Speak de Emily Carroll

SPEAK

« J’aimerais faire un voeu mais je ne sais pas lequel… J’essaie de ravaler la boule que j’ai dans la gorge. Je pourrais leur raconter ce qui est arrivé.
Comment réagiraient-ils ? » Melinda a 15 ans. Ce soir d’été, au beau milieu d’une fête, la jeune fille est victime d’un drame. Elle appelle la police. Personne ne saura jamais pourquoi elle a lancé cet appel, ni ce qu’il lui est arrivé cette nuit-là. Tout simplement parce que Melinda, murée dans son silence, ne parvient pas l’exprimer…

 

Ma lecture

Melinda est différente : elle ne respecte pas les codes vestimentaires des adolescentes de son lycée, ses amies la fuient, on se moque d’elle,  elle s’enferme dans un silence depuis une soirée anniversaire où un événement a bouleversé sa vie. Que ce soit au sein de sa famille qui a bien d’autres chats à fouetter que de se préoccuper de l’humeur de la jeune fille ou dans le lycée, personne ne peut entendre le cri de souffrance qu’elle n’arrive pas à pousser. Melinda est muette …… Rien ne sort, elle étouffe mais rien ne sort…..

On se doute très vite de ce qui est arrivé à Melinda. L’auteure et l’illustratrice s’attachent principalement à la difficulté à exprimer ce que ressent Melinda et ce qu’elle n’arrive pas à formuler oralement. Pourtant tout dans son attitude évoque le mal-être, la souffrance.

Elles s’attachent à montrer les sentiments de Melinda : culpabilité, incompréhension, perte de son estime mais aussi de ses amies. Exprimer dans un roman graphique des émotions, des ressentis voilà qui n’est pas facile et c’est une réussite. On suit sur une année scolaire le long chemin de croix de Melinda qui trouve parfois refuge dans un placard quand la douleur est trop forte et où elle peut soigner son âme mais également dans les cours d’un professeur d’art plastique, Monsieur Freeman (cela ne s’invente pas) où elle va enfin pouvoir se libérer et s’exprimer.

Les illustrations en noir et blanc sont particulièrement expressives, claires, les textes parfaitement maîtrisés et en accord avec les dessins. Les textes sont essentiellement les pensées de Melinda, ses questionnements. Elle espère à plusieurs reprises que quelqu’un s’apercevra de son mal-être, lui tendra la main. Mais elle ne rencontre qu’hostilité et indifférence. La douleur n’en sera que plus vive quand elle perdra ses amies, ses confidentes.

C’est un lourd pavé lancé dans la mare des agressions, sur l’incapacité d’en parler pour l’agressée mais aussi sur la difficulté pour l’entourage de déceler le problème, les répercussions sur le quotidien, évoquant également l’exclusion et le harcèlement.

Adapté du roman autobiographique de Laurie Halse Andersen que je n’avais pas lu.

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Editions Rue de Sèvres – Janvier 2019 – 380 pages

Ciao

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En attendant Eden de Elliot Ackerman

EN ATTENDANT EDEN

Je veux que vous compreniez Mary et ce que Mary a fait. Mais j’ignore si vous y parviendrez. Vous devez vous demander si au bout du compte, dans des circonstances similaires, vous feriez le même choix qu’elle, Dieu vous garde. (…) Depuis lors, je continue à traîner dans les parages, je suis seulement de l’autre côté, je vois tout et j’attends.(p9)

Celui qui s’adresse à nous n’est plus, lui n’est pas revenu, lui l’ami, le compagnon d’armes. Lui il n’a pas choisi : il était avec Eden dans le Humvee quand celui-ci roula sur une mine dans la vallée du Hamrin, en Irak. Il se dit chanceux car Eden, lui, est tout juste survivant.

Eden a fait deux guerres et celle qu’il mène désormais c’est la dernière, l’ultime. Mais enfermé dans un corps souffrant qui n’a plus rien d’un corps mais n’est qu’un amas de chair carbonisée, il n’a pas les armes pour se battre, il dépend des machines et des autres. Il ne lui reste que des sensations et la mémoire, parfois, quelques moments de lucidité. Il attend depuis trois ans de rejoindre ceux qui ne sont jamais revenus et de délivrer Mary de ce poids, elle qui passe ses journées au pied de son lit avec sa fille, Andy, une fille inconnue car jamais vue, il n’a pas le choix des armes et doit s’en remettre aux autres.

Son ami lui le sait le combat qu’il mène, il  le veille de là où il est, il l’attend. Il se fait narrateur des souffrances d’Eden, de ses obsessions, détenteur d’un secret qu’il partage avec Eden et Mary, enfermé dans un silence éternel, il l’attend dans le pays blanc qu’Eden le rejoigne.

Mais est-ce vivre que d’être depuis trois ans dans un service de Grands Brûlés, ne peser que 31 kgs, d’être en vie uniquement parce que votre cœur bat mais dans un corps qui n’est qu’une carapace de cuir brûlé à fleur de douleur, que tout votre organisme est à bout, qu’il lance des alertes de mort imminente mais qu’il tient, encore, toujours ?

Chacun possède sa prison : elle peut être physique ou morale et les trois personnages le savent. Ils attendent tous les trois mais l’attente n’est pas la même pour chacun. Ils portent chacun le poids d’une vérité sur leur lien. Le corps peut être une prison mais il y a aussi la conscience qui demande à s’alléger. Pouvoir se délivrer des poids qui pèsent, pouvoir accepter les preuves d’amour voilà leur dernier combat.

C’est un court et puissant roman sur l’enfermement que peut représenter un corps, sur la décision impossible à prendre, sur l’amour et l’amitié. C’est un roman sur les vies bouleversées quand la guerre n’a pas tout détruit, tant qu’il reste un mince souffle mais que ce souffle ne demande qu’à cesser. Comment arriver à se délivrer de cette enveloppe qui n’est plus que douleur, horreur, peur ? Comment faire comprendre à ceux qui vous aiment, que vous aimez qu’il est temps, que ce n’est pas vous, ce n’est plus vous, qu’en les délivrant vous les délivrez aussi.

Tous les trois partagent un passé, il y aurait tant à dire, chacun leur tour ils vont s’y plonger afin d’exorciser ce qui les ronge, remonter les souvenirs, les silences, les non-dits.

Et puis il y a Gabe, l’infirmier, qui pourrait et voudrait aider, qui est à l’écoute d’Eden, de Mary, qui peut soulager et aider à franchir le dernier pas, qui n’attend qu’un geste, un mot, un signe. Mais pour cela il faut choisir le bon moment, pas le plus facile, accepter de laisser partir, accepter que l’autre que l’on a aimé soit délivré de son corps et de soi.

J’ai lu ce roman en apnée, suspendue aux délires d’Eden, à ces visions, à cette volonté impuissante d’en finir, qui construit et imagine une forme d’expression pour qu’on l’entende. J’ai lu ce roman en soutenant Mary dans son désir d’être là, près de l’homme qu’elle aime, de lui faire connaître son enfant qu’il n’a jamais vu, en attendant le  moment où elle aura la force de répondre à sa demande, de le délivrer.

J’ai lu ce roman en comprenant que tout n’était pas clair entre eux, qu’au fil des confessions de chacun se dessinait un secret les unissant à jamais : un lien d’amour. Chacun est dans l’attente des mots des autres, de ce qui n’a pas été dit.

Avec une écriture sans détour, franche et directe, un style quasi militaire parfois mais empreint malgré tout d’humanité, Elliot Ackerman évoque les blessures des corps et de l’âme, celles de l’amour et de l’amitié, des silences et des aveux. Parce qu’il est des instants où les mots sont inutiles, où les silences prennent toute la place, où un regard et une écoute suffit.

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Traduction de Jacques Mailhos

Editions Gallmeister- Avril 2019 – 151 pages

Résumé

Tous les jours, Mary est tout près de son époux, à l’hôpital. Tous les jours depuis trois ans, après son retour d’Irak. Eden est inconscient, et ses blessures ne guériront pas. Personne ne sait plus comment l’appeler, sauf elle : c’est son mari, et il est toujours en vie. Leur fille, qu’Eden n’a pas eu le temps de connaître, grandit dans cet hôpital où Mary attend avec patience et détermination un changement. Un jour, en son absence, Eden semble trouver un moyen de reprendre contact avec le monde extérieur. Dès lors, c’est Mary seule qui aura la responsabilité d’interpréter ces signaux et de prendre des décisions, ramenée tout d’un coup face à certaines vérités troublantes sur leur mariage.

Ciao

 

La couleur pourpre de Alice Walker

LA COULEUR POURPRE

Nous sommes en Géorgie, dans la première moitié du 20ème siècle. Celie et Nettie sont sœurs et un puissant lien les lie. Celie, 14 ans, a déjà connu le viol et maternités. Elle a mis au monde une fille et un garçon qui lui ont été enlevés par son père qui est également le géniteur de ses deux enfants et qui ne lui révélera jamais ce qu’il en a fait.

Celie sera mariée par défaut à Mr, veuf avec plusieurs enfants et va devenir la bonne maltraitée d’une maisonnée où elle va subir affronts, réflexions et humiliations.

Ce qui tient Celie debout ce sont les lettres qu’elle adresse à Cher Bon Dieu (titre initial du roman) et à sa sœur dont elle va être séparée. 30 années d’échanges épistolaires sans jamais de retour. Comme il vaut toujours mieux parler au Bon Dieu qu’à ses saints, Celie entreprend une correspondance avec celui-ci afin de lui fait part de ses tourments. Pour elle la vie ressemble à un long chemin de croix fait d’abus, d’insultes et de brimades.

Alors il me colle son machin contre ma cuisse, et puis il le tortille un peu, et il le rentre dans mon zizou. Moi, j’crie que ça me fait mal. Alors il me serre le cou, et il me dit : Tu vas la fermer. Va falloir t’habituer.(p7)

Puis viennent les lettres à Nettie quand celle-ci est contrainte de partir afin de fuir Mr qui voudrait bien la mettre dans son lit. Elles se font la promesse de s’écrire et de se retrouver un jour comme Celie se promet de retrouver ses enfants, ayant la conviction que ceux-ci sont en vie.

Les deux sœurs sont différentes : Celie écrit comme elle parle, sans détour, avec ses mots à elle, elle a souvent entendu qu’elle était « moche » et bête.  Nettie est plus jolie, elle est instruite et a un langage plus élaboré. Chacune, malgré l’absence de réponse, persistera dans cette correspondance, racontant chacune sa vie, l’une en Géorgie l’autre en Afrique.

A travers ce roman, Alice Walker aborde plusieurs thèmes : condition féminine, racisme, injustice, abus sexuels, maltraitance, amour, amitié,  religion. Même si parfois elle glisse sous la plume de Celie des événements qui peuvent porter à sourire par la façon de s’exprimer de celle-ci ou l’interprétation qu’elle en fait, c’est un roman poignant sur les souffrances d’une fillette, sans instruction, qui va se construire et comprendre le monde qui l’entoure par les différentes rencontres qu’elle va faire, par l’optimisme et la volonté qu’elle a chevillés au corps.

Grâce aux lettres de Nettie, qui passe une partie de sa vie en Afrique, l’auteure aborde les thèmes liés à ce continent comme les méfaits de l’arrivée de la modernité, de la déforestation, du non respect des peuples qui y vivent, des pratiques mutilantes sur les femmes, des doutes qui l’assaillent sur la religion mais aussi sur l’esclavage.

C’est un roman éminemment féminin, sous ses différents visages : Celie bien sûr, qui va trouver la force et les moyens de tenir,  Shug Avery, la maîtresse de son mari, la chanteuse, la femme de mauvaise vie, celle qui va devenir son alliée inattendue, Sofia, l’indomptable, Nettie l’instruite, la douce, la fidèle, ce sont tous les visages de femmes qui se battent, les hommes n’ayant pas le beau rôle.

C’est un récit haut en couleur, plein de charme mais aussi parfois très dur, on ne peut rester insensible à la détresse et à la douleur de Celie, l’ensemble se déroulant essentiellement au sein de la communauté noire même si le racisme est évoqué à travers le parcours de Sofia qui paiera cher sa rébellion.

– Pourquoi on fait toujours les réunions de famille le 4 juillet ? demande Henriette en faisant une moue de contrariété. Qu’est-ce qu(il peut faire chaud !

-Les Blancs fêtent leur indépendance d’avec l’Angleterre ce jour-là, dit Harpo, et alors les Noirs n’ont pas à travailler. C’est repos. On peut passer la journée à se faire notre fête à nous. (p261)

Au fil des lettres et des années qui passent Celie acquiert vocabulaire et réflexion, prend une revanche sur le passé. Le contraste entre les missives des deux sœurs est très marqué plus particulièrement dans la deuxième partie, quand on découvre les lettres de Nettie, plus élaborées, plus profondes avec de vrais questionnements. Elle analyse le monde qui l’entoure, sa relation avec les Olinkas, leurs traditions mais aussi le rôle des missionnaires au sein du village.

Alice Walker est une militante féministe américaine et elle offre avec ce roman un réquisitoire sur la place des femmes noires ne faisant pas porter la responsabilité de leurs situations, comme souvent dans la littérature, sur les blancs mais au sein de la communauté noire elle-même.

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Traduction de Mimi Perrin

Editions Michel Laffont Rivages – Septembre 1986 – 262 pages (1ère parution Etats-Unis 1982)

Prix Pulitzer Fictions 1983

Adaptation cinématographique de Steven Spielberg (1986) avec Whoopy Goldeberg (Celie) et Oprah Winfrey (Sofia)

J’ai regardé à la suite l’adaptation cinématographique qu’en a fait Steven Spielberg en 1986 avec Whoopi Goldberg dans le rôle de Celie. Celle-ci est assez fidèle quant au fond de l’histoire, axant le récit sur Celie principalement et il a complètement occulté toute la partie où Nettie est en Afrique, sa vie et son parcours, sa relation avec le couple de missionnaires ainsi que toutes les réflexions de Nettie sur la destruction du pays, de ses habitants ne gardant qu’une scène de scarification du visage. Peut-être que les ravages du monde dit « civilisé » sur le paysage n’avaient pas leur place dans un film américain.

J’ai finalement une préférence pour le roman, comme souvent, même si le film est très réussi mais il occulte toute une partie, pour moi importante, où l’auteure évoque les thèmes de la colonisation, de l’esclavage et la religion.

Ciao

Nœuds et dénouement de Annie Proulx

Quatrième de couverture

NOEUDS ET DENOUEMENTSQuoyle est un ballot que la vie a piétiné. Petit journaliste dans une feuille des environs de Boston, il s’est marié à une harpie qui finira par le quitter, non sans avoir tenté de vendre leurs deux filles à un pédophile. A la morte de sa femme, il s’exile, le cœur brisé, avec ses filles et sa tante, au pays de ses ancêtres, Terre-Neuve. Peu à peu, il rebâtit sa vie comme une maison en ruine battue par des vents furieux. Nœuds et dénouement est l’histoire d’un homme et d’un père transfigurés par l’apprentissage d’un bonheur simple.

Ma lecture

J’ai choisi de lire ce livre car je me souviens avoir écouté une émission à la radio où une lecture de ce roman était faite et j’avais été très touchée par la puissance de ce texte. J’ai ensuite lu dans America N° 5 consacré à l’Amérique Sauvage, un articled’Annie Proulx qui avait confirmé mon envie de la découvrir, elle, qualifiée comme une des grandes écrivaines de la littérature américaine et dont le nom est très peu cité.

Terre-Neuve, vie neuve, territoire entre ciel et mer, terre de caractère, exigeante et rude mais terre de résurrection pour Quoyle.

Un quoyle est, comme décrit par Clifford W. Aschley dans Le grand livre des Nœuds? livre-référence du roman, une galette de cordage enroulée et posée à plat sur laquelle on peut marcher. Une grande partie des chapitres de ce roman, couronné par le prix Pulitzer en 1994, commence par la description d’un nœud de marine : comment le faire et son utilisation. Ces nœuds correspondent aux étapes de la vie de Quoyle, celle qu’il se construit, petit à petit sur la terre de ses ancêtres où il espère trouver un nouveau départ avec sa tante et ses filles Bunny et Sunshine après le décès de Petal sa femme.

Annie Proulx a une écriture bien particulière, sèche, saccadée, faite de phrases courtes comme des énumérations lorsqu’il s’agit de décrire les paysages, les sensations, les faits. J’ai été un peu déroutée par ce style au début mais comme l’histoire de cet homme malmené par la vie, qui n’est pas sans me rappeler certains personnages de romans de Steinbeck par exemple, m’a touchée, émue, tellement malmené dès les premières pages,  j’ai poursuivi ma lecture. Et bien m’en a pris, car au-delà de cette reconstruction humaine, c’est dans un voyage au Canada, à Terre Neuve qu’Annie Proulx nous convie.

Ce territoire elle le connaît, elle y vit une partie de l’année ce qui explique la richesse des descriptions, l’attachement qui transpire entre les lignes, l’évocation des ravages du monde moderne sur la nature, les hommes et la faune,  sur le désespoir de certains de devoir partir pour ne jamais revenir.

Il y a des drames, il y a parfois des situations cocasses, il y a des joies, des silences, des haines tenaces, les secrets du passé jamais révélés qui refont surface mais aussi des solidarités car comme dans toute région soumise aux soubresauts et aux caprices du temps, les habitants, sous des dehors assez rugueux, font preuve d’humanité.

La vie est faite de nœuds, plus ou moins complexes, qui construisent, qui étranglent parfois mais dont le dénouement permet de grandir, de trouver les réponses aux questionnements pour trouver la paix.

C’est la quête de Quoyle, lui le doux, le naïf, le gentil, observateur mais n’ayant pas toujours les réponses à ses questionnements, lui le timide, le réservé, lui qui prend la vie comme elle se présente, heureux de ce qu’elle lui donne de positif et au fil des étapes, des nœuds qui se dénouent, il prend de l’assurance, il prend sa vie en mains.

C’est l’histoire d’une renaissance dans cette maison verte du bout du monde qui ne tient debout par on ne sait quel miracle. à Cap Quoyle, au gré des rencontres, au gré des coups de vent, des rudesses de cette terre et de la mer, subissant parfois les caprices de la nature, mais dont on peut ressortir grandi, plus fort. C’est l’histoire des amitiés qui vont se nouer, d’un amour avec celle qui, comme lui, a enduré en silence souffrances et humiliations. Elle lui montrera le chemin qui le mènera à comprendre ses enfants, à décrypter leurs messages, à l’aimer et à s’accepter.

Comment ne pas être touchée par cet homme au grand cœur qui va trouver le chemin pour devenir le père qu’il ne savait pas être, pour devenir le journaliste d’une petite gazette l’Eider Cancaneur, passant des faits divers maritimes à un rôle de rédacteur en chef, prenant de l’assurance, acteur au lieu de victime, qui va découvrir des secrets bien cachés comme souvent ils le sont dans des régions où l’urgence n’est pas de s’attarder sur ses souffrances mais de tenir, de survivre.

Et des souffrances il y en a comme partout ailleurs mais ramenés à l’échelle d’une île, isolée : pédophilie, abus sexuels, folie, Annie Proulx passe en revue toutes les misères humaines mais aussi une étude des désastres qui touchent la nature et en particulier la pêche.

On pourrait penser que c’est une histoire triste alors que c’est un roman plein de poésie, de tendresse et d’amour. Rien n’est joué, tout peut se reconstruire. Quoyle fait partie de cette humanité des laissés pour compte, jugés sur leur apparence mais qui vont saisir, parfois sans le savoir, le bon cordage, vont s’y accrocher, vont résister aux tempêtes et savoir écouter ceux qui l’aiment pour ce qu’il est.

Au final c’est roman d’espérance, une sorte de documentaire riche en détails sur la vie des terre neuviens. Annie Proulx est souvent comparée à John Steinbeck et William Faulkner et c’est vrai que son style, mêlant l’histoire des déshérités, des abîmés par la vie,  à celle de l’environnement de son pays, est proche des thèmes de ces deux auteurs.

C’est une lecture exigeante, qui demande une certaine attention, qui allie les éléments humains et environnementaux et nous embarque pour un voyage sur une terre canadienne peu évoquée, où la vie est rude, où les âmes vivent, aiment, souffrent, peuvent sombrer où devenir plus fortes. Car sur ces terres battues par les vents et les vagues, les natures humaines sont mises à nue et les plus forts survivent et parfois ressuscitent.

Il y a tout un panel de « petites histoires » parfois comiques, parfois tragiques, comme les faits divers qui remplissent les pages de la gazette où travaille Quoyle, où les orientations d’un journal peuvent se prendre tout en pêchant. Ce sont des personnages au fort tempérament dont les visages sont marqués par les épreuves, le climat et le regard toujours porté sur le temps à venir.

C’est en tout cas une belle découverte d’une auteure, d’un style, une construction originale qui rejoint tous ces écrivains « nature writing » comme Pete Fromm, Jim Fergus, Henry Thoreau, David Vann, Jean Hegland, Jim Harrison etc… (pour ceux que je connais? que j’ai lu ou dans ma PAL).

Car si Jack Buggit avait pu sortir de son bocal de cornichons, si un oiseau au cou brisé avait pu s’envoler, que restait-il d’impossible ? Pourquoi l’eau ne pourrait-elle être plus vieille que la lumière, les diamants jaillir du sang chaud d’une chèvre, le sommet des montagnes cracher un feu glacé, des forêts pousser au milieu de l’océan ? Il arrive que l’on attrape un crabe avec l’ombre d’une main, que l’on retienne le vent du soir avec un bout de ficelle noué.

Et il se peut parfois qu’un amour existe sans chagrin ni souffrance. (p466)

Un film est sorti en 2001 adapté de ce roman, Terre-Neuve, avec Kevin Spacey et Julianne Moore que j’espère voir un jour. Je vous mets la bande annonce…..

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P.S. : Pour info Annie Proulx est l’auteure du roman Brokeback Mountain qui a été adapté au cinéma sous le titre Le Secret de Brokeback Mountain en 2005.

Traduction Anne Damour

Prix Pulitzer 1994

Editions Grasset / Les cahiers rouges – Mai 2008 – 466 pages

(1ère édition : 1993 Etats-Unis – 1997 France – Editions Payot et Rivages)

Ciao

Paysage perdu de Joyce Carol Oates

PAYSAGE PERDUQuatrième de couverture

C’est avec un mélange d’honnêteté brute et d’intuition poignante que Joyce Carol Oates revient sur ses années d’enfance et d’adolescence. Enfance pauvre dans une ferme de l’État de New York, qui fourmille de souvenirs : les animaux (notamment une poule rouge avec laquelle Joyce a noué un lien spécial), la végétation, le monde ouvrier, ses grands-parents hongrois dont elle remarque l’étrangeté, surtout celle de son grand-père dur, sale, élégant et taquin qui la terrifiait, ses premières classes à l’école, ses parents aimants et dévoués à leur fille. Des années qui lui offrent à la fois un univers intime rassurant, mais un univers limité, cerné par des territoires inaccessibles, propices à enflammer l’imagination de la jeune fille, du futur écrivain qui trouve là ses premières occasions de fiction. Des territoires où la mort rôde et où les êtres souffrent : cette maison dans la forêt où vivent des enfants qu’elle connaît, battus et abusés par un père violent et ivrogne qui y mettra le feu ; son amie de classe Cynthia, brillante et ambitieuse élève qui se suicidera à l’âge de 18 ans – Joyce culpabilisera de lui avoir survécu ; et sa sœur Lynn Ann, née le jour des 18 ans de Joyce, gravement atteinte d’autisme, qui deviendra violente au point de dévorer littéralement avec les dents les livres de sa grande sœur…
Dans ce texte émouvant, Joyce Carol Oates explore le monde à travers les yeux de l’enfant et de la jeune fille qu’elle était, néanmoins consciente des limites de sa mémoire après tant d’années. Mais cette lectrice du premier livre qu’elle adula, Alice au pays des merveilles, sait que la vie est une succession d’aventures sans fin, qui voit se mêler comédie et tragédie, réalité et rêverie.
La plume toujours ciselée, l’œil aiguisé, Oates arpente un endroit et un temps oubliés qui virent la naissance de l’écrivain qu’elle est devenue, un voyage captivant qui ne manquera pas de renvoyer son lecteur, par un effet de miroir, à ses propres paysages perdus.

Ma lecture

Je crois vous avoir déjà dit que j’aimais découvrir, au-delà d’une lecture, l’auteur(e) qui tient la plume car on comprend et découvre ainsi certaines clés liées à son œuvre car souvent écriture et vie sont étroitement liées.

J’ai eu des expériences de lecture très variées avec Joyce Carol Oates : tout d’abord très mitigées avec Je vous emmène, puis Confession d’un gang de filles et plus réussie avec Les Chutes il n’y a pas très longtemps et qui m’avais conquise.

C’est un récit très personnel que Paysage perdu. Joyce Carol Oates revient sur son enfance dans l’état de New-York, près de Niagara, dans la ferme de ses grand-parents maternels, où elle a passé toute son enfance avec eux et ses parents, Frédéric et Carolina et son jeune frère Robin (dit Fred Junior). C’est un milieu pauvre, immigrés hongrois où les distractions étaient rares à part la vie de la ferme et la nature. C’est avec beaucoup de tendresse et d’humour qu’elle se raconte.  Il y a autour d’elle beaucoup d’amour, non exprimé mais ressenti, présent, un amour pudique qui ne s’exprime pas par les mots.

Dès les premières pages elle donne à Heureux le Poulet, son animal de compagnie, une poule rousse, la parole et à travers ses yeux on découvre l’environnement dans lequel Joyce a grandi. C’est à la fois très drôle et très habile de se pencher sur soi à travers celui qui partageait ses journées, doué, d’après elle, de beaucoup de facultés, son ami, son confident.

Joyce Carol Oates reprend ensuite la narration pour délivrer ses souvenirs parsemant ça et là des informations sur les origines familiales et des éléments de l’enfance de ses parents qu’elle développera plus longuement plus loin.

Avec une écriture douce, posée, qui peut sembler parfois légère mais révélatrice de sa personnalité qu’elle aborde de nombreux thèmes comme l’amitié, la religion, la mort, les agressions sur enfants, sa relation à ses lieux de vie, ses années universitaires, son hyperactivité, ses insomnies, son obsession de la réussite, son refus de l’échec, son amour de sa solitude et aussi de façon très pudique son premier mari Ray Smith.

De nos blessures et de nos désarrois, nous faisons des monuments à la survie ; sur nos bons choix et nos bonheurs, nous devons garder le silence. Nous n’osons parler pour autrui, et il n’est jamais bon de révéler l’intimité, fût-ce pour la célébrer. (p290)

sur son obsession à réussir, sa peur de l’échec mais aussi son rapport aux lieux de vie et ses rituels (comment ne pas penser à Virginia Woolf). Le souvenir de la ferme de son enfance reste très présent, a été la source de son inspiration d’écrivaine  :

Quand une maison a été abandonnée parce que trop délabrée, trop pourrie pour qu’on puisse espérer la vendre, que très vraisemblablement elle a été saisie par le comté pour défaut de paiement, et mise sous séquestre, elle a été le lieu d’une histoire douloureuse. Des vies ont été dévastées. Des vies dont il faut parler avec précaution. (p117)

Le récit est construit autour de différents articles parus par le passé, remaniés et enrichis, de bribes de son journal afin de restituer le paysage de son enfance, ce qui l’a construit et qui a fait d’elle l’auteure qu’elle est devenue, qui lui a donné le désir d’écrire.

Au commencement, nous sommes des enfants imaginant des fantômes qui nous effraient. Peu à peu, au cours de nos longues vies, nous devenons nous-mêmes ces fantômes, hantant les paysages perdus de notre enfance. (p15)

Elle évoque les écrivains, poètes ou peintres représentatifs de ses sentiments et souvenirs, comme Edward Hopper :

Ce sont les tableaux d’Edward Hopper qui viennent le plus immédiatement à l’esprit : ces visions stylisées dérangeantes d’une Amérique perdue, où les maisons n’ont jamais rien d’un « chez soi », où les êtres humains, si on les regarde de près, ne sont jamais plus que des mannequins. (p116)

En se plongeant dans son passé, elle soulève  de nombreuses réflexions sur les événements d’alors et ce qu’ils sont maintenant comme la religion, les agressions d’enfants, les faits restent mais l’interprétation est parfois différente :

Assurément, selon nos critères d’aujourd’hui, certaines de ces agressions seraient qualifiées de sexuelles, mais en réalité c’était plutôt de la brutalité – une brutalité physique – assez semblable à celle dont ces mêmes garçons faisaient preuve à l’égard des animaux sans défense (….) qu’ils parvenaient parfois à attraper.(…) Je me rendis compte que j’étais stupéfaite d’avoir réellement vécu ces harcèlements, des mois et même des années durant, et d’avoir d’une certaine manière appris à les accepter avec le fatalisme d’un enfant qui, ne voyant aucun moyen de changer les choses, doit changer la perception qu’il en a. (p198-199)

Une grande partie du récit est consacrée à son enfance jusqu’à la fin de ses études qui peut sembler douce et joyeuse et dans le dernier quart elle revient sur les origines de ses parents, survolées dans la première partie, où l’on découvre que des drames s’y sont joués mais dont elle ne porte aucun jugement, ne dramatise rien, et reste admirative de l’amour reçu.

Comme elle l’évoque dans la postface, elle se méfie des souvenirs, des récits autobiographiques et pense que la vérité tient plus dans les journaux tenus sur le moment, à l’immédiateté des sentiments,  qui reflètent plus la réalité que ceux qui sont remémorés et déformés par la vie et le temps. N’ayant que peu de documents sur lesquels se basés, elle préfère n’évoquer que ce qui lui semble êtres les moments les plus marquants, refusant aussi de s’étendre sur les faits douloureux ou qui ne lui appartiennent pas,  comme sa sœur Lynn Ann, née 18 ans après elle, autiste.

C’est une écriture facile d’accès mais qui vous porte à réfléchir sur vos propres souvenirs. Joyce Carol Oates le fait avec douceur et clairvoyance, retrouvant un peu de ses sensations de l’époque, gardant pour elle le plus intime et j’ai trouvé cela d’une grande élégance. Elle ne se contente pas de relater mais, utilisant parfois la 3ème personne, se regarde avec les yeux de la femme qu’elle est devenue.

Je ne m’attendais pas à ressentir autant d’émotions et de sentiments dans ce type de lecture car au-delà de sa vie, l’auteure nous parle de l’Amérique du début du 20ème siècle, de la société, des comportements qui pour certains sont encore présents, c’est une fine observatrice du monde qui l’entoure et nous le restitue en essayant de le comprendre. Beaucoup de ses événements, souvenirs ont servi de terreau pour ses romans.

C’est pour moi une grande dame de la littérature américaine, qui sait, grâce à son écriture accessible, fluide et profonde, parler de la société et des gens. Cette dame de plus de 80 ans, discrète nous livre une belle leçon de narration et pour les amoureux de littérature, c’est un beau travail de construction et d’analyse.

Je crois qu’il est inutile de préciser que je vais lire Joyce Carol Oates, relire les deux romans (je sais qu’à l’époque je n’étais pas versée dans ce type de littérature) et j’en ai déjà deux autres sur mes étagères : Nous étions les Mulvaney  et Fille noire fille blanche que je vais découvrir bientôt et qui seront éclairés par ce que j’ai découvert de sa vie.

Evoquer son enfance c’est ressusciter le monde qui nous a construit et comprendre la personne que l’on devient, les germes sont là, ils marquent souvent à jamais notre vie. C’est un paysage perdu mais qui ne s’efface jamais.

Merci Madame.

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Traduction par Claude Saban

Editions Philippe Rey – Octobre 2007 – 417 pages

Ciao