A rude épreuve – Tome 2 de la saga des Cazalet de Elizabeth Jane Howard

A RUDE EPREUVE IGSeptembre 1939. La Pologne est envahie et la famille Cazalet apprend l’entrée en guerre de l’Angleterre. À Home Place, la routine est régulièrement bousculée par les raids allemands. Louise rêve toujours de jouer Hamlet mais doit d’abord passer par une école de cuisine. Au grand dam de sa famille, elle fume, porte des pantalons, découvre la sexualité et fait ses débuts en tant qu’actrice dans un sinistre théâtre de province. Clary, dont le père, Rupert, est porté disparu sur les côtes françaises, renseigne scrupuleusement chaque parcelle de sa vie dans des carnets. Polly, inquiète de la mystérieuse maladie de sa mère, se lie d’amitié avec le cousin de Louise, Christopher, dont les discours pacifistes ont de plus en plus de mal à convaincre. Zoë, la femme de Rupert, a donné naissance à une fille et connu un profond bouleversement. Le volume se clôt sur l’attaque de Pearl Harbor : de Home Place à Londres, la guerre et la terreur d’une possible défaite ne semblent jamais très loin.

Ma lecture

J’ai retrouvé les Cazalet dans ce deuxième tome et plus particulièrement les éléments féminins du clan : Wills, Sybil, Zoé, Louise, Clary et Polly, mères et filles, car ce sont elles les principales narratrices de ce deuxième opus et cela peut paraître normal puisque le pays est entré en guerre et que les hommes présents sont appelés à d’autres priorités : veiller au bon fonctionnement de l’entreprise familiale ou être sur le front. Mais le reste de la famille n’est pas en reste et trouve sa place grâce à des chapitres qui lui sont consacrés dans sa globalité.

Pour ces femmes, la vie continue avec naissances,  épreuves, mésententes, jalousies ou incompréhensions et parfois même attirance amoureuse. Et quand on est enfants ou presque adultes, c’est le moment des découvertes de tous ordres : amitiés, émois, avenir sans compter ce que l’on aurait pas dû entendre ou voir….

Pas à pas l’auteure prolonge l’immersion dans cette famille bourgeoise qui semblait inébranlable mais que la guerre commence à faire vaciller, que ce soit sur son quotidien, car les conditions de vie se restreignent, les difficultés de ravitaillement et le froid s’invitant à Home Place, rendant parfois la cohabitation plus difficile, moins confortable ou dans les prises de position de ses habitants que l’absence ou les prises de conscience vont parfois faire grandir plus vite.

L’ambiance est ici parfois plus tendue, plus sombre mais sans jamais perdre cette sorte de « je ne sais quoi » qui fait que l’on tente de sauver la face, de garder le cap ou de tout simplement faire en sorte que tout aille bien. On y retrouve les confidences entre cousines, les rêves qu’elles élaborent dans l’intimité de leurs chambres mais le monde tangue, l’horizon résonne du bruit des bombes et le bel édifice risque de perdre de sa superbe. Guerre oblige.

Elizabeth Jane Howard restitue parfaitement l’évolution des pensées de ces héroïnes, quelque soit leurs âges et préoccupations, leurs centres d’intérêt, très différents de l’une à l’autre mais aussi leurs sensibilités et leurs caractères, adaptant son écriture à chacune d’elles. Roman d’apprentissage à bien des titres mais aussi roman sur la place des femmes, sur leurs ressentiments et leurs difficultés face à l’absence, aux désirs et aux attitudes parfois équivoques.

Je suis admirative du travail de construction de l’auteure pour à la fois faire un roman familial sur fond d’histoire (nous les quittons au moment de l’attaque de Pearl Harbor) avec ce qu’il faut de descriptions, de ces mille petits détails et références qui rendent la lecture très visuelle, presque filmographique en y ajoutant les péripéties des plus jeunes, des touches d’humour que je pourrai appeler Les malheurs de Neville mais aussi des moments d’émotion ainsi que des rebondissements qui s’y glissent ici ou là. Un roman complet à bien des titres, qui n’oublie rien et ne se perd jamais.

J’ai lu souvent que cette saga était à rapprocher de Downton Abbey ; certes il y a des similitudes à la différence qu’il s’agit ici d’une famille bourgeoise et non aristocratique, que  la vie des domestiques officiant dans les lieux y est beaucoup moins présente, n’apparaissant que par quelques petites touches comme celle de la Mrs Cripps la cuisinière et Mr Tonbridge, du travail harassant d’Ellen ou le dénuement de Miss Milliment, la préceptrice.

J’ai le sentiment en le refermant à un moment décisif de la seconde guerre mondiale (l’entrée en guerre des USA après le bombardement de Pearl Harbor), que l’opus suivant (à paraître en Mars 2021 sous le titre de « Dans la tourmente »), les vies de chacun(e)s vont d’une manière ou d’une autre prendre un tournant décisif, Elizabeth Jane Howard ayant introduit de nouveaux personnages qui peuvent y tenir un rôle important.

On peut avoir par instant le sentiment de longueurs mais je me suis rendue compte finalement que tout concourt à l’ambiance des lieux, des sentiments, des personnages, à leurs réactions, à l’ébauche de leur futur. Il faut se laisser embarquer, s’installer avec eux, vivre à leur rythme, découvrir les enjeux individuels, leurs réactions et évolutions, les secrets encore cachés mais qui ne demandent qu’à éclater dans le monde du Brig et de la Duche qui est en train de vivre ses dernières heures et leurs descendants risquent de prendre des virages auxquels ils n’avaient pas imaginer assister.

Cette saga a tout le charme des romans de la littérature anglaise pour évoquer, à travers des hommes, des femmes et des enfants, une époque chahutée, avec ce qu’il faut de psychologie et de charme pour les rendre attachants avec leur complexité, leur sensibilité et leurs réactions face aux événements.

Une lecture idéale en cette période automnale, au coin du feu avec plaid et tasse de thé….. et patience car il faut attendre six mois pour les retrouver…Et c’est le seul reproche que je formulerais !

Traduction de Cécile Arnaud

Editions Quai Voltaire / La table ronde – Octobre 2020 – 571 pages

Ciao

La voix des vagues de Jackie Copleton

LA VOIX DES VAGUES

Lorsque par un froid matin d’hiver, un homme défiguré frappe à la porte d’Amaterasu Takahashi et lui annonce qu’il est son petit-fils, elle ne peut le croire…

Tout le passé de la vieille dame pénètre à sa suite. Celui d’avant l’Amérique. Celui d’avant ce 9 août 1945, à Nagasaki où le feu du ciel lui prit sa fille, son petit-fils – cherchés sans répit dans le ruines, et jamais retrouvés.

Quarante ans plus tard, l’inconnu au visage brûlé ravive les plaies qu’elle a tant voulu oublier. La culpabilité. Le mensonge. Les secrets. Qu’a-t-il à lui dire ? Qu’a-t-elle encore à lui offrir ?

Ma lecture

Une bombe est larguée le 9 août 1945 sur Nagasaki au Japon, trois jours après Hiroshima. Les japonais ont donné à ce tragique événement le nom de Pikadon : Pika pour lumière brillante et Don pour boom, ce mot qui résume ce que les survivants ont décrit de l’explosion brutale et instantanée, mais les effets ont eu des répercussions sur leurs vies à plus d’un titre.

Jackie Copleton relate à travers l’histoire de Amaterasu (Ama) Takahasi, une femme âgée qui ouvre un jour sa porte à un homme, Hideo, 46 ans qui se dit son petit-fils qu’elle croyait mort lors de l’explosion, avec sa mère. Il porte sur lui les traces du Pikadon : défiguré il est une plaie vivante en recherche de sa famille.

Sa rencontre avec Ama, dont il n’a gardé aucun souvenir (il avait 7 ans lors de l’explosion), va faire ressurgir chez la vieille dame le passé, non seulement du déroulement de la funeste journée mais également ouvrir une boîte de pandore d’où surgiront des souvenirs qui étaient enfouis dans sa mémoire. Hideo l’écoute, tente de reconstruire une base familiale et convaincre Ama que le sang qui coule dans ses veines est en partie le sien.

Ce roman traite avec à la fois délicatesse et pudeur du traumatisme subit par l’explosion de la bombe sur la ville de Nagasaki, des blessures à la fois physiques mais aussi morales car toutes les blessures ne sont pas visibles, de la perte réelle ou supposée car sans trace des êtres chers mais aussi de la mise à nu d’une femme, de son passé et d’un secret qu’elle tait. Il y est également question du sentiment de culpabilité, du deuil et de l’absence de réponses.

Ama, avec son mari Kenzo, avait fait le choix de s’installer aux Etats-Unis quand ils avaient perdu tout espoir de retrouver leur fille et son fils, pour fuir la ville qui leur avait arrachée ce qu’ils avaient de plus précieux, mais le passé qui frappe à sa porte va faire lui faire revivre des événements qu’elle pensait à jamais enfouis et qu’elle pensait ne jamais révéler.

Jackie Copleton a enseigné l’anglais à Nagasaki pendant plusieurs années et y a puisé l’inspiration de son premier roman. Avec une écriture fluide et douce mais chargée d’émotions, elle donne la voix à une survivante imaginaire du drame mais avec également d’autres voix, celles de ceux qui ne sont plus à travers un journal intime ou des lettres, une narration parsemée d’expressions japonaises à chaque début de chapitre pour partager avec le lecteur toute la subtilité d’une langue, la signification des mots ou images et des sentiments.

Au fur et à mesure de la lecture on comprend qu’au-delà de savoir si Hideo est celui qu’il prétend être, c’est une confession que nous livre Ama sur elle, son passé, son mariage et sa relation avec sa fille. Un devoir de mémoire.

J’ai beaucoup aimé ce roman polyphonique, où les voix des survivants et des morts tissent le décor d’une ville ravagée, martyre, meurtrie et qui s’attache à démontrer que même loin, même absents les conséquences du lâcher de la bombe nucléaire sont nombreuses et parfois à retardement mais à relater également le parcours d’une femme dans le Japon du XXème siècle avec ce qu’il peut avoir de singulier.

Traduction de Freddy Michalski

Editions Les Escales Septembre 2016 – 357 pages

Ciao