Les impatientes de Djaili Amadou Amal – Lu par Léonie Simaga

LES IMPATIENTESTrois femmes, trois histoires, trois destins liés.
Ce roman polyphonique retrace le destin de la jeune Ramla, arrachée à son amour pour être mariée à l’époux de Safira, tandis que Hindou, sa sœur, est contrainte d’épouser son cousin.
Patience ! C’est le seul et unique conseil qui leur est donné par leur entourage, puisqu’il est impensable d’aller contre la volonté d’Allah. Comme le dit le proverbe peul : « Au bout de la patience, il y a le ciel. » Mais le ciel peut devenir un enfer. Comment ces trois femmes impatientes parviendront-elles à se libérer ?
Mariage forcé, viol conjugal, consensus et polygamie : ce roman de Djaïli Amadou Amal brise les tabous en dénonçant la condition féminine au Sahel et nous livre un roman bouleversant sur la question universelle des violences faites aux femmes.

Mon écoute

Trois femmes, trois destins féminins, trois mariages non choisis, imposés. Il y a Ramla qui rêvait de faire des études et aimait un garçon ayant la même vision de la vie qu’elle et que l’on marie de force le même jour que sa cousine Hindou. Cette dernière est mariée à un cousin débauché, alcoolique et accro aux anti-douleurs qui lui fait vivre un calvaire, deviendra son bourreau. La troisième, Safira, la première épouse du mari de Ramla qui veut par tous les moyens se débarrasser de Ramla, celle qui par sa jeunesse lui ravit son époux.

Grâce à cette construction et ces trois voix, l’auteure témoigne de la souffrance de certaines femmes camerounaises quand la tradition peule impose à celles-ci le choix de leur époux sans qu’elles aient droit à la parole. Il peut s’agir d’un homme plus âgé, d’un débauché, d’un cousin ou d’un homme ayant déjà plusieurs épouses et qu’importe leurs désirs, leurs souffrances, elles devront faire preuve de Munyal, de patience. Tout s’arrangera avec le temps, avec de la patience….

Ce roman est un témoignage bouleversant inspiré par la vie de son auteure qui fut elle-même contrainte au mariage forcé et qui évoque à travers ses deux premières héroïnes, Ramla et Hindou, la manière dont elles sont poussées vers une vie qu’elles n’ont pas choisie, la manière dont leurs maris les traitent, ce qu’elles doivent endurer de leur part mais également le peu d’aide qu’elles peuvent espérer de leurs familles qui se détournent de leurs sorts une fois que celles-ci sont mariées.

Avec Safira c’est un autre point de vue, celle de la première épouse à qui l’on impose la présence d’une seconde femme, plus jeune et ce qu’elle est prête à mettre en œuvre pour garder son pouvoir et l’attention de son mari.

J’ai attendu pour lire ce roman et j’ai finalement opté pour la version audio et la voix de Léonie Simaga a résonné dans ma maison, donnant vie à ces femmes, résonnant dans la brutalité de leurs existences, me suivant dans mes tâches et m’indignant que des femmes (et jeunes filles) à notre époque soient encore sous le joug des hommes qu’une longue tradition perpétue en usant d’arguments parfois religieux transformés pour répondre à leurs désirs.

J’ai beaucoup aimé même si les viols, les tortures, les interdictions de toutes sortes et les règles à respecter m’ont révoltés, si le silence entourant ces mariages et le désespoir de ces femmes est assourdissant, ayant parfois le sentiment de me retrouver au Moyen-âge. Il est nécessaire que de telles voix s’élèvent pour évoquer une réalité car la littérature est également un moyen de les entendre et Munyal, un jour peut-être, toutes ces femmes et ces jeunes filles pourront choisir leurs destins. Munyal…..

Prix Goncourt des lycéens 2020

Editions Lizzi – 4h23 – Avril 2021

Ciao 📚

Aucun de nous ne reviendra de Charlotte Delbo lu par Dominique Reymond

AUCUN DE NOUS NE REVIENDRAAucun de nous ne reviendra est, plus qu’un récit, une suite de moments restitués. Ils se détachent sur le fond d’une réalité impossible à imaginer pour ceux qui ne l’ont pas vécue.
Charlotte Delbo évoque les souffrances subies et parvient à les porter à un degré d’intensité au-delà duquel il ne reste que l’inconscience ou la mort. Elle n’a pas voulu raconter son histoire, non plus que celle de ses compagnes ; à peine parfois des prénoms. Car il n’est plus de place en ces lieux pour l’individu.

Mon écoute

Bon je sais vous allez me dire que je choisis une période où l’on lit (écoute) en principe que des ouvrages plutôt réjouissants mais moi j’ai trouvé que c’était finalement le bon moment, parce qu’il n’y a pas de bonne ou de mauvaise période pour lire des témoignages sur les camps de concentration, que ce soit Primo Levi ou Ginette Kolinka ou regarder des documentaires sur ce sujet (de temps en temps bien sûr) comme un devoir de mémoire nécessaire et utile non pas par morbidité ou pour me plomber le moral, non plutôt pour ne pas oublier ce que l’humain est capable de faire dans le domaine de l’horreur, ce que l’humain est capable de vivre quand il est confronté à l’horreur, de faire vivre par haine de l’autre (ou peur) et pour garder une vigilance vis-à-vis de certains courants, idées…..

Charlotte Delbo a été arrêtée et emprisonnée à Auschwitz-Birkenau puis à Ravensbrück de Janvier 1943 à Avril 1945 après avoir été arrêtée avec son mari (fusillé au Mont-Valérien) comme résistants, camps dont elle est revenue vivante. Dans ce témoignage bouleversant elle décrit les conditions inhumaines dans lesquelles vivaient, elle et les autres femmes, côtoyant la mort à chaque minute à l’ombre des chambres à gaz et des fours crématoires, suspendues à tout instant à la sanction de vivre ou de mourir, les sentiments qui les traversent, désir de tenir ou de mourir, la faim, le froid, la peur.

Charlotte Delbo était une femme de lettres et on le ressent dans le choix des mots, de la répétition de ceux-ci afin de les rendre plus forts, de donner même du rythme au récit comme par exemple dans les longues marches dans le froid, sur la brutalité des geôliers voire leur sadisme s’attachant énormément aux sentiments, pensées intimes, questionnements.

La voix de Dominique Reymond, linéaire, fluide, sans dichotomie dans les tons, neutre donne beaucoup de puissance au texte et même en lecture audio, il m’a fallu parfois faire des pauses car la narration du quotidien, des exactions perpétrées font monter en vous les images qui de toutes façons seront toujours en-deçà de la réalité vécue.

J’ai plusieurs ouvrages dans ma PAL pour tenter de comprendre comment l’humain peut-il arriver au mal absolu, à la volonté d’extermination et son ingéniosité des méthodes mises en place à cette fin et surtout, pour moi c’est très important d’essayer de comprendre (s’il y a quelque chose à comprendre) comment la conscience de ces humains les laissait en paix.

Inutile d’en dire plus. Vous l’avez compris j’ai été bouleversée par ce témoignage et dire que je l’ai beaucoup aimé pourrait sembler de mauvais goût mais oui je l’ai beaucoup aimé car il faut, je pense, beaucoup de courage à ceux et celles qui l’ont fait car cela leur demandait de revivre une période de leur vie qu’ils auraient voulu oublier, mais comment oublier ?

Editions des femmes – Antoinette Fouque – 3 h 28 – 2017

Ciao 📚

Le fils de l’homme de Jean-Baptiste Del Amo – Lu par Mathurin Voltz

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Après plusieurs années d’absence, un homme resurgit dans la vie de sa compagne et de leur jeune fils. Il les entraîne aux Roches, une vieille maison isolée dans la montagne où lui-même a grandi auprès d’un patriarche impitoyable. Entourés par une nature sauvage, la mère et le fils voient le père étendre son emprise sur eux et édicter les lois mystérieuses de leur nouvelle existence. Hanté par son passé, rongé par la jalousie, l’homme sombre lentement dans la folie. Bientôt, tout retour semble impossible.

Je résume

Un homme, le père, après plusieurs années d’absence réapparait chez la femme, sa femme, la mère, qui vit avec un jeune garçon, son fils de 9 ans, le fils, dans une petite maison d’une cité ouvrière. Le père les entraîne dans une vieille maison isolée au milieu de la nature, Les Roches, dont il a héritée et où il a vécu à la dure avec son père. Présenté par le père comme des vacances, des retrouvailles (si l’on peut dire), une expérience de retour à la nature, le séjour va vite prendre une autre route, celle d’un règlement de compte sous la conduite d’un homme blessé par ses souvenirs et dans son amour propre et qui sombre dans la folie.

Mon écoute

Il y aurait tant à dire et pourtant il ne faut pas trop en dévoiler car c’est par séquences, par époques, que l’on découvre peu à peu cette histoire car pour la comprendre il faut remonter le temps, car rien n’arrive par hasard et n’est que le résultat d’une enfance, de blessures. Tout commence par une chasse en des temps préhistoriques où le chasseur part en quête de sa proie et l’abat, initiant ainsi son fils à la survivance. Puis il y a l’arrivée, de nos jours, de ce père, accueilli par un fils qui se souvient à peine de lui et qui les emmène, lui et sa mère aux Roches, l’auteur entremêlant cette arrivée et le séjour pour mieux comprendre le contexte des retrouvailles puis de la progression du plan ourdi par le père et surtout de la progression, dans chacun des esprits, de ce qui se trame, de l’angoisse qui s’installe aux Roches.

Avec une écriture taillée au scalpel, parfaitement relayée par la voix de Mathurin Voltz qui lui donne toute sa sècheresse, sa dureté, Jean-Baptiste Del Amo restitue l’ambiance pesante et lourde qui règne au sein de cette famille, où la parole et les sentiments sont réduits au minimum. C’est un roman noir, épuré, chargé d’angoisse où l’on pressent que rien ne sera simple, que chacun cache quelque chose, où l’enfant écoute, observe, porte un regard sur les adultes, ses parents, qu’il découvre partagé qu’il est entre amour avec celle qui partageait sa vie jusqu’à maintenant et cet inconnu qu’il craint mais dont il ne peut s’empêcher de se rapprocher.

On ressent que chaque mot, chaque scène ont été taillés, sculptés pour être au plus près de ce huis-clos oppressant, Jean-Baptiste Del Amo ne faisant pas dans les fioritures, dans la dentelle. C’est sec, implacable et donne à l’ensemble du récit une noirceur dont on comprend très vite qu’elle va envahir la maison des Roches, car elle est là? tapie, silencieuse, omniprésente car on le sait, on le sent : la famille n’en ressortira pas indemne. Le fils de l’homme va faire un rude apprentissage résultant de blessures du passé, va devoir apprendre vite et de façon brutale qu’il y a des choix inéluctables.

Le gris du début du roman sombre dans le noir avec des tâches de rouge mais l’écriture colle tellement au contexte que même si c’est dur, fort, on ne peut que reconnaître la virtuosité de l’écrivain à faire transpirer sa plume de l’encre dans laquelle il l’a trempée, celle de la jalousie, la rancœur, la folie et la violence.

Une mention spéciale pour la fin du roman, pour une phrase qui claque et qui vous laisse sans voix, tellement elle vous gifle.

J’ai beaucoup aimé.

Editions Gallimard Audio – Août 2021 – 6 h 46

Ciao 📚