La poudre – Tome 1 – Ecrivaines et musiciennes Entretiens par de Lauren Bastide

LA POUDRE TOME 1 IG« J’ai conçu La Poudre en 2016 pour faire place aux voix des femmes. Pour déverser dans l’espace médiatique des kilomètres de leurs récits. Pour compenser l’invisibilité dans laquelle ils sont plongés et lutter contre leur silenciation. Quatre ans plus tard, ces entretiens racontent ce grand tournant dans l’histoire des droits des femmes et des minorités raciales et sexuelles que nous sommes en train de vivre, et contribuent à l’archivage des noms et des accomplissements de ce.lles.ux qui façonnent ce siècle. J’espère que vous consulterez souvent ce livre et que vous le transmettrez aux générations à venir, au cas où… ».

Entretiens avec : Alice Zeniter, Aloïse Sauvage, Aurélie Saada, Camille, Chloé Delaume, Chris, Clara Luciani, Dali Misha Touré, Delphine Horvilleur, Faïza Guène, HollySiz, Imany, Inna Modja, Jeanne Added, Jeanne Cherhal, Juliette Armanet, Leïla Slimani, Lolita Pille, Maggie Nelson, Mélissa Laveaux, Mona Chollet, Niviaq Korneliussen, Paul B. Preciado, Pénélope Bagieu, Yseult.

Ma lecture

Dans ce premier tome sont regroupés les entretiens que Lauren Bastide a eus avec des musiciennes ou écrivaines de 2016 à 2020 tournant autour du parcours de chacune, de leur enfance à leur vie de femmes et d’artistes, de ce qui les a construit mais également ce qu’il leur a fallu d’énergie pour arriver où elles en sont.

A l’origine il y avait des podcasts, que je ne connaissais pas, mais Lauren Bastide a souhaité que ceux-ci soient imprimés en un ouvrage très féminin, autant dans son aspect que dans son contenu, pour que les mots de toutes ces figures montantes et marquantes actuelles se concrétisent et demeurent, car ils sont le reflet souvent de combats pour être femme ou le devenir (sic Simone de Beauvoir), pour légitimiser ou trouver leurs places par leurs écrits, leurs créations. A chaque rencontre une personnalité, des nationalités, des enfances et de milieux différents, chacune se livre sans fard, dans l’intimité, le plus souvent, d’une chambre d’hôtel et cette intimité installée permet à Lauren Bastide de créer un climat de confiance, de proximité mais également une écoute dans leurs échanges.

Les questions s’enchaînent, les personnalités se dévoilent, loin parfois des interviews conventionnels, peut-être grâce au rapport femme-femme, avec des questions communes à chaque interview comme la chambre à soi, la petite fille qu’elles étaient, quelle mère elles avaient, leur lien à leur utérus et ce qu’évoque la poudre pour elle mais également des enchaînements par rapport à leurs parcours, la parole se libère. Il est question de féminité, de féminisme, mais aussi de la place de chacune, dans leur couple, dans leur rôle de mère ou d’artistes et d’identités. Je n’ai pas eu le sentiment de voyeurisme, ni d’agressivité mais de témoignages de femmes de leur temps, de notre époque, avec les combats encore menés ou à mener pour devenir et être.

Il n’y a pas un féminisme mais des féminismes ou tout du moins de concevoir le féminisme et ce recueil d’entretiens permet de voir le chemin parcouru ou restant à parcourir et, pour elles, il a été parfois plus ou moins laborieux, il a demandé de la volonté, du courage, du temps et elles font encore preuve de vigilance.

Les femmes prennent la parole, elles se dévoilent et sous une couverture poudrée il y a d’autres poudres qu’elles font parler. Des mots sans maquillage, des mots à l’image de ces femmes : volontaires, forts, puissants, avec ce qu’il faut d’auto-dérision parfois, sans complaisance. Elles assument. Elles sont.

Je les ai lus avec intérêt, même si ceux concernant les écrivaines m’ont plus intéressée parce que liés à ma passion de la lecture  mais je dois avouer que certaines musiciennes m’ont parfois interpellée par leur univers, parfois très loin du mien et c’est ce qui est intéressant justement, c’est la variété culturelle et les sensibilités différentes de toutes ces femmes. 

Je les ai lu par petites séquences, comme une rencontre, doucement, écoutant ce qu’elles avaient à dire, m’attachant à leurs confidences et c’est un podcast que j’ai rajouté à mon téléphone car je viendrai de temps en temps écouter ce qu’elles ont à partager.

Deux autres tomes sont prévus : le deuxième sera consacré aux femmes du cinéma et le dernier les femmes politiques et/ou militantes.

J’ai aimé.

Merci à Babelio pour cette Masse critique privilégiée et aux Editions Marabout

Editions Marabout – 446 pages – Novembre 2020

Ciao

Saturne de Sarah Chiche – Coup de 🧡

SATURNE IGAutomne 1977 : Harry, trente-quatre ans, meurt dans des circonstances tragiques, laissant derrière lui sa fille de quinze mois.
Avril 2019 : celle-ci rencontre une femme qui a connu Harry enfant, pendant la guerre d’Algérie.

Se déploie alors le roman de ce père amoureux des étoiles, issu d’une grande lignée de médecins. Exilés d’Algérie au moment de l’indépendance, ils rebâtissent un empire médical en France. Mais les prémices du désastre se nichent au cœur même de la gloire. Harry croise la route d’une femme à la beauté incendiaire. Leur passion fera voler en éclats les reliques d’un royaume où l’argent coule à flots.
À l’autre bout de cette légende noire, la personne qui a écrit ce livre raconte avec férocité et drôlerie une enfance hantée par le deuil, et dévoile comment, à l’image de son père, elle faillit être engloutie à son tour.

Roman du crépuscule d’un monde, de l’épreuve de nos deuils et d’une maladie qui fut une damnation avant d’être une chance, Saturne est aussi une grande histoire d’amour : celle d’une enfant qui aurait dû mourir, mais qui est devenue écrivain parce que, une nuit, elle en avait fait la promesse au fantôme de son père.

Ma lecture

Mais quand je songe aux monstres que nous avons été, à la façon dont un certain nombre d’événements se sont morbidement engrenés les uns dans les autres, et à ma responsabilité dans cette tragédie, ces vies perdues reviennent me hanter. (p27)

Voilà une lecture qui va rester graver dans ma mémoire. Quelle écriture, quelle profondeur et quelle des sentiments éprouvés par la narratrice et tout cela sur un thème difficile : le deuil ou plutôt l’absence car l’auteure, dès son prologue, situe son récit. 1979 – Le père de la narratrice, l’auteure donc mais en grand partie autobiographique malgré sa catégorie « roman », est sur le point de mourir, elle n’a que quinze mois et ne conservera donc aucun souvenir de Harry, cet homme de 34 ans, entouré de sa famille dans ses derniers instants.

2019 – La rencontre fortuite lors d’une signature de livres,  avec une femme ayant connu son grand-père et son père enfant en Algérie, fait remonter en elle une promesse faite devant une tombe…. Parler de sa famille, une famille de médecins, aisée mais dont son père, enfreindra toutes les règles, qu’elles soient professionnelles ou familiales en épousant Eve, une femme tellement éloignée des critères attendus. Mais parler également d’elle, de cette femme orpheline de père, de ce séisme engendré inconsciemment par ce fantôme dans sa vie jusqu’au jour où elle retrouvera les traces de celui qu’elle aurait voulu peut-être voulu rejoindre.

Mais pour comprendre il faut remonter le temps, revenir aux racines, à cette famille qui a bâti sa fortune grâce à des cliniques privées d’abord en Algérie puis en France. Une famille bourgeoise, installée, ayant ses règles et ses codes, où l’argent et le pouvoir règnent, où le frère aîné, Armand, correspond aux attentes alors qu’Harry s’en éloigne, avant de rencontrer celle qui chamboulera son cœur et son existence.

L’auteure, psychologue et psychanalyste, dans une écriture d’une beauté extrême, concise, se penche et analyse pourquoi, à un moment de sa vie, la répercussion de la mort de son père à tant influée sur la sienne, la poussant même au bord du précipice, dans une sorte de non-vie, d’oubli d’elle-même alors qu’elle n’a aucun souvenir de l’homme qu’il était et que ceux qui l’ont connu disparaissent peu à peu.

Les morts ne sont pas avalés, ni par l’eau ni même par la terre. Ils continuent de marcher parmi les vivants. Quand nos souvenirs avec nos proches s’effacent dans le lointain de chambres, d’écoles, de fêtes d’anniversaire, de champs, de sentiers de montages ou de plaques, que nous n’arpentons même plus dans nos songes, restent les récits que nous tenons des autres.  Puis un jour, ces autres ‘évaporent eux aussi. La dernière personne qui pouvait nous parler de la personne que nous avons perdue meurt à son tour ; et dans cette césure fatale, le temps devient, dit-on, irréversible. (p27-28)

Un travail de mémoire nécessaire et il faut du temps, le chemin est semé d’embûches car il touche à ce qu’il y a de plus intime à la personne, ce qui l’a constituée, avec des questions parfois à jamais sans réponse, ou alors des brides, recollées les unes aux autres. Tout est palpable comme dans les lieux qu’elle traverse, les objets, les odeurs, tout est prétexte à sa recherche, à son travail de deuil plus de 30 ans plus tard.

Tel Saturne dévorant son propre fils, tel le cancer dévorant son père, l’auteure se retrouvera pendant trois ans dévorée par une dépression profonde, enfermée dans un espace sans repères jusqu’à la délivrance par quelques images et la révélation paternelle qu’elle n’espérait plus.

Ce roman est d’une maîtrise totale que ce soit dans le thème traité, celui du deuil sans traces de l’absent que celles laissées ou tues par les autres, de la compréhension des origines familiales et du rôle joué dans sa propre vie, du fonctionnement de cette famille où il ne fait pas bon ne pas correspondre à la lignée décidée par les patriarches. L’écriture résonne de mélancolie, parfois de colère mais aussi de nostalgie, du temps qui passe, des présents qui disparaissent et des disparus qui laissent leurs empreintes, elle est d’une réelle beauté à la fois dans sa simplicité mais aussi dans sa force.

J’avais déjà entendu parlé de Sarah Chiche lors de la sortie Des enténébrés, son précédent roman, que je n’ai pas lu (mais que je vais me procurer dès aujourd’hui à la bibliothèque) mais ce roman très personnel, très introspectif m’a profondément touchée par ce qu’il soulève en nous de sentiments. Elle réussit à faire de son histoire personnelle, un roman d’une grande intensité et je vous avoue qu’une fois terminé, j’ai relu les premières pages pour reprendre, comme elle, l’origine du récit, la mort de ce père, qu’elle décrit en quelques pages avec une charge émotionnelle puissante, nous faisant témoin du drame de son existence.

Pour nous, le temps du deuil ne cesse jamais.(…) Nous n’aimons pas être consolés, séparés de la chose perdue. Nous vivons en permanence, dans et avec nos morts, dans le sombre rayonnement de nos mondes engloutis ; et c’est cela qui nous rend heureux. De Saturne, astre immobile, froid, très éloigné du Soleil, on dit que c’est la planète de l’automne et de la mélancolie. Mais Saturne est peut-être aussi l’autre nom du lieu de l’écriture – le seul lieu où je puisse habiter.  C’est seulement quand j’écris que rien ne fait obstacle à mes pas dans le silence de l’atone et que je peux tout à la fois perdre mon père, attendre, comme autrefois, qu’il revienne, et, enfin le rejoindre. Et je ne connais pas de joie plus forte. (p204)

Une très belle restitution, d’une rare intensité à la fois dans la simplicité apparente de la narration alors que tout est pesé,  par son humilité face à des événements qui ont influé consciemment ou inconsciemment sur sa vie, dont elle refusait jusqu’à ce jour d’Avril 2019, d’en voir toute la portée mais que sa formation de psychanalyste lui a sûrement servi pour mieux le comprendre. Un travail de mémoire, d’analyse dans une écriture sensible que ce soit pas le sujet mais également par la façon de nous la transmettre.

Pour la force de ce roman, pour son écriture, pour les thèmes abordés avec justesse c’est pour moi un coup de 🧡.

Editions Seuil – Août 2020 – 224 pages 

Ciao

Des souris et des hommes de John Steinbeck et Rébecca Dautremer – Coup de cœur

DES SOURIS ET DES HOMMES IG 2

 

États-Unis, 1937 : John Steinbeck publie un court roman qui deviendra un chef-d’œuvre de la littérature, mondiale. Des Souris et des Hommes, c’est l’histoire de George et Lennie, deux saisonniers qui voyagent à travers la Californie, rêvant d’une vie meilleure. Une histoire magnifique, qui nous raconte l’amitié, l’espoir mais aussi la cruauté des hommes, et qui a profondément ému des millions de lecteurs.

 

Ma lecture

Là il y a du lourd et je ne parle pas seulement de l’œuvre originale à la base de ce roman graphique, ni du poids de cet ouvrage. Non, je vous parle de l’ensemble : Des souris et des hommes ce court roman de John Steinbeck, un roman fort, puissant, véhiculant de nombreux messages et dénonciations comme c’est souvent le cas avec cet auteur majeur (pour moi) de la littérature américaine, de la palette des styles de dessins utilisés par Rébecca Dautremer afin d’exprimer, en respectant et intégrant scrupuleusement les mots de l’auteur, tout ce que les mots évoquent de l’ambiance, des personnages, des faits et de ce qu’ils suggèrent, faisant de l’ensemble un ouvrage complet qui plaira aux amateurs de littérature sociétale américaine et aux amateur(rice)s d’illustrations.

Rébecca Dautremer s’est lancée dans un travail titanesque en réussissant le pari de restituer en dessins toute la charge émotionnelle provoquée par le roman de Steinbeck, les univers,  avec tout ce que l’auteur laisse transpirer à travers le parcours de George et Lennie, dans cette Amérique des rouliers, de ces êtres cherchant un boulot de lieu en lieu, ici ou là pour survivre ou pour atteindre leurs rêves mais aussi la cruauté du monde vis-à-vis des plus faibles, qu’ils le soient psychologiquement ou par leur âge, leur handicap ou leur couleur de peau en les utilisant comme souffre-douleurs.

Je ne reviendrai pas sur l’histoire elle-même dans le détail (lisez le roman ou allez lire ma chronique) seulement vous dire qu’il s’agit d’un récit sur l’amitié entre deux hommes, l’un, George protège l’autre, Lennie, le simple, le doux dont la force herculéenne est appréciée dans le travail, un colosse au cœur d’or, en manque et en demande d’amour, mais que cette force qu’il ne contrôle pas lui attire des ennuis les poussant à toujours reprendre la route car il n’est pas question pour George de l’abandonner.

J’ai trouvé que Rébecca Dautremer restituait parfaitement l’ambiance du roman, s’attachant aux visages, décortiquant les expressions mais également le climat, la violence sous-jacente des propos mais également tout l’univers de Lennie, son attachement  aux petits animaux et celui sans faille à George, à leur rêve d’avoir un jour leur ferme, leurs lapins, de ne plus dépendre d’autrui, de fuir la violence et les hommes, de vivre loin de la foule déchaînée.

Il y a le souci des détails mais aussi des vues d’ensemble qui se passent de texte restituant le contexte ou ce que le texte peut suggérer, des représentations à la Edward Hopper ou Norman Rockwell, une galerie d’images des années 1930 pour resituer le paysage, les publicités et les confrontations entre les personnages, des tête-à-tête d’une intensité inouïe que l’ajout de dessins ne fait qu’amplifier en décryptant le moindre sillon ou expression des visages.

Mettre son art au service d’un chef-d’œuvre de la littérature américaine de cette manière est un tour de force risqué et, dans le cas présent, un pari hautement réussi, sublimant la puissance et les émotions dégagées par le propos et en faire un ouvrage d’une beauté totale.

Quelques illustrations qui parleront bien mieux que moi de cet ouvrage.

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Lire Steinbeck c’est lire l’Amérique d’hier mais qui ressemble tant à l’Amérique d’aujourd’hui et dessiner Steinbeck avec autant de talent et d’investissement c’est se mettre à la juste hauteur du texte de l’écrivain.

Magnifique. Coup de 🧡

Editions Tishina – Octobre 2020 – 420 pages

Ciao

Rivage de la colère de Caroline Laurent

RIVAGE DE LA COLERE IGCertains rendez-vous contiennent le combat d’une vie.
Septembre 2018. Pour Joséphin, l’heure de la justice a sonné. Dans ses yeux, le visage de sa mère…
Mars 1967. Marie-Pierre Ladouceur vit à Diego Garcia, aux Chagos, un archipel rattaché à l’île Maurice. Elle qui va pieds nus, sans brides ni chaussures pour l’entraver, fait la connaissance de Gabriel, un Mauricien venu seconder l’administrateur colonial. Un homme de la ville. Une élégance folle.
Quelques mois plus tard, Maurice accède à l’indépendance après 158 ans de domination britannique. Peu à peu le quotidien bascule et la nuit s’avance, jusqu’à ce jour où des soldats convoquent les Chagossiens sur la plage. Ils ont une heure pour quitter leur terre. Abandonner leurs bêtes, leurs maisons, leurs attaches. Et pour quelle raison ? Pour aller où ?
Après le déchirement viendra la colère, et avec elle la révolte.

Ma lecture

Quoi de mieux qu’écrire un roman pour évoquer un drame méconnu, un drame humain mais également environnemental, mais pour cela il faut le faire en mêlant habilement romanesque et faits et ce que fait parfaitement Caroline Laurent avec ses personnages et les événements. Marie Ladouceur, Gabriel, leur histoire d’amour contrarié par les événements mais aussi les histoires de ces familles déracinées de leur terre natale. On oublie trop souvent ce qui se cache derrière la colonisation, avec le pouvoir de possession d’une partie du monde, ce que l’on pourrait appeler les puissants, sur des minorités, sans autre pouvoir que celui d’être sur le terre, de l’aimer, d’y avoir ses racines, celles du cœur mais également celles dans lesquelles ils puiseront la force de leur colère.

Plusieurs époques pour retracer les faits, plusieurs narrations. 1967 : Diego Garcia aux Chagos, une île rattachée à l’île Maurice dans l’Océan indien. Là vit Marie avec sa sœur Josette, sa tante Angela et sa fille Suzanne. Ils vivent pauvrement mais vivent heureux mais leur île est convoitée pour y établir, grâce à l’empire britannique, une base militaire américaine,  mais cela ils ne le savent pas et on estime que cela ne les concerne pas.  Alors que le chemin de Marie croise celui de Gabriel, mauricien, qui vient d’arriver à Diego Garcia pour occuper le poste de secrétaire de l’administrateur de l’île, en coulisse les tractations ont lieu et les expulsions vont débuter. Mensonges, promesses, rien ne leur épargné allant jusqu’à la force pour ceux qui résistent.

Conjointement à ce récit, Séraphin, le fils de Marie, dans les années 2000, prend la parole pour évoquer son long chemin pour dénoncer les abus de l’époque mais aussi pour revenir sur son propre combat plus de 40 ans plus tard auprès de la Cour internationale de justice et l’ONU, la restitution des terres à ses habitants mais aussi pour rendre hommage et justice à tout à un peuple dépossédé en menant un combat qu’il perpétue comme un héritage.

Ce roman a été inspiré à Caroline Laurent par sa mère, ayant vécu sur l’île Maurice et lui racontant des histoires dans lesquelles le nom de Chagos était prononcé. Qui connaît cet endroit, cette petite île et le drame que ses habitants a connu il n’y a pas si longtemps. Les faits remontent à 1967, donc pas si loin, mais qui a entendu parler des faits. La « diplomatie » et les intérêts des différents pays concernés : Maurice, Angleterre et Etats-Unis ont tu ou trouvé les arguments pour défendre leurs positions. Et puis qui cela peut-il intéresser la dépossession d’un petit bout de terre à l’autre bout du monde alors qu’elle est à elle seule le reflet de notre monde, où la puissance prévaut sur l’humain.

Avec ses personnages et en particulier avec celui de Marie Ladouceur, emblème de l’attachement à sa terre mais aussi à la colère qui surgit devant l’injustice et le mensonge, Caroline Laurent réussit à captiver le lecteur avec la prouesse de rendre l’ensemble clair et émouvant par les implications qui ont résulté de l’arrachement et des promesses non tenues. Elle réussit à mêler les destins de chacun aux événements pour soulever tous les méandres des faits et les dénoncer, mais avec une fluidité et une accessibilité rarement aussi bien atteintes.

Ce roman bâti essentiellement autour de tous les mensonges qu’ils soient politiques mais aussi familiaux est à la fois un cri de colère et une révolte contre les silences autour d’un drame dont les principales victimes ont fait de leur vie un combat pour retrouver pour eux ou pour leurs descendants la terre qui leur avait été volée.

Je réclame au nom des miens, vivants, morts, exilés, déracinés, amputés, vieillards, enfants, la fin du colonialisme britannique en Afrique.

Et ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche… (p128)

C’est un roman fort : fort en émotions, fort en colère et porté par une écriture qui dose contexte général des événements mais également l’histoire d’une famille, ballotée et abusée, d’un couple qui devra trouver son propre territoire pour se construire après maintes fausses routes. L’auteure choisit de faire de son personnage principal, Marie Ladouceur, l’emblème d’une lutte, une femme forte, attachée à ses racines, à sa famille, volontaire, fière et déterminée.

Ecrire pour raconter mais aussi écrire pour dénoncer, c’est à cela également que sert la littérature et ce roman de Caroline Laurent, dont j’avais lu Et soudain la liberté, qu’elle avait écrit conjointement avec Evelyne Pisier, en est une illustration parfaite car qui a eu connaissance des abus du colonialisme sans omettre le silence du monde et de l’intérêt financier de certains sur cette île devenue un enjeu soi-disant stratégique dans la lutte future contre le terrorisme, argument massue par les temps qui courent. Mais ne nous voilons pas la face, il est surtout question d’argent, de pouvoir, de petits arrangements entre pays faisant fî des vies humaines, devenant monnaie sans importance et n’argumentons pas en pensant qu’il s’agit de temps anciens mais de faits de moins d’un siècle.

Cela se lit comme un roman mais également comme une page d’histoire et qui vous laisse, une fois fini (et je l’ai lu d’une traite), de l’émotion en imaginant les longs combats menés et le destin de ses habitants floués, dans un silence assourdissant du monde, mais aussi de la colère contre les pouvoirs des puissants, les stratégies utilisées et le silence entretenu.

J’ai beaucoup aimé.

Merci à Lecteurs.com pour l’envoi de ce livre

Prix Maison de la Presse 2020

Editions Les Escales – Domaine Français – Janvier 2020 – 256 pages

Ciao

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