Au café de la ville perdue de Anaïs LLobet

AU CAFE DE LA VILLE PERDUE IGAriana a grandi à l’ombre du 14, rue Ilios. Sa famille a perdu cette maison pendant l’invasion de Chypre en 1974, lorsque l’armée turque a entouré de barbelés la ville de Varosha. Tandis qu’elle débarrasse les tables du café de son père, elle remarque une jeune femme en train d’écrire. L’étrangère enquête sur cette ville fantôme, mais bute contre les mots : la ville, impénétrable, ne se laisse pas approcher. Au même moment, Ariana apprend que son père a décidé de vendre la maison familiale. Sa stupeur est grande, d’autant plus que c’est dans cette demeure qu’ont vécu Ioannis et Aridné, ses grands-parents. Se défaire de cet héritage, n’est-ce pas un peu renier leur histoire?? Car Ioannis était chypriote grec, Aridné chypriote turque, et pendant que leur amour grandissait, l’île, déjà, se déchirait. Ariana propose dès lors un marché à la jeune écrivaine : si elle consigne la mémoire du 14, rue Ilios avant que les bulldozers ne le rasent, elle l’aidera à s’approcher au plus près des secrets du lieu. Page après page, Varosha se laisse enfin déchiffrer et, avec elle, la tragédie d’une île oubliée.

Ma lecture

L’eau des vagues cingle son visage, avale ses cris. Il lutte, puis finit par se taire. Une infirmière s’approche pour l’éloigner du bord, le mettre à l’abri. Il voudrait lui dire que ça ne sert à rien. Son port d’attache n’existe plus, Varosha n’est plus qu’un mot brodé de barbelés. (p174)

Ce troisième roman est pour moi la confirmation du talent d’Anaïs Llobet. Après Des Hommes couleur de ciel que j’avais beaucoup aimé, elle nous convie sur l’île de Chypre où elle vit et qu’elle a choisi comme toile de fond  pour évoquer son thème de prédilection : l’exil mais également la perte, l’arrachement à ses racines, réussissant, une fois de plus, à nous entraîner dans un récit qui mêle habilement histoire, famille, politique et amour.

CHYPRE 1Ce j’ai particulièrement aimé c’est l’originalité de la construction utilisée par l’auteure mêlant sa propre histoire, celle d’une écrivaine en recherche des éléments nécessaires à la rédaction de son prochain roman (personnages, lieux, complexité géo-politique d’une terre divisée entre plusieurs pays et cultures : grecque, turque et chypriote) et cela sur plusieurs générations. Installée au café Tis Khamenis Polis (le café de la ville perdue) tenu par Andreas et sa fille Ariana, elle comprend que c’est dans ce lieu qu’elle va trouver l’inspiration et la trame de son récit, parmi ces gens qui ont vécu cette tranche d’histoire ou qui en sont les descendants, devenant ainsi les acteur(trice)s d’une occupation territoriale par la force et les porteur(se)s des sentiments de chaque camp.

Au fil des échanges avec Ariana elle va trouver sa source d’inspiration àCHYPRE 2 travers un lieu qui n’est plus qu’une ruine, une maison située au 14, rue Ilios à Varoscha, ville fantôme depuis l’invasion turque en 1974. Elle va y planter la lignée de ses occupants (comme le montre l’arbre généalogique sous forme d’un figuier figurant au début du livre et qui est bien utile je dois l’avouer) pour évoquer le drame d’un pays divisé, déchiré entre plusieurs communautés, celle d’Ariana, intimement mêlée à l’histoire de son pays et d’une ville aujourd’hui disparue.

Une nouvelle fois Anaïs Llobet explore le domaine de l’exil mais cette fois-ci quand celui-ci n’est pas au-delà des mers mais sur sa propre terre, quand l’arrachement à ce que vous avez de plus cher est à quelques kilomètres, derrière des barbelés infranchissables, sous la surveillance de l’armée d’occupation sans possibilité d’y retourner, un lieu où tout a été abandonné dans la précipitation, figé dans le temps et disparaissant peu à peu.

Une exploration pour laquelle elle a choisi de prendre le chemin le plus complexe et qu’elle réussit parfaitement à maîtrisé donnant à son récit un intérêt à multiples niveaux. L’histoire d’un conflit, des ressentiments des différentes communautés, de leurs confrontations anciennes et actuelles mais également comment s’élabore son roman permettant ainsi de voir les différentes étapes de sa construction, les pistes envisagées, les notes prises pour la cohérence de son récit, mais également les impasses où l’auteure se trouve parfois par manque d’éléments ou de pistes pour aborder des faits dont les blessures et cicatrices sont encore apparentes. Alors elle observe, questionne, écoute et comprend que c’est dans le café Tis Khamenis mais également grâce aux liens qu’elle noue avec ses occupants qu’elle parviendra à imaginer et comprendre ce qui anime encore certains.

C’est une histoire ou l’amour tient le rôle principal car nous sommes dans le bassin méditerranéen et la tragédie n’est jamais loin : tragédie humaine mais également amoureuse, celle d’un pays perdu, de rivalités et de pouvoirs pour arriver sous le couvert de double jeux à assouvir sa jalousie, où les silences et les absences hantent encore les lieux et ceux qui y sont restés. Comprendre son attachement à une terre, trouver sa place, être romancière et transmettre les dédales d’un conflit complexe, faire le lien entre réalité et fiction afin de dresser un portrait cohérent de l’attachement à une terre, d’une île convoitée par son emplacement stratégique.

L’originalité de la forme, de la construction peut dérouter dans un premier temps mais elle m’a séduite au fil des pages car cela a rejoint ma curiosité à savoir comment un roman se construisait. Je me suis attachée aux différents personnages, surtout féminins représentantes qui sont ici les figures emblématiques de la force, même quand elles sont bafouées,  leur ténacité à perpétuer les traditions de leurs racines, qu’elles soient turques, grecques ou chypriotes, endossant parfois le lourd fardeau de l’étrangère mais également à découvrir 

Je ne connaissais que peu de choses sur l’histoire de cette île et ai trouvé, à travers une forme romanesque, une histoire où la douleur de l’arrachement à une terre se transmet de génération en génération, même si d’autres quartiers ont été construits, ils ne remplaceront jamais, dans le cœur de ceux qui les ont habités, le lieu originel qui leur a été arraché. A travers la quête d’un lieu c’est la quête de soi-même à travers ses racines et quand un arbre est arraché c’est également ses racines que l’on arrache rendant la disparition définitive. 

Certes, grâce à Giorgos, Ariana et peut-être aussi Andreas, j’étais parvenue à m’approcher au plus près de Varosha. Mais la contrepartie m’apparaissait de plus en plus insurmontable : cette obligation d’ériger mon roman en linceul pour le 14, rue Illios, d’être fidèle à ses murs et son jardin même si mes personnages s’y sentaient à l’étroit. (p177)

J’ai beaucoup aimé pour l’originalité de sa construction, pour la manière dont l’auteure évoque à travers l’histoire d’un pays une histoire familiale brisée, son attention aux silences, aux blessures inavouées et à l’attachement à une terre perdue.

Editions de l’Observatoire – Janvier 2022 -325 pages

Ciao 📚

Mr Brown de Agatha Christie

ELEMENTAIRE MON CHER WATSON MOKA

Mr Brown met en scène deux « vieux » amis, Prudence Cowley dite Tuppence et Thomas Beresford tous deux démobilisés après la première guerre mondiale, la première ayant participé à l’effort de guerre par son travail d’infirmière, le second après avoir combattu dans les rangs britanniques.

Ils sont tous deux mêlés à une affaire d’espionnage, au cours de laquelle ils seront aux prises avec un mystérieux adversaire, surnommé Mr Brown, lequel tient absolument à récupérer des documents compromettants confiés à une jeune fille, Jane Finn, rescapée du torpillage du paquebot Le Lusitania survenu le  et qui, consciente du risque couru, n’a cessé de se cacher depuis lors en dissimulant son identité.

L’adversaire des deux héros projette en effet de renverser par une révolution l’ordre social établi au Royaume-Uni projet qui pourrait être anéanti par la découverte de ces documents…

Ma lecture

Qui se cache derrière l’identité de Mr Brown ? Qui est cet homme manipulateur que tout le monde croise mais dont personne ne retient la physionomie ? Un homme commun qui pourtant n’hésite pas à tuer pour mener à bien son entreprise de déstabilisation d’un pays.

Mr Brown est le deuxième roman policier d’Agatha Christie publié en 1922 où elle fait met en scène un couple dans les rôles de détectives (couple qui apparaîtra ensuite dans plusieurs enquêtes) : Tuppence et Thomas se connaissent depuis l’enfance, se croisent fortuitement à la sortie de la guerre se croisent  et décident de s’associer pour résoudre des enquêtes sous le nom des Jeunes Aventuriers Associés S.A.R.L. et avoir (ils l’espèrent) une source de revenus.

Leur première enquête va les conduire à retrouver une jeune femme, Jane Finn, disparue depuis 5 ans et qui a en sa possession un document confié par un inconnu sur le pont du Lusitania avant de sombrer après avoir été torpillé durant la première guerre mondiale, navire sur lequel elle se trouvait, document important pouvant modifier le cours de l’Histoire…

Je retrouve Agatha Christie que j’avais tant aimé il y a des années avec Miss Marple et Hercule Poirot dans des enquêtes alambiquées mais toujours teintées de pointes d’humour et je ressors de celui-ci un peu déçue ou tout du moins pas autant conquise qu’à l’époque. Est-ce moi ou est-ce les deux détectives qui sont la clé de cette déception ?

J’ai trouvé l’enquête certes dynamique mais assez embrouillée avec beaucoup de personnages, hommes et femmes, des identités multiples, des disparitions, des rapprochements amoureux et finalement je me suis doutée très vite que le coupable était, comme souvent dans les romans d’Agatha Christie, sous mes yeux et n’est finalement pas été impatiente de le découvrir (j’hésitais entre deux personnages).

Comme je l’avais lu dans son autobiographie, Agatha Christie, trouvait l’inspiration pour ces romans dans des événements de sa propre vie. Ici se fut une conversation entendue dans un salon de thé évoquant une certaine Jane Fish. Ce nom la frappa, elle le trouva intéressant, facile à retenir et le garda en mémoire. Jane Fish devint Jane Finn. Le roman s’intitulait d’abord La Joyeuse Aventure, puis Les Jeunes Aventuriers et finalement The Secret Adversary, celui-ci devenant Mr Brown dans la traduction française.

Son éditeur, John Lane, le trouva peu intéressant et moins abouti que son premier roman, La mystérieuse affaire de Styles, où naît Hercule Poirot, le détective belge et je ne peux que rejoindre l’avis de celui-ci. Mettons cela sur la jeunesse de la plume d’Agatha qui n’avait pas encore trouvé toutes les ficelles pour maintenir le mystère mais également une rigueur dans la construction de son récit.

J’ai trouvé l’histoire assez légère et comme je l’ai dit assez embrouillée et n’arrivais à accrocher réellement à l’intrigue teintée d’espionnage dont d’ailleurs je n’ai pas tout compris l’enjeu (une fois de plus la Russie était le pays malfaisant). Par contre le couple formé par les Tuppence et Thomas est équilibré : elle spontanée et intuitive, lui plus réfléchi et l’on se doute que ceux-là ne sont pas près de se séparer professionnellement et sentimentalement.

Au fil de ma lecture j’ai eu le sentiment d’avoir déjà fait leur connaissance mais dans une version cinématographique et je pense que c’est dans le film de Pascal Thomas avec André Dussolier et Catherine Frot : Mon petit doigt m’a dit sorti en 2008.

J’ai aimé mais je préfère quand Agatha Christie met en scène un détective solitaire, taiseux, calme et avec plus de personnalité, avec une affaire bien plus complexe, où elle manipule son lecteur-rice et nous livre un final stupéfiant. Là ce fut une lecture distrayante mais pas époustouflante d’ingéniosité….

Lecture dans le cadre du challenge Les classiques c’est fantastique orchestré par Moka Milla et Mes pages versicolores

LES CLASSIQUES C'EST FANTASTIQUE 2

Traduction de Janine Lévy

Editions France Loisirs – Octobre 2003 – 321 pages

Aucun de nous ne reviendra de Charlotte Delbo lu par Dominique Reymond

AUCUN DE NOUS NE REVIENDRAAucun de nous ne reviendra est, plus qu’un récit, une suite de moments restitués. Ils se détachent sur le fond d’une réalité impossible à imaginer pour ceux qui ne l’ont pas vécue.
Charlotte Delbo évoque les souffrances subies et parvient à les porter à un degré d’intensité au-delà duquel il ne reste que l’inconscience ou la mort. Elle n’a pas voulu raconter son histoire, non plus que celle de ses compagnes ; à peine parfois des prénoms. Car il n’est plus de place en ces lieux pour l’individu.

Mon écoute

Bon je sais vous allez me dire que je choisis une période où l’on lit (écoute) en principe que des ouvrages plutôt réjouissants mais moi j’ai trouvé que c’était finalement le bon moment, parce qu’il n’y a pas de bonne ou de mauvaise période pour lire des témoignages sur les camps de concentration, que ce soit Primo Levi ou Ginette Kolinka ou regarder des documentaires sur ce sujet (de temps en temps bien sûr) comme un devoir de mémoire nécessaire et utile non pas par morbidité ou pour me plomber le moral, non plutôt pour ne pas oublier ce que l’humain est capable de faire dans le domaine de l’horreur, ce que l’humain est capable de vivre quand il est confronté à l’horreur, de faire vivre par haine de l’autre (ou peur) et pour garder une vigilance vis-à-vis de certains courants, idées…..

Charlotte Delbo a été arrêtée et emprisonnée à Auschwitz-Birkenau puis à Ravensbrück de Janvier 1943 à Avril 1945 après avoir été arrêtée avec son mari (fusillé au Mont-Valérien) comme résistants, camps dont elle est revenue vivante. Dans ce témoignage bouleversant elle décrit les conditions inhumaines dans lesquelles vivaient, elle et les autres femmes, côtoyant la mort à chaque minute à l’ombre des chambres à gaz et des fours crématoires, suspendues à tout instant à la sanction de vivre ou de mourir, les sentiments qui les traversent, désir de tenir ou de mourir, la faim, le froid, la peur.

Charlotte Delbo était une femme de lettres et on le ressent dans le choix des mots, de la répétition de ceux-ci afin de les rendre plus forts, de donner même du rythme au récit comme par exemple dans les longues marches dans le froid, sur la brutalité des geôliers voire leur sadisme s’attachant énormément aux sentiments, pensées intimes, questionnements.

La voix de Dominique Reymond, linéaire, fluide, sans dichotomie dans les tons, neutre donne beaucoup de puissance au texte et même en lecture audio, il m’a fallu parfois faire des pauses car la narration du quotidien, des exactions perpétrées font monter en vous les images qui de toutes façons seront toujours en-deçà de la réalité vécue.

J’ai plusieurs ouvrages dans ma PAL pour tenter de comprendre comment l’humain peut-il arriver au mal absolu, à la volonté d’extermination et son ingéniosité des méthodes mises en place à cette fin et surtout, pour moi c’est très important d’essayer de comprendre (s’il y a quelque chose à comprendre) comment la conscience de ces humains les laissait en paix.

Inutile d’en dire plus. Vous l’avez compris j’ai été bouleversée par ce témoignage et dire que je l’ai beaucoup aimé pourrait sembler de mauvais goût mais oui je l’ai beaucoup aimé car il faut, je pense, beaucoup de courage à ceux et celles qui l’ont fait car cela leur demandait de revivre une période de leur vie qu’ils auraient voulu oublier, mais comment oublier ?

Editions des femmes – Antoinette Fouque – 3 h 28 – 2017

Ciao 📚

Une étude en rouge de Arthur Conan Doyle

ELEMENTAIRE MON CHER WATSON MOKA

UNE ETUDE EN ROUGE

Au n° 3 de Lauriston Gardens près de Londres, dans une maison vide, un homme est trouvé mort. Assassiné ? Aucune blessure apparente ne permet de le dire, en dépit des taches de sang qui maculent la pièce. Sur le mur, griffonnée à la hâte, une inscription : « Rache ! Vengeance ! »
Vingt ans plus tôt, en 1860, dans les gorges de la Nevada, Jean Ferrier est exécuté par des mormons sanguinaires chargés de faire respecter la loi du prophète. Sa fille, Lucie, est séquestrée dans le harem du fils de l’Ancien. Quel lien entre ces deux événements aussi insolites que tragiques ?

Ma lecture

Londres – 1880 – Le corps d’un homme est retrouvé dans une maison abandonnée, un mot Ranke écrit en lettres de sang sur le mur, aucune trace de ce qui a provoqué la mort de cet homme. Il fallait bien un détective de haut rang pour résoudre ce type d’énigme alors on fait appel à Sherlock Holmes pour la résoudre avec pour la première fois le Dr James Watson à ses côtés avec lequel il partage désormais une location (pour des raisons financières) et qui va le suivre pour comprendre la manière dont il procède dans ses déductions afin de connaître le coupable tout en rédigeant un journal sur leurs activités.

Je ne vais pas vous raconter la manière dont le célèbre détective va trouver la clé du mystère car c’est un court roman et cela vous ôterait tout le plaisir de lecture mais sachez que le narrateur, le Docteur Watson, commence par narrer son itinéraire personnel mais également dans quelles circonstances il fit la connaissance de cet étrange homme qui, dès les premiers instants, l’a intrigué par sa manière de connaître beaucoup d’éléments de la vie de ses interlocuteurs par une simple observation de leurs physionomies, attitudes etc….

J’avais en ma possession Une étude en rouge qui est la première enquête menée par le célèbre duo ce qui m’a permis de connaître comment ils se sont rencontrés, associés mais également les formations de chacun sans oublier la présence des deux policiers : Lestrade et Gregson qui seront les dignes représentants, aux yeux de Sherlock Holmes, des méthodes d’enquêtes traditionnelles et pas toujours appropriées à son goût :

J’ai bien peur, Rance, que vous n’ayez jamais d’avancement dans la police. Votre tête, vous devriez vous en servir, ça n’est pas exclusivement une garniture. (p41)

Il y a bien longtemps que j’avais ouvert un roman de Arthur Conan Doyle mais lorsqu’un film, série est diffusé sur ce personnage je ne me refuse pas ce plaisir non seulement pour retrouver l’ambiance « so british » qui parfume le récit mais également par la complexité psychologique du personnage de Sherlock Holmes et la manière dont il résout les enquêtes dont le mérite revient à son créateur, Arthur Conan Doyle qui l’a pourvu d’une intelligence exceptionnelle dans bien des domaines et qui ne s’encombre pas de connaissances inutiles (comme il l’avoue lui-même).

Car finalement, au-delà du mystère, c’est la personnalité de Sherlock Holmes qui m’a le plus intéressée : comment il arrive à cerner ceux qu’ils rencontrent souvent au premier coup d’œil mais également les indices sur les lieux du crime, le pourquoi du comment des circonstances.

Je ne vais pas vous faire languir plus longtemps et vous avouer (oui je suis coupable) que j’ai pris plaisir à lire ce court roman avec ma foi une surprise en pleine lecture, car après avoir exposé la rencontre et les circonstances du meurtre, le récit bascule dans une autre histoire se déroulant aux Etats-Unis en 1847 et qui relate comment Jean Ferrier devint le père adoptif d’une enfant, Lucie, qu’il éleva par la suite après s’être installé dans une ferme sur les terres des mormons.

Deux histoires pour le prix d’une mais évidemment les deux sont liées vous l’avez compris mais c’est l’occasion pour Arthur CONAN DOYLEConan Doyle (1859-1930) de faire connaître au lecteur cette congrégation (il faut signaler que ce roman fut publié en 1888) avec ses lois et ses règles pour finalement déboucher sur l’histoire d’une vengeance franchissant les océans et les années (sans omettre d’y ajouter une histoire d’amour bien entendu). L’auteur ayant une formation de médecin (ce que j’ignorai) je comprends mieux la manière dont il a construit ses personnages principaux utilisant la science, la connaissance des poisons mais également la médecine mais sur ce dernier point l’association avec le Dr Watson va être une aide précieuse (mais si Sherlock n’accepte que rarement de l’aide et les connaissances d’autrui).

Le plaisir est à différents niveaux : relation entre les deux hommes aux caractères très différents mais qui s’accordent bien même si j’ai trouvé Sherlock hautain (voire sarcastique), secret, n’hésitant pas à rabaisser ceux qui l’entourent et ne possédant pas sa science. Il fallait un caractère comme celui de Watson plus affable, calme et tolérant pour ne pas en prendre ombrage et l’on sent de sa part un sentiment oscillant entre admiration et interrogations vis-à-vis de son co-locataire mais qui va lui apporter le piment qui manquait à sa vie d’ancien médecin militaire désargenté à la vie bien monotone.

J’ai lu que Arthur Conan Doyle avait publié beaucoup de nouvelles ce qui explique la brièveté du roman. L’écriture est efficace, rapide avec un peu plus de détails quand l’action se déroule chez les mormons et la résolution de l’affaire avec les explications tient en quelques pages. Court, efficace, avec quelques grains d’humour, quelques détails scientifiques.

Aimant la littérature anglaise et ses ambiances, je n’ai pas boudé mon plaisir, je l’ai lu dans le train lors d’un voyage et les kilomètres ont défilé sans que je m’en aperçoive car Sherlock, malgré ses manières parfois peu courtoises, a su maintenir le suspens (et puis comme tout cabot il sait retenir l’attention de son entourage) même si l’énigme en elle-même, est assez évidente dès que nous avons connaissance de certains éléments.

Lecture idéale pour un moment de détente entre d’autres lectures et qui m’a rappelé le plaisir que j’éprouvais il y a longtemps à la lecture des romans d’Agatha Christie, le dépaysement que j’y éprouvais, la manière dont les personnages se mettaient en place et dont l’auteure glissait des indices que je ne voyais pas toujours mais dont je ressortais éblouie par la créativité de sa créatrice et la capacité qu’ils’elle  avait à mêler enquêtes, psychologie et parfois, comme ici, faits historiques et sociétaux.

J’ai aimé mais c’était le premier d’une longue série sur cet enquêteur, une ébauche qui prendra plus de consistance, de densité et de complexité je pense au fur et à mesure des publications. J’avoue que cela m’a donné envie de m’y replonger de temps en temps, de m’installer confortablement dans le salon du 221, Baker Street à Londres et d’écouter les deux comparses résoudre les meurtres utilisant les qualités d’un personnage qui lui-même est une énigme mais aussi la confrontation entre les deux protagonistes si différents.

Je ne lis que très peu de romans policiers actuels où la violence prend souvent le pas sur la psychologie, l’analyse des personnages et je préfère de très loin ce genre de littérature, Vive les classiques ! Bon je ne m’éternise pas plus car j’ai une autre grande dame de la littérature anglaise qui m’attend …..

Traduction de Lucien Maricourt

Editions Librio – Mai 1995 – 126 pages

Lecture dans le cadre du challenge Les classiques c’est fantastique saison 2 organisé par Moka Milla et Fanny

LES CLASSIQUES C'EST FANTASTIQUE 2

Ciao 📚

Les garçons de la cité-jardin de Dan Nisand

LES GARCONS DE LA CITE JARDINMelvil a grandi dans l’un des 138 pavillons de la cité-jardin Hildenbrandt, en Alsace. A vingt-cinq ans, sa vie se résume à un modeste emploi en mairie, quelques soirées au bar ou au lac. Et à prendre soin du paternel depuis que ses frères sont partis. Virgile, l’aîné, s’est engagé dans la Légion. Jonas, le cadet, a disparu depuis des mois. Au grand soulagement du voisinage. Car leur nom seul suffit à terroriser le quartier.
Les Ischard : irresponsables, asociaux, récidivistes. Des teignes. Mais un jour de printemps, le téléphone sonne et, dans les rues aux noms de fleurs, la rumeur enfle….Un retour est annoncé. Pour le jeune Melvil, si admiratif de ses frères et pourtant si différent, l’heure est venue de choisir l’homme qu’il va devenir.

Ma lecture

Ce roman est une immersion dans une cité-ouvrière-pavillonnaire de l’Est de la France, celle édifiée dans les années 1920 par un industriel, Ferdinand Hildenbrandt, qui voulait ainsi offrir des conditions descentes de vie, d’hygiène aux ménages en laissant l’empreinte de son nom sur une région. Mais les années ont passé, les temps ont changé et ce qui pouvait ressembler à un rêve est devenu peu à peu une concentration de misères, de trafics, d’exclusions. La cité-jardin est quadrillée de rues aux noms de fleurs mais ici les mauvaises graines ont poussé entre les pavés et portent parfois le nom d’une famille comme celle des Ischard. Les deux fils aînés : Virgile et Jonas ont quitté les lieux après des événements qui ont fait dates dans le quartier. Désormais le pavillon n’est plus occupé que par Aymé, le père, malade et son fils Melvil, 25 ans, qui, à la différence de ses frères, est resté pour s’occuper de lui, mettant ainsi sa propre vie entre parenthèses et n’ayant comme seule distraction que ses déambulations avec William souvent imbibé d’alcool et Hyppolyte, handicapé et simple, sujet de moqueries et de quolibets dans tout le quartier. Mais un coup de fil va remettre en question le frêle équilibre. Ils sont de retour…

Il y a plusieurs manières de laisser une empreinte : comme Ferdinand Hildenbrandt en édifiant un quartier ou comme une famille, celle des Ischard, avec deux frères qui ont laissé la leur d’une autre manière dans la cité-jardin avant de disparaître pendant plusieurs années. Leur retour, l’un après avoir été légionnaire et l’autre après une violente dispute va confronter Melvil aux personnalités de ses deux frères, deux inconnus, laissant apparaître violences et blessures dont il ne comprend pas la teneur car dans ses familles-là c’est à celui qui parleraon ne s’exprime pas, on impose ou on frappe et face à eux Melvil ne fait pas le poids.

Ce qui aurait pu être à la base une cité paradisiaque dans les années 20 devient un de ces quartiers-ghetto où la violence et la misère ont remplacé les bonnes intentions. La famille Ischard en est le symbole, une famille masculine où la communication est inexistante ou violente, où les sentiments ne s’expriment pas, où règnent des zones grises, celles des activités de chacun plus ou moins licites mais dans laquelle Melvil dénote par son courage à gérer un père handicapé, par sa droiture, tentant de tenir encore debout tant bien que mal une maison familiale qui se fissure. Et puis il y a les autres de la cité-jardin, les voisins qui ont toujours à dire et puis ses amis que Melvil tente de protéger de la violence d’eux-mêmes et des autres.  Ses sorties avec eux représentent une bouffée d’air même si ses deux comparses ont leurs propres souffrances que l’un noie et que l’autre cache derrière un monument.

Dan Nisand semble bien connaître l’ambiance des quartiers qui représentaient à une époque une évolution dans le cadre de vie et qui, au fil du temps, sont devenus les repères de ceux qui ne peuvent aller ailleurs, où tout le monde sait sans vraiment savoir, où tout  se colporte et il décrit parfaitement les comportements qui règnent dans ceux-ci, les lois qui les régissent, les suspicions mais également les amitiés qui peuvent s’y nouer comme peuvent s’y dérouler des haines de l’autre, des jugements sans appel. Et puis il y a cette famille délabrée, où le père n’est plus qu’une ombre, où les deux aînés sont venus se réfugier en tentant de reprendre d’anciennes habitudes, relations ou amour sous les yeux d’un Melvil peut préparer à vivre ce retour au bercail.

Un roman sociétal, réaliste sur ces quartiers abandonnés, enviés par le passé et livrés désormais à eux-mêmes. Une écriture efficace qui m’a parfois un peu gênée dans l’utilisation du « Il » puis du « Melvil » pour finir par un « Je », l’auteur faisant de son personnage central, Melvil, un héros malgré lui, celui qui tente à la fois de trouver un moyen de conserver une unité familiale, d’être un ami fidèle qui veut franchir la frontière des apparences pour découvrir se qui se cache derrière et être celui sur qui l’on peut compter et ne plus faire d’un nom une malédiction. L’environnement déteint-il sur ses habitants, y a-t-il une fatalité inévitable quand on y vit, est-ce le quartier qui fait l’homme ou les hommes qui font le quartier ?

J’ai aimé.

Lecture dans le cadre du Comité de lecture des bibliothèques

Editions Les Avrils – Août 2021 – 384 pages

Ciao 📚