Mes lectures de Décembre 2019 – Bilan livresque 2019 et projets 2020

Il est temps de dresser le bilan de ce dernier mois de l’année, de faire également le bilan de l’année 2019 et d’envisager l’avenir…..

Bilan de l’année 2019 : 176 lectures

Bilan du mois : 12 lectures (8 lectures + 4 dont les chroniques seront publiées en Janvier (romans à paraître en Janvier 2020).

Comme toujours, un clic sur l’image pour rejoindre la chronique

Coup de ❤ 

DE SANG FROID

J’ai beaucoup aimé :

RETOUR A BIRKENAULES CHOSES HUMAINES

J’ai aimé :

FROIDURELE GHETTO INTERIEURLA PRINCESSE DE CLEVESDEUX SOEURS

Bof 

ON NE MEURT PAS D'AMOUR

Lectures de la rentrée littéraire de Janvier 2020 faites en Décembre mais qui seront chroniquées le mois prochain :

LES TOITS DU PARADISIL EST JUSTE QUE LES FORTS SOIENT FRAPPESSAISONS EN FRICHEJOHANNESBURG

Mes coups de cœur 2019 (sans ordre de préférence)

Dans les angles morts d’Elizabeth Brundage

Des hommes couleur de ciel d’Anaïs Llobet

Né d’aucune femme de Franck Bouysse

Cotton County d’Eleanor Henderson

Journal d’Hélène Berr

Le soleil des Scorta de Laurent Gaudé

La plus précieuse des marchandises de Jean-Claude Grumberg

Le lambeau de Philippe Lançon

Le dernier jour d’un condamné de Victor Hugo

Des souris et des hommes de John Steinbeck

Parlons maintenant de l’avenir et de 2020.

Lire oui bien sûr, toujours, évidemment…… Mais j’ai décidé de m’attaquer réellement à ma PAL et aux livres que je souhaite relire. Je sais qu’il y a de belles lectures qui m’y attendent, des heures et des heures de voyages, de découvertes et de réflexion. Le seul achat envisagé pour l’instant : Le livre des martyrs disparus de Joyce Carol Oates.

Je vous souhaite une douce et belle année 2020, qu’elle vous apporte tous les bonheurs que vous souhaitez, toutes les attentes que vous avez et qu’elle soit remplie de lectures aussi belles qu’enrichissantes.

A bientôt

Ciao

Les choses humaines de Karine Tuil

LES CHOSES HUMAINESLes Farel forment un couple de pouvoir. Jean est un célèbre journaliste politique français ; son épouse Claire est connue pour ses engagements féministes. Ensemble, ils ont un fils, étudiant dans une prestigieuse université américaine. Tout semble leur réussir. Mais une accusation de viol va faire vaciller cette parfaite construction sociale.

Le sexe et la tentation du saccage, le sexe et son impulsion sauvage sont au cœur de ce roman puissant dans lequel Karine Tuil interroge le monde contemporain, démonte la mécanique impitoyable de la machine judiciaire et nous confronte à nos propres peurs. Car qui est à l’abri de se retrouver un jour pris dans cet engrenage ?

Ma lecture

Et bien j’ai aimé, beaucoup aimé alors que je commençais cette lecture avec le sentiment qu’une fois de plus j’allais être déçue….. Je m’attendais à un récit tranché, une sorte de mise en accusation et finalement l’auteure expose objectivement les faits, une sorte de constat des relations humaines, des choses humaines.

Karine Tuil scinde son roman en trois parties très distinctes : en tout premier elle installe les personnages : Claire, la mère, la petite cinquantaine, écrivaine essayiste, Jean, le père, 70 ans, journaliste dans l’audiovisuel, leur fils Alexandre,  25 ans, brillant étudiant ainsi que ceux qui gravitent autour d’eux : amant, maîtresse (couple très libre), relations, dans un contexte privilégié faisant la part belle à l’image et à l’estime de soi, aux relations professionnelles assez hypocrites basées sur leur utilité. C’est le portrait d’une famille à qui tout réussit, en apparence, mais on sent une certaine tension qui monte lorsque Jean et Alexandre, après avoir chacun eu une relation sexuelle avec une partenaire, commencent à se poser la question de ce qui c’est réellement passé.

Puis vient le temps du dépôt de plainte de Mila, 18 ans, la fille du nouveau compagnon de Claire : elle accuse Alexandre de l’avoir violée lors d’une soirée à laquelle il l’avait entraînée la veille, lui nie. La machine policière se met en route, l’auteure basculant la famille Farel dans ce qui va devenir peu à peu une machine destructrice du bel édifice qu’ils avaient construit réduisant à néant image, réputation et avenir.

Vient ensuite le temps du procès : Karine Tuil nous place en situation de juré et je craignais que cette partie devienne une longue procédure ennuyeuse et technique et finalement je me suis installée sur le banc des jurés, j’ai écouté les témoignages, les réquisitions des avocats pour non seulement me faire ma propre opinion mais aussi avoir une réflexion sur ce qu’est le consentement, sa formulation. Elle a su garder la distance nécessaire pour ne pas influencer le lecteur et pour cela il faut de la subtilité, de la maîtrise afin de laisser le champ libre à la réflexion.

Pour qui ne fréquente pas les bancs d’un tribunal, on peut être surpris par l’étalage des vies, des actes dans les moindre détails, ici la pudeur, la dissimulation n’ont pas cours. Il faut se mettre à nu, révéler ce qu’il y a de plus intime, de plus caché révélant parfois à leurs auteurs des pans de leur personnalité qu’ils n’avaient pas imaginé.

Je sais que Karine Tuil a assisté à des procès dans ce genre d’affaires pour restituer le plus fidèlement possible le déroulement, les témoignages, les contradictions, les différentes interprétations possibles jusqu’aux réquisitoires des avocats qui peuvent faire jusqu’au dernier moment pencher la balance par leur éloquence.

J’ai trouvé particulièrement réussi la façon dont chacun réagissait aux événements en fonction de son passé, de sa position, de ses intérêts en particulier la différence qu’il existe dans un avis sur une affaire publique et quand celle-ci vous touche personnellement.

C’est un roman qui nous fait nous poser les questions sur cette fameuse zone grise où rien n’est vraiment dit sur l’acceptation d’une relation sexuelle et c’est en cela que l’auteure réussit parfaitement son récit c’est qu’elle ne donne pas vraiment de réponse. A nous de juger. Chaque lecteur va se faire sa propre idée, sa propre réflexion, ne distillant qu’ici ou là quelques éléments complémentaires, indices, qui peuvent faire pencher d’un côté ou de l’autre la balance, apportant ainsi de l’eau au moulin du doute.

Elle réussit à ne jamais prendre position, restant totalement dans cette zone d’incertitude sur ce qui c’est réellement passé : chacun à sa version, avec souvent et c’est ce qui est le plus troublant les mêmes mots mais interprétés d’une façon différente. Il faut lui reconnaître un réel talent pour traiter d’un tel sujet, sans tomber dans la caricature, rester dans la distance, dans la justesse de ton.

Il y a le fond mais aussi la forme : grâce à son écriture, l’auteure transforme un fait de société en un roman de réflexion passionnant, jamais moralisateur, avec une tension palpable jusqu’au bout.

C’est le genre de roman dont on ressort avec des questionnements à la fois sur notre fonctionnement mais aussi sur le fonctionnement de ce qui constitue notre Société. Il s’agit souvent d’une question de nuances, de sens. Il pourrait presque être qualifié d’étude sociétale, peut-être caricaturale pour certains aspects des personnages mais nécessaires pour mettre en évidence l’impact des actes sur les vies humaines.

Editions Gallimard – Septembre 2019 – 342 pages

Ciao

Deux sœurs de Elizabeth Harrower

œDEUX SOEURS

Abandonnées à leur sort après la disparition de leur père, les sœurs Vaizey voient l’arrivée de Felix Shaw dans leur vie comme un miracle. Il épouse l’aînée, Laura, et propose à la plus jeune, Clare, de vivre avec eux dans une superbe maison à Sydney. Mais le prétendu bienfaiteur révèle au fil du temps un autre visage, bien plus terrifiant.

 

Ma lecture

Ne vous fiez pas à la couverture…… Ce récit est bien loin de ce que celle-ci laisse supposer. Nous n’entrons pas dans un roman du style « intrigues dans la bourgeoisie ou dans l’aristocratie » mais dans un roman psychologique. Il est indiqué qu’il s’inscrit dans la lignée de ceux de Daphné du Maurier….. Oui peut-être mais il n’y a pas, comme chez la célèbre écrivaine anglaise, le côté mystérieux, étrange et presque thriller.

Je vous présente les deux sœurs Vaizey : elles vivent à Sidney et n’ont vraiment pas de chance….. Elles perdent leur père et leur mère ne leur porte aucun intérêt et n’a même qu’une seule idée : s’en débarrasser et c’est d’ailleurs ce qu’elle va faire en partant vivre en Angleterre. Et c’est pas fini :  Laura va se marier à un homme, Felix, de plus de 20 ans son aîné, non par amour mais pas sécurité et Clare, sa sœur cadette va s’installer dans la maison du couple sur la demande insistante du mari. Très vite on comprend que les deux héroïnes sont manipulées par cet homme, une sorte de pervers égoïste, alcoolique à ses heures, avare, grossier, bi-polaire à sa manière, alternant cajoleries intéressées et violences brutales et dans le genre malsain, le Félix Shaw se pose là….

L’action se déroule en partie durant la deuxième guerre mondiale et il faut reconnaître à l’auteure une très bonne dissection du comportement des personnages : l’emprise d’un homme sur son épouse et qui, à force d’arguments et de miroirs aux alouettes va pousser la plus jeune, Clare, à arrêter ses études et fait de ses deux jeunes femmes des sortes « d’esclaves » domestiques, travaillant pour lui dans les différentes entreprises qu’il achète et revend aux gré de ses humeurs. Usant de largesses pour tenter d’acquérir un cercle d’amis qui, très vite, profitent de sa naïveté et de son orgueil pour faire des affaires pour ensuite l’ignorer, Félix va déverser sur son épouse et sa sœur sa rancœur,  lâche qu’il est.

Clare sera la plus rapide à ressentir l’ambiance malsaine de cet homme, à vouloir s’éloigner mais Laura,  persuadera celle-ci à rester, lui faisant à chaque fois miroiter un changement de comportement de son mari, ayant la crainte de se retrouver seule face à lui, devenant à son tour manipulatrice.

On peut être agacé par l’attitude des deux jeunes femmes, par leur naïveté mais je pense qu’il faut remettre le roman dans le contexte de l’époque, par la jeunesse des deux jeunes femmes (18 ans pour Laura quand elle se marie, 14 ans pour Clare) et également par le sentiment d’urgence, d’abandon dans lequel elles se trouvent à la mort de leur père et du manque d’intérêt de leur mère.

Elizabeth Harrower décortique méticuleusement les comportements de Félix et l’emprise que cet homme étend dans sa maison, régnant en maître absolu, faisant la pluie et parfois le beau temps, au gré de ses affaires, humeurs, rentrées d’argent ou périodes d’avarice. Elle fait de Laura une femme totalement soumise, craintive des réactions de son époux et de Clare, une jeune fille plus rebelle mais partagée entre son désir de fuir et son attachement à sa sœur,  se trouvant prise au piège entre sentiments et volonté.

Autant il y a une progression dans la folie de Felix, dans le troublant attachement qu’il a envers Clare (on se pose d’ailleurs la question sur la vraie nature de celui-ci), autant l’attitude des deux femmes reste assez passive mais on sait l’emprise que peut avoir ce genre de personnage sur son entourage.

Ce roman paru en 1966 traite d’un sujet toujours d’actualité, de femmes soumises, sous influence et même si j’ai apprécié l’écriture j’ai trouvé que le récit comportait des longueurs, des répétitions de situations mais peut-être dues à la passivité des deux femmes, acceptant toutes les humiliations sans révolte. J’ai eu envie de les secouer, de les pousser à partir d’autant qu’elles sont deux et très unies. Mais comme je l’ai dit il faut tout remettre dans le contexte de l’époque, en temps de guerre. Je m’attendais également à un final plus surprenant du fait de la tension qui montait, justement à la manière d’un Daphné du Maurier, une petite déception…..

Mais c’est une lecture qui se fait avec nos esprits de femmes libres, ayant acquis leur indépendance et ayant tiré les leçons du passé. Remettons tout cela dans son contexte  et cela en fait malgré tout un roman psychologique assez bien vu et transcrit sur les processus comportementaux d’un esprit malade et de ses victimes.

Traduction de Paule Guivarch

Editions Rivages poche – Avril 2017 – 318 pages 

(1ère parution 1966)

Ciao

Retour à Birkenau de Ginette Kolinka avec Mario Ruggieri

« Moi-même je le raconte, je le vois, et je me dis c’est pas possible d’avoir survécu… »
Arrêtée par la Gestapo en mars 1944 à Avignon avec son père, son petit-frère de douze ans et son neveu, Ginette Kolinka est déportée à Auschwitz-Birkenau : elle sera seule à en revenir, après avoir été transférée à Bergen-Belsen, Raguhn et Theresienstadt. Dans ce convoi du printemps 1944 se trouvaient deux jeunes filles dont elle devint amie, plus tard : Simone Veil et Marceline Rosenberg, pas encore Loridan – Ivens.
Aujourd’hui, à son tour, Ginette Kolinka raconte ce qu’elle a vu et connu dans les camps d’extermination. Ce à quoi elle a survécu. Les coups, la faim, le froid. La haine. Les mots. Le corps et la nudité. Les toilettes de ciment et de terre battue. La cruauté. Parfois, la fraternité. La robe que lui offrit Simone et qui la sauva. Que tous, nous sachions, non pas tout de ce qui fut à Birkenau, mais assez pour ne jamais oublier ; pour ne pas cesser d’y croire, même si Ginette Kolinka, à presque 94 ans, raconte en fermant les yeux et se demande encore et encore comment elle a pu survivre à « ça »…

Ma lecture

J’ai fait la connaissance de Ginette Kolinka lors de son passage à La Grande Librairie avec Elie Buzyn il y a quelques mois lors de la sortie de son livre témoignage et j’avais été très touchée par sa façon simple, touchante de parler de ses souvenirs de déportée dans les camps de 1944 et 1945 à Birkenau entre autres où elle croisa des anonymes qui devinrent elles aussi des voix comme Simone Veil et Marceline Loridan-Ivens.

Incipit :

La dernière fois que je suis retournée à Birkenau, c’était au printemps. Les champs se couvraient de fleurs, l’herbe était verte, le ciel limpide, on pouvait entendre les oiseaux chanter C’était beau. Comment puis-je employer un mot pareil ? Et pourtant, je l’ai dit ce mot, je l’ai pensé : « C’est beau ».  (p9)

J’ai retrouvé dans son témoignage écrit à quatre mains (avec la journaliste Marion Ruggieri) la même émotion que lorsque je l’ai découvert. C’est bien sa voix que j’ai entendue dans ce petit livre, sa façon très simple, avec ses mots à elle, directs, son franc-parler évoquer son arrestation après dénonciation, son voyage vers ce qu’elle croyait être un camp de travail, l’encouragement qu’elle a adressé à son père, son frère et son cousin de monter dans les camions dont elle ne savait pas qu’ils menaient à une mort programmée et immédiate, ses conditions j’allais dire « de vie » mais il faudrait plutôt dire de survie, l’entraide entre femmes, la saleté, la faim, la maladie, les vols, la mort et l’espoir.

A l’heure où les derniers survivants des camps de concentration et/ou d’extermination disparaissent peu, à l’heure où les voix s’éteignent, elle continue à accompagner à 94 ans des jeunes dans les camps où elle perdit une partie de sa famille et de sa jeunesse, où elle fut confrontée à la pire des inhumanités afin qu’on oublie jamais et à chaque voyage elle doute de sa propre mémoire.

J’ai profondément été touchée en tant que femme par ses confidences en tant que femme, sur les conditions de vie où chacune était réduite à n’être rien : nudité, tonte des cheveux et poils pubiens, faim, froid, travail inhumain, violence, honte, poux, maladies.

Dans de telles conditions certaines rencontres se transformeront en liens perpétuels : Simone Jacob (Veil), Marceline Rosenberg (Loridan-Ivens), dont on retrouve pour chacune ce qui les caractérisaient déjà : générosité, bienveillance, espièglerie pour la dernière.

Comme pour La plus précieuse des marchandises de Jean-Claude Grumberg, il est utile de transmettre l’histoire même dans ce qu’elle a de plus monstrueuse surtout quand le récit se fait le plus humble, le plus simple possible, j’allais presque dire sans violence envers les bourreaux. Elle raconte, elle se raconte comme si elle se trouvait à côté de nous, elle nous confie ce qu’elle a vécu de plus terrible : perdre ses plus belles années, perdre ceux qui lui étaient chers, ceux pour lesquels elle culpabilise d’avoir peut-être précipiter la mort, arriver aux portes de la mort mais survivre malgré tout et faire auprès des jeunes générations un devoir de mémoire.

Elle-même doute parfois, quand elle retourne sur les lieux, de sa mémoire. Tout est si beau, si calme, si paisible mais très vite les images reviennent et s’il y a un message qu’elle veut faire passer aux jeunes générations c’est celui-ci :

Aux élèves, je le répète : c’est la haine qui a fait ça, la haine à l’état pur. les nazis ont exterminé six millions de Juifs. Souvenez-vous de ce que vous avez trouvé impensable. Si vous entendez vos parents, des proches, des amis, tenir des propos racistes, antisémites, demandez-leur pourquoi. Vous avez le droit de discuter, de les faire changer d’avis, de leur dire qu’ils ont tort. (p95)

Merci Madame.

Editions Grasset – Mai 2019 – 99 pages

Ciao