Les Oxenberg & les Bernstein de Cătălin Mihuleac

LES OXENBERG ET LES BERNSTEIN IG« Ici repose pour l’éternité Joseph Bernstein, le rabbin des produits vintage. Si vous allez au Paradis, faites appel à lui pour une paire d’ailes bonnes et pas chères, story included. Si vous vous retrouvez en Enfer, des cornes et des sabots comme chez lui, vous n’en trouverez nulle part. »
Voici une famille de Juifs américains, les Bernstein, qui a réussi à Washington DC dans les années 1990 grâce au commerce en gros de vêtements vintage. Persuadés que tout, désormais, des habits aux idées en passant par les sentiments, est plus ou moins de « seconde main », ils s’efforcent de ne voir dans le passé qu’une valeur ajoutée.
Soixante ans plus tôt, de l’autre côté de l’Atlantique, les Oxenberg achèvent de se hisser parmi la bonne société de la ville de Iași, dans l’étrange royaume de Roumanie. Jacques Oxenberg, dont on vante « les doigts beethovéniens », est le meilleur obstétricien de la région. Il vient d’offrir une auto à son épouse, laquelle lui a donné deux beaux enfants. Un gramophone égaye les soirées de leur jolie maison, mais dehors… les voix rauques de la haine commencent à gronder.
Lorsque la riche Dora Bernstein et son fils Ben se rendront à Iași, durant l’été de 2001, les deux histoires se rejoindront, entre secrets de famille et zones d’ombre de la mémoire collective.

Ma lecture

Quand on a choisi la haine comme secteur d’activité, les pages de la Constitution ne servent qu’aux lieux d’aisances. (p51)

Deux familles, deux pays, deux époques et pourtant un lien que Suzie va découvrir. La première vit en Roumanie, à Iasi en 1937, les Oxenberg, composée de Roza et Jacques, obstétriciens spécialiste des césariennes et leurs enfants Lev et Golda. Ils ont une vie confortable, Roza envisageant l’édition d’une anthologie de la littérature roumaine et se voyant offrir par son mari une automobile, symbole de la réussite et de l’aisance en partie due aux doigts professionnels beethoveniens du chef de famille. La deuxième, les Bernstein, vit à Washington DC en Amérique en 1990 et s’articule autour de Joseph, Dora et Ben leur fils, qui ont fait du commerce en gros de vêtements de seconde main un business florissant. Voulant étendre celui-ci, Dora et Ben se rendent en Roumanie et repèrent Suzy, la narratrice, car ils détectent en elle celle qui mettra à profit ses talents de recyclage et sa connaissance de son pays et de ses besoins au service de leur entreprise. En acceptant elle va non seulement développer le commerce des Bernstein mais également épouser Ben. En entrant dans cette famille, elle va devenir la cheville indispensable grâce à sa facilité d’adaptation aux circonstances et aux objets, donnant parfois à chacun un glorieux passé leur donnant ainsi plus de valeur ou de renommée que ce qu’ils ont réellement.

Ce qui pourrait être que deux histoires de réussite familiale dans deux pays économiquement opposés, les fils de l’histoire et du temps vont les relier à travers un drame méconnu (tout du moins de moi) : le pogrom de Iasi, le 27 Juin 1941 (je mets le lien vers Wikipédia si vous voulez en savoir plus mais attention, certaines images sont une triste réalité), orchestré par les fascistes roumains vis-à-vis des juifs, arguant que ceux-ci étaient sous la coupe des communistes russes ou même des espions et se solda par le massacre de près d’un tiers de la population juive de la ville (plus de 13 000 victimes).

Ce roman est à double détente  : dans un premier temps la narration par la voix de Suzy est faite d’une manière directe avec ce qu’il faut d’humour, de dérision pour retracer tout son parcours qui l’a menée à Washington où elle va faire preuve d’aplomb et d’ingéniosité dans un domaine que l’on nomme maintenant : vintage. Elle retrace son intégration dans cette Amérique de l’opulence, de la démesure, ses relations avec son mari, qui la trompera souvent mais dont elle finira par s’accommoder, et sa belle-famille faites de tensions avec Dora et de tendresse avec Joseph. L’autre détente est celle qui retrace la grandeur et la décadence de la famille Oxenberg qui ne va pas voir le vent tourné à l’arrivée du fascisme dans leur pays et surtout la haine des juifs qui s’installe, trop sûrs qu’ils sont de leurs talents respectifs et de leur position dans la société roumaine. On le pressent très vite, ils vont peu à peu faire les frais d’une chasse aux juifs roumains d’une violence inouïe.

Suzy Bernstein se confie à l’auteur, Cătălin Mihuleac, comme elle l’indique dans le prologue, parce qu’il l’a assurée de ne pas « bigorner » son histoire, lui garder son phraser authentique et d’entrelacer les deux histoires afin de garder tout le mystère du récit. Et oui Suzy est une bonne vendeuse et on le découvre tout au long de la narration, elle connaît les ficelles du marketing. Mais peut-être aussi parce que ce dont elle veut nous parler est tellement terrifiant qu’elle le garde pour la fin, parce qu’on ne peut pas raconter certaines monstruosités sans préparer le terrain auparavant, mettre en condition, mettre en opposition ces deux familles, sa propre intégration aux Etats-Unis et sa prospérité face à son pays d’origine où règnent la misère et la débrouille et qui sombrent dans l’obscurantisme.

Alors je mets en garde : c’est un roman pour lequel il faut être préparée car la dernière partie révèle des exactions particulièrement difficiles à lire mais dont il est vain d’ignorer, l’histoire prouvant qu’elles sont toujours d’actualité, quelque soit le lieu, l’époque, parce que la haine est barbare et que l’on ne peut jouer l’ignorance et le caractère reproductible.  Mais je ne connaissais personnellement rien de cette période de l’histoire roumaine et même, je l’avoue, de la position de la Roumanie pendant la guerre et j’ai trouvé finalement « originale » la forme prise par l’auteur pour la mettre à jour même si la bascule est brutale. Ce roman se veut, sous une forme originale, une mise au jour d’un drame méconnu, celui d’un génocide antisémite utilisant la peur de l’invasion bolchévique comme argument (parfois grotesque) pour perpétrer toutes les bassesses dont l’humanité se croit en droit d’appliquer : viols, trains de la mort, exécutions sommaires (et j’en passe).

Alors tout cela commence de façon légère, on sourit parfois par le ton usité, puis on peine à tenir le livre entre ses mains tellement l’écriture « colle » aux scènes par leur cruauté et la restitution qui en est faite, même si l’on devine partiellement le lien entre les Oxenberg et les Bernstein, ce roman tient sa force dans sa construction et dans la manière dont l’auteur (et sa narratrice) lève le voile sur un tabou de l’histoire roumaine.

S’il n’y avait eu que la première partie j’aurai dit que j’avais aimé mais le roman prend tout son poids, sa force dans la révélation insoutenable d’un pogrom, dans ce qu’il peut avoir de plus abjecte, de plus monstrueux mais un roman nécessaire pour ne jamais oublier, pour la porter à la connaissance de tous, il ne s’agit pas d’un roman noir mais d’un roman qui retrace une réalité d’il y a un peu moins d’un siècle et en Europe.

J’ai beaucoup aimé et ne suis pas prête de l’oublier.

On ne peut pas emporter son pays à la semelle de ses souliers, mais il reste toujours quelques chose dans le talon.

Traduction de Marily Le Nir

Editions Noir sur Blanc – Avril 2020 – 288 pages

OBJECTIF PAL

Ciao 📚

La plus précieuse des marchandises de Jean-Claude Grumberg

LA PLUS PRECIEUSE DES MARCHANDISES

Ma lecture COUP DE CŒUR ❤

Faire d’un des moments les plus noirs de notre histoire un conte poétique où l’horreur et l’humanité se côtoient. C’est le tour de force que Jean-Claude Grumberg réussit avec ce conte d’un désastre du 20ème siècle, abordant les thèmes de la Shoah et des millions de disparus dans les camps avec ce petit livre, à mettre dans toutes les mains, accessible à presque tous les âges.

« ll était une fois, dans un grand bois, un pauvre bûcheron et une pauvre bûcheronne ».

C’est ainsi que commence tout conte ou belle histoire qui se déroule dans un monde le plus souvent imaginaire, où tout est beau, magique, tout est bien qui finit bien. Mais le monde où se situe le conte de Jean-Claude Grumberg n’est ni beau ni magique et tout ne finit pas bien. Les hommes sont parfois cruels, la souffrance immense, l’horreur sans borne mais il peut y avoir dans toute cette noirceur d’immenses preuves d’amour, des lueurs d’espoir et d’humanité.

Mais le grand méchant loup, le mal, comme dans tous les contes, rôde et utilise des moyens d’œuvrer à grande échelle. Il y a des trains de marchandise emplis d’hommes, de femmes et d’enfants, les « sans-cœurs » entre autres, qui partent pour des voyages dont peu revenaient et parce qu’il y a des moments où le choix d’offrir une chance de survie passe par l’abandon de ce que l’on a de plus cher et de plus précieux, ce geste d’humanité incroyable rencontre ceux qui recevront ce cadeau comme une réponse à leurs vœux. Ils vont partager, alors que tout les sépare, ce cadeau d’amour et sans le savoir ils vont également partager l’espoir, pour l’un celui de se retrouver pour l’autre celui d’une vie à aimer.

C’était un pauvre bûcheron et une pauvre bûcheronne, qui vont, grâce à ce don, découvrir l’amour que l’on peut à son tour offrir et recevoir. La vie leur était rude, ils n’avaient peut-être pas totalement conscience de ce qu’il y avait dans ces wagons qui passaient ou ne cherchaient pas à savoir, mais ils ont reçu et accueilli ce petit paquet qui en est tombé, un jour, du convoi 49, comme un cadeau du ciel.

Ils n’avaient que peu de choses mais ils l’ont partagé, ils n’avaient pas d’idées autre que celle de protéger ce petit être qui illuminait leurs vies par ces temps de misère. Ils n’ont pas cherché à comprendre, ils n’ont cherché qu’à défendre ce qu’ils avaient désormais de plus cher.

Les contes finissent bien dans leur grande majorité, mais ici il y a tant de pertes, tant de larmes, tant de douleur que l’auteur ne cherche pas à trop enjoliver les faits, il tente simplement de leur donner une autre narration, une autre manière d’en parler. J’ai trouvé remarquable de faire de la plus triste des histoires un conte où transpirent malgré tout l’amour et l’espoir. Et puis n’est-ce pas la plus belle des manières de raconter ce qui inimaginable au plus grand nombre.

L’écriture est simple, directe, sans fioriture, utilisant le rythme et le ton du conteur. Mais les mots n’ont pas la même signification, la même portée……

Il veut que jamais on oublie, lui qui n’a jamais vu revenir son père et son grand-père des camps, que tous ces hommes, femmes et enfants montés dans des trains de marchandise et livrés à la barbarie humaine, disparaissent aussi de nos mémoires.

Voilà la seule chose qui mérite d’exister dans les histoires comme dans la vie vraie. L’amour, l’amour offert aux enfants, aux siens comme à ceux des autres. L’amour qui fait que, malgré tout ce qui existe, et tout ce qui n’existe pas, l’amour qui fait que la vie continue. (p103)

📕📕📕📕📕COUP DE CŒUR

Quatrième de couverture

Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron. Non non non non, rassurez-vous, ce n’est pas Le Petit Poucet ! Pas du tout.
Moi-même, tout comme vous, je déteste cette histoire ridicule. Où et quand a-t-on vu des parents abandonner leurs enfants faute de pouvoir les nourrir ? Allons… Dans ce grand bois donc, régnaient grande faim et grand froid. Surtout en hiver. En été une chaleur accablante s’abattait sur ce bois et chassait le grand froid. La faim, elle, par contre, était constante, surtout en ces temps où sévissait, autour de ce bois, la guerre mondiale. La guerre mondiale, oui oui oui oui oui.

Editions du Seuil – Janvier 2019 – 110 pages

Ciao

Ne préfère pas le sang à l’eau de Céline Lapertot

NE PREFERE PAS LE SANG A L'EAU

Ne préfère pas le sang à l’eau. La vie c’est gratuit. Ne fais pas couleur le sang pour ce qui appartient à l’humanité. (p65)

Quand à 10 ans vous devez tout quitter parce que vous êtes un nez-vert, parce que vous avez soif, que trouver de l’eau est le but de chaque journée. Voilà son seul but : Karole a soif, du haut de son 1,20 mètre elle est déjà vieille dans sa tête et sur sa peau, par la force des choses, elle ne comprend pas tout ce qui l’entoure mais elle ressent la sécheresse dans son corps, à chaque minute. Atteindre la citerne est son objectif mais…..

Elle prit la petite bouteille qu’on lui tendit et après avoir bu, elle alla jusqu’à passer son index sur la pointe de ses lèvres, pour recueillir la dernière goutte, la plus luxueuse d’entre toutes, celle qui te caresse la peau sans aucune volonté que de t’accorder la volupté de la vie. (p12)

Thiego lui a pris conscience, grâce en partie à sa mère, qu’il fallait qu’il rentre en résistance, à sa manière, contre le régime de Ragazzini, despote impitoyable et manipulateur mais il va connaître la prison, la torture, la trahison et la perte de ceux qu’il aime. Il le fait à sa manière, en écrivant sur les murs de sa ville sa colère mais aussi sa reconnaissance pour certains.

J’écris que le quotidien encombre nos cœurs et qu’on ne s’est jamais soucié du malheur de nos contemporains avant d’avoir été confronté au malheur des peuples voisins si envieux de nos petites tragédies individuelles. (p68)

A Cartimandua, pays imaginaire mais pas si éloigné de nous, à une époque inconnue mais qui pourrait se dérouler de nos jours (et se déroule déjà), l’auteure partage avec nous sa révolte calme mais réfléchie, sa honte de faire partie des nantis, de gaspiller le bien le plus précieux de la terre : l’eau…..

Je découvre cette auteure, avec ce roman et dès les premières pages je suis bouleversée : bouleversée par l’histoire, par les faits, par les personnages, mais aussi par les mots, par l’écriture. A 31 ans un tel talent, une telle lucidité, une telle maîtrise du récit et de sa construction.

La narration est faite à plusieurs voix en alternant les récits des différents personnages et l’on ne peut s’empêcher de penser aux similitudes avec notre monde actuel. Pas de mots inutiles, pas de grands effets, un simple constat.

Les nez-verts peuvent être assimilés à bien des populations stigmatisées, l’exil et ses causes nous les avons sous les yeux, les rebelles sont de toutes les époques avec les questionnements qui se posent à eux : tenir, se battre, sous quelle forme, trahir ou résister.

Ce livre est une sorte de cri, calme mais déterminé, une colère qui s’exprime, froide et lucide,  une lecture qui ne peut laisser indifférent, qui nous pousse dans nos retranchements, nos peurs, nos craintes et quand on referme le livre on est sonné.

Pour ma part je me suis délectée des mots, des réflexions et constats tellement vrais, directs et percutants parfois, de la narration à plusieurs voix, donnant encore plus de crédibilité car il donne une vision totale de la situation, car rien ne sert de tourner autour du pot et qu’il faut bousculer les consciences pour changer…… Nous gaspillons un bien qui pour d’autres est vital, nous vivons au-dessus de nos moyens sans regarder toute une population qui souffre. Une partie du monde déborde quand l’autre sombre.

L’auteure fait preuve d’une maturité de pensée, d’écriture et a réussi à construire un récit qui vous prend la tête et le cœur, qui laisse en vous une trace indélébile.

Alors oui, les livres, ces garnisons de mots qui nous préservent du vide, à l’heure où tant de faux prophètes brûlent les pensées qui les dérangent et attaquent au disque à découper les sites les plus anciens de l’humanité. (p43)

Mon avis : 📕📕📕📕/📕 – COUP DE COEUR

COUP DE COEUR

Editions Viviane Hamy – 136 pages – Novembre 2017

Lu dans le cadre du comité de lecture

Ciao