Où je suis de Jhumpa Lahiri

OU JE SUIS IG

Effarement et exubérance, enracinement et étrangeté : dans ce nouveau roman, Jhuma Lahiri pousse l’exploration des thèmes qui sont les siens à leur limite.

La femme qui se tient au centre de l’histoire est professeur, elle a quarante ans et pas d’enfants. Elle oscille entre immobilité et mouvement, entre besoin d’appartenance et refus de nouer des liens. La ville italienne qu’elle habite, et qui l’enchante, est sa confidente : les trottoirs autour de chez elle, les parcs, les ponts, les piazzas, les rues, les boutiques, les cafés… Elle a des amies femmes, des amis hommes, et puis il y a  » lui « , une ombre qui la réconforte et la trouble tout à la fois…

 

Ma lecture

Ce n’est pas un roman mais si un peu, ce ne sont pas des nouvelles mais si un peu, ce sont des instantanés de la vie d’une femme d’une quarantaine d’années, célibataire, sans enfant, professeur de lettres installée en Italie et que l’on peut penser à un carrefour de son existence. Elle s’analyse, s’étudie à travers son quotidien comme on pourrait le faire dans un journal intime.

Elle partage sa vie, ses moments de vie : son quartier, son travail, ses activités, ses pensées, ses relations, ses souvenirs et même parfois ce qu’elle ne devrait pas avouer comme ce sentiment qui la saisit à chaque fois qu’elle le croise, Lui, à chaque rencontre, ressentant un trouble inexplicable et qui s’amplifie, Lui l’intouchable parce que marié et père. Un fantasme.

J’ai beaucoup aimé la délicatesse de la plume, sa sincérité, la manière succincte d’évoquer un pays, une intériorité féminine, une façon de vivre avec parfois ses contradictions, ce que chacun garde parfois au fond de soi, une émotion fugace ou des sentiments qui sont nés qui sont les fruits d’un passé. 

C’est l’histoire d’une femme, de ce qui fait sa vie, elle qui n’a voulu aucune attache mais qui peut parfois envier pour quelques instants une vie familiale même si sa solitude est un choix. Dans ses confidences Entre soi et soi, elle évoque cette solitude voulue et incomprise parfois des autres, en particulier par sa mère, terrorisée par cet état, mais que la narratrice dit avoir voulue, qu’elle apprécie pour diverses raisons :

Faire la solitaire est devenu mon métier. Il s’agit d’une discipline, je m’efforce de la perfectionner mais pourtant j’en souffre, la solitude a beau être une habitude elle me désespère. (p31)

Si je disais à ma mère que j’aime être seule et me sentir maîtresse de mon temps et de mon espace, malgré le silence, malgré les lumières que je n’éteins pas en sortant de chez moi, ni même la radio, elle me regarderait sans y croire, elle dirait que la solitude est un manque, rien d’autre.(p32)

même si celle-ci est parfois pesante mais qu’elle retrouve toujours avec plaisir car elle est un élément déterminant de sa vie.

Où je suis n’est pas un récit d’immobilisme car l’esprit lui est en mouvement, il enregistre, il observe et ce qui pourrait se dissoudre dans le temps, l’auteure le note et l’analyse car elle aime la littérature, l’écrit, les carnets et à défaut d’une analyse chez un psychanalyste, qu’elle a d’ailleurs expérimentée, elle s’interroge sur ses réactions, ses pensées :

Lors de chaque séance, il fallait raconter quelque chose de positif. Malheureusement mon enfance me fournissait peu d’exemples. Alors je parlais du balcon de mon appartement, les jours de grand soleil, quand je prends mon petit-déjeuner. Et je lui racontais le plaisir d’avoir un stylo tiède à la main, en plein air et d’écrire, pourquoi pas, quelques lignes. (p38)

J’ai beaucoup aimé ses déambulations dans sa vie italienne, ses habitudes dans les cafés, ses échanges avec commerçants, serveurs, son rapport aux vacances ou son attitude pendant un dîner. J’ai pensé aux chroniques de Philipe Delerm, sur toutes ces petites choses qui constituent une existence, ces petits riens mais qui signifient tant, ces petits bonheurs teintés parfois de mélancolie, de regrets qui font le sel d’une vie et sont révélateurs d’une personnalité.

Ce n’est pas racontable parce qu’il faudrait presque reprendre chaque courts chapitres et dire la justesse du propos dans ce qu’il peut avoir de plus personnel surtout quand on s’y se retrouve, sans fard, sans faux-semblant, simplement des sortes de petites confessions sur ce qu’il y a parfois de plus intime dans les sensations, les pensées, les regards jetés autour de soi et en soi.

J’ai beaucoup aimé et puis qu’elle sublime couverture…..

Merci à Lecteurs.com et son Cercle Livresque ainsi qu’aux Editions Actes Sud pour cette lecture.

Traduction de l’Italien d’Hélène Frappat

Editions Actes Sud (Collection  Chambon) – Mars 2021 – 144 pages

Ciao 📚

Carnets du Nil Blanc de John Hopkins

CARNETS DU NIL BLANC 2Tous deux fraîchement diplômés de Princeton, John et Joe sont davantage affamés de littérature que de nourritures terrestres, et ils ont la ferme intention de tourner le dos à tout ce qu’on attend d’eux aux Etats-Unis : un mariage, un bon job, une visite hebdomadaire aux parents. Ainsi s’embarquent-ils pour un long voyage qui les mènera de Munich à Nairobi sur une moto BMW immaculée, baptisée en l’honneur du périple : le Nil Blanc. Objet littéraire singulier, ces carnets de voyage constituent un roman de formation itinérant. En même temps qu’ils arpentent champs de ruines gréco-romaines, villages de Bédouins ou capitales du Tiers-Monde, les deux amis font l’apprentissage de l’altérité, de la solitude, et, aussi, des inévitables désillusions au détour du chemin. L’opulente nature africaine est ici magnifiée sous une plume d’une fougue et d’une franchise irrésistibles qui ont le charme de ses vingt ans.

Ma lecture

Ce qui est génial avec un journal, c’est que vous n’avez pas besoin d’inventer, vous enregistrez les moments de votre vie au fur et à mesure. (p114)

JOHN HOPKINS
John Hopkins à droite sur la moto Joe à gauche debout

Je ne lis que très rarement des récits de voyages mais j’avais besoin d’évasion, d’espaces et la forme « journal de bord » me plaisait. Alors j’ai suivi les traces du Nil Blanc, la moto BMW que John Hopkins et son ami, Joe, ont choisie et baptisée ainsi pour traverser en 1961 une partie du continent africain (Tunisie, Lybie, Egypte, Soudan, Ouganda) pour rejoindre le Kenya où les attendent Sam, un ancien élève de Princeton comme nos deux guides, qui leur propose de séjourner dans sa ferme à Nanyuki. Malgré une rencontre amoureuse pour John pleine de promesses, et après un séjour au Pérou, ils enfourchent leur machine pour commencer par un séjour en Italie chez un passionné de littérature aveugle qui leur proposera, contre nourriture et logement, de devenir lecteurs avant de suivre le Nil et les différents pays qu’il traverse pour atteindre le Kenya.

Voyage initiatique mais également voyage pour déterminer le sens et le but à donner à leurs vies lorsqu’on a une vingtaineCARNETS DU NIL BLANC 1 d’années, découvrir des peuples, des religions, des façons de vivre, des trésors d’architecture, d’être et au fil du temps John Hopkins va apprendre, observer, écouter, voir un continent aux pays riches de leur passé ou plongés dans la misère, qui sont pour certains à des moments décisifs de leur histoire (Algérie, Tunisie etc…) avec les derniers soubresauts de la colonisation, de l’emprise de la France en particulier sur cette région et que leur statut d’américains va parfois protéger.

(…) Ici un simple bonjour vous vaut un sourire et de la sollicitude. Les gens les plus chaleureux du monde résident dans les pays pauvres. C’est ce que j’ai appris au Pérou. (p89)

Ils vont vivre des aventures et péripéties, risquer leurs vies sur un coup d’accélérateur, être fiévreux, faire des rencontres plus ou moins marquantes (j’ai beaucoup aimé leur séjour chez le passionné de littérature en Italie), attendre des pièces pour leur engin en panne et l’auteur, au fil des jours, des kilomètres va tenir un journal de tous ces événements.

En Afrique, les contrastes sont terribles. A la fin, vous vous demandez : qu’est-ce qui était mieux, les épreuves ou le soulagement ? La réponse est : ni l’un ni l’autre. Ou les deux. L’un définit l’autre. Ensemble, ils rendent l’aventure inoubliable. (p158)

Déjà à l’époque John Hopkins relève le sort des femmes mais également les ravages de la colonisation et de la religion

Pas d’éducation pour les femmes ; on ne peut pas s’empêcher de s’en offusquer. La cuisine, la chambre à coucher et le voile. L’islam traditionnel porte des œillères qui le poussent à dévaloriser les femmes. La moitié de la population n’a pas le droit de prendre part activement à l’éducation, la justice, la médecine, le commerce et à d’autres domaines qui pourraient aider leur nation à prospérer. (p167)

mais également les contrastes humains, géographiques, va devoir surmonter des chaleurs torrides, des transports aléatoires, perdre des bagages, sans oublier la découverte de la faune d’un continent encore sauvage.

Je dois avouer que je ne pensais pas prendre du plaisir à les suivre, moi la casanière, la frileuse des équipées sauvages et finalement je me suis prise d’intérêt pour la traversée d’un continent sûrement dû à l’écriture jetée au fil des jours qui reflète les états d’âme de l’auteur, parfois avec ironie, questionnements et doutes.

Inutile de vous dire qu’il va trouver du sens à ce voyage puisque ces carnets vont être suivis de ceux de Tanger et d’Amérique du Sud. L’amitié qui le lie à Joe va s’y sceller définitivement et ils garderont le goût des découvertes, de l’ailleurs et de ce que les voyages peuvent apporter de connaissances des autres mais également sur soi car on le sait bien l’important n’est pas le but mais le chemin que l’on parcourt.

Il n’est pas évident de trouver un bon compagnon de voyage. Qui a écrit ça ? Moi. Etre avec Joe constitue véritablement une expérience éducative incroyable. S’il n’était pas là, j’appréhenderais l’avenir. (Encore plus.) Mais si j’ai le courage d’affronter ce qui apparaît maintenant comme un vide complet, c’est parce que Joe a conscience du même vide, il le sent lui aussi, il le partage. (…) Ce que je suis en train d’acquérir, c’est de la bouteille : une immense expérience sur deux continents primitifs en l’espace d’une année. Seul, cela n’aurait pas été possible. Avec Joe on fait bloc. Nous avançons ensemble. C’est un voyage dicté par le caprice, la soif d’aventure et une foi constante dans l’inconnu. (p179)

J’ai aimé.

Traduction de Jean Esch

Editions La Petite Vermillon (La Table Ronde) (1ère édition 2012) – 250 pages

Ciao 📚

Les petits riens de la vie de Grace Paley

 

LES PETITS RIENS DE LA VIE IG

Quatrième de couverture :

« Une douzaine de nouvelles qui sont d’une lecture désopilante. Des histoires de femmes de tous âges, racontées à la première personne par un écrivain qui sait raconter et qui s’est forgé un style tout à fait original et personnel. »  Nicole Zand, Le Monde

«Avec Grace Paley, on ne saura jamais si le monde est un sujet de cafard ou de rigolade…. Grace Paley, c’est Sallinger au féminin.» Frédéric Ferney, Le Nouvel Observateur

Ma lecture

Lire est une mine…. Une lecture peut vous amener à une autre et vous enjoindre à ressortir un ouvrage acheté il y a des années et jamais ouvert. C’est ce qui est arrivé avec ce recueil de nouvelles. Lors de ma lecture de Carnets de New-York de Paolo Cognetti il évoquait cette écrivaine lors de sa visite du Greenwich Village car elle participa, entre autre, à un comité de défense, en 1958, pour sauvegarder un coin de verdure dans ce quartier. Elle fit du Washington Square son lieu de rencontre et d’observation privilégié pour écrire. Voilà comment il l’a décrivait, elle et son travail d’écrivaine :

« Elle s’essaya à l’écriture en racontant ce qu’elle voyait tous les jours : les jeunes mères et épouses débutantes, et leurs « petits riens de la vie« , les maris absents – qui pouvaient être au bar, au travail, au front ou au lit avec une autre -, la difficulté d’être une femme en Amérique après la guerre. Elle se présentait comme écologiste et pacifiste, féministe amoureuse des hommes et anarchiste coopérative. (…) C’est sa voix, plus encore que ses nouvelles, qui reste gravée dans ma mémoire. la voix des ruelles de New York du vingtième siècle, un mélange de yiddish, d’italien, d’espagnol et d’afro-américain, comme ce genre de jazz qui n’a de cesse de sangloter et de crier sa colère, qui refuse de se laisser enfermer dans un rythme puis s’abandonne tout à coup à des mélodies d’une rare douceur.  » (p86-87-88 Carnets de New-York)

Comment résister à un tel appel d’autant que ces mots firent ressurgir en moi un vague souvenir d’avoir ce recueil de nouvelles dans ma bibliothèque, jamais lu (pourquoi ? Réponse : parce que je ne lis que très peu de nouvelles). Et comme il n’y a pas de coïncidences mais que des rencontres, un challenge sur le thème des nouvelles allait m’offrir l’injonction de m’y plonger.

Paolo Cognetti résume très bien l’essence des douze nouvelles : des histoires de femmes principalement mais dans lesquelles les hommes ont bien sûr une place prépondérante (et pas la meilleure généralement) car souvent la cause de leurs sourcis. Elles sont jeunes ou plus très jeunes, elles sont abandonnées parfois parce que plus très séduisantes après x maternités et que Monsieur préfère retrouver une jeunette pour se sentir rajeunir, elles repensent parfois à leurs amours d’antan ou de ce que leurs vies auraient pu être si elles avaient fait un autre choix etc….

J’ai eu le sentiment d’entrer dans une cour d’immeuble et d’écouter les récits de ces femmes se racontant de fenêtres  ouvertes à fenêtres ouvertes de chaque appartement. La vie y est chiche, difficile, le parler est celui de la rue, de la vie de tous les jours, teintée de traditions juives, de croyances, de on-dit. L’auteure leur offre l’opportunité de raconter leurs quotidiens, les remarques pas toujours valorisantes qu’elle ont entendues mais certaines avouent leurs écarts dans le couple avec une franchise désopilante. Elles sont entre femmes, ça papote, ça avoue et ça libère.

Ce n’est jamais triste même si certains propos peuvent nous choquer mais elles ont été écrites dans les années 1950 et la libération de la femme n’était pas encore d’actualité dans ces années d’après-guerre où la priorité était d’avoir survécu.  Il y a de l’ironie et de la combattivité dans les réactions, elles ne se laissent pas abattre et d’ailleurs elles n’ont pas le choix car elles ont la charge des enfants, d’un foyer.

Ce fut une lecture en demi-teinte car j’en suis ressortie les oreilles bourdonnantes de toutes ces femmes s’exprimant dans une écriture un peu hachée, des phrases courtes et restituant un parler auquel nous ne sommes peut-être plus habitué et au final j’ai un peu de mal à resituer chacune d’entre elles, mais plus un sentiment général.

Par contre si c’est pour découvrir et s’imprégner d’une vie de quartier populaire juif américain revendiquant parfois sa juste place et son droit du sol, c’est la lecture idéale grâce à une galerie de portraits savoureux mais que je ne suis pas sûre de retenir au fil du temps.

J’ai aimé.

Lu dans le cadre du challenge Mai en Nouvelles organisé par Hop sous la couette (Marie-Claude) et La nuit je mens (Electra)

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Traduction de Claude Richard

Editions Rivages poche – 1989 – 170 pages

Ciao 📚

Fille noire, fille blanche de Joyce Carol Oates

FILLE NOIRE FILLE BLANCHE IG

 

Genna et Minette partagent une chambre sur le campus. Et c’est tout ce qu’elles ont en commun. Minette est aussi noire, indomptable et solitaire que Genna est blanche, timide et généreuse. Fascinée, Genna fait son possible pour fendre la cuirasse de Minette et devenir son amie. Observant la menace des violences racistes croissantes, elle est sa seule alliée ; pourra-t-elle la sauver ?

 

Ma lecture

Année universitaire 1974/1975 – Etat de Montgomery (Alabama) – Elles n’ont rien en commun : ni la couleur de peau, ni le caractère ni le même milieu social et elles vont cohabiter dans l’internat du Collège Schuyler, une université prestigieuse et réputée fondée par les ancêtres de Genna  Meade. Genna, blanche, est la fille de Max et Veronica, un couple de la gauche radicale, avec un père, Max, politiquement engagé, avocat, aux activités troubles et pas toujours licites pour parvenir à ses fins, qui lui vaudront le surnom de « Mad Max » et pour qui toute vérité n’est pas bonne à dire. Minette Swift, noire, est la fille d’un pasteur, croyante, boursière et se moque de son apparence. Les contraires s’attirent parfois mais ici Minette tiendra Genna à distance, n’acceptant aucun rapprochement amical.

Elles ont 18 ans et dès la première page la narratrice, Genna révèle que Minette est morte en Avril 1975 :

Minette n’a pas eu une mort naturelle, et elle n’a pas eu une mort facile. Chaque jour ma vie, depuis sa mort, j’ai pensée à Minette et au supplice de ses dernières minutes, car j’étais celle qui aurait pu la sauver et je ne l’ai pas fait. Et personne de l’a jamais su. (p9)

et qu’à travers ce texte sous forme de confession, 15 ans après les faits, elle souhaite trouver des réponses sur le sens de la justice, de la vérité et sur des événements qui auront des répercussions sur toute son existence. Et ce qu’elle a vécu cache une autre histoire, une autre mort et un autre silence.

Genna est réservée, discrète et souffre de la non-relation avec ses parents, un couple post-hippie, plus préoccupé l’un par la défense des opprimés ou de luttes révolutionnaires, que par le devenir de sa fille et une mère ayant plongé dans la drogue, les relations extra-conjugales par le passé et plus attachée à sa personne qu’à sa fille. Genna va être attirée par Minette dès son arrivée dans le lieu qu’elles vont partager, peut-être parce qu’elle ne ressemble en rien à ce qu’elle a connu jusqu’à maintenant ou pour trouver une cause à défendre, à aider.

De par son milieu social, Minette est très croyante, évoque et prie Dieu mais garde de la distance avec les autres comme avec Ginna. Des événements vont survenir au fil des mois autour de Minette mais celle-ci gardera le silence : messages, caricatures etc… mais on ne sait à qui les imputer. La situation va peu à peu se dégrader et Genna aura toutes les peines du monde à créer un lien entre elles, à obtenir la confiance de Minette qui s’enfoncera peu à peu dans la solitude, refusant toute aide. Habituée à vivre dans la méfiance de par son éducation, Genna ne réalisera que trop tard que tout était en place pour qu’un drame survienne.

Joyce Carol Oates presque jusqu’à la fin garde le mystère sur le sens de ce roman bien que le lecteur réalise que l’évocation du climat familial de Genna et l’attitude de Minette ont en commun certaines similitudes. Bien sûr elle y parle du racisme, de l’exclusion (volontaire ou subie), mais elle a également un autre but : parler de la famille, celle bien ancrée dans l’histoire du pays, sûre de ses opinions, combattant l’injustice, l’oppression, vivant dans un univers de conspirationnisme et voulant faire respecter les lois mais ne voyant pas sa cellule familiale se déliter, allant même jusqu’à exclure le frère aîné de Genna parce qu’attiré par le milieu financier, loin des idées fondamentales du clan. 

Je dois avouer que ce roman est assez déroutant et je me suis posée la question de savoir sur quel terrain l’auteure voulait ancrer le récit : si c’était de dénoncer la ségrégation, le racisme dans une université, ce n’était pas flagrant car j’avais le sentiment que les faits n’étaient pas clairement établis, révélateurs du climat à l’intérieur de l’université, d’un réel malaise. Je trouvais Minette assez antipathique, l’auteure l’affublant de lunettes roses en plastique (que de fois elle insiste sur ses lunettes roses), de tenues ridicules, sales et ne faisant aucun effort pour répondre aux tentatives amicales de Genna. Minette s’excluait-elle elle-même ou était-ce le résultat d’agressions de la part des autres étudiantes ?

Mais la narratrice fait une révélation dans l’épilogue mais que l’on peut ressentir au fur et à mesure de la lecture : il y a deux histoires dans son texte : celle d’une adolescente noire au sein d’une université majoritairement blanche mais également celle d’une famille (très) libérale où une adolescente ne trouve pas sa place et se pose des questions après avoir assisté à des événements violents ou n’ayant pas eu de réponses aux comportements de ses parents.

On sait que Joyce Carole Oates n’écrit pas pour ne rien dire, ne rien explorer mais je dois avouer qu’ici le message met du temps à prendre corps et elle ne fournit d’ailleurs pas, comme c’est souvent le cas, toutes les réponses ni ne porte un jugement. Elle expose, elle confronte comme toujours des attitudes, des pensées, des faits et à chacun de nous de se faire sa propre opinion. Elle y introduit d’ailleurs certains faits puisés dans l’histoire comme la Vénus Hottentote 

Ainsi les anglais du XIXè avaient-ils vu dans la « Vénus hottentote » (une jeune Sud-Africaine naïvement confiante qui avait coopéré avec ses exploiteurs, avais-je découvert) un spectacle sexuel grossier, une brute et non un être humain, qu’il était loisible de lorgner, d’exhiber dans une fête foraine et, finalement, de disséquer à des fins « scientifiques ». (…) Et pourtant il était enivrant de savoir, car le savoir donne toujours un pouvoir. (p182)

dont je n’avais jamais eu connaissance et dont Genna va découvrir une représentation destinée à Minette.

Une écriture très descriptive, nourrie de détails qui m’ont semblé parfois superflus, répétitifs, retirant de la portée et du sens, un discours un peu plus confus mais qui, comme souvent dans son œuvre, prend toute sa consistance en fin de lecture mais qui m’a parfois un peu perdue et interrogée.

Joyce Carol Oates ausculte, dissèque, cherche les racines du mal et les trouve souvent dans la famille, le milieu social, la politique, la religion ou dans l’éducation de ses contemporains et en démontre les implications au fil du temps et des générations. Elle écrit pour se faire le témoin d’un pays, d’une société, de la famille, elle traque les signes avant-coureurs des drames, des malaises mais j’ai été ici un peu moins convaincue par sa démonstration même si une fois refermé je ne peux m’empêcher de penser qu’elle a des angles d’attaque incroyables et pertinents.

J’ai aimé.

Lecture dans le cadre de l’Objectif PAL d’Antigone

OBJECTIF PAL

Traduction de Claude Seban

Editions France Loisirs – Août 2010  (E.U. 2006 – France 2009 Editions Philippe Rey – 380 pages

Ciao 📚