Les mains du miracle de Joseph Kessel

LES MAINS DU MIRACLE IGLe Docteur Kersten, de nationalité hollandaise, s’était spécialisé avant la guerre dans le massage médical. Il avait suivi des cours à Londres et reçu un enseignement secret venu du Tibet. Sa célébrité en fit le médecin de Himmler, le puissant chef de la Gestapo, qui devait devenir le second personnage du Reich.
Himmler souffrait de douleurs intolérables que seul Kersten parvenait à apaiser. Utilisant ce pouvoir miraculeux, le héros de cette histoire parvint à sauver de très nombreuses victimes politiques, et il empêcha la déportation massive d’une partie du peuple hollandais – ce qui lui valut d’être fait, en 1950, Grand Officier de l’Ordre d’Orange – Nassau.

Ma lecture

Joseph Kessel retrace dans ce roman une histoire vraie, celle du lien entre Félix Kersten et Heinrich Himmler de 1938 à 1945. Félix Kersten détient un « don » grâce à ses mains qui ont le pouvoir de faire des miracles mais également grâce à un enseignement reçu d’un médecin tibétain, Maître Kô. Sa réputation était immense et parvint aux oreilles du bras droit tout puissant d’Hitler, meurtrier en chef du IIIème Reich, Heinrich Himmler.

KERSTEN

Himmler lui n’a pas un pouvoir mais tous les pouvoirs, avec entre autres ceux de vie et de mort sur des milliers (voire des millions de personnes), il dirige et ordonne et n’a qu’un seul maître, son idole Adolphe Hitler, mais il souffre de violentes douleurs nerveuses, du (ironie de sort) « sympathique ». Kersten va accepter de le soulager parce qu’il va très vite se rendre compte que ses mains, au-delà des massages qu’il lui fait et le soulage, vont lui permettre de sauver des milliers de personnes, d’influer « parfois » sur les décisions ou orientations du bourreau fasciste.

Je ne connaissais pas du tout cet homme et son incroyable histoire. Cela paraît presque inimaginable qu’un homme tel qu’Himmler, avec tout ce qu’il représente de cruauté, de violence et je dirai presque de folie, se soit soumis à lui, à ses requêtes parfois téméraires ou mettant sa propre vie en danger et allant à l’encontre de la doctrine du parti nazi ou aux ordres reçus de Hitler. Il fut d’ailleurs mis dans la confidence par son malade de secrets comme la maladie dont souffrait Hitler :

Il voyait la maladie de Hitler. Et, pensant au pouvoir de ce dément, il se sentait envahi par une épouvante où ce n’était pas lui, Kersten, qui était en cause, mais l’humanité entière. Le roi des fous, au lieu de porter une camisole de force, disposait du sang des peuples, pour alimenter les jeux de ses démences. Et ce n’était encore rien, au regard de l’avenir. Le mal n’avait pas atteint sa plénitude. (p224)

La relation entre les deux hommes est parfois assez ambigüe  : médecin-patient, oppresseur-opprimé, bourreau-victime (les rôles s’inversant parfois) mais pour le médecin ayant toujours conscience de qui était son patient alors qu’inversement Himmler trouve et cherche parfois en Kersten un confident-ami. Ce dont il est question c’est le pouvoir que chacun des deux hommes possèdent : l’un de vie et de mort à l’échelle mondiale et l’autre de la « manipulation » à travers les massages qu’il prodigue sur un être dénué de tout sensibilité humaine, aveuglé par son devoir envers son Führer. Kersten, possédant une fortune personnelle mais également une nationalité finlandaise qui le protégera parfois, trouvera ce moyen de mener ainsi sa propre guerre, une guerre dans l’ombre.

Joseph Kessel restitue parfaitement cette relation dont il eut connaissance en rencontrant Félix Kersten qui, ayant soigneusement gardé ses journaux où il relatait tous ses échanges avec Himmler mais aussi des preuves de son action, pouvait fidèlement retracé son parcours. Il fait preuve de diplomatie, de psychologie, de rouerie, pesant les différentes options qui s’offrent, prenant parfois des risques considérables par le discours qu’il tient à son malade, en ne masquant pas toujours ses buts, usant parfois de la douleur que peut procurer également ses mains quand le malade se fait réticent,  que la situation devient urgente ou se faisant relai-espion auprès d’ambassades étrangères.

Les moyens dont il disposait et dont il usa frôlent parfois l’inconscience en particulier quand il utilise l’adresse postale d’Himmler pour recevoir les informations de ses correspondants étrangers ou bénéficiant de la ligne téléphonique privée du tortionnaire. Il va s’attirer parfois l’animosité d’autres chefs SS, comprenant l’influence dont il dispose et qui tenteront même de l’éliminer.

C’est un roman historique qui montre la complexité des rapports humains, les personnalités des deux hommes mais également les mécanismes internes de la hiérarchie nazie. J’ai souvent pensé pendant ma lecture à La liste de Schindler, au rôle joué également par Oskar Schindler, industriel, pour éviter les camps de concentration à 1200 juifs.

Une lecture fluide, passionnante, qui met en lumière l’action de personnes de l’ombre, qui agirent à leur niveau non pas pour changer l’histoire mais pour sauver des vies, pour donner à leur « pouvoir » un sens humanitaire.

Cela se lit comme un roman historique mais également presque comme un thriller tellement la tension est parfois palpable, les risques immenses et même si nous connaissons l’issue de cette période, pour ma part, j’ai été captivée grâce à une écriture vivante, au cœur de l’intimité d’un tortionnaire et nous plongeant dans un épisode peu connu des dessous de l’Histoire.

Quand littérature et histoire se mêlent pour donner un roman palpitant que j’ai beaucoup aimé.

Editions Folio – Mars 2013 (Gallimard 1963) – 389 pages

Ciao

Tous, sauf moi de Francesca Melandri

TOUS SAUF MOIIl était une fois l’Abyssinie, une terre éloignée, que le Duce voulu dompter. Aujourd’hui Éthiopie, cette terre se souvient encore des exactions terribles qui ont décimé une grande partie de sa population. Mais quand le racisme se fonde sur des mesures anthropomorphiques et scientifiques, est-il nécessaire de parler de population ? Ces sauvages ne sont pas tout à ait hommes, surtout les mâles. L’histoire montrera que les femelles ont eu un sort particulier.
Ainsi, Ilaria, enseignante engagée dans des combats humanistes, voit-elle un jour débarqué sur son palier Shimeta Ietmgeta Attilaprofeti, qui dit être son neveu.
Patiemment, intégrant courageusement les découvertes nauséabondes qui auréolent son père, elle va détricoter tous les fils qui remontent à ce passé colonial. La situation des réfugiés à Lampedusa en sera le triste pendant.

Ma lecture

Un roman que l’on m’a offert en même temps que Plus haut que la mer du même auteure et que j’avais beaucoup aimé. Malgré le nombre de pages qui ne m’effraie jamais puisque ce qui compte, pour moi, c’est la fluidité de la lecture et non la quantité de pages (je m’ennuie parfois sur 100 pages..). Je commence cette lecture confiante….

Connaissons-nous bien nos parents, notre famille, notre pays, leurs passés comportent-ils des zones d’ombre ? Et quand famille et histoire se trouvent mêlées que risque-t-on de découvrir, sont-ils ce que nous croyons qu’ils sont ?

En ouvrant sa porte ce jour-là à un homme à la peau sombre, Illaria, italienne d’une quarantaine d’années, ne pensait pas remettre en question toutes ses certitudes sur son père, Attilio, 95 ans, et finalement sa famille mais aussi sur elle-même. Et pourtant tout semble confirmer que Shimeta Attilio Profeti est bien le petit-fils d’Attilio et donc son neveu.

En mettant en parallèle le passé d’un homme et celui d’un pays, Francesca Melandri confronte la mémoire individuelle et collective  : qu’il s’agisse du fascisme mussolinien, du racisme, de la colonisation de l’Ethiopie et ses exactions, des turpitudes berlusconiennes mais aussi pour son héroïne lorsque l’urgence humaine l’oblige à mettre en sourdine ses convictions, les événements obligeant parfois à des compromissions.

Elle va découvrir que ce père qu’elle chérit, si doux, si attentif et désormais si fragile, a pu être un homme au passé plus que trouble, qui a joué toute sa vie avec les apparences en menant entre autre pendant plusieurs années une double vie familiale. Peu à peu les indices vont corroborer les dires de cet inconnu, obligeant Illaria à regarder ce père comme un inconnu et à remettre en question tout ce qu’elle pensait savoir.

C’est une lecture instructive sur un pan d’histoire, peu connu en tout cas par moi, de l’occupation italienne en Ethiopie de 1935 à 1941 et de ses exactions. Francesca Melandri décide de remonter le temps et l’histoire d’une famille sur trois générations pour mettre à jour des pages  peu glorieuses de son pays (mais quel pays n’en a pas) et plus particulièrement à travers Attilio quand celui-ci faisait partie de l’armée d’occupation, des chemises noires et de la mouvance fasciste de Mussolini.

Celui qui ne veut pas savoir la vérité est complice et il me dégoûte. (…) Le parfum du privilège est comme la sale odeur de la pauvreté : on a beau se laver les mains, il ne partira jamais. (p150)

J’ai trouvé habile de confronter chaque génération à ses compromis avec l’idéologie, petits arrangements de chacun avec ses idées, ses idéaux mais parfois obligé de les mettre en sourdine.

C’est un roman foisonnant, richement documenté, abordant tous les aspects même les plus abjects de la domination, de l’asservissement, de la sélection humaine et qui ne sont pas sans rappeler d’autres pays, d’autres époques, d’autres idéologies.

L’auteure fait de ce roman un document historique avec l’ambition de révéler tous les mécanismes de la pensée mussolinienne, fasciste et colonisatrice et le but est atteint mais au détriment parfois de la fluidité du récit. Beaucoup de sauts dans l’histoire, de changements d’époque qui nuisent à une bonne compréhension et une fluidité de lecture.

Autant son précédent roman était court, concis autant dans celui-ci, je me suis parfois perdue dans les faits et les personnages. La remontée du temps se fait par strates, en partant du passé le plus récent pour remonter jusqu’à la fin de la première guerre mondiale, remontant jusqu’à la génèse des faits et des personnages.

C’est une lecture exigeante, forte, instructive et même si j’ai eu l’impression par moment que je n’en viendrai pas à bout par sa longueur, par la foule de détails, par toutes les pièces qui devaient à un moment ou à un autre trouver leurs places, je n’ai pu me résoudre à l’abandonner. L’auteure réussit, grâce à sa construction, à nous remettre sur le chemin de l’histoire, sur le destin d’Attila (Attilio) celui qui voulait mourir après les autres, être le dernier survivant d’une époque : Tous, sauf moi (sont morts)…..

Les thèmes abordés, les enquêtes historique et familiale font de ce roman une fresque  de qualité mais qui demande temps et concentration.

Les définitions définissent celui qui définit, non pas celui qui est défini (p248)

Traduction de Danièle Valin

 Editions Gallimard – Mars 2019 – 562 pages

Ciao