Impossible de Erri de Luca (lu par Laurent Natrella et Denis Podalydès)

IMPOSSIBLEOn part en montagne pour éprouver la solitude, pour se sentir minuscule face à l’immensité de la nature. Nombreux sont les imprévus qui peuvent se présenter, d’une rencontre avec un cerf au franchissement d’une forêt déracinée par le vent. Sur un sentier escarpé des Dolomites, un homme chute dans le vide. Derrière lui, un autre homme donne l’alerte. Or, ce ne sont pas des inconnus. Compagnons du même groupe révolutionnaire quarante ans plus tôt, le premier avait livré le second et tous ses anciens camarades à la police. Rencontre improbable, impossible coïncidence surtout, pour le magistrat chargé de l’affaire, qui tente de faire avouer au suspect un meurtre prémédité.

Mon écoute

Deux hommes s’affrontent : l’un est un jeune juge et l’autre, âgé d’une soixantaine d’années, est un ancien activiste révolutionnaire soupçonné du meurtre d’un randonneur en montagne, un homme qu’il connaissait depuis l’enfance, un homme avec lequel existait un contentieux, une trahison. Dans cette confrontation de deux interprétations d’un événement va se nouer bien plus qu’une décision judiciaire. Ce sont deux conceptions qui s’affrontent à coups d’arguments, de justifications et d’interprétations.

Je dois avouer que cette écoute m’a, dès les premières phrases, dès l’engagement de ce duel verbal, installée dans le bureau, muette comme l’avocat commis d’office, par la force des discours et principalement de celui de ce vieux briscard des luttes, des rouages de la justice, des combats et de la vie face à un juge qui tente, parfois par la ruse ou les insinuations, de le prendre en défaut.

Chacun évoque une justice, pour l’un celle des lois, pour l’autre, la justice, celle des hommes, celle du combat, de la fraternité mais se dit innocent du crime dont on l’accuse. Le juge interroge, le suspect répond, calmement, sûr de lui, en liant ses réponses à la montagne qu’il aime parcourir en solitaire, à ses chemins mille fois empruntés dont il connaît chaque pierre, chaque lacet qu’il déjoue comme il déjoue les pièges tendus par le juge. Un huis-clos d’une rare puissance où même l’avocat commis d’office ne peut trouver sa place.

On sent toute l’âpreté de ce montagnard, la force de ses convictions, sa rudesse  mais qui se fissure quand il se retrouve seul et se confie à celle qu’il aime, son « amore mio », à qui il s’adresse entre chaque interrogatoire, des lettres pleines de tendresse, d’amour et de douceur. A travers ces lettres il lui livre l’envers de ce qui se joue alors qu’il attend d’en connaître l’issue : coupable ou innocent.

Mais au-delà de la résolution d’une énigme, un étrange lien va se créé entre les deux hommes, un sorte de respect, l’un devenant l’initiateur de l’autre, le maître face à l’apprenti. Admiration, fascination ? Qui peut savoir….

Je n’avais jamais lu Erri De Luca et j’ai découvert une plume, chaque mot est précis, dénué de tout artifice et reflète exactement l’état d’esprit, la pensée de celui qui l’exprime. Je dois féliciter les deux lecteurs, Denis Podalydès et Laurent Natrella, pour la conviction qu’ils ont mis à retranscrire la force des mots dans ce dialogue sous haute tension. L’un ferme mais plus réservé, voire impressionné, par l’homme qu’il a face à lui, l’autre sûr de lui, ferme ne laissant transparaître aucune émotion ou sentiment, déterminé à se cantonner dans sa position d’innocent.

Un court roman, sans fioriture, brut, incisif, avec un rythme et une précision qui passent par chaque mot qui laisse transpirer l’état d’esprit de chacun, sa détermination.

Alors innocent ou coupable ? A chacun de voir…..

J’ai déjà noté de continuer à lire Erri de Luca pour confirmer mon attrait pour sa plume mais aussi pour la manière qu’il a de tirer le portrait d’humains en y glissant, çà et là, des regards sur notre monde, sur nos façons d’agir et qui soulèvent dans le cas présent des questions sur la justice, la vengeance, la mémoire. Magnifique.

Traduction Danièle Valin

Editions Gallimard Audio / Audible

Ciao

Les choses humaines de Karine Tuil

LES CHOSES HUMAINESLes Farel forment un couple de pouvoir. Jean est un célèbre journaliste politique français ; son épouse Claire est connue pour ses engagements féministes. Ensemble, ils ont un fils, étudiant dans une prestigieuse université américaine. Tout semble leur réussir. Mais une accusation de viol va faire vaciller cette parfaite construction sociale.

Le sexe et la tentation du saccage, le sexe et son impulsion sauvage sont au cœur de ce roman puissant dans lequel Karine Tuil interroge le monde contemporain, démonte la mécanique impitoyable de la machine judiciaire et nous confronte à nos propres peurs. Car qui est à l’abri de se retrouver un jour pris dans cet engrenage ?

Ma lecture

Et bien j’ai aimé, beaucoup aimé alors que je commençais cette lecture avec le sentiment qu’une fois de plus j’allais être déçue….. Je m’attendais à un récit tranché, une sorte de mise en accusation et finalement l’auteure expose objectivement les faits, une sorte de constat des relations humaines, des choses humaines.

Karine Tuil scinde son roman en trois parties très distinctes : en tout premier elle installe les personnages : Claire, la mère, la petite cinquantaine, écrivaine essayiste, Jean, le père, 70 ans, journaliste dans l’audiovisuel, leur fils Alexandre,  25 ans, brillant étudiant ainsi que ceux qui gravitent autour d’eux : amant, maîtresse (couple très libre), relations, dans un contexte privilégié faisant la part belle à l’image et à l’estime de soi, aux relations professionnelles assez hypocrites basées sur leur utilité. C’est le portrait d’une famille à qui tout réussit, en apparence, mais on sent une certaine tension qui monte lorsque Jean et Alexandre, après avoir chacun eu une relation sexuelle avec une partenaire, commencent à se poser la question de ce qui c’est réellement passé.

Puis vient le temps du dépôt de plainte de Mila, 18 ans, la fille du nouveau compagnon de Claire : elle accuse Alexandre de l’avoir violée lors d’une soirée à laquelle il l’avait entraînée la veille, lui nie. La machine policière se met en route, l’auteure basculant la famille Farel dans ce qui va devenir peu à peu une machine destructrice du bel édifice qu’ils avaient construit réduisant à néant image, réputation et avenir.

Vient ensuite le temps du procès : Karine Tuil nous place en situation de juré et je craignais que cette partie devienne une longue procédure ennuyeuse et technique et finalement je me suis installée sur le banc des jurés, j’ai écouté les témoignages, les réquisitions des avocats pour non seulement me faire ma propre opinion mais aussi avoir une réflexion sur ce qu’est le consentement, sa formulation. Elle a su garder la distance nécessaire pour ne pas influencer le lecteur et pour cela il faut de la subtilité, de la maîtrise afin de laisser le champ libre à la réflexion.

Pour qui ne fréquente pas les bancs d’un tribunal, on peut être surpris par l’étalage des vies, des actes dans les moindre détails, ici la pudeur, la dissimulation n’ont pas cours. Il faut se mettre à nu, révéler ce qu’il y a de plus intime, de plus caché révélant parfois à leurs auteurs des pans de leur personnalité qu’ils n’avaient pas imaginé.

Je sais que Karine Tuil a assisté à des procès dans ce genre d’affaires pour restituer le plus fidèlement possible le déroulement, les témoignages, les contradictions, les différentes interprétations possibles jusqu’aux réquisitoires des avocats qui peuvent faire jusqu’au dernier moment pencher la balance par leur éloquence.

J’ai trouvé particulièrement réussi la façon dont chacun réagissait aux événements en fonction de son passé, de sa position, de ses intérêts en particulier la différence qu’il existe dans un avis sur une affaire publique et quand celle-ci vous touche personnellement.

C’est un roman qui nous fait nous poser les questions sur cette fameuse zone grise où rien n’est vraiment dit sur l’acceptation d’une relation sexuelle et c’est en cela que l’auteure réussit parfaitement son récit c’est qu’elle ne donne pas vraiment de réponse. A nous de juger. Chaque lecteur va se faire sa propre idée, sa propre réflexion, ne distillant qu’ici ou là quelques éléments complémentaires, indices, qui peuvent faire pencher d’un côté ou de l’autre la balance, apportant ainsi de l’eau au moulin du doute.

Elle réussit à ne jamais prendre position, restant totalement dans cette zone d’incertitude sur ce qui c’est réellement passé : chacun à sa version, avec souvent et c’est ce qui est le plus troublant les mêmes mots mais interprétés d’une façon différente. Il faut lui reconnaître un réel talent pour traiter d’un tel sujet, sans tomber dans la caricature, rester dans la distance, dans la justesse de ton.

Il y a le fond mais aussi la forme : grâce à son écriture, l’auteure transforme un fait de société en un roman de réflexion passionnant, jamais moralisateur, avec une tension palpable jusqu’au bout.

C’est le genre de roman dont on ressort avec des questionnements à la fois sur notre fonctionnement mais aussi sur le fonctionnement de ce qui constitue notre Société. Il s’agit souvent d’une question de nuances, de sens. Il pourrait presque être qualifié d’étude sociétale, peut-être caricaturale pour certains aspects des personnages mais nécessaires pour mettre en évidence l’impact des actes sur les vies humaines.

Editions Gallimard – Septembre 2019 – 342 pages

Ciao

Est-ce ainsi que les hommes jugent de Mathieu Menegaux

EST CE AINSI QUE LES HOMMES JUGENT

Résumé

Une journée particulière. Gustavo, père de famille, directeur financier, doit effectuer une présentation importante devant l’état-major de sa multinationale. Des mois de préparation, un tournant pour sa carrière.
Au lieu de l’heure de gloire espérée, la police fait irruption à son domicile, à l’aube. Perquisition, accusation d’homicide volontaire, indices concordants, Gustavo va être placé en garde à vue et traité sans ménagement. Heures sombres, qui vont déstabiliser un cadre supérieur sans histoires et le conduire à redouter le pire pour son avenir.
Son épouse Sophie va mobiliser son réseau et son énergie pour démontrer l’innocence de son mari et préserver leurs deux garçons des conséquences dévastatrices de cette mise en cause.
Mais comment rétablir la balance de la justice dans un univers gouverné par l’émotion et la recherche immédiate d’un coupable ?

Ma lecture

J’ai découvert Mathieu Menegaux avec Je me suis tue pour lequel j’ai eu un coup de cœur tant l’auteur m’avait conquise par l’écriture, le rythme et la construction de son roman et j’ai également vu l’adaptation d’Un fils parfait à la télévision.

Cet auteur s’attache à nous présenter des personnages dans des situations juridiques ou policières avec une enquête policière en fond mais en suivant à chaque fois les pensées et leur cheminement de ses personnages pris dans la toile judiciaire. En effet Mathieu Menegaux nous plonge dans l’arrestation d’un homme que tout accable, qui clame son innocence mais que la police n’entend pas et pour cause ….. Tout l’accable.

Que se passe-t-il dans votre tête quand vous êtes réveillé à 6 heures du matin, que l’on perquisitionne votre maison, prenant peu de précautions pour votre femme, vos deux enfants, vous donnant très peu d’éléments sur les raisons de cet envahissement….. La machine implacable est en route, vous n’êtes plus qu’un objet, ils ont déjà fait de vous un coupable et quoi que vous disiez ou fassiez, tout se retourne contre vous.

Et puis après….. parce qu’il y a un après ….. les médias, les réseaux sociaux, votre travail, votre famille, vos amis ….. Que vous reste-t-il ? Désormais il y a double peine, vous êtes condamné avant d’être jugé par la vitesse des réseaux sociaux et autres médias.

C’est ce qui arrive à Gustavo Santini : sa vie était sans histoire, un homme lambda, un couple sans histoire qu’il forme avec Sophie, deux enfants Martin et Daniel, un job en plein essor, rien de particulier, circulez il n’y a rien à voir. Mais si justement il y a à regarder de plus près. Pourquoi a-t-il fait réparer sa Megane blanche si loin de chez lui le jour où un homme a tenté d’enlever une fillette Claire de 13 ans et tué son père en le percutant dans sa fuite il y a 3 ans ?

Et voilà la machine est enclenchée, les rouages sont bien huilés, chacun est à sa place, le présumé coupable, les policiers, la victime, l’avocate, la famille. C’est une autopsie d’une accusation qui tient debout, il y a très peu de doutes sur celle-ci, la jeune victime, orpheline capte nos émotions, on voudrait tellement qu’elle arrive à être en paix avec l’arrestation de celui qui a brisé sa vie.

D’ailleurs, dès les premières lignes Mathieu Menegaux nous attire dans les filets de la compassion en suivant Claire et son père, Bertrand, sur la tombe de l’épouse et mère décédée d’un cancer. Le lien entre eux est fort et puissant. Puis la tentative d’enlèvement,  l’accident très vite, brutal, fatal, qui laisse Claire seule. Saut dans le temps, 3 ans plus tard, 6 heures du matin perquisition et arrestation de Gustavo, suspecté et arrêté.

Est-il coupable, innocent, comme dans ces précédents romans Mathieu Menegaux joue un jeu du chat et de la souris avec son lecteur. Tout accuse Gustavo et sa seule issue est de se souvenir d’un samedi matin comme les autres, trois ans plus tôt.

En prenant un homme comme tant d’autres, lisse et sans histoire, l’auteur s’attache à décortiquer son existence et à montrer que chacun peut un jour être concerné et cela il y réussit parfaitement en démontrant que des petits faits sans importance peuvent finalement se retourner contre vous. Il se plonge dans le mental de chacun des protagonistes, pour certains passant de l’ahurissement au désespoir, pour d’autres se confortant dans leur conviction.

Même si le fond de l’histoire est intéressant, même si l’auteur connaît parfaitement les rouages des procédures judiciaires et s’attache aux réactions de chacun, même si j’ai lu d’une traite car l’écriture et la plongée dans cette spirale infernale dans laquelle chacun peut se trouver pris un jour captivent, il m’a manqué un petit je ne sais quoi qui le démarque d’autres récits de ce genre. Je suis restée à distance des personnages et une fois refermé le livre j’ai eu le sentiment de l’avoir déjà lu ou vu….. 

En tout cas un roman avec lequel on se pose quelques questions sur notre façon de réagir si nous voyons un matin débarqué la police chez nous…..

📕📕📕

Editions Grasset – Mai 2018 – 226 pages

Ciao

My Lady de Richard Eyre

FILM

MY LADY

 

 

 

 

 

 

 

Je dois tout de suite vous préciser que je suis admirative d’Emma Thompson : l’actrice, la femme, ses engagements, sa discrétion, son talent.

Synopsis

Faut-il obliger un adolescent à recevoir la transfusion sanguine qui pourrait le sauver ? Fiona Maye, Juge de la Haute Cour, décide de lui rendre visite, avant de trancher. Leur rencontre bouleversera le cours des choses.

Un film qui traite des décisions qu’une Juge de la Haute Cour anglaise, dont le titre officiel est My Lady (d’où le titre mais à double sens je vous en parle un peu plus loin), adapté d’un livre de Ian McEwan : l’Intérêt de l’enfant paru en 2014

L'INTERET DE L'ENFANT

que je n’ai pas lu ….. Mes essais de lecture avec cet auteur ont toujours été décevants 😦

Ce qui m’a plu dans cette adaptation c’est le personnage bien sûr de My Lady, Fiona Maye sur les épaules de qui repose des décisions pour le moins difficiles, des questions familiales mais aussi dans le cas présent de vie ou de mort.

Cette femme au charisme important doit, parallèlement à sa vie de femme, d’épouse, trancher dans des situations douloureuses, parfois urgentes en faisant abstraction de ses problèmes personnels u moment, ayant deux visages : femme et juge.

Afin de pouvoir prendre sa décision, la juge décide de rencontrer le jeune homme à l’hôpital et leur entrevue va les bouleverser. Elle, par la douceur et la volonté d’Adam, lui par la grâce de cette femme, son admiration.

Le rôle de Adam Henry, à quelques mois de sa majorité,  jeune homme atteint de leucémie et qu’une transfusion sanguine peut sauver mais refusée par ses parents par obéissance à leur religion mais aussi par lui, est ambigü. De quoi s’agit-il entre lui et la juge….. Rien n’est pour moi très clair. Quand il l’appelle My Lady c’est à double sens pour moi : il y a le titre officiel de la juge, mais elle devient pour lui une référence, un modèle, Sa Lady. Ce jeune homme épris de beauté, de poésie, très romantique verra en elle une sorte de mère parfaite et peut être un peu plus.

Avoir à faire le choix de vie, de mort d’un être humain,  mais aussi de laisser des enfants dans leurs familles, les éloigner pour les protéger, chercher à comprendre chaque situation, rechercher l’intérêt de l’enfant avant tout, voilà en consiste son travail, parfois en comparution immédiate, parce que le temps est compté, voilà ce qui lui incombe et Emma Thompson est parfaite dans le rôle : posée, réfléchie, sûre d’elle, argumentant ses décisions.

Elle est malgré tout une femme avec ses tourments, ses colères, ses regrets peut-être mais elle doit se transformer en juge juste, à l’écoute de toutes les parties. J’ai particulièrement aimé son regard lors des requêtes des différents avocats, plaignants, vers les parents, observant le moindre signe, réaction afin de percevoir ce qui les touche, ce qui les blesse.

Les parents ne sont pas montrés comme irresponsables ni extrémistes. Ils ont la foi, elle les a sauvés et ils croient en sa doctrine.

J’avais la crainte que ne soit mis en avant des luttes entre témoins de Jehovah et justice mais de ce côté là le réalisateur (et l’auteur je suppose) restent sobres.

Inutile de préciser, comme toujours, que le cadre, l’appartement de la juge mais aussi les personnages secondaires comme son greffier, sont bien choisis.

Petit bémol : les costumes : ils ont affublé en particulier Emma Thompson d’une robe rouge « sac à patates » hideuse pour un repas dans la haute société…… alors que pour les séances elle porte une robe/veste costume de femme juge très sobre et très chic.

Un film qui porte à réfléchir sur les choix à faire, sur les limites à ne pas dépasser parfois, tenter de ne pas mêler sentiments et justice quoique les deux, si on y réfléchit bien sont tout de même liés……

Ciao