’étendre et tout décortiquer de la palette des personnages mais il y a un panel édifiant de la bonne société anglaise avec ce qu’elle peut avoir de plus calculateur, d’hypocrite, abjecte même mais avec toujours des personnages plus âgés qui sont jamais sans apporter leurs grains de sel, commérages ou suppositions. Et puis il y a l’argent, le nerf de la guerre ou plutôt le nerf du bonheur, qui régit les vies et qui a été une des obsessions de Jane Austen dans ses récits, car elle-même en a souffert :

-Quelles merveilleuses commandes partiraient d’ici pour Londres (…) Quel heureux jour pour les libraires, les marchands de musique et d’articles de peinture ! Vous, Mrs Dashwood, passeriez une commande générale pour qu’on vous envoie toutes les nouveautés intéressantes parues en librairie, et, pour Marianne dont je connais l’élévation d’âme, il n’y aurait pas assez de musique à Londres pour la satisfaire. Et les livres ! Thomson Cowper, Scott, elle les achèterait tous : elle voudrait se procurer, je crois tous les exemplaires pour les empêcher de tomber entre des mains indignent, et posséder tous les livres qui apprennent à admirer un veil arbre tordu. (p94)

Certes l’écriture est à l’image du siècle, enrobée de convenances, de nuances mais je suis toujours émerveillée par la manière dont Jane Austen qui n’a jamais (ou très peu) connu l’amour, vivant pratiquement en recluse au sein de sa famille (d’où peut-être sa manière de relater les relations au sein de celle-ci et surtout des relations entre sœurs car elle était très attachée à Cassandra, son aînée et confidente) dépeint une société dont le moteur principal est l’argent et les alliances (maritales ou financières) tout en construisant (puisque je connais tous ses romans) ses ouvrages avec malgré tout les mêmes ficelles : amour, mariage impossible, revirement, prétendants apparaissant différents de ce qu’ils sont vraiment. La psychologie des personnages est omniprésente non seulement par leurs sentiments mais également par leurs prises de position qui évoluent au fil du roman.

Et puis il y a l’amour de la nature, les promenades parfois au milieu des éléments déchaînés, les bals (un des loisirs préférés de l’autrice) et le lieu de vie, ici un cottage simple mais charmant, au milieu de la lande, empli des multiples activités des dames Dashwood : peinture, musique, lecture, visites de voisins et prétendants déclarés ou non. Avouons-le on ne s’ennuie pas au milieu du Devonshire…

J’ai beaucoup aimé et ne m’en lasse pas surtout pour la finesse des observations, la perfidie parfois des relations, la manière dont fonctionnait la société, les convenances et tout ce qui constituait la vie de l’époque pour les jeunes filles avec ou sans le sou. C’est loin d’être des romans à l’eau de rose (pour moi) mais plutôt une critique sans fard mais élégamment écrite d’une époque où l’on tenait la tête haute même si le cœur était en miettes, où les femmes sont souvent plus courageuses que les hommes qui apparaissent souvent peureux, fats, timides mais en oubliant pas de représenter certaines femmes comme légères, calculatrices ou écervelées.  Il faut lire Jane Austen !

Traduction de Jean Privat

Editions 10-18 – Février 1982 -374 pages

Lecture pour le challenge Les Classiques c’est fantastique orchestré par Moka Milla et Fanny 

LES CLASSIQUES C'EST FANTASTIQUE 2

Les impatientes de Djaili Amadou Amal – Lu par Léonie Simaga

LES IMPATIENTESTrois femmes, trois histoires, trois destins liés.
Ce roman polyphonique retrace le destin de la jeune Ramla, arrachée à son amour pour être mariée à l’époux de Safira, tandis que Hindou, sa sœur, est contrainte d’épouser son cousin.
Patience ! C’est le seul et unique conseil qui leur est donné par leur entourage, puisqu’il est impensable d’aller contre la volonté d’Allah. Comme le dit le proverbe peul : « Au bout de la patience, il y a le ciel. » Mais le ciel peut devenir un enfer. Comment ces trois femmes impatientes parviendront-elles à se libérer ?
Mariage forcé, viol conjugal, consensus et polygamie : ce roman de Djaïli Amadou Amal brise les tabous en dénonçant la condition féminine au Sahel et nous livre un roman bouleversant sur la question universelle des violences faites aux femmes.

Mon écoute

Trois femmes, trois destins féminins, trois mariages non choisis, imposés. Il y a Ramla qui rêvait de faire des études et aimait un garçon ayant la même vision de la vie qu’elle et que l’on marie de force le même jour que sa cousine Hindou. Cette dernière est mariée à un cousin débauché, alcoolique et accro aux anti-douleurs qui lui fait vivre un calvaire, deviendra son bourreau. La troisième, Safira, la première épouse du mari de Ramla qui veut par tous les moyens se débarrasser de Ramla, celle qui par sa jeunesse lui ravit son époux.

Grâce à cette construction et ces trois voix, l’auteure témoigne de la souffrance de certaines femmes camerounaises quand la tradition peule impose à celles-ci le choix de leur époux sans qu’elles aient droit à la parole. Il peut s’agir d’un homme plus âgé, d’un débauché, d’un cousin ou d’un homme ayant déjà plusieurs épouses et qu’importe leurs désirs, leurs souffrances, elles devront faire preuve de Munyal, de patience. Tout s’arrangera avec le temps, avec de la patience….

Ce roman est un témoignage bouleversant inspiré par la vie de son auteure qui fut elle-même contrainte au mariage forcé et qui évoque à travers ses deux premières héroïnes, Ramla et Hindou, la manière dont elles sont poussées vers une vie qu’elles n’ont pas choisie, la manière dont leurs maris les traitent, ce qu’elles doivent endurer de leur part mais également le peu d’aide qu’elles peuvent espérer de leurs familles qui se détournent de leurs sorts une fois que celles-ci sont mariées.

Avec Safira c’est un autre point de vue, celle de la première épouse à qui l’on impose la présence d’une seconde femme, plus jeune et ce qu’elle est prête à mettre en œuvre pour garder son pouvoir et l’attention de son mari.

J’ai attendu pour lire ce roman et j’ai finalement opté pour la version audio et la voix de Léonie Simaga a résonné dans ma maison, donnant vie à ces femmes, résonnant dans la brutalité de leurs existences, me suivant dans mes tâches et m’indignant que des femmes (et jeunes filles) à notre époque soient encore sous le joug des hommes qu’une longue tradition perpétue en usant d’arguments parfois religieux transformés pour répondre à leurs désirs.

J’ai beaucoup aimé même si les viols, les tortures, les interdictions de toutes sortes et les règles à respecter m’ont révoltés, si le silence entourant ces mariages et le désespoir de ces femmes est assourdissant, ayant parfois le sentiment de me retrouver au Moyen-âge. Il est nécessaire que de telles voix s’élèvent pour évoquer une réalité car la littérature est également un moyen de les entendre et Munyal, un jour peut-être, toutes ces femmes et ces jeunes filles pourront choisir leurs destins. Munyal…..

Prix Goncourt des lycéens 2020

Editions Lizzi – 4h23 – Avril 2021

Ciao 📚

Chez soi de Mona Chollet

Le foyer, un lieu de repli frileux où l’on s’avachit devant la télévision en pyjama informe ? Sans doute. Mais aussi, dans une époque dure et désorientée, une base arrière où l’on peut se protéger, refaire ses forces, se souvenir de ses désirs. Dans l’ardeur que l’on met à se blottir chez soi ou à rêver de l’habitation idéale s’exprime ce qu’il nous reste de vitalité, de foi en l’avenir.
Ce livre voudrait dire la sagesse des casaniers, injustement dénigrés. Mais il explore aussi la façon dont ce monde que l’on croyait fuir revient par la fenêtre. Difficultés à trouver un logement abordable, ou à profiter de son chez-soi dans l’état de  » famine temporelle  » qui nous caractérise. Ramifications passionnantes de la simple question  » Qui fait le ménage ? « , persistance du modèle du bonheur familial, alors même que l’on rencontre des modes de vie bien plus inventifs… Autant de préoccupations à la fois intimes et collectives, passées ici en revue comme on range et nettoie un intérieur empoussiéré : pour tenter d’y voir plus clair, et de se sentir mieux.

Ma lecture

Dès que j’ai eu connaissance de cet essai je savais que je le lirai car je suis une casanière, j’aime être chez moi, dans mon nid et dès que je le quitte je me sens un peu orpheline, en manque et n’ai qu’une envie le retrouver surtout depuis que je vis dans une maison dans le bocage entourée de nature et où le silence n’est rompu que par le chant des oiseaux. J’en avais rêvée, je l’avais construite dans mon imaginaire et même si elle n’a pas tous les critères espérés, je me sens chez moi.

Difficile de résumer un essai mais j’ai trouvé que Mona Chollet abordait le thème du foyer de façon très complète, avec ses différentes ramifications, évoquant tout ce qui est lié au « Chez soi » que ce soit en tant que choix de vie (en solitaire ou pas), espace, lieu de vie (ville ou campagne), isolement ou pas, confort, fonctionnement (répartition des tâches ménagères et du couple, chambre commune ou pas), façon d’y vivre avec en autre l’apport des nouvelles technologies type internet, mais aussi l’architecture etc…. Elle y inclut quelques évocations sur sa propre façon de vivre, ses propres choix et déculpabilise les lecteurs des leurs car chacun cherche à trouver son lieu idéal, en accord avec sa vie, ses loisirs et ses aspirations personnelles. 

Je m’y suis retrouvée, je m’y suis sentie chez moi, j’ai souri parfois dans les descriptions ou cas évoqués , elle me rassurait également sur la validité de mes choix (même si je n’avais pas besoin de cela pour savoir que j’avais fait, pour moi, les bons choix) mais qui me font parfois me poser des questions surtout à travers le regard des autres. Il est truffé de références littéraires (en particulier H.D.Thoreau avec Walden mais également Virginia Woolf avec son essai Une chambre à soi (ou un lieu à soi suivant la traduction) cette dernière évoquant si bien l’importance du lieu de vie, mais aussi d’études et enquêtes scientifiques pour appuyer ses propos. Elle évoque également les nouveaux modes d’habitation (en particulier les tiny houses dont c’était le début : première édition en 2016) mais sans les changements, bien sûr, qu’a opéré dans nos comportements la récente crise sanitaire, confortant ou pas les choix de certains. En féministe affirmée qu’elle est, elle ne peut éviter de défendre la place de la femme au sein du foyer, son rôle primordial et toujours majoritaire au bon fonctionnement de celui-ci.

C’est une lecture passionnante et instructive pour qui s’intéresse à son lieu de vie, à son évolution avec des pistes sur les nouveaux comportements plus écologiques, plus communautaires ou intergénérationnels mais également source de réflexions sur ce que représente notre rapport à notre maison, à notre nid, à notre refuge et sur ce que cela révèle parfois de nous. Cela se lit grâce au ton presque comme un roman celui de la recherche, parfois ardue, de concilier lieu, prix, espace surtout quand le marché de l’immobilier s’enflamme, rend la quête impossible ou oblige à se contenter de ce qui entre dans les possibilités mais aussi comme l’histoire de nos quotidiens, de nos vies.

Je le recommande bien sûr à ceux qui aiment leur « chez soi » ou qui rêvent de le trouver, qu’ils en rêvent ou en ont le projet, celui qui correspondra exactement à leurs aspirations, à leur façon de vivre, n’ayant pas besoin d’être grand, ni beau mais seulement être le « nid » confortable auquel ils aspirent.

J’ai beaucoup aimé.

Editions La découverte poche – Juin 2020 (1ère édition 2016)- 356 pages

Ciao 📚