Le soleil des Scorta de Laurent Gaudé

LE SOLEIL DES SCORTA1875 – Sous un soleil accablant un homme arrive à Montepuccio. Il sort de prison, il s’appelle Luciano Marcalzone,  il vient cherche ce qu’il pense être son dû,  celle qu’il s’était juré de mettre dans son lit, celle qu’il a espérée pendant 15 ans. Rien ne peut l’arrêter lui et son âne sur le chemin de pierres vers ce village des Pouilles. Il frappe à la porte de la famille Biscotti, une femme lui ouvre, celle qu’il cherchait. Il paiera de sa vie cette journée, de cet instant. C’est de cette journée qu’est née la légende et la lignée des Scorta avec Rocco, fruit de ce moment.

Rocco s’installa sur les hauteurs du village (…) il y fit construire une belle et grande ferme. Rocco Scorta Mascalzone était devenu riche. A ceux qui parfois le suppliaient de laisser en paix les gens du village et d’aller rançonner ceux des contrées voisines, il répondait toujours la même chose : « Taisez-vous, crapules. Je suis votre châtiment ». (p42)

J’aime Laurent Gaudé dont j’ai lu nombre plusieurs romans : Eldorado, Pour seul cortège, Ecoutez nos défaites mais étrangement je n’avais pas lu celui -ci dont je lisais beaucoup d’éloges, qui a reçu, entre autres, le prix Goncourt en 2004.

A travers cette histoire familiale sur plusieurs générations, l’auteur retrace le destin de la famille Scorta, partie de rien, elle va régner sur le village de Montepuccio,  entre terres arides et mer, tour à tour puissante ou ruinée mais elle renaît toujours de ses cendres car il y a une fierté, une volonté de fer qui coule dans le sang de ses hommes et de ses femmes. Il y a l’amour du nom, la fierté d’être de ce clan.

Laurent Gaudé est à la fois une plume mais aussi une voix, cette voix du conteur, chaude, juste et profonde, cette voix présente dans chacun de ses romans.

On ressent dans chaque page la chaleur, la rudesse de ce village et de ses habitants. C’est dans cette chaleur sèche et accablante que se déroule cette saga familiale, sur une terre ingrate, avec des habitants aux personnalités burinées comme leurs visages, taiseux, dont les sentiments et les secrets ne sont pas exposés au soleil, tout se vit dans l’ombre des mémoires et des cœurs.

Comme le paysage, les sentiments sont rudes, tus mais présents, les vengeances et les peurs tenaces

Souvenez-vous des fléaux et demandez au Seigneur pourquoi il ronge la terre, parfois, d’incendies ou de sécheresses. Je suis une épidémie, mon père. Rien de plus. Un nuage de sauterelles. Un tremblement de erre, une maladie infectieuse. Tout est sens dessus dessous. Je suis fou. Enragé. Je suis la malaria. Et la famine. Demandez au Seigneur. Je suis là. Et je ferai mon temps. (p45)

Chaque chapitre est finalisé par un fragment de la confession à Don Salvatore, le « calabrais », prête digne de confiance, il a fait ses preuves et peut tout entendre,

Don Salvatore fut adopté. On avait aimé sa solennité. Il avait la rudesse de la terre du Sud et le regard noir des hommes sans peur. (p159)

de Carmela, celle qui choisit parfois d’être muette quand les mots sont inutiles, mais à Don Salvatore elle veut transmettre ses secrets avant de s’éteindre.

Carmela est l’âme de cette famille, celle qui reçu la bénédiction de son père Rocco, grâce à sa main passée dans ses cheveux, geste qui l’accompagnera toute sa vie, seule geste de tendresse. Car ici ce n’est pas un pays de tendresse, l’amour il faut le gagner comme la terre, comme l’argent. Qu’importe les moyens ce qui importe c’est le résultat.

Chaque génération cherchera à se faire une place sous le soleil, certains partiront loin, bâtiront leur légende sur un mensonge, mais qu’importe ce qui compte c’est de survivre, parfois au prix de petits arrangements avec les lois. On se lie, on se marie, les enfants perpétuent le nom et l’amour de la terre. Difficile de renoncer ce que les générations précédentes ont construit et insuffler dans les veines de chacun.

C’est un roman à la manière d’un conte, d’une légende que l’on raconte le soir au coin du feu. Une famille qui se construit presque comme une légende. Elle est redoutée, admirée, elle possède, elle peut tout perdre mais toujours ce reconstruire si c’est le prix à payer pour rester ancrer dans cette terre qu’elle a fait sienne.

Quel beau roman d’amour où les mots sont inutiles, où les actes parlent, amour de la terre, du nom, du sang qui coule dans les veines, amour du nom, du prix qu’il faut payer pour le maintenir, amour de la famille, des siens.

Laurent Gaudé trouve les mots pour rendre toute l’âpreté du lieu et des personnages, leur ambiguïté, on les aime et on les craint.

Vous l’avez compris c’est un coup de cœur pour moi tellement j’ai été emporté par l’écriture, par la construction et par le style de Laurent Gaudé, si personnel, si reconnaissable, qui nous conte une histoire où la terre du Sud de l’Italie se mêle au soleil au sang et à la sueur de ses habitants afin de faire d’eux les acteurs d’une tranche de vie. A chacun de ses livres ce sont les éléments qui reviennent : la terre, les hommes, les événements, il ne les dissocie jamais, ils sont liés, la terre imprime aux hommes leurs caractères et ceux-ci vivent des événements qui mettent à nu et à vif leur nature profonde.

J’ai retrouvé dans certains passages des accents à la manière de Ernest Hemingway quand un homme, pêcheur, décide de son destin :

Mais le soleil était encore là et le protégeait. Il tourna la barque pour l’avoir face à lui La côte était dans son dos. Il ne la voyait plus. (…) Il mit sa barque dans l’axe du soleil, au centre du chemin de lumière. Il ne restait plus qu’à avancer. Jusqu’au bout. (…) De gros bouillons de vapeur signaleront à ceux que je quitte que Donato est mort. Je suis le soleil…. Les poulpes m’accompagnent.. Je suis le soleil… Jusqu’au bout de la mer. (p243)

Du grand Laurent Gaudé, un prix Goncourt mérité, mais pourquoi ne l’ai-je pas lu dès son achat au lieu de le laisser sur l’étagère, le principal est de l’avoir lu me direz-vous, oui bien sûr…. Lisez Laurent Gaudé, à travers ses histoires il nous parle tellement bien de l’humanité, de la terre, des âmes, c’est à chaque fois un voyage, différent mais toujours le même dans lequel, quelque soit l’époque ou le lieu, les hommes et les femmes sont le fond, l’essence de sa narration, avec ce qu’ils peuvent avoir de plus beau et de plus sombre, avec ce qu’ils espèrent, attendent, craignent.

« Tu n’es rien, Elia. Ni moi non plus. C’est la famille qui compte. Sans elle tu serais mort et le monde aurait continué de tourner sans même s’apercevoir de ta disparition Nous naissons. Nous mourons. Et dans l’intervalle, il n’y a qu’une chose qui compte. Toi et moi, pris seuls, nous ne sommes rien. Mais les Scorta, les Scorta, ça, c’est quelque chose. (…) N’oublie pas cela. Tu n’es rien. Le nom des Scorta passe à travers toi. C’est tout. » (p166)

📕📕📕📕📕 COUP DE ❤

Quatrième de couverture

L’origine de leur lignée condamne les Scorta à l’opprobre. A Montepucccio, leur petit village d’Italie du Sud, ils vivent pauvrement, et ne mourront pas riches. Mais ils ont fait vœu de transmettre, de génération en génération, le peu que la vie leur laisserait en héritage. Et en dehors du modeste bureau de tabac familial, créé avec ce qu’ils appellent « l’argent de New-York », leur richesse est aussi immatérielle qu’une expérience, un souvenir, une parcelle de sagesse, une étincelle de joie. Ou encore un secret. Celui que la vieille Carmela confie au curé de Montepuccio, par crainte que les mots ne viennent très vite à lui manquer.

Livre lu dans le cadre d’Objectif PAL organisé par Antigone

Editions Babel – Mars 2006 – 284 pages (1ère parution Actes Sud 2004)

Prix Goncourt 2004

Ciao

Seule Venise de Claudie Gallay

SEULE VENISE - Copie

Elle a tout plaqué parce que Trévor l’a quittée, la souffrance est telle qu’elle a fermé ses comptes bancaires et réservé une chambre dans la pension Bragadin à Venise. Et elle part.

Se reconstruire quand on a le sentiment que sa vie est en miettes dans une ville où il faut se perdre pour réellement l’apprécier, elle ira de rencontres en découvertes à l’écoute des autres mais aussi de cette ville qui s’effrite  mais aussi d’elle-même pour commencer une autre vie…

Ma lecture

Encore un livre qui traînait sur mes étagères depuis plusieurs années. Je me souviens l’avoir acheté après un séjour à Venise. Seule Venise….. Je voulais retrouver cette ville que j’ai tellement aimé, seule, je m’y suis perdue comme l’héroïne et je dois dire que la magie a opéré.

Comme dans tous ses romans Claudie Gallay est une auteure de sensations, de pensées mais aussi de recherche de soi-même à travers des événements anodins, des vies ordinaires mais que l’auteure transcrit si parfaitement, du plus profond.

C’est une introspection du moi parmi les autres : en se glissant dans le personnage, elle nous emmène en voyage dans Venise mais aussi dans les sentiments de cette femme seule, abandonnée, emplie de douleurs :

Personne n’a jamais étudié la douleur des humains quand ils sont ferrés du ventre Cette impression de brûler, de se vider tout en restant vivant. (p95)

Venise en hiver, dans la brume de la lagune, ses ruelles, ses églises, sans sa cohorte de touristes, un lieu où vivent légendes et fantômes pour certains.

Elle fera la connaissance de Luigi, le propriétaire de la pension, qui vit entouré de ses chats, construit des maquettes comme des châteaux en Espagne, qui espère, qui attend. Il y a un prince russe en fauteuil roulant, qui ne sort de sa chambre que pour les repas, à qui elle raconte par le menu ses déambulations dans la Sérénissime ville, qui exige une ponctualité sans faille et qui va lui révéler bien des secrets sur Venise mais aussi sur lui-même.

Elle découvrira dans le couple que forment Carla et Valentino, danseurs, que l’amour fou peut parfois faire peur mais aussi partagera avec Carla ce qu’elle ne pouvait confier qu’à une femme.

A travers eux elle évoque l’exode après une révolution (russe)

Et c’était cela la force des puissants, enlever aux plus faibles le goût d’apprendre. (p178)

mais aussi la perte, l’éloignement familial, les classes sociales et de l’amour qui se moque de tout cela.

Et puis il y a Lui, le libraire dont elle fera la connaissance au hasard de ses déambulations, qui va devenir son confident, qui va la faire à nouveau sentir femme, qui va lui faire découvrir un peintre juif qu’il admire, tourmenté et secret.

On ne se tutoie pas. On est dans cet avant de l’intime. Avant qu’on se touche. Avant qu’on se jette. Avant. (p181)

Claudie Gallay est une écrivaine de sentiments, de sensations. Sur des faits anodins elle nous balade dans son univers qu’elle n’en finit pas de partager : certaines obsessions ou tocs, intérêt pour des performistes ou  peintres, que je retrouve au fil de ses romans :

La Beauté des Jours, Les Déferlantes

mais surtout son analyse des sentiments et de leurs transcriptions.

C’est particulièrement vrai dans ce récit, dans cette sublime ville, qui vous transporte dès que vous y posez le pied, la grandeur et la beauté des édifices, le charme de ses ruelles, la Place St Marc et son café Florent avec des violons en fond sonore et ses rideaux qui volent (si si je les ai vus et moi-même je pensais entrer dans le film de Visconti, les parfums, l’élégance de ses habitants, la richesse de ses monuments, la lagune, l’arrivée en train qui semble flotter sur l’eau, les îles, les vaporettos, l’aqua alta qui envahit tout…..

L’écriture est comme toujours délicate, sensible, fine et l’on découvre bien plus qu’il ne semble. Il y a toujours dans les récits de cette auteure des révélations : sur elle  mais aussi sur ses personnages, comme cela, l’air de rien. Cela se pose, s’impose au fur et à mesure, chacun a sa petite histoire, sa révélation et l’on comprend que chacun a ses faces cachées, son jardin secret.

Je l’ai aimée cette envie-là. Avec tant d’hommes. Ce moment brûlant d’avant la peau; (p182)

Un livre lu d’une traite, un voyage tout en douceur dans Venise que j’ai retrouvé, que j’ai sillonné à nouveau avec elle, dont j’ai aimé les personnages et imaginé cette pension et ses locataires, j’ai gouté au chocolat chaud avec sa mousse qui se dépose sur les lèvres. Un livre est un voyage et j’ai aimé mon voyage.

J’ai ressorti le dernier livre oublié sur mes étagères de cette auteure : Dans l’Or du Temps dont je parlerai bientôt….

Mon avis : 📕📕📕📕

Editions Babel (Actes Sud – Novembre 2009 – 302 pages 

Première parution aux Editions du Rouergue – 2004

Ciao