La troisième Hemingway de Paula McLain

LA TROISIEME HEMINGWAYCelle qui osa quitter Ernest Hemingway…Fin 1936. La jeune romancière Martha Gellhorn a vingt-sept ans mais déjà une solide réputation de globe-trotteuse. De neuf ans son aîné, Ernest Hemingway est en passe de devenir le monstre sacré de la littérature américaine. Elle est célibataire mais connaît les hommes, il en est à son deuxième mariage. Entre eux, la complicité est d’abord intellectuelle. Mais la guerre a le pouvoir d’attiser les passions… Du New York bohème à l’Espagne ravagée par le franquisme, les amis deviennent amants. Et les voilà repartis sur les routes, entre l’Amérique, l’Europe et Cuba. Seulement, au gré de leurs allées et venues dans un monde à feu et à sang et d’une rivalité littéraire qui ne cesse de croître, les deux époux ne tarderont pas à goûter aux fruits amers de la vie conjugale…

Pourquoi j’ai choisi ce livre

J’ai lu L’Aviatrice de cette auteure que j’avais beaucoup aimé et qui fut même un coup de cœur ainsi que Mrs Hemingway de Naomie Wood il n’y a pas très longtemps qui retraçait les quatre mariages du célèbre écrivain américain, Ernest Hemingway, qu’on ne présente plus mais qui garde malgré tout une part de mystère.  Qui se cache derrière cette figure emblématique de la littérature américaine ? Qui sont les femmes à avoir partager sa vie, et qui était celle qui fut la seule à le quitter, à demander le divorce ?

Ma lecture 

Comment l’union de deux tempéraments explosifs pouvait-elle perdurer ? N’était-elle pas promise à l’échec comme le père de Martha l’avait pressenti ?

Paula Mc Lain se glisse dans la peau de Martha Gellhorn, cette journaliste-écrivaine, dont la plus grande passion fut d’être correspondante de guerre, de témoigner, de rendre compte des douleurs, des massacres, de la vie des hommes et femmes qui vivaient au cœur de ces conflits.

Ernest Hemingway la rencontre à Key West, un de ses fiefs, et pour lui ce fut un coup de foudre, ce grand colosse avait un cœur qui pouvait s’enflammer au premier regard. Elle, jolie jeune femme de 27 ans,  il lui a fallu un peu plus de temps et c’est sur le terrain de la Guerre d’Espagne, que ses sentiments changèrent, passant de l’admiration pour le grand écrivain renommé, du correspondant de guerre qu’il était déjà à celui de l’amour.

Leur couple était explosif car fait de deux identités similaires : le même goût pour l’aventure, le même goût de liberté, le même désir d’écrire alors comment arriver à faire durer les sentiments quand s’installe peu à peu une sorte de rivalité, quand Martha n’est identifiée que comme Madame Hemingway, quand son travail d’écriture est toujours mis en comparaison avec celui de Monsieur, déjà reconnu et qui finit l’écriture de ce qui deviendra son chef-d’œuvre : Pour qui sonne le glas.

Martha Gellhorn a souffert de l’ombre de ce mari hors du commun, buveur, pêcheur, déjà deux fois mariés, deux fois divorcés, père de 3 enfants, imprévisible mais aussi tendre, aimant, ne pouvant vivre seul, envahit de démons qui pouvaient le laisser de longs mois sans écrire. Il eut la maladresse de lui proposer d’écrire sous son nom d’épouse, peut-être généreusement mais elle refusa, elle voulait que son travail ne soit reconnu que pour sa valeur d »écrivain, de journaliste.

Il tendit les bras et me serra tout contre lui, et je sentis mon cœur affolé, petit oiseau aimé, attrapé et réconforté. J’étais sa chérie. On ne pouvait rien faire contre cela. J’aurais beau me débattre, je n’arriverais pas à sortir de son ombre. (p379)

Martha Gellhorn était une sorte d’Hemingway au féminin, seule femme journaliste présente lors du débarquement sur les plages françaises, baroudeuse, n’ayant qu’une idée en tête : voir et témoigner de ce que ses yeux voyaient. Un tempérament fort qui ne put que s’affronter à celui de l’écrivain. Leur couple courrait à sa perte dès le début, même si chacun tenta de trouver des moyens pour le sauver.

Nous sommes tellement indépendants, lui dis-je aussi doucement que possible. Nous avons tellement besoin de vivre notre vie. Je ne sais pas comment nous allons pouvoir concilier tout cela. (p335)

Mais comment, comment, comment veux-tu que ça marche ? aurais-je dû m’écrier. Tu es le soleil et je suis la lune. Tu es le fer et je suis d’acier. Nous ne pouvons ni plier, ni changer. Au lieu de cela, je me suis approchée de lui. J’ai posé la tête sur sa bonne épaule massive de nigaud, et je l’ai embrassé, ravalent mes doutes et mes craintes. faisant taire ma raison.

– Je t’aime tellement (p336)

J’ai retrouvé certains sentiments éprouvés à la lecture de Mrs Hemingway : la force et le caractère trempé de cette jeune femme, sa volonté d’être présente à l’égal de ses compatriotes journalistes masculins sur les terrains de guerre, ne souhaitant pas devenir mère mais ayant une profonde tendresse pour les fils d’Ernest. J’ai retrouvé également la fragilité d’Ernest Hemingway, s’enflammant et épousant la source de ses émois, devenant un homme ne supportant pas l’éloignement de son épouse, mais disparaissant parfois pour rejoindre ses amis pour des parties de pêche, des beuveries.

Par contre il ne supportait pas quand « Lapin » prenait l’initiative de partir pour des reportages, n’oubliant pas son mari mais ayant besoin de cet espace de liberté pour exister.

A travers le mariage de Martha et Ernest on parcourt avec les journalistes les villes bombardées, les risques pris, les luttes fratricides, les horreurs de la guerre mais on découvre également le travail de ces deux écrivains, dévorant, égoïste qui ne laisse que peu de place à autre chose.

Comme dans son précédent roman, Paula McLain s’attache à des femmes libres, fortes et déterminées. Le récit se lit d’une traite, on est embarqué dans cette vie de baroudeur, vivant à leurs côtés cette vie de nomades, côtoyant la mort mais aussi une magnifique histoire d’amour faite de douceur et d’affrontements, de tendresse et de rivalités, où leurs personnalités ont trouvé dans leur mariage un terrain de combat dont aucun n’est ressorti indemne.

Il est surprenant de constater que leur union n’a vécu que le temps de deux guerres comme si l’amnistie et la paix ne pouvaient régner entre eux.

Une sensation délicieuse. Je m’allongeai pour lire, m’imprégnant de la paix et du silence, et ne me sentant qu’un tout petit peu coupable d’être aussi heureuse de cette solitude. (p372)

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Merci à la Masse Critique Privilégie Babelio et aux Editions Presses de la Cité pour cette lecture

Editions Presses de la Cité – Janvier 2019 – 478 pages

Traduction de Florence Hertz

Ciao

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America N° 8 de François Busnel et les autres

america 8L’Amérique comme vous ne l’avez jamais lue :
Russel Banks
Le grand entretien.
Richard Ford
Voyage au Trumpistan.
1619 – 2019
400 ans d’esclavage.
De la race en Amérique
Jesmyn Ward
Joh Edgard Wideman
Chimamanda Nogozi Adichie
Un texte inédit de James Baldwin

Pourquoi j’ai choisi de lire ce magazine

J’ai commencé comme ça par feuilleter un numéro le 5 je crois en Juillet dernier et je suis devenue accro parce que j’y découvre la plume d’écrivains américains que je connais parfois de nom mais qu’y m’effrayaient un peu car pour moi des « monstres » de la littérature, et puis ensuite pour mieux comprendre ce pays.

Depuis l’élection de l’homme orange (je suis un peu comme Paul Auster, excusez du peu, je n’arrive plus à prononcer son nom) je suis dans l’incompréhension totale. Qu’un tel personnage est pu être élu !!!!! Alors je veux comprendre, je veux que l’on m’explique et qui peut mieux le faire que ceux qui y vivent, qui y vont et ceux qui ont écrit l’Amérique…..

Ma lecture

C’est un rendez-vous que je ne manquerai pas…. Chaque trimestre me voici plongée dans l’Amérique d’hier pour mieux découvrir celle d’aujourd’hui.

Le thème De la Race et l’image de James Baldwin qui nous regarde avec le reflet dans ses lunettes des multiples races qui constituent l’Amérique…. et comme à chaque lecture de ce magazine j’ai découvert, appris et tenté de comprendre ce  qu’était l’Amérique d’aujourd’hui.

J’ai trouvé l’édito de François Busnel particulièrement fort et juste, annonciateur d’articles éclairants.

Puis Richard Ford prend le relais pour nous faire le constat de la politique sous T. mais aussi sur la société américaine et ce qui m’a particulièrement intéressée sur la société de consommation.

Comme toujours le poisson rouge devient fou dans son bocal et laisse ensuite la parole  Russel Banks. Ce que j’aime dans ce magazine c’est qu’il me permet de découvrir les prises de position, les vies d’auteurs que je connais de nom mais que je n’ose pas toujours lire (pour moi presque des monstres sacrés…… mais je me soigne). Ce fut le cas pour John Ford et Russel Banks.

Ce dernier fait le constat du peu d’influence qu’ont les écrivains désormais sur les idées. Il n’est question, selon lui, que d’adaptations cinématographiques plus que de romans. Le pouvoir est entre les mains des médias alors qu’auparavant les romans possédaient une certaine influence. Le rêve américain ? Quel rêve américain !. Les nouvelles technologies prennent le pas sur la littérature (voir l’article dans Lire du mois de Janvier page 14 qui évoque la baisse des droits d’auteur des écrivains américains et dont une majorité vit en-dessous du seuil de pauvreté…..).

Il y a également Une histoire de l’esclavage par Thomas Srégaroff ainsi que La dernière traversée par Zora Neale Hurstor qui revient sur le traffic d’esclaves, récits que chacun de nous a déjà lu mais il est bon de revenir dessus, ne pas oublier et surtout parce que l’esclavage n’a pas disparu. Ce dernier récit avec le parcours de Cudjo Lewis, né Kossula au Dahomey embarqué sur le Clothilde, dernier bateau négrier à avoir débarqué en toute illégalité aux Etats-Unis, en 1860 est particulièrement édifiant.

Il y a également un texte inédit de James Baldwin qui évoque le Blues, ses différentes formes, ceux et celles qui l’ont interprété, vécu et comment il a raisonné aux oreilles des de tous.

John Edgar Wideman avec La ligne de démarcation évoque la visite à son frère en prison avec une introduction une phrase longue, très longue comme un cri poussé et Jesmyn Ward évoque les différentes nuances du noir, du plus pâle au plus foncé, la connaissance de ses origines, la perception que l’on peut en avoir et du choix de les accepter ou pas.

Pour une lectrice comme moi, j’ai particulièrement aimé La question raciale en 10 grandes œuvres, Le jour où je suis devenue noire de Chimamanda Ngozi Adichie, Les nouvelles couleurs de l’Amérique avec des interviews d’auteurs américains aux origines très diverses, Carson Mc Cullers avec l’histoire d’un grand livre : Le cœur est un chasseur solitaire (roman que j’ai beaucoup aimé ainsi que Frankie Addams)

Il y a également, comme dans chaque numéro, la découverte d’une des grandes villes américaines et cette fois-ci il est question de Boston et si on dit Boston on dit Urgences, la mythique série médicale.

America est une source d’informations, d’interrogations, de regards sur ce pays que l’on dit grand, qui interroge, inquiète, le rêve américain ne devient-il pas un cauchemar. Avec sa lecture je ne peux pas dire que je le comprends mieux mais au moins je tente de découvrir tout ce qui le compose, le construit à travers principalement par ceux qui en sont les voix mais aussi ce que ce pays devient derrière le mythe.

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Les Editions America – Janvier 2019 – 194 pages

Ciao

L’homme de la montagne de Joyce Maynard

L'HOMME DE LA MONTAGNE 2.jpg

Juin 1979, Californie du Nord. Rachel, 13 ans, et sa sœur Patty, 11 ans, sont délaissées par leurs parents : une mère souvent absente et un père volage. Leur quotidien ennuyeux est soudain interrompu par une affaire de meurtre en série que leur père, l’inspecteur Torricelli, est chargé de résoudre. Trente ans plus tard, Rachel, devenue romancière, raconte l’été qui a bouleversé leur vie.

Traduction par Françoise Adelstain

 Editions Philippe Rey – Août 2014 (première parution 2013 chez HarperCollins) – 319 pages

Ce qui m’a fait choisir ce livre (nouvelle rubrique désormais dans mes chroniques)

Je pensais que je n’avais jamais lu cette auteure dont le nom était passé sous mes yeux dans des chroniques (mais j’ai retrouvé dans ma bibliothèque virtuelle (merci Babelio) que j’avais lu en 2014 Les filles de l’Ouragan qui ne m’avait laissé aucun souvenir). A l’époque je ne tenais pas encore ce blog……  La quatrième de couverture m’a interpellée. J’ai trouvé ce livre lors d’un de mes passages à Emmaüs et je n’ai pas hésité…… L’instinct

Ma lecture

Dès le prologue, la narratrice, Rachel, romancière reconnue  âgé de 43 ans, célèbre pour ses romans noirs,  installe ce qui va suivre : une relation très forte la liait à sa sœur, Patty, de deux ans sa cadette et leur goût pour l’étrange, le mystère, la mort sûrement en partie dû à la profession de leur père Anthony Torricelli, inspecteur à la brigade criminelle en Californie du Nord;

L’été 1979 va marquer à jamais son enfance et son passage à l’adolescence. Elle a 13 ans, l’âge de l’éveil aux sens de toutes sortes, aux questionnements sur son corps mais aussi aux garçons, aux adultes qui les entourent.

Un roman d’apprentissage pour ces deux sœurs, très fusionnelles, vivant avec leur mère depuis le divorce de leurs parents, une mère dépressive qui, une fois sortie de son travail passe son temps libre à la bibliothèque ou dans sa chambre au milieu des livres,  laissant ses deux filles livrées à elles-mêmes à la différence de leur père qui restera l’ange protecteur, même loin d’elles.

Ce père, d’origine italienne, qu’elles admirent tant, qui sait faire d’un cheveu une araignée, beau comme Dean Martin, qui aime les femmes mais une en particulier. Il enquête dans la série de meurtres dans les montagnes proches de la Cité de la splendeur matinale (il fallait le trouver) où vivent ses filles, il s’est complètement investi dans son enquête. Relation épisodique, complice mais de belle qualité alors que la relation maternelle, quotidienne est pratiquement inexistante.

Les deux sœurs se sont créé un monde à elles, fait d’excursions, de rêves, d’aventures, de basket, de chien, d’autant qu’elles n’ont pas de télévision ou alors muette, pas d’argent, peu d’ami(e)s, peu de sources d’informations à part ce qu’elles peuvent grappiller à droite ou à gauche,

J’ai trouvé la première partie s’étirant un peu, répétitive par moment et ne comprenant pas où l’auteure voulait m’emmener mais je faisais confiance, les thèmes évoqués m’intéressaient (je suis d’un naturel impatient, je dois l’avouer). Je sentais qu’il allait y avoir bien plus….

Puis tout s’accélère, dans des fausses pistes d’abord puis sur l’évolution des différents personnages (mais chut). Rachel devenue femme reprend l’enquête menée par son père, conciliant son travail d’auteure de romans policiers à l’enquête non résolue,  ne pouvant accepter l’impunité du meurtrier, souhaitant finir ce que son père n’a jamais pu mener à bien, un devoir de mémoire, une responsabilité qu’elle porte sur ses épaules.

On retrouve l’ambiance des années 70, l’attachement qu’elle porte à San Francisco, le Golden Gate, frontière rouge entre leur monde et l’autre monde,  mais aussi à la nature sauvage de la montagne qu’elles parcourent à longueur de journée, inconscientes du danger.

Le climat d’insouciance de l’enfance alterne avec le mal et la peur, les doutes, les suspicions, les interprétations enfantines face à des situations dont elles ne comprennent pas toujours le sens ni l’importance mais aussi les sentiments de la narratrice : culpabilité, responsabilité, remords et regrets vis-à-vis de sa sœur mais aussi de son père.

J’ai passé un agréable moment, une lecture détente mais avec un climat lourd, pesant parfois, sentant que le drame est proche. J’ai pensé à Frankie Addams ou à Le cœur est un chasseur solitaire de Carson Mc Cullers, ou à Ne tirez pas sur l’oiseau solitaire ou Va et poste une sentinelle de Harper Lee (qui restent pour moi des références absolues), romans d’apprentissage également plus anciens mais qui soulèvent tous ce difficile et parfois douloureux passage de l’enfance à l’âge adulte, souvent marqués dans ces romans par des événements qui accentuent le mal-être…..

Comme l’auteure le précise,je vous mets en fond sonore la chanson My Sharona qui a bercé son écriture et rythmé l’été des deux sœurs Toriccelli

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Ciao

Dans les angles morts de Elizabeth Brundage

DANS LES ANGLES MORTS

En rentrant chez lui un vendredi après-midi de tempête de neige, après une journée à l’université privée de Chosen où il enseigne l’histoire de l’art, George Clare trouve sa femme assassinée, et leur fille de trois ans seule dans sa chambre ? depuis combien de temps ? Huit mois plus tôt, il avait fait emménager sa famille dans cette petite ville étriquée et appauvrie (mais récemment repérée par de riches New-yorkais à la recherche d’un havre bucolique) où ils avaient pu acheter pour une bouchée de pain la ferme des Hale, une ancienne exploitation laitière. George est le premier suspect, la question de sa culpabilité résonnant dans une histoire pleine de secrets personnels et professionnels.

Ma lecture 

Si vous aimez les ambiances hitchockiennes, ce roman est pour vous. Certes on peut le cataloguer comme thriller mais je dirai plutôt roman d’ambiance.

Partant de la découverte par George, le mari, du corps de Catherine, sa femme, assassinée dans des conditions particulièrement violentes, l’auteure prend le parti de laisser les faits en suspens et de remonter le temps afin d’évoquer le passé de chacun mais aussi de cette maison particulièrement mystérieuse, qui a connu bien des guerres, bien des drames. Dès les premières pages elle prend le premier rôle, elle devient presque un personnage à part entière tellement elle est vivante, présente dans le destin de chacun :

La ferme n’a jamais cessé de chanter pour nous, ses familles perdues, ses soldats, ses épouses. Pendant la guerre, quand ils vinrent avec leurs baïonnettes, forçant la porte, montant l’escalier dans leurs bottes sales. (…) Puis il en vint d’autres – ils furent nombreux – qui prirent, arrachèrent et pillèrent (…) Ne laissant que les murs, les sols nus. Le cœur battant dans la cave. (p12)

Il règne dans tout le récit une atmosphère étrange, lourde, mystérieuse.  Elizabeth Brundage ne distille que petit à petit les informations nous permettant de comprendre comment un tel drame à pu arriver.

La maison est omniprésente, elle porte  une sombre réputation : est-elle hantée, porte-t-elle malheur ?  J’ai trouvé que c’était un récit où les apparences sont particulièrement présentes et trompeuses : les êtres ne sont pas forcément ce qu’ils semblent être, tout est faux comme l’est George, cet homme hypocrite, odieux et égoïste, comme l’est Catherine, qui est enfermée dans un rôle qu’elle n’a pas vraiment choisi, même les lieux renferment leur part de mystère. Quand les voiles se lèvent il ne restera finalement que la maison qui apportera les réponses.

J’ai particulièrement aimé dans la construction de l’histoire, c’est la  manière qu’utilise l’auteure  en ne donnant pas d’un bloc les réponses, c’est beaucoup plus subtil, par petites touches, passant de l’un à l’autre des personnages : les Clare, les Hale mais aussi les voisins Bram, Justine, Willis, les collègues etc….. peu à peu la toile se tisse, doucement mais implacablement.

L’auteure mène habilement le suspens, d’ailleurs la résolution de l’assassinat n’est pas le but principal du livre, ce n’est que le prétexte à une réflexion sur les choix, les lieux de vie, l’influence du passé sur le présent, les relations au sein d’une petite ville.  Ce n’est pas un thriller policier mais plutôt psychologique car ce qui nous captive c’est sa manière de décortiquer chaque personnage, de le révéler, en étant parfois surprise par ce qu’il est réellement.

C’est un roman dense mais que l’on lit sans temps mort tellement l’auteure apporte du soin à la description des lieux, à l’intériorité des protagonistes et nous installe dans cet atomosphère pesante.

On a parfois la sensation que les lieux sont maudits….. Habiteriez-vous un lieu si vous saviez qu’un ou plusieurs drames s’y sont déroulés ? Est-ce qu’un lieu peut influencer une destinée ? Peut-il porter malheur ou protéger ?

J’ai découvert qu’Elizabeth Brundage avait suivi des études cinématographiques et on le ressent dans manière de construire son récit. On peut totalement imaginé une adaptation cinématographique tant le découpage, les passages de narration de l’un à l’autre des personnages, la description des lieux et l’atmosphère sont visuels.

Je ne suis pas lectrice de polars ni de thrillers mais il s’agit d’un entre-deux particulièrement réussi. J’ai aimé l’association intrigue, ambiance parfois fantomatique, psychologie des personnages et une fin peu conventionnelle……

Pas de scènes sanglantes pures tout est dans le style utilisé pour la narration et je dois avouer que cela fonctionne, plus j’avançais dans le récit et moins je le lâchais, je voulais avancer, savoir comment tout cela allait se terminer……

L’auteure fait preuve d’une maîtrise totale de son récit, de ses personnages, des situations, donnant à l’ensemble une atmosphère bien particulière, originale et addictive dans le sens où on ne le lâche pas, même si on est parfois mal à l’aise, même si on frissonne, même si certains personnages nous révoltent, c’est de la littérature de sensations……. et j’ai aimé.

Traduction Cécile Arnaud

Merci aux Editions de la Table Ronde (Quai Voltaire) pour cette lecture

📕📕📕📕 COUP DE 💗

Editions Quai Voltaire (La Table Ronde) – Janvier 2018 – 512 pages (1ère édition 2016)

Ciao

 

Les chutes de Joyce Carol Oates

LES CHUTES

Veuve au matin d’une nuit de noces hallucinante, lorsque son époux, un jeune pasteur, se suicide en se jetant dans les Chutes du Niagara, Ariah Littrell se considère désormais comme vouée au malheur.

Pourtant, au cours de sa semaine de veillle au bord de l’abîme, en attendant qu’on retrouve le corps de son mari d’un jour, La Veuve blanche des Chutes (ainsi que la presse l’a surnommée avant d’en faire une légende) attire l’attention de Dirk Burnaby, un brillant avocat au cœur tendre, fasciné par cette jeune femme étrange.

Une passion improbable et néanmoins absolue lie très vite ce couple qui va connaître dix ans d’un bonheur total avant que la malédiction des Chutes s’abatte de nouveau sur la famille.
Désamour, trahison, meurtre ? C’est aux enfants Burnaby qu’il reviendra de découvrir les secrets de la tragédie qui a détruit la vie de leurs parents.

Une quête qui les obligera à affronter non seulement leur histoire personnelle mais aussi un sombre épisode du passé de l’Amérique: les ravages infligés à toute une région par l’expansion industrielle gigantesque des années 50 et 60, expansion nourrie par la cupidité et la corruption des pouvoirs en place

Ma lecture

J’ai découvert l’univers de Joyce Carol Oates avec Confessions d’un Gang de Filles que j’avais abandonné car je m’ennuyais et Je vous emmène que j’avais lu dans sa totalité mais  qui ne m’avait pas passionnée.

Mais je n’avais pas définitivement fermé la porte à cette auteure dont j’entendais parler très régulièrement, qui m’intriguait et je crois aux signes en matière de littérature.

Jamais deux sans trois ….. Est-ce que cette fois-ci j’allais enfin apprécier cette écriture, me laisser emmener dans son univers ? Car en fin de compte c’est bien de cela qu’il s’agit…. Et bien oui : quel livre, quel roman, qui ne ressemble à rien de ce que j’ai pu lire auparavant : une maîtrise totale, une construction originale, elle est la seule maître du récit.

En refermant ce gros pavé j’ai compris qu’il fallait entrer dans l’histoire sans trop se poser de questions. Ce roman n’est pas un long fleuve tranquille mais un fleuve aux remous multiples et l’auteure sait nous appâter : un homme qui se suicide au matin de sa nuit de noces en se jetant dans les chutes du Niagara….. Pas mal ! On pense partir pour une histoire d’amour qui se termine mal ou alors une enquête, ou…….

On ne peut qu’être interpellé, intrigué, curieux de découvrir le pourquoi du comment. Oui elle plante le décor de façon tranquille même si les événements se succèdent très vite puis prennent un rythme de croisière. Elle nous endort, elle prend des chemins parallèles pour nous emmener là où elle veut nous conduire. Car Joyce Carol Oates, elle sait elle où elle veut nous mener et brutalement l’histoire prend un autre tour. J’aime !

Un couple étrange qui s’est uni sans amour, parce qu’il le fallait, comme on s’accroche à une bouée pendant un naufrage mais qui n’empêchera pas celui-ci d’arriver. Puis, étrangement un autre personnage entre en scène, un avocat Dirk Burnaby, beau, riche, aux conquêtes multiples, qui s’est trouvé amené à épauler cette jeune mariée/veuve, Ariah, dans ce drame et va en tomber amoureux sans arriver à se l’expliquer.

Je commence à me dire : encore une fois, cette auteure n’est pas faite pour moi : histoire improbable, irréelle mais passées les 200 premières pages , l’auteure évoque une affaire : la Love Canal pour laquelle Dirk va prendre fait et cause et qui va bouleverser sa vie et celle de son entourage.

Inspirée d’une véritable affaire, la Love Canal (le nom est assimilé à un quartier de Niagara Falls) Joyce Carol Oates aborde le scandale des contaminations par des déchets de toutes sortes (industriels, chimiques, nucléaires, etc) dans les sous-sols de quartiers ouvriers, avec les conséquences que l’on peut imaginer, par des sociétés puissantes et contre lesquelles Dirk va se battre. Tiens tiens cela me parle et m’intéresse.

Et là le récit prend une orientation totalement différente, même si on garde en fond l’histoire de cette famille. On entre dans un récit qui mêle histoire familiale et enquête mais que l’auteure prolonge bien au-delà. En effet, elle aborde les liens familiaux sous un angle particulier, les désirs, le plaisir mais aussi : la pollution, l’environnement, les pouvoirs divers et variés, les destins de chacun, les routes que l’on prend, que l’on quitte etc.

Il faut accepter de se laisser prendre par la narration des différents personnages et toutes les ramifications car c’est finalement un plaidoyer sur les ravages de l’industrialisation à tout va, des magouilles de ces puissantes sociétés (infiltrées dans la police,la justice) mais aussi les conséquences sur une famille dominée par une femme dont le destin va basculer à plusieurs reprises, flirtant avec une sorte de folie, se sentant porteuse d’une malédiction et sur les silences qu’elle entretient auprès de ses enfants.

S’étirant sur près de 30 ans, ce roman est une large fresque dont le personnage principal reste malgré tout les Chutes du Niagara, élément indomptable, grandiose, insondable, fond sonore de la ville et site à touristes. On ressent toute la violence du lieu, ses mystères (suicides, dame blanche etc…) mais aussi comme il influe sur ceux qui le côtoie.

Il y a tellement de thèmes dans ce récit qu’il est difficile de dire ce qui est le plus passionnant car finalement tout l’est. J’ai pour ma part, particulièrement aimé la deuxième moitié du roman, celle où les enfants : Royall, Chandler et Juliet vont enquêter sur leur père, Dirk, afin de le connaître et le comprendre mais aussi pour se découvrir eux-mêmes, qui ils sont réellement et d’où ils viennent. Joyce Carol Oates s’attache à la psychologie des différents protagonistes : leur milieu, leur éducation mais aussi leur cheminement à travers parfois des événements traumatisants. Il y a beaucoup d’émotions dans leurs prises de conscience, dans leurs propres basculements.

J’ai eu à plusieurs reprises le sentiment de regarder un film américain (j’ai beaucoup pensé au combat de Erin Brockovich auprès de familles empoisonnées par l’eau potable) : avec tous les ingrédients : l’amour, le combat personnel,  l’enquête et les personnages chahutés par leur environnement, leur famille, comme on peut être chahuté dans une embarcation lancée sur des rapides et que l’on ne peut maîtriser.

Je comprends mieux la démarche de l’auteure, sa façon de construire son récit et tout son talent. Je reconnais peut être mon erreur dans mes précédentes lectures de ne pas avoir été jusqu’au bout, d’avoir jugé un peu trop vite mais un(e) auteur(e) peut être aussi inégal(e). Donner une autre chance à un(e) auteur(e), surtout quand celui-ci remporte l’adhésion de nombreux lecteurs. Il n’y a pas de hasard.

Je vais la découvrir à travers deux autres romans : Fille noire, fille blanche et Nous étions les Mulvaney que j’ai dans ma PAL car son écriture, son style, les thèmes abordés (très actuels), la construction du récit font que vous partez pour une voyage dont elle seule connaît l’issue et ce type de voyage me plaît.

Je sais maintenant sa manière de procéder :  il faut lui laisser le temps de planter le décor, de nous imprégner du lieu, de donner naissance à ses personnages en sachant qu’elle seule sait où elle veut nous conduire, en espérant trouver les mêmes ingrédients qui rendent le récit passionnant, où l’on apprend également car il est documenté et argumenté.

« Ce que je fais, Clyde, c’est suivre mon instinct pour une fois. Pas l’odeur de l’argent. Ma conscience. » (p381)

Prix Fémina Etranger 2005

Traduction de Claude  Seban

Mon avis : 📕📕📕📕

Editions France Loisirs – Août 2006 – 724 pages

Ciao

 

 

Les femmes qui ont fait bouger le monde de Katherine Halligan et Sarah Walsh

LES FEMMES QUI ONT FAIT BOUGER LE MONDE

50 femmes qui ont marqué le monde, affronté de nombreux défis, surmonté des difficultés et des dangers, parfois au péril de leur vie, pour vivre leurs rêves et rendre notre monde meilleur.

Ma lecture 

Ce beau livre retrace le parcours de cinquante femmes (entre autres) qui ont œuvré dans tous les domaines : artistiques, politique, écologie, faune, scientifique, sportif etc…..  pour faire avancer le monde,  défendre leurs idées, leurs droits,  guérir, combattre, reconnaître et accepter, au même titre que des hommes, sauf qu’étant femmes elles ont parfois faire preuve d’obstination, de volonté et même de ruse parfois.

Ce très bel album est destiné à la jeunesse mais peut être lu également par des adultes car certaines sont moins célèbres, classées dans cinq domaines d’action comme par exemple : penser et résoudre ou aider et soigner. On retrouve Marie Curie, Elisabeth Ier, Jeanne d’Arc, Mère Teresa etc….  mais aussi  Annie Sullivan, Hanna Szenes, Katherine Johnson dont le nom et le travail sont moins connus.

Pour chaque femme, sur deux pages, un texte clair retrace la biographie de chacune avec des illustrations semblable à des dessins d’enfant, colorées mais aussi des photographies (quand l’époque le permettait), ou gravures mais aussi des citations de chacune se terminant par un court résumé retraçant le parcours mais aussi le bilan de l’action de chacune.

Mais l’homme fait partie de la nature et son combat contre la nature est inévitablement un combat contre lui-même. (Rachel Carson)

Un lexique en fin d’ouvrage les resitue dans l’échelle du temps (de -1500 à 1997)  ainsi qu’un glossaire expliquant les termes les plus techniques, puis un index permettant de retrouver facilement chacune ainsi que l’explication de leur classification.

C’est un magnifique livre, à mettre dans toutes les mains, pour sa forme mais aussi pour le fond car au-delà du travail de chaque femme, on prend conscience des différents combats qu’elles ont dû mener, même pour les plus puissantes, du fait de leur sexe.

La lecture d’un tel ouvrage permet d’ouvrir la discussion avec l’enfant sur non seulement ces femmes d’exception mais aussi sur les faits historiques, les entraves rencontrées et la finalité de leur combat pour s’imposer.

LES FEMMES 1LES FEMMES 2LES FEMMES 3LES FEMMES 4

Merci aux Editions Hatier Jeunesse et Babelio Masse Critique pour cette lecture

Mon avis : 📕📕📕📕

Editions Hatier Jeunesse – Octobre 2018 – 112 pages

Ciao

 

Sukkwan Island de David Vann

SUKKWAND ISLAND

Une île sauvage du sud de l’Alaska, accessible uniquement par bateau ou par hydravion, tout en forêts humides et montagnes escarpées. C’est dans ce décor que Jim décide d’emmener son fils de treize ans pour y vivre dans une cabane isolée, une année durant. Après une succession d’échecs personnels, il voit là l’occasion de prendre un nouveau départ et de renouer avec ce garçon qu’il connaît si mal. Mais la rigueur de cette vie et les défaillances du père ne tardent pas à transformer ce séjour en cauchemar, et la situation devient vite incontrôlable. Jusqu’au drame violent et imprévisible qui scellera leur destin. Couronné par le prix Médicis étranger en 2010, Sukkwan Island est un livre inoubliable qui nous entraîne au cœur des ténèbres de l’âme humaine.

Ma lecture

En commençant ce livre, je pensais me plonger dans un roman d’aventure (je lis très peu les 4ème de couverture) : un séjour initiatique dans l’Alaska pour un père, Jim et son fils, Roy, 13 ans. Dépaysement garanti. Grands espaces et nature sauvage sont au rendez-vous dès le début. Mais très vite je ressens comme un malaise.

Roy a accepté de suivre son père dont il vit séparé depuis le divorce de ses parents, afin de se rapprocher de lui, le connaître. Mais celui-ci l’embarque dans une aventure que lui-même ne maîtrise pas du tout et je commence à penser que si l’auteur n’avais que cela à me dire, cela allait vite tourner en rond,mais il y avait malgré tout quelque chose d’incompréhensible dans ce récit qui m’intriguait.

Je commence à m’interroger sur le but de la narration….. Si tout est de la même veine, je pense que très vite je vais me lasser, car cela tourne en rond et c’est justement là le problème entre eux.

Alors David Vann,  au moment même où je commence à tomber dans un début d’ennui car je ne voyais pas l’issue, le sens, le but, fait basculer avec mastria, la robinsonnade dans le drame… Je relis deux fois le passage : mais oui c’est bien ce que j’ai lu.

C’est là que l’on trouve la patte d’un écrivain, il vous mène par le bout du nez, il vous manipule et brutalement, très brutalement je dois l’avouer, le récit prend une toute autre tournure.

David Vann s’est inspiré de sa propre histoire, le décès de son père dont il se sent responsable (voir l’article relatant les faits ici), pour relater une aventure qui aurait pu prendre un autre tour. Imaginer ce qui aurait pu arriver, si…….

David Vann y traite des thèmes de la relation paternelle en particulier lorsque le père est défaillant, dépressif mais aussi de la responsabilité et la culpabilité. Mais comment un garçon de 13 ans peut-il comprendre un adulte, son père, quand celui-ci devient incohérent, irresponsable et irraisonné.

Le plus adulte n’est pas celui que l’on croit, l’un et l’autre n’arrivent pas à se parler vraiment, le silence s’installe et la situation va dégénérer. Plus le récit avance plus on plonge dans une sorte de folie mais comment peut-il en être autrement.

Bien sûr cela semble parfois excessif, dément, inimaginable mais cela fonctionne…. Une sorte de road-movie aux frontières de la folie, de l’horreur. L’auteur lâche les vannes, n’hésite pas parfois à donner beaucoup de détails, nous plonge dans l’horreur absolue alors qu’elle devient presque banale dans le récit.

Une lecture, pour moi, est un voyage dans ce que l’auteur a imaginé et dont il a posé les mots sur le papier, la façon dont il a construit son récit.  Il n’est pas question de valider ou non l’histoire, c’est son histoire, elle fonctionne ou pas. Même si j’ai trouvé la fin un peu « tarabiscotée » j’ai beaucoup aimé la façon dont l’auteur nous maintient en haleine, les pensées et sentiments des deux personnages sont très bien rendus, ainsi que la description de la nature et de la vie sauvage qui les entoure.

J’avais lu précédemment Aquarium du même auteur, qui est plus doux, moins brutal mais qui analyse également les relations familiales, un thème qui apparemment, avec celui de la nature et de la faune (les poissons en particulier) est un axe central de son écriture mais avec son vécu on peut le comprendre.

Mon avis : 📕📕📕📕

Prix Médicis Etranger 2010

Prix des Lecteurs de l’Express

Editions Folio – 232 pages – Août 2012 (Gallmeister 2010)

Ciao

 

América N° 7 de François Busnel et bien d’autres

AMERICA 7

Ma lecture

Il était une foi en Amérique ….. tel est le thème central de ce numéro 7 et nous avons tous remarqué que la religion, dans beaucoup de pays et particulièrement là-bas tenait une place importante, comprendre comment celle-ci influence la société et la politique américaine, voilà qui est intéressant. Mais comme toujours, il y a bien plus que cela dans ce magazine à la couverture orange, orange comme le teint du N° 45, orange comme la couleur de l’automne…..

La lecture de ce genre d’ouvrage a de nombreux intérêts : elle nous éclaire sur certains aspects que nous connaissons peu ou mal, mais elle nous révèle également des personnes sous un autre jour. Et ce fut le cas pour moi pour le grand entretien (peut-être une de mes rubriques préférées) de Patti Smith. Quelle belle interview, abordant toutes les facettes de son univers : artistique, politique, sociétal, qui m’a permis de chasser l’image « border line » (ne me demandez pas pourquoi) que j’avais d’elle et la découvrir sous une face sensible, avec un regard sur sa jeunesse, sur toute une génération, sur son travail, ses rencontres et l’Amérique d’aujourd’hui.

Orange je disais plus haut, et oui « Orange is the new black » par Richard Powers, qui alerte régulièrement sur la mort progressive de la nature et donc de notre monde et s’indigne de l’attitude de sa présidence :

L’Amérique peut avoir une grandeur de la couleur de son choix, tan qu’elle est dominatrice, unilatérale, incontrôlée et blanche. (p16)

Ensuite une longue plongée dans le vif du sujet : Il était une foi en Amérique avec les différents courants religieux et pour ma part j’ai particulièrement aimé les articles de Philippe Claudel : « Amish, le temps suspendu », communauté qui m’a toujours intéressée et intriguée et j’ai trouvé les reproductions de tableaux particulièrement appropriées sur l’ambiance que dégage ces communautés. (photographies tirées de la série Detachment de Nicolas Dbervillers).

Vous avez remarqué, les Américains ils sont toujours là à sourire, partout, à tout, à tout le monde, tout le temps. Mais derrière le sourire, pas de sincérité. Pas de plaisir. Pas d’émotions. Rien. Le sourire, c’est le vernis social. La convention. Derrière, on cache tout. Le vrai, la douleur. Les questions. les révoltes. Les rancœurs. Les problèmes. Les haines. 

Dans leur bouffe, c’est pareil avec le ketchup. Tout est planqué derrière : les goûts, les saveurs, les subtilités, les amertumes. On ne sent plus rien. (p80)

Article de Tara Westover : « Une enfance chez les mormons » élevée dans cette religion et qui revient sur son éducation et comment elle s’en est émancipée.

Il ne pouvait me dire qui j’étais, ou ce que j’étais. A la fin, c’est en moi que résiderait le pouvoir terrible, merveilleux, immuable de façonner la forme de ma vie. (p99)

Comme dans chaque numéro rendez-vous avec la chronique du bocal (savoureuse comme à chaque fois) et le reportage photo ce trimestre sur l’Amérique immobile de Nadav Kander qui capturent le passage des hommes dans des immensités.

Une nouvelle inédite de JD Salinger et en fin de magazine, comme à chaque fois une plongée dans une des grandes villes américaines : San Francisco par un écrivain et c’est François-Henri Désérable qui nous balade dans ses rues, dans son passé et son présent, parfois bien loin de l’image que l’on s’en fait.

Ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est qu’avant, pour faire fortune à San Francisco, on arrivait des quatre coins du monde avec son tamis, ses pelles et ses pioches, on allait se pencher sur la rivière, et au boulot. Aujourd’hui, on arrive des quatre coins du monde avec son Mac, on s’enferme dans un sous-sol, et on passe ses journées à pondre des algorithmes. (p154)

Rubrique cinéma et série et en final, comme toujours revenir sur un écrivain et un de ses plus romans et John Steinbeck est à l’honneur dans celui-ci…. Un de mes auteurs cultes avec Les raisins de la colère….. Coïncidence avec l’actualité en pleine période de révoltes, de crise….. Toujours terriblement d’actualité.

Je referme le magazine avec toujours le sentiment de comprendre un peu mieux à travers les plumes d’auteurs, l’œil de photographes, l’histoire, les romans et le cinéma ce qu’est l’Amérique.

Un magazine utile et je dirai presque nécessaire car nous avons tous des clichés sur ce grand pays et pouvoir entendre différentes voix, courants, mieux connaître ce qui a été, ce qui est, pour pouvoir la regarder, l’écouter et ne plus fermer les yeux.

J’attends le prochain numéro…..

Mon avis : 📕📕📕📕

Les Editions America – Octobre 2018 – 194 Pages

Ciao

Trajectoire de Richard Russo

TRAJECTOIRE

Quatre histoires brèves mais puissantes et surprenantes, dont les héros, confrontés à des obstacles à première vue franchissables, s’empêtrent dans de véritables crises existentielles. Avec son sens du détail et ses traits d’humour, Richard Russo a le chic non seulement pour trouver le point comique dans toutes ces situations, mais aussi pour faire s’entrechoquer le présent et le passé de ses personnages, et mener dans ces récits une étude approfondie des regrets qu’ils ont accumulés au fil des ans.

Ma lecture

Comprendre à travers des situations actuelles des événements du passé. Ne plus se mentir, jouer carte sur table, affronter ses peurs, ses comportements et prendre conscience d’un possible avenir,  voilà ce que Richard Russo propose à travers quatre nouvelles se déroulant dans des milieux différents mais qui sont sur la même trajectoire : celle de sa propre connaissance, de qui on est vraiment.

Ne pas se fier aux apparences, rien n’est toujours comme il semble être. Chacun porte en soi des questions non résolues ou fausses. La vie est parfois constituée de mensonges, de non-dits, de manques. Nous n’en sommes que le résultat.

A lire sa biographie, je découvre qu’il a un doctorat en philosophie avant d’avoir enseigné la littérature et écrit des scénarios….. tout s’explique. Il s’est inspiré à travers de son expérience dans ces domaines pour écrire ses quatre histoires. Chacune aborde le côté psychologique des différents protagonistes.

Le Cavalier : Janet, professeur de littérature, doit affronter un élève qui a plagié un devoir et va la confronter à ses propres souvenirs d’étudiante, à sa rencontre avec son directeur de thèse qui l’avait confrontée à ses prises de position dans ses devoirs. Cherchait-elle à plaire au correcteur, refusait-elle de se révéler….. En se dissimulant n’avait-elle pas elle-même triché ?

Voix relate le voyage de deux frères Nate, professeur,dépressif depuis une rencontre un an plus tôt dans son université et Julian, vendeur et bavard, à Venise, au sein d’un groupe de touristes. Tout oppose ces deux hommes : leurs vies, leurs tempéraments mais aussi un passé douloureux. Julian est le verre à moitié plein et Nate le verre à moitié vide, mais qui est finalement le plus heureux. Trouveront-ils le moyen de se parler, de se comprendre.

Par contre, les pensées d’Opal, jaillies du terreau d’un cerveau unique et fertile, s’enchaînaient avec fluidité et élégance. Ses phrases étaient soigneusement construites afin d’accueillir avec précision, mais aussi avec grâce des citations tirées du texte original. Jamais elle n’utilisait des blocs de citations pour noircir du papier, contrairement à ses camarades paresseux. (…) Opal écrivait comme si le livre qu’elle commentait était important et, d’une certaine manière, coïncidait avec son expérience du monde. Nate se trouvait, à défaut d’un terme plus approprié, en présence d’une voix. (p90)

Intervention, met en scène Ray, agent immobilier qui doit réussir à vendre la maison de Nicky, amie de sa femme, alors qu’il traverse une période familiale difficile et que rien ne facilite cette vente. Pourtant il y a une solution à tout problème et ne reproduit-on pas les mêmes schémas.

Milton et Marcus se déroule dans le milieu cinématographique entre un réalisateur magouilleur et un scénariste dans l’urgence de trouver un engagement où tel est pris qui croyait prendre.

Il y a des points communs aux quatre textes : l’occasion est donnée à chaque protagoniste, lors d’un événement actuel, de se pencher sur son propre passé ou sur une situation similaire qu’il a vécue et qu’il n’a pas, à l’époque, résolue ou mal, qu’il traîne comme un boulet et qui ressurgit. La découvrir grâce à une situation du présent, d’une rencontre, entrevoir enfin une possibilité de la comprendre, d’avancer,  de l’accepter.

Autre point commun : la maladie qu’elle soit physique (cancer) ou d’ordre comportementale (asperger, autisme, dépression), qui est un facteur aggravant de la situation : des décisions s’imposent, des choix doivent se faire, il y a parfois une urgence.

La nouvelle que j’ai préférée est Voix : ce voyage organisé en groupe à Venise est à la fois poignant par le thème sous-jacent et drôle par les événements que vivent ce groupe de touristes qui chacun porte également un passé.

Puis il y a ce couple de personnes extrêmement âgées qui, au repos, s’appuient l’une contre l’autre, épaule contre épaule, formant la lettre A . Si l’une des deux bougeait trop vite, il en résulterait à coup sûr une hanche brisée pour l’autre.(p70)

Je ne connaissais pas l’écriture de Richard Russo, je l’avais vu récemment lors d’un interview et j’avais aimé cet œil malicieux, ce sourire toujours dessiné sur ses lèvres et j’ai retrouvé ces différents points dans son écriture. C’est concis, précis, construit. Il a choisi des milieux professionnels qu’il connaît pour les avoir pratiqués : université, cinéma, il décrit parfaitement le cheminement de chacun pour trouver sa réponse.

Ce sont de courts récits, doux-amers, avec une écriture efficace qui installe rapidement le décor, les personnages, utilise les flashbacks qui éclairent au fur et à mesure de la lecture les situations, qui laisse planer le mystère quant aux situations, tout ne nous est pas révéler dès le début.

Un auteur que je souhaite suivre car son écriture me correspond, ses sujets m’interpellent et qui dose habilement gravité et légèreté.

Car les gens s’accrochent à la folie comme si c’était leur bien le plus précieux, ils la défendent, parfois violemment, contre une éventuelle sagesse. (p216)

Merci aux Editions de la Table Ronde (Quai Voltaire) pour cette belle découverte.

Mon avis :📕📕📕📕

Traduction de Jean Esch

Editions Quai Voltaire (La Table Ronde) – 13 Septembre 2018 – 304 pages

Ciao

America N°4 de François Busnel et bien d’autres

AMERICA 4

Ma lecture

Me voilà au bout de mon rattrapage de lecture de cette revue…… Et aucune déception. En plus le numéro 4 est consacré à la violence aux Etats-Unis, et il y a encore quelques jours il y a eu un massacre dans une synagogue à Pittsburg, donc toujours et encore d’actualité, malheureusement.

Je vais commencer, comme toujours, par le Grand Entretien et l’invité est Paul Auster dont j’ai lu 4.3.2.1.et il revient dans cet article entre autre sur l’écriture et le contenu de ce volumineux roman….. passionnant de lire la genèse d’un livre, le point de vue de l’auteur, comment il écrit, son travail. Cela me passionne à chaque fois d’autant plus lorsque j’ai lu un ou des livres de cet écrivain  il m’éclaire parfois sur certains détails ou orientations.

Petite parenthèse pour vous expliquer que je retrouve ce même plaisir en lisant un peu chaque jour le Journal d’un écrivain de la grande Virginia Woolf dans lequel je découvre également son travail, comment le livre vient à maturation d’abord dans son esprit, puis son travail, laborieux parfois, d’écriture. J’en suis à 1928, elle écrit Orlando … Mais je vous en parlerai lorsque j’arriverai au bout de ce petit bonbon que je savoure.

Revenons à America et au maître du thriller américain Stephen King qui livre un essai Guns sur les armes et la violence et il sait de quoi il parle.

Un article m’a particulièrement intéressée, touchée c’est celui de Benjamin Whitmer : l’Histoire Interdite qui revient sur la fête de Thanksgiving, son origine. Il y a celle enseignée dans les écoles mais il y a toutes celles qui se cachent derrière, dont on parle moins et comment les colons ont remercié les amérindiens de leur avoir donné les moyens de survivre en temps de disette… On connaît tous plus ou moins les massacres perpétrés mais de lire certains épisodes sanglants ne fait pas de mal….. Ne pas oublier que finalement à part les amérindiens tous les américains sont issus de l’immigration !

Autre article à chaque fois intéressant à découvrir : une ville racontée par un écrivain et cette fois-ci qui mieux que Chicago peut représenter un lieu de violence américaine et c’est Véronique Ovaldé qui déambule dans cette ville hyper violente, son récit est entrecoupé de témoignages d’habitants qui donnent leur vision de leur ville.

Le grand roman américain abordé est cette fois-ci Sur la route de Jack Kerouac (que je vais tenter de me procurer). Découvrir un livre en passant par son auteur et en incluant le début du récit donne une idée de l’écriture et me permet de me rendre compte s’il m’attire ou pas….

Il y a à chaque numéro un reportage photos cette fois-ci consacré à des hommes et femmes qui décident de quitter le monde industrialisé pour retourner vivre en pleine nature, comme pendant la période préhistorique. Je regarde un documentaire Vivre loin du monde et la jeune femme dont parle ce reportage photos en était l’héroïne. Incroyable la manière dont elle vit, dans un milieu hostile, refusant toute modernité : ni porte, ni fenêtre, s’habillant de peaux de bêtes, revenir à l’âge de pierre. Les paysages sont magnifiques, les conditions de vie rudes mais quelle force de conviction !

Bien sûr le poisson rouge dans le bocal a donné sa petite touche, Olivia de Lamberterie chronique sur Les Argonautes de Maggie Nelson (rigolo de lire cette chronique sur un livre que j’ai essayé deux fois de lire pour le comité de lecture sans succès, apparemment Olivia elle a aimé ….) et Augustin Trapenard met le point final, comme à chaque fois, au contenu.

Me voilà à jour et je vais maintenant lire le N°7 qui est paru en Octobre et qui traite de la religion aux Etats-Unis.

C’est pour moi une lecture très instructive, très éclairante sur ce pays si complexe, si varié et si inquiétant avec l’arrivée de l’homme à la mèche jaune. Je découvre et comprends mieux certains aspects, je suis parfois étonnée, révoltée, je découvre en plus des auteur(e)s et leurs plumes et je vais ensuite acheter leurs livres car leurs positionnements, leurs écritures et leurs univers m’interpellent. C’est ainsi que j’ai découvert récemment dans un précédent numéro Jean Hegland dont je viens de lire Dans la forêt qui a été pour moi un coup de cœur.

Si vous aimez la littérature américaine, si vous voulez mieux comprendre les enjeux, l’histoire, la vie de ce pays, lisez America.

Mon avis : 📕📕📕📕

Les Editions America – Janvier 2018 – 194 pages

Ciao