L’étrange disparition d’Esme Lennox de Maggie O’Farrell

L'ETRANGE DISPARITION D'ESME LENNOX

Résumé

Entre l’Inde et l’Écosse, des années 1930 à nos jours, l’histoire déchirante d’une femme enfermée, rejetée de la société et oubliée des siens.
Un roman d’une beauté troublante, où s’entremêlent des voix aussi profondes qu’élégantes pour évoquer le poids des conventions sociales et la complexité des liens familiaux, de l’amour à la trahison.
A Édimbourg, l’asile de Cauldstone ferme ses portes. Après soixante ans d’enfermement, Esme Lennox va retrouver le monde extérieur. Avec comme seule guide Iris, sa petite-nièce, qui n’avait jamais entendu parler d’elle jusque-là.
Pour quelle étrange raison Esme a-t-elle disparu de la mémoire familiale ? Quelle tragédie a pu conduire à son internement, à seize ans à peine ?
Toutes ces années, les mêmes souvenirs ont hanté Esme : la douceur de son enfance en Inde, le choc de son arrivée en Écosse, le froid, les règles de la haute bourgeoisie et, soudain, l’exclusion…
Comment sa propre sœur, Kitty, a-t-elle pu cacher son existence à ses proches? Et pourquoi Iris se reconnaît-elle tant dans Esme ? Peu à peu, de paroles confuses en pensées refoulées, vont ressurgir les terribles drames d’une vie volée…

Ma lecture

J’ai lu en Mai 2017 un roman de cette auteure Cette main qui a pris la mienne et j’avais eu un coup de coeur pour l’histoire mais aussi l’écriture. J’aime bien suivre un ou une auteur qui m’a plu pour voir si la magie opère à nous. Bingo et alors là encore plus fort. Je n’ai eu de cesse que d’arriver à la fin du récit (à 2 heures du matin) car cette histoire m’a beaucoup émue, touchée, même s’il s’agit d’un roman non basé sur une histoire vraie bien que je pense que ce genre d’histoire a du se produire…..

Epigraphes

Je n’aurais pas pu devoir mon bonheur à un tort, à une injustice causés à autrui…. Quelle sorte de vie pourrions-nous construire sur de telles fondations ? 

Edith Wharton

Un oeil clairvoyant voit dans une grande Folie 

Une divine Raison

 Trop de Raison – et c’est l’extrême Folie – 

Cette règle prévaut

Dans ce domaine comme en Tout –

Consentez – et vous êtes sain d’esprit –

Contestez – et aussitôt vous êtes dangereux –

Et mis aux fers – 

Emily Dickinson

Comment réagir quand vous apprenez que votre grande-tante dont vous ignorez totalement l’existence, est internée depuis 61 ans, que l’asile va fermer et que vous êtes curatrice de cette personne et devez prendre une décision sur son sort. Mais ce n’est que le début de l’histoire car plus on avance dans l’histoire et plus les révélations et découvertes se révèlent à Iris, jeune femme moderne, libre qui verra ses certitudes bouleversées.

Pourquoi Esme s’est-elle retrouvée internée pendant 61 ans 5 mois et 4 jours, car Esme a compté et est-elle réellement folle,  pourquoi son existence a totalement été effacée de l’histoire de la famille, pourquoi ????

Pour comprendre il faut lever un à un tous les mystères qui entourent Esme : pourtant Kitty la soeur d’Esme est toujours là sans être là, atteinte de la maladie d’Alzheimer, ses souvenirs s’entremêlent mais veut-elle se souvenir. A-t-elle vraiment tout oublié ? Par petites touches, Iris cherchera à comprendre Esme,  qui parait si inoffensive et celle-ci va sûrement l’aider à faire le point sur sa vie, ses envies, ses buts.

Nous ne sommes que des vaisseaux par lesquels circulent des identités (…) on nous transmet des traits, des gestes, des habitudes, et nous les transmettons à notre tour. Rien ne nous appartient en propre. Nous venons au monde en tant qu’anagrammes de nos ancêtres. (p115)

Dans ce récit il est question des femmes, de leur place, de leur éducation. Leur destin était tout tracé et si vous étiez rebelle ou aspiriez à autre chose les sanctions pouvaient changer le cours de votre existence pour peu qu’un événement, indépendant de vous, vienne tout perturber, comme pour Esme (de son vrai prénom Euphemia).

Récit d’un seul tenant où les 3 femmes : Esme, Kitty et Iris vont prendre la parole à tour de rôle : pour les deux premières au fur et à mesure des souvenirs qui remontent : les lieux :l’Inde où elles sont nées et où Esme vit un drame, puis en Ecosse où la famille va s’installer près d’une grand-mère pas très aimante, avec des parents ne se préoccupant pas de cette enfant qui ose s’affirmer, demander un autre destin. Kitty, petite fille modèle, rêvant mariage, enfant, conforme aux souhaits de la famille mais qui verra ses plans chamboulés et Iris, femme indépendante mais n’est-ce pas pour se voiler la face sur ses vrais désirs.

Au début il faut prendre ses marques, se repérer pendant quelques paragraphes entre les 3 narrations mais très vite on se doute que quelque chose ne va pas. La jeune femme veut comprendre : la folie n’est-elle pas qu’un alibi….. un alibi de 61 ans, d’oubli, de douleur et de rupture.

Car elle suivra cette main, l’accompagnera dans le blanc, la foule, le couloir et plus loin encore. (p231)

C’est bien écrit, le sujet et l’intrigue sont parfaitement maîtrisés, même si j’ai trouvé au début que les prénoms des femmes revenaient très souvent mais au fil des pages cela disparaît et les paroles de chaque femme sont identifiables simplement par leur façon de parler, de penser, leurs souvenirs.

Je ne veux rien vous révéler de plus car cela retirait à l’intrigue mais je suis passée par tous les sentiments : révolte, colère, émotion. On comprend qu’il ne faisait pas bon être femme il y a moins d’un siècle ou l’on pouvait se voir voler sa vie, uniquement par une simple décision, être oubliée, inexistée même aux yeux de ses plus proches. Combien se sont retrouvés dans des asiles psychiatriques, uniquement pour sauver les apparences.

Mon avis : ♥♥♥♥/♥ COUP DE COEUR

Ciao

 

La promesse de l’aube de Romain Gary

LA PROMESSE DE L'AUBE

Avec l’amour maternel, la vie vous fait, à l’aube, une promesse qu’elle ne tient jamais. Chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné.

L’amour maternel, l’amour d’une mère, voilà le sujet du roman de Romain Gary ….. et cet amour il est immense, entier, exigeant, total, exclusif, voir même étouffant mais l’auteur le reçoit, l’accepte (mais a-t-il le choix ?) et le partage.

Ce récit publié en 1960, alors que l’auteur est dans la force de l’âge (46 ans), est une autobiographie, peut être un romancée, mais tellement riche, vivante, drôle, m’a enthousiasmée et je pense que Romain Gary va faire partie de mes auteurs préférés découverts sur le tard (mais il n’est jamais trop tard).

Tout est grandiose dans ce livre :

  • l’immense amour de cette mère pour son fils, inconditionnel et exigeant car elle veut pour lui le meilleur, les honneurs, pas de demi-mesures. Elle lui prédit de grandes destinées et se ruine pour lui en donner les moyens. A lui de mettre en oeuvre ses talents (et il ne les a pas tous) pour être celui qu’elle espère, qu’elle voit : écrivain, ambassadeur, légion d’honneur etc…  et qui vont effectivement se révéler vraies !
  • l’amour de cet enfant puis de cet homme pour sa mère, même loin d’elle, il l’entend, il la sent. Elle guidera ses choix de vie mais aussi les hasards comme une magicienne qui fera tout ce qu’il faut pour donner à son fils une éducation, un environnement artistique, cherchera les dons enfouis en lui au prix de ses heures de travail, de petits boulots et « magouilles », coups de chance, d’opportunité, passant de la misère à l’aisance en profitant de ce que celle-ci pouvait offrir. Elle en fera un homme capable de tout affronter.

La vérité meurt jeune. Ce que la vieillesse a « appris » est en réalité tout ce qu’elle a oublié, la haute sérénité des vieillards à barbe blanche et au regard indulgent me semble aussi peu convaincante que la douceur des chats émasculés et, alors que l’âge commence à peer sur moi de ses rides et de ses épuisements, je ne triche pas avec moi-même et je sais que, pour l’essentiel, j’ai été et ne serai plus jamais. (p116)

Elle n’hésitera pas à changer de pays, de langue pour obtenir ce qu’elle rêve pour son enfant. Mais elle garde aussi ses secrets, sur le père de l’auteur mais aussi ses douleurs même si l’auteur les lit parfois sur son visage, dans sa voix

Entre ces pauvres miettes et l’extraordinaire besoin qui venait de s’éveiller en moi, il n’y avait pas de commune mesure. Vague et lancinant, tyrannique et informulé, un rêve étrange s’était mis à bouger en moi, un rêve sans visage, sans contenu, sans contour, le premier frémissement de cette aspiration à quelque possession totale dont l’humanité a nourri aussi bien ses plus grands crimes que ses musées, ses poèmes et ses empires, et dont la source est peut être dans nos gènes comme un souvenir et une nostalgie biologique que l’éphémère conserve de la coulée éternelle du temps et de la vie dont il s’est détaché. Ce fut ainsi que je fis connaissance avec l’absolu, dont je garderai sans doute, jusqu’au bout, à l’âme, la morsure profonde comme une absence de quelqu’un. (p117)

Beaucoup d’humour sur leurs vies mais aussi sur l’auteur lui-même. Regard lucide sur son existence, ses réussites, ses faiblesses, son parcours hors du commun, ses talents et sa quête de ressembler à celui que sa mère voyait en lui.

L’humour a été pour moi, tout le long du chemin, un fraternel compagnonnage ; je luis dois mes seuls instants véritables de triomphe sur l’adversité. Personne n’est jamais parvenu à m’arracher cette arme, et je la retourne d’autant plus volontiers contre moi-même, qu’à travers le « j » et le « moi », c’est à notre condition profonde que j’en ai. (p160)

Le récit est composé de 3 parties : La Pologne où ils vécurent,  La France et enfin la deuxième guerre mondiale et sa séparation d’avec sa mère.

Peu à peu, au cours de quatre années d’escadrille, le vide est devenu pour moi ce que je connais aujourd’hui de plus peuplé. Toutes les amitiés nouvelles que j’ai tentées depuis la guerre n’ont fait que me rendre plus sensible cette absence qui vit à mes côtés. J’ai parfois oublié leurs visages, leur rire et leurs voix se sont éloignés, mais même ce que j’ai oublié d’eux me rend le vide encore plus fraternel (….) Je cherche sans fin à peupler cette absence (….) mon besoin d’amitié et de compagnie se creuse d’un espoir ridicule et impossible et je ne peux m’empêcher de sourire et de tendre la main.(p260)

Elle aura été la Femme de sa vie, son guide, son grand amour, laissant peut être peu de place et de chance aux autres femmes et même dans sa vie d’homme (il avait 46 ans lors de l’écriture de ce roman), elle reste présente. Il partage avec ses lecteurs beaucoup de ses tourments d’homme, ses pensées, révèle également des indices inspirés de souvenirs d’enfance pour l’écriture de ses oeuvres.

Ils étaient trop installés dans leurs meubles, qu’ils appelaient la condition humaine. Ils avaient appris et ils enseignaient « la sagesse », cette camomille empoisonnée que l’habitude de vivre verse peu à peu dans notre gosier avec un goût doucereux d’humilité, de renoncement et d’acceptation.(p263)

Sa vie a été un roman, il en fut le héros, sûrement guide de loin par cette mère fantasque, exigeante, sans concession, préférant le voir en héros mort qu’en poltron face à l’ennemi, le voulant Casanova, reconnu et adulé.

Pour faire face à la vie, il m’a toujours fallu le réconfort d’une féminité à la fois vulnérable et dévouée, un peu soumise et reconnaissante, qui me donne le sentiment d’offrit alors que je prends, de soutenir alors que je m’appuie (p284)

Peut-on être heureux, accompli quand une mère place si haut la barre même si il a réussi à répondre à ses attentes, il y a malgré tout une pointe de mélancolie, de doutes sur tous ses actes, sont-ils à la hauteur de ce qu’elle attendait, voyait, voulait ?

Ce que je veux dire, c’est qu’elle avait des yeux où il faisait si bon vivre que je n’ai jamais su où aller depuis. (p342)

Ma note : ♥♥♥♥♥ (Coup de coeur)

Livre lu dans le cadre de OBJECTIF PAL Objectif PAL d’Antigone.

Ciao

 

 

Les délices de Tokyo de Dorian Sukegawa

LES DELICES DE TOKYORésumé

« Écoutez la voix des haricots » : tel est le secret de Tokue, une vieille dame aux doigts mystérieusement déformés, pour réussir le an, la pâte de haricots rouges qui accompagne les dorayaki, des pâtisseries japonaises. Sentarô, qui a accepté d’embaucher Tokue dans son échoppe, voit sa clientèle doubler du jour au lendemain, conquise par ses talents de pâtissière. Mais la vieille dame cache un secret moins avouable et disparaît comme elle était apparue, laissant Sentarô interpréter à sa façon la leçon qu’elle lui a fait partager.

Magnifiquement adapté à l’écran par la cinéaste Naomi Kawase, primée à Cannes, le roman de Durian Sukegawa est une ode à la cuisine et à la vie. Poignant, poétique, sensuel : un régal.

L’Auteur

Artiste éclectique, Durian Sukegawa est poète, écrivain et clown, diplômé de philosophie et de l’École de pâtisserie du Japon. D’abord scénariste, il fonde en 1990 la Société des poètes qui hurlent, dont les performances alliant lecture de poèmes et musique punk défraient la chronique.

De 1995 à 2000, il anime sur les ondes d’une radio nationale une émission nocturne plébiscitée par les collégiens et les lycéens.

Il est l’auteur de nombreux romans et essais. « Les délices de Tokyo » est son premier livre traduit en français. Il a été adapté pour le cinéma par Naomi Kawase.

Mon avis

Quelle délicatesse cette littérature japonaise ! j’ai vu le film avant de lire le livre et mon plaisir a été un peu gâché…. mais quel beau récit.

On y trouve des personnages cabossés par la vie, une vieille femme dont le corps gare les traces d’un mal effrayant, un homme désabusé, qui n’attend ni n’espère plus rien, solitaire, buvant et triste, une jeune collégienne, livrée à elle-même et ballotté au milieu de parents divorcés et qui cherche un peu de chaleur, d’attention et d’amitié.

Ces trois là vont se reconnaître, s’observer et se comprendre. Grâce à Tokue, cette femme au passé mystérieux chacun va donner un nouvel élan à sa vie, apprendre à regarder autour de soi, écouter et comprendre que l’horreur est à la porte mais que la beauté aussi. Que rien n’est fini, qu’il faut toujours croire, espérer. Quelque soit la durée de la vie, elle a un sens.

Il faut savoir franchir les barrière, aller au-delà : au-delà de la haie de houx, aller au-delà des barreaux des prisons, au-delà des préjugés.

Ce sont des sujets graves qui sont traités : les préjugés, l’indifférence, la maladie, la solitude, l’amour au-delà de la mort, l’amitié, la solidarité, mais aussi la transmission, l’amour de la pâtisserie. C’est plein de petits détails qui vous font saliver et moi j’ai eu qu’une envie c’est de goûter ces fameux doryakis… mais avec une poésie, une douceur violente parfois, c’est simple et raffiné.

Je remarque que la littérature japonaise a la manière de traiter de sujets difficiles avec une poésie qui permet de mieux comprendre (enfin pour moi) qu’une écriture violente, grossière.

Le film qui a été adapté de ce livre est également très réussi mais je conseillerais de lire le livre et ensuite d’en voir la version cinématographique.

Ma note : ♥♥♥♥

Ciao