Le chagrin des vivants de Anna Hope (lu par Dominique Blanc)

LE CHAGRIN DES VIVANTS AUDIODurant les cinq premiers jours de novembre 1920, l’Angleterre attend l’arrivée du Soldat inconnu, rapatrié depuis la France. Alors que le pays est en deuil et que tant d’hommes ont disparu, cette cérémonie d’hommage est bien plus qu’un simple symbole, elle recueille la peine d’une nation entière. À Londres, trois femmes vont vivre ces journées à leur manière. Evelyn, dont le fiancé a été tué et qui travaille au bureau des pensions de l’armée ; Ada, qui ne cesse d’apercevoir son fils pourtant tombé au front ; et Hettie, qui accompagne tous les soirs d’anciens soldats sur la piste du Hammer-smith Palais pour six pence la danse. Dans une ville peuplée d’hommes incapables de retrouver leur place au sein d’une société qui ne les comprend pas, rongés par les horreurs vécues, souvent mutiques, ces femmes cherchent l’équilibre entre la mémoire et la vie. Et lorsque les langues se délient, les cœurs s’apaisent.

Mon écoute

Après La salle de bal et Nos espérances je découvre le premier roman d’Anna Hope et c’est certainement celui que j’ai le plus aimé.

Avec la guerre il y a le chagrin, les vivants et les morts. Après la guerre la vie tente de reprendre mais pour certain(e)s voire pour tous, la guerre laisse des stigmates, visibles ou invisibles. Il y a les morts, enterrés dans un lieu où les familles peuvent se recueillir, les retrouver d’une certaine façon et puis ceux dont il ne reste aucune trace, ceux qui gisent anonymement sous terre et dont les familles ignorent tout sauf qu’ils ne sont pas revenus.

Traité le thème de la guerre à travers l’arrivée en Novembre 1920 à Londres d’un corps anonyme prélevé sur le champ de bataille en France et qui deviendra le symbole de tous les morts sur le front, mais aussi de tous ces hommes dont les familles, les femmes ne sauront jamais où ils reposent, est le but que s’est fixé l’auteure à travers ce roman à trois voix. Trois femmes, trois vies, trois itinéraires, trois façons de vivre malgré tout.

Il y a Ada, la mère, Evelyn, la fiancée et Hettie, celle qui pour six pences propose un moment de danse aux hommes mais qui espère un jour trouver le grand amour parmi les survivants. Pour deux d’entre elles, malgré le temps, l’absence est toujours présente, intolérable,  mais elles tentent de se reconstruire, de donner un sens à leurs vies tandis que la dernière ne peut que constater les traces laissées sur les âmes et les corps des hommes qui l’enlacent pour danser.

On découvre au cours des cinq jours nécessaires entre le choix du corps et l’arrivée du cercueil dans le cénotaphe dans l’Abbaye de Westminster, les portraits de ces femmes, ce qui les hante, la détresse dans laquelle elles se trouvent mais aussi des portraits d’hommes avec pour eux aussi des blessures ou des actes qui marqueront à jamais leurs vies.

Personne ne sait qui repose dans le cercueil, il devient Le symbole, il est peut-être celui qu’elles pleurent ou bien un autre, un de ces milliers de corps qui ne seront jamais rendus à leurs familles

C’est un très beau roman, très bien construit avec des passages consacrés à ce corps inconnu (précédé en lecture audio par un extrait de l’hymne national), comment il a été choisi et à son voyage jusqu’à sa destination finale, à ce qu’il représente pour tous. En choisissant des femmes d’horizons et de vies différents, Anna Hope dresse le portrait d’un peuple meurtri, se remettant à peine de quatre années de guerre.

Comme dans ses deux autres romans, l’auteure passe par les femmes pour traiter son sujet : la guerre avec ses combats, ses morts qu’ils soient ici fiancé ou enfant, ceux qui devinrent de la chair à canon, ceux qui sont revenus à jamais meurtris mais avec également le combat des femmes qui restèrent au foyer, à attendre, à tenir, à espérer et qui ont dû ensuite seules ou pas continuer. Grâce à une construction méticuleuse, entrecroisant les itinéraires, nous serons les seuls parfois à connaître certaines vérités.

Beaucoup d’émotions, de sentiments à travers des beaux portraits de femmes meurtries, blessées, dont l’auteure restitue l’environnement, la vie, le quotidien, les décors, la douleur mais aussi la reconstruction. Une page d’histoire, une page en mémoire de ceux qui partirent mais également de celles qui restèrent, espérèrent. Une écriture subtile, précise,  délicate, réaliste parfois et une construction habile, évitant les clichés, pour narrer une page d’histoire avec délicatesse, justesse et qui imprime pour longtemps le récit dans notre esprit.

Dominique Blanc donne toute sa puissance au texte et lui donne vie même si j’ai parfois trouvé la transformation de sa voix pour certains personnages masculins trop appuyée avec un côté cockney un peu caricatural.

Un très beau roman.

Traduction Elodie Leplat

Editions Gallimard Audio 

Ciao

Trois guinées de Virginia Woolf (lu par Coline Serreau)

TROIS GUINEESVirginia Woolf, ici, va droit aux faits avec la plus redoutable précision. Femme, elle reconnaît, décèle et dénonce en précurseur ce scandale d’autant plus occulté qu’il s’inscrit partout, s’étale avec une évidence majestueuse : le racisme ordinaire qui réduit les femmes à l’état d’êtres minoritaires, colonisés. Scandale politique. Dictature qui annonce toutes les autres. « Derrière nous s’étend le système patriarcal avec sa nullité, son amoralité, son hypocrisie, sa servilité. Devant nous s’étendent la vie publique, le système professionnel, avec leur passivité, leur jalousie, leur agressivité, leur cupidité. L’un se referme sur nous comme sur les esclaves d’un harem, l’autre nous oblige à tourner en rond… tourner tout autour de l’arbre sacré de la propriété. Un choix entre deux maux… » V.W.

Mon écoute

Pour qui a lu Un lieu à soi, trouvera dans ce court essai bien des similitudes car Virginia Woolf évoque à nouveau, mais nous savons combien elle y était attachée, son combat pour la condition féminine et en particulier ici sur l’argent (nerf de la guerre, de toutes les guerres) mais aussi sur l’éducation possible pour les femmes au lieu du mariage comme but ultime de leurs vies, sur l’égalité des chances.

Publié en 1938, dans les prémices d’une guerre, la question est posée à l’écrivaine : « Comment empêcher la guerre ? »…. Pour la féministe que l’on connaît, la réponse ne se fait pas attendre et va dans la même direction. On lui pose la question, elle répond, en tan que femme. Laisser faire les femmes, donnez leur autant de chances que ce soit sur la scolarité, le choix du mariage, l’éducation et le travail que pour les hommes et vous verrez…. Le monde changera peut-être.

Cette question simple mais oh combien difficile à résoudre, donne lieu à une réponse sous forme de correspondance argumentée en plusieurs points et quand on connaît sa plume et ses convictions, inutile de préciser qu’elle le fait avec brio, ne laissant place à aucune faiblesse dans son discours. Elle décortique, analyse, retrace la place de la femme dans l’histoire (en particulier avec le parcours de Mary Kingsley et de son frère Arthur) mais pas celle à laquelle elle a droit comme égale de l’homme, mais celle qu’on lui réserve, lui attribue et ce qui pourrait changer si elle avait accès comme lui à l’éducation, à l’instruction et non aux arts ménagers, à la liberté de choix, à l’indépendance financière.

Il y a les guerres extérieures mais il faut également mener les guerres intérieures, celle de la société et on ressent toute la colère sous-jacente derrière les mots, ses craintes également sur le fascisme montant, sur la folie des hommes, sur leur rapport à la force et aux armes.

Comme toujours son discours est élaboré, clair, structuré et argumenté et ce qui est encore plus surprenant, bref, concis, sans appel. Il faut éduquer pour penser, pour agir, tout passe par l’accès à l’éducation et pas seulement celle « accordée » à l’époque aux femmes. Une éducation égalitaire, similaire à celle « offert » aux hommes mais dont les femmes feraient un meilleur usage.

J’ai  décidément une admiration sans borne pour cette femme, pour ses valeurs, ses combats, la justesse de ses propos, très avant-gardistes et ne me lasse pas de la lire (et ici de l’écouter à travers Coline Serreau). C’est un texte presque universel, moderne, inspirant qui pourrait s’appliquer à bien des domaines.

N’ayez pas peur de Virginia Woolf, lisez-la, écoutez-la !

Traduction Viviane Forrester

Editions Des femmes 2018

Ciao