Chez les heureux du monde de Edith Wharton

 

CHEZ LES HEUREUX DU MONDEOrpheline ruinée, Lily Bart cherche à faire un riche mariage, bien qu’elle aime un avocat, Lawrence Selden. Trop honnête pour se vendre, mais d’allure trop libre pour garder sa réputation intacte, elle se voit fermer les portes de la haute société. Avec un art digne de son maître Henry James, Edith Wharton peint la haute société new-yorkaise, son éclat et sa richesse, mais aussi sa profonde corruption.

 

 

Pourquoi j’ai choisi ce livre

Comme je suis assez « fan » de littérature anglaise et américaine, le nom d’Edith Wharton revenait souvent dans certaines de mes lectures. La couverture m’a tapé dans l’œil et comme j’ai mis à l’ordre du jour de mes envies livresques de découvrir des « classiques » me voilà partie pour une immersion dans la bourgeoisie américaine…..

Ma lecture

Pauvre petite fille riche…… Riche enfin pas tant que cela. Lily Bart doit se trouver un mari, riche si possible, car elle mène grand train : robes, sorties, train de vie tout coûte chère madame…..  Sa tante Mrs  Peniston l’a recueillie à la mort de ses parents, subvient à ses besoins mais elle doit penser à l’avenir et à 29 ans elle est en passe de devenir une « immariable ».

Il faut dire que Mademoiselle est très exigeante : quand Lawrence Seldon, avocat, trouve grâce à ses yeux et lui laisse entrevoir ses sentiments elle pense qu’il est en dessous de sa condition et de ce qu’elle peut espérer. Quand aux hommes fortunés ils sont souvent sans charme pour la belle jeune femme. A vouloir trouver la perle rare, elle passera d’illusions en désillusions, se retrouvera au centre de commérages et d’intrigues pour finalement se retrouver au ban d’une société dont elle était une des plus remarquables représentantes.

Ce roman se déroule à la fin de l’âge d’or américain, fin XIXème siècle et évoque la Haute Société nord américaine dans ce qu’elle représente : futilité, rivalité, paraître et violence sournoise. Edith Wharton décrit ce qu’elle a bien connu, d’une manière lucide et  satirique.

Lilly apparaît dès le début du roman comme une femme égoïste, insouciante, hautaine, dépensière et joueuse, elle pense que rien ni personne ne peut l’atteindre, sûre d’elle et de sa beauté, de ses atouts, elle pense que sa quête d’un mari ne sera que pure formalité.

Ah ! point n’était besoin chez Lily de propos délibéré pour lui dérober son rêve ! Il suffisait de regarder cette grâce inclinée pour y voir une force naturelle, pour reconnaître que l’amour et le pouvoir appartiennent à celles de cette race, comme le renoncement et l’altruisme demeurent le lot de celles que les premières dépouillent. (p254)

Dans la seconde partie, elle va apprendre à ses dépens les rouages de la haute société américaine qui n’aime pas que l’on se joue d’elle : elle va découvrir les rancunes, vengeances et mesquineries et aussi haut qu’elle soit, elle va connaître la chute que subissent ceux qui n’appliquent pas les règles.

Dans la solitude de sa chambre, Lily se trouvera ramenée à la directe observation des faits. Naturellement, leur aspect diurne différait de la nébuleuse vision de la nuit. Les Furies ailées se transformaient en rôdeuses mondaines, qui entraient chez l’une ou chez l’autre pour « potiner » à ‘heure du thé. (p261)

Cette Lily Bart est décrite d’un premier abord comme une femme peu sympathique, à l’image de cette société qu’elle fréquente, ne portant qu’un regard que sur le monde qui l’entoure, loin de toute préoccupation autre que sa petite personne, son devenir et les moyens de continuer à mener la belle vie qu’elle a connue jusqu’à maintenant.

Ça, c’est Lily, toute entière, vous savez : elle travaille comme un nègre à préparer le terrain et à faire les semailles ; puis, le jour où elle doit récolter la moisson, elle se lève trop tard ou elle court à un pique-nique. (p285)

A la manière de Jane Austen c’est une profonde analyse de la vie mondaine américaine, ses arcanes et ses codes. On retrouve le thème de l’urgence du mariage pour toute femme de l’aristocratie sans fortune, sur un ton à la fois satirique, ironique et sans complaisance mais aussi l’analyse psychologique fine et détaillée des différents acteurs du drame.

Car il s’agit bien d’un drame qu’Edith Wharton décrit avec force détails, les usages, les rites, le rythme des saisons avec leurs villégiatures, les soirées, le faste des résidences, des tenue. Elle se glisse, à la manière d’une journaliste d’un magazine people, dans ce qui constitue la vie d’un des membres de cette partie du monde.

Même si j’ai trouvé la première moitié un peu longue, j’ai même failli abandonner je l’avoue, trouvant que l’histoire tournait un peu en rond, pensant qu’il s’agissait d’un énième roman sur la recherche du mari, ayant parfois un peu de mal à m’y retrouver au milieu de tous ces hommes et femmes n’ayant comme seule préoccupation que les petits arrangements entre amis et leur paraître. Je commençais à penser que finalement tout cela était très convenu mais il n’était pas possible que les 500 pages ne contiennent que cela.

Bien m’en a pris  : Le récit prend une toute autre tournure dans la deuxième partie. Les masques tombent et le récit bascule…. Et ça j’aime !

A la différence de Jane Austen, Edith Wharton n’hésite pas à donner à sa gentille étude des mœurs de la gentry américaine une toute autre tournure, la satire va se transformer en drame. Et là je ne l’ai plus lâché. J’ai eu le sentiment que le rythme s’accélérait au fur et à mesure de la descente aux enfers de Lily, à la manière d’un feuilleton, tout ce que Lily avait gravi va la faire chuter. Autant j’avais peu de compassion pour cette femme arrogante du début du roman autant je me suis attachée à elle et à son devenir…..

C’est, certes, une lecture exigeante avec une écriture précise, raffinée, où tous les détails comptent. Il y a une belle maîtrise du sujet, de la construction du récit, de la mise en place de chaque personnage,  j’ai eu beaucoup d’attirance et de compassion pour cet avocat au cœur tendre, malmené par Lily, j’ai aimé la façon dont l’auteure donne à certains une « seconde chance ».

Les heureux du monde sont-ils heureux ? Trouve-t-on le bonheur parmi eux ? Peut-être le pensent-ils, en tout cas ils en donnent toutes les apparences mais il faut faire partie de leur monde, en avoir les moyens, utiliser les mêmes codes et accepter que sous le masque des apparences la réalité soit toute autre.

Je n’étais tout juste qu’une vis ou un écrou dans la grande machine que j’appelais l’existence, et, quand je suis tombée de là, j’ai découvert que je n’étais d’aucun usage, nulle part ailleurs. Que faire lorsqu’on s’aperçoit qu’on ne peut s’adapter qu’à un seul trou ? Il faut ou bien y retourner, ou bien être jeté au rebut…. et vous ne savez pas combien c’est dur !… (p466)

Pas un coup de cœur mais que j’aime retrouver une telle construction, un style et une belle écriture, qui décrit avec tant de grâce et parfois avec une pointe d’ironie, notre monde car à bien y réfléchir ces heureux du monde existent toujours, ici ou là-bas…….

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Traduction Charles Du Bos

Editions Archipoche – Mars 2017 – 499 pages

Ciao

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Le chant des revenants de Jesmyn Ward

LE CHANT DES REVENANTSJojo n’a que treize ans mais c’est déjà l’homme de la maison. Son grand-père lui a tout appris : nourrir les animaux de la ferme, s’occuper de sa grand-mère malade, écouter les histoires, veiller sur sa petite sœur Kayla.

De son autre famille, Jojo ne sait pas grand-chose. Ces blancs n’ont jamais accepté que leur fils fasse des enfants à une noire. Quant à son père, Michael, Jojo le connaît peu, d’autant qu’il purge une peine au pénitencier d’État.

Et puis il y a Leonie, sa mère. Qui n’avait que dix-sept ans quand elle est tombée enceinte de lui. Qui aimerait être une meilleure mère mais qui cherche l’apaisement dans le crack, peut-être pour retrouver son frère, tué alors qu’il n’était qu’adolescent.

Leonie qui vient d’apprendre que Michael va sortir de prison et qui décide d’embarquer les enfants en voiture pour un voyage plein de dangers, de fantômes mais aussi de promesses…

Pourquoi j’ai choisi ce livre

Parce que j’ai lu beaucoup de chroniques élogieuses dès sa sortie, parce que j’ai lu un article dans América 8 sur Jesmyn Ward qui m’avait intéressée et passionnée.

Ma lecture

Avec ce roman on plonge au sein d’une famille du Mississipi et la narration se fait à plusieurs voix. Il y a Jojo, 13 ans,  Léonie sa mère et puis Richie, une voix, une présence….

On baigne dans une ambiance moite, dans la chaleur de cet état du Sud, où la ségrégation et le racisme ont fait des ravages. Jojo est un enfant docile, doux, très attaché à ses grand-parents, Papy et Mamy, mais aussi une sorte de mère de substitution pour Kayla, 3 ans, sa petite sœur, sa mère n’affichant aucun intérêt pour ses enfants.  Ses seuls et uniques amours sont la drogue et Michaël, le père de ses enfants

Il avait pile la bonne taille et, quand il m’ a prise dans ses bras, son menton s’est posé sur ma tête et j’étais blottie sous lui. Une place faite pour moi. Parce que je voulais sa bouche sur moi, parce que dès l’instant où je l’ai vu traverser la pelouse pour me rejoindre dans l’ombre du panneau de l’école, il m’a vue. Il a su voir au-delà de ma peau café sans lait, de mes yeux noirs, de mes lèvres prune, et il m’a vue moi. Il a vu que j’étais une blessure ambulante, et il est venu me panser. (p44)

Afin de nous raconter un pan de l’histoire de la ségrégation et du racisme dans cet état du sud, de triste réputation, mais aussi pour évoquer les liens familiaux, les racines et la transmission, Jesmyn Ward, prend le parti d’installer son histoire au sein d’une famille noire dont la fille a deux enfants d’un père blanc, qui perpétue une tradition de connaissance des plantes mais aussi de faculté à entendre les voix du passé.

Ce passé tient une place importante et cela Jojo le comprend très vite. J’ai eu beaucoup de  compassion pour Jojo, ce petit garçon en espérance et en attente d’un geste de sa mère pour lui ou sa sœur mais rien ne vient car :

Léonie, elle tue les choses (p83)

Continuellement défoncée, sans aucune marque de tendresse pour ses enfants et même si elle le voulait, il est trop tard, Maman elle ne l’est pas.

C’est bon d’être vache, de cracher ma colère au-dessus du bébé que je ne peux pas frapper pour qu’elle en blesse un autre. Celui pour qui je ne suis jamais assez bien. Jamais Maman. Seulement Léonie, un nom qui s’enroule aux mêmes syllabes déçues que j’ai entendues chez Maman., chez Papa, même chez Given, toute ma pute de vie.(p109)

De l’amour Jojo en reçoit de ses grand-parents mais les absents tiennent une place importante et Given, leur fils disparu dans des circonstances mystérieuses revient hanter les pensées de Léonie, le No-Given attend d’être apaisé.

Papy a lui aussi ses silences, ses histoires qu’il ne termine jamais. Richie, un jeune garçon que Papy a connu lorsqu’il fut prisonnier comme Michaël dans le pénitencier de Parchman,  revient troubler Jojo pour avoir des réponses et trouver la paix. Qui est-il ? Quel est son lien avec Papy ?

Le directeur, il a dit, C’est pas naturel qu’un nègre comme les chiens. Les nègres, ça sait pas commander, ils ont pas ça en eux. Il a dit, Les nègres, ça sait être esclaves et pas plus. (p105)

D’une écriture lyrique et poétique, Jesmyn Ward, s’introduit chez les vivants mais donne la parole aux esprits. Ils sont là, visibles à ceux capables de les voir, de les entendre et veulent que les vérités soient dites pour trouver la paix mais aussi pour soulager les consciences du poids du passé. Elle mêle l’histoire d’une famille à celle d’un pays et imprègne l’ensemble de la nature omniprésente.

Peut-on se construire sans amour, peut-on se construire sans connaître son passé et le laisser dans l’ombre, peut-on bâtir un présent quand le passé vient vous hanter et laisser des traces invisibles mais lourdes à porter ?

Jesmyn Ward a trouvé la juste écriture pour imprégner son récit de flottements entre deux mondes, de sentiments lourds, poisseux, du mélange du monde réel et de l’au-delà, et même si je reconnais la beauté de la narration, la capacité de l’auteure à se glisser dans la peau des différents narrateurs, j’ai ressenti par moment des longueurs, un sentiment de langueur.

C’est une sorte de chant d’amour mais aussi de désespoir, une sorte de blues, où les vies sont marquées du sceau de la haine mais aussi de l’amour et où la vie et la mort sont intimement mêlées comme le passé et le présent.

Eux aussi en parlent sur leurs blogs : Livresque78Lesmiscellaneesdusva, TextualitésMélanie Demain je lisDealer de lignesStephalivres

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Merci à NetGalley France et aux Editions Belfond pour cette lecture

Traduction de Charles Recoursé

Editions Belfond – Février 2019 – 209 pages

Ciao

La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne

LA LETTRE ECARLATEBoston, 1642. Hester, dont le mari est porté disparu, est mise au pilori car elle a commis l’adultère. Condamnée par la colonie puritaine à porter sur la poitrine un A écarlate jusqu’à la fin de ses jours, elle part vivre à la périphérie de la ville, seule avec sa fille, car elle a refusé de livrer le nom de son amant …
Considéré comme le premier grand roman du continent américain, cet ouvrage connut à sa publication, en 1850, un immense succès, mais par sa peinture d’une société intégriste et d’une femme éprise de liberté, il n’a rien perdu aujourd’hui de sa force et de son attrait.

 

Pourquoi j’ai choisi ce livre

Je lis régulièrement des classiques, car ils sont pour moi essentiels, ils sont les fondements de toute littérature. Je n’avais jamais entendu parler de Nathaniel Hawthorne, le titre du roman m’a interpellée. Ensuite j’ai vu de temps en temps ce roman revenir comme référence dans la littérature américaine, donc j’avais apparemment fait un bon choix…..

Ma lecture

1650 – Boston, dans une société puritaine, Hester Prynne, se voit marquer non pas au fer rouge mais à pire finalement. Elle devra porter la lettre A en rouge, bien visible sur ses vêtements, car elle a mis au monde une enfant Perle, alors que son mari a disparu et ne veut révéler le nom du géniteur.

A travers cette histoire, l’auteur dénonce l’hypocrisie et le puritanisme d’une certaine société, soi-disant bien pensante, réglant peut être ses comptes avec sa propre famille, son grand-père ayant été un des juges assesseurs du célèbre procès des Sorcières de Salem (si vous ne connaissez pas je vous mets le lien ICI).

Hester va faire de cette marque d’infamie un objet artistique : elle va la broder de façon remarquable, elle la portera comme on porte un emblème, en faisant une sorte de force.  Sa fille, Perle, jolie, vive deviendra sa seule richesse et au lieu de se cacher ou de vivre dans la honte, elle décide de rester au sein de la communauté qui l’a condamnée.

Depuis des années, elle considérait de ce point de vue spécial les institutions humaines et tout ce que les prêtres et les législateurs avaient établi, exerçant sa critique sans plus de respect que l’Indien n’en ressentait à l’égard du rabat du prêtre, de la robe du juge, du pilori, de la potence ou de l’église. Le sort qu’on lui avait imposé l’avait libérée. La lettre écarlate était un passeport pour les régions où les autres femmes n’osaient pas s’aventurer. Le honte, le désespoir, la solitude, tels avaient été ses instructeurs, rébarbatifs et sévères ; et ils l’avaient faite forte, mais sans discernement. (p160)

Dans une introduction assez longue, le Directeur du Bureau des Douanes (mais on peut penser que Nathaniel Hawthorne s’est glissé dans la peau de ce personnage),  plante le décor, les mentalités, les circonstances de la découverte d’un manuscrit relatant les faits  dont il se fait le porteur ainsi que d’un morceau d’étoffe rouge portant la lettre A…..

Hester est une femme d’une immense force morale, n’évitant aucun regard ni affront. Elle assume totalement ses actes, ne regrette rien et reste silencieuse sur sa liaison. Elle est une héroïne intemporelle, son histoire peut s’appliquer à toute société à œillères, mal pensante et repliée sur elle-même,  associant tout acte au satanisme,  omniprésent. Les personnages masculins sont plus ambigus, faibles et troubles. L’un, le révérend Arthur Dimmesdale, apparaît comme fragile,  tourmenté et faible et le médecin Roger Chillingworth, est lui un être fourbe et manipulateur.

Certain ne porte pas l’infamie visible mais l’endure comme un fardeau invisible. Est-il plus facile de vivre au grand jour en assumant ses fautes (si faute il y a) que de vivre libre mais portant le poids de la culpabilité ?

Tu ne peux pas te rendre compte, Hester, du soulagement que j’éprouve (…) à regarder des yeux qui me voient tel que je suis. Si j’avais un seul ami – serait-ce même un ennemi cruel – vers qui je puisse me tourner chaque jour, lorsque je suis écœuré des louanges qu’on me donne, et qui me reconnaisse comme le plus méprisable des pêcheurs, il me semble que mon âme en serait revivifiée. Ce peu de vérité me sauverait. Mais, hélas ! il n’y a autour de moi que fausseté, vide et mort ! (p153)

Pamphlet sur une société puritaine, intégriste qui juge, condamne, hypocrite n’hésitant pas à  bénéficier du don d’Hester pour la couture et la broderie, faisant appel à elle même au plus haut degré mais  lui rappelant à tout moment, comme la lettre écarlate, son « crime ».

Ce roman connut un grand succès dès sa sortie, l’auteur réglant peut-être lui-même ses comptes avec le passé de sa famille et l’on y trouve les thèmes de la vengeance et des remords qui en font un récit à multiples tiroirs, avec des secrets, des révélations et des rebondissements.

J’ai pris du plaisir à cette lecture qui peut encore malheureusement trouver un écho dans nos sociétés modernes, malgré une écriture un peu datée, belle mais parfois ampoulée, pompeuse. L’auteur en fait une réflexion sur le comportement humain, sur l’amour et la haine.

N’est-il pas curieux qu’on puisse se demander, lorsqu’on se donne la peine de réfléchir, si la haine et l’amour ne sont pas la même chose au fond ? L’un et l’autre sentiment supposent un degré avancé d’intimité et de connaissance du cœur. L’un et l’autre font dépendre n individu d’une autre personne pour sa vie émotive. L’un et l’autre laissent dans la désolation celui qui aime ou hait ardemment lorsqu’il perd l’objet de son amour ou de sa haine. (p213)

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Traduction de Charles Cestre

Editions Pocket – Avril 1996 – 216 pages (1ère parution 1850)

Ciao

Indian Creek de Pete Fromm

INDIAN CREEKLe garde commença à parler de bois à brûler. Je hochais la tête sans arrêt, comme si j’avais abattu des forêts entières avant de le rencontrer.
– Il te faudra sans doute sept cordes de bois, m’expliqua-t-il. Fais attention à ça. Tu dois t’en constituer toute une réserve avant que la neige n’immobilise ton camion.
Je ne voulais pas poser cette question, mais comme cela semblait important je me lançai :
– Heu… C’est quoi, une corde de bois?
Ainsi débute le long hiver que Pete Fromm s’apprête à vivre seul au cœur des montagnes Rocheuses, et dont il nous livre ici un témoignage drôle et sincère, véritable hymne aux grands espaces sauvages.

Pourquoi j’ai choisi ce livre

J’ai découvert l’écriture, le style de Pete Fromm avec Lucy in the sky et Mon désir le plus ardent, deux lectures que j’avais beaucoup aimées, un roman d’apprentissage et un roman d’amour. Je lisais beaucoup d’articles concernant Indian Creek de cet auteur et je voulais découvrir un autre domaine de son écriture : l’aventure, autobiographique, les grands espaces même si dans Mon désir ceux-ci étaient déjà présents.

Ma lecture

1978 – A 20 ans, vous étudiez la biologie, l’été vous êtes maître-nageur. Vous surprenez une conversation où il est question d’un poste à prendre comme surveillant d’un élevage de saumons. Partiriez-vous  pour 7 mois au cœur des montagnes rocheuses, d’octobre à avril,  pour y vivre seul,  dans une tente,  dans un paysage fait de neige et de glace, par des températures pouvant descendre jusqu’à -30° la nuit, n’avoir pour seule présence qu’une chienne Boone ? Vous y réfléchissez à deux fois (voir plus) mais Pete Fromm, lui  se dit pourquoi pas ? Un coup de fil et le voilà parti pour une aventure qui va changer sa vie.

Quand vous commencez ce livre vous entrez en territoire inconnu, comme l’a fait l’auteur quand il est arrivé à Indian Creek. Vous allez vivre avec lui une véritable épopée au milieu des étendues blanches, des animaux : puma, lynx, élan, rennes et même ours sans compter tous les autres, plus petits mais pas moins présents.

Il pensait que ce serait un travail facile, sans trop de contraintes,  qu’il avait lu ce qu’il fallait et connaissait tout ce qu’il fallait savoir sur la vie loin de tout, dans des conditions extrêmes, seul.

Grâce à une écriture, comme toujours, fluide, précise, il n’est plus seul, car vous l’accompagnez : vous partagez son quotidien, ses erreurs mais aussi ses expériences et des découvertes il va en faire de nombreuses pas seulement sur son environnement mais finalement aussi sur lui-même.

Il va finalement prendre goût à cette vie faite de solitude, de balades, de chasse, de complicité avec sa chienne et de péripéties. Il prend conscience de la majesté des lieux, de leur force, des dangers qu’elle peut représenter. Il n’y est que de passage, un humain dans l’immensité où il faut faire preuve d’humilité, d’ingéniosité et de courage.

Il va pourtant connaître des moments de stress, de découragement, voir de peur, mais aussi des moments d’extase comme devant une éclipse qui va lui révéler son propre passage de l’ombre à la lumière

De mon côté, parcouru de frissons, je continuai à tourner en tout sens sur mon étroit promontoire, essayant de voir ce qui n’était plus visible, ce que je n’avais pas eu le temps d’admirer suffisamment en l’espace de deux minutes – je voulais m’imprégner de tout ce que je voyais depuis des mois, comme si cette aube nouvelle avait révélé davantage que de simples montagnes. (p184)

C’est un roman d’apprentissage  à la nature, de découvertes, d’aventures et de quelques rencontres, à la Jack London, à la Sylvain Tesson, dans une nature où toute erreur peut coûter cher, où, grâce aux livres lus et en étant attentif aux gestes de ceux qui pratiquent cette nature, il deviendra lui-même un expert.

Mais l’apprentissage sera progressif, instructif, parfois difficile et il lui apprendra bien plus qu’il n’imagine.

Je ne pensais pas prendre autant de plaisir à lire ce roman autobiographique, déterminant dans la vie de Pete Fromm

En écrivant, je me sentais emporté loin de la chaise sale et de la maison délabrée que je partageais avec mes colocataires. J’étais de nouveau là-bas. Dans la neige. Dans la montagne. J’étais de retour à Indian Creek. J’avais découvert qu’il était possible de rêver en étant éveillé, un stylo à la main. (p240)

J’ai eu quelques moments difficiles, ceux qui touchaient à la chasse, j’ai toujours du mal à lire des scènes touchant à des animaux que l’on abat, que l’on dépèce, même s’il s’agit de s’alimenter, d’améliorer l’ordinaire mais sinon je me suis complètement immergée dans son environnement et j’ai trouvé pour ma part que les sept mois avaient passé bien vite…

Pete Fromm a l’art de nous raconter de belles histoires mais quand l’histoire touche une tranche de sa vie, un voyage initiatique, quand il parle nature, vie, beauté des grands espaces et de sa faune mais aussi leur dangerosité, il devient un merveilleux conteur dont on ne se lasse pas.

J’ai sur mes étagères Le Nom des Etoiles, une suite vingt ans plus tard, un deuxième séjour qui va sûrement me réserver encore de beaux moments d’évasion.

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Traduction de Denis Lagae-Devoldère 

Editions Gallmeister – Janvier 2017 – 251 pages (1ère parution 1993)

Ciao

 

La troisième Hemingway de Paula McLain

LA TROISIEME HEMINGWAYCelle qui osa quitter Ernest Hemingway…Fin 1936. La jeune romancière Martha Gellhorn a vingt-sept ans mais déjà une solide réputation de globe-trotteuse. De neuf ans son aîné, Ernest Hemingway est en passe de devenir le monstre sacré de la littérature américaine. Elle est célibataire mais connaît les hommes, il en est à son deuxième mariage. Entre eux, la complicité est d’abord intellectuelle. Mais la guerre a le pouvoir d’attiser les passions… Du New York bohème à l’Espagne ravagée par le franquisme, les amis deviennent amants. Et les voilà repartis sur les routes, entre l’Amérique, l’Europe et Cuba. Seulement, au gré de leurs allées et venues dans un monde à feu et à sang et d’une rivalité littéraire qui ne cesse de croître, les deux époux ne tarderont pas à goûter aux fruits amers de la vie conjugale…

Pourquoi j’ai choisi ce livre

J’ai lu L’Aviatrice de cette auteure que j’avais beaucoup aimé et qui fut même un coup de cœur ainsi que Mrs Hemingway de Naomie Wood il n’y a pas très longtemps qui retraçait les quatre mariages du célèbre écrivain américain, Ernest Hemingway, qu’on ne présente plus mais qui garde malgré tout une part de mystère.  Qui se cache derrière cette figure emblématique de la littérature américaine ? Qui sont les femmes à avoir partager sa vie, et qui était celle qui fut la seule à le quitter, à demander le divorce ?

Ma lecture 

Comment l’union de deux tempéraments explosifs pouvait-elle perdurer ? N’était-elle pas promise à l’échec comme le père de Martha l’avait pressenti ?

Paula Mc Lain se glisse dans la peau de Martha Gellhorn, cette journaliste-écrivaine, dont la plus grande passion fut d’être correspondante de guerre, de témoigner, de rendre compte des douleurs, des massacres, de la vie des hommes et femmes qui vivaient au cœur de ces conflits.

Ernest Hemingway la rencontre à Key West, un de ses fiefs, et pour lui ce fut un coup de foudre, ce grand colosse avait un cœur qui pouvait s’enflammer au premier regard. Elle, jolie jeune femme de 27 ans,  il lui a fallu un peu plus de temps et c’est sur le terrain de la Guerre d’Espagne, que ses sentiments changèrent, passant de l’admiration pour le grand écrivain renommé, du correspondant de guerre qu’il était déjà à celui de l’amour.

Leur couple était explosif car fait de deux identités similaires : le même goût pour l’aventure, le même goût de liberté, le même désir d’écrire alors comment arriver à faire durer les sentiments quand s’installe peu à peu une sorte de rivalité, quand Martha n’est identifiée que comme Madame Hemingway, quand son travail d’écriture est toujours mis en comparaison avec celui de Monsieur, déjà reconnu et qui finit l’écriture de ce qui deviendra son chef-d’œuvre : Pour qui sonne le glas.

Martha Gellhorn a souffert de l’ombre de ce mari hors du commun, buveur, pêcheur, déjà deux fois mariés, deux fois divorcés, père de 3 enfants, imprévisible mais aussi tendre, aimant, ne pouvant vivre seul, envahit de démons qui pouvaient le laisser de longs mois sans écrire. Il eut la maladresse de lui proposer d’écrire sous son nom d’épouse, peut-être généreusement mais elle refusa, elle voulait que son travail ne soit reconnu que pour sa valeur d »écrivain, de journaliste.

Il tendit les bras et me serra tout contre lui, et je sentis mon cœur affolé, petit oiseau aimé, attrapé et réconforté. J’étais sa chérie. On ne pouvait rien faire contre cela. J’aurais beau me débattre, je n’arriverais pas à sortir de son ombre. (p379)

Martha Gellhorn était une sorte d’Hemingway au féminin, seule femme journaliste présente lors du débarquement sur les plages françaises, baroudeuse, n’ayant qu’une idée en tête : voir et témoigner de ce que ses yeux voyaient. Un tempérament fort qui ne put que s’affronter à celui de l’écrivain. Leur couple courrait à sa perte dès le début, même si chacun tenta de trouver des moyens pour le sauver.

Nous sommes tellement indépendants, lui dis-je aussi doucement que possible. Nous avons tellement besoin de vivre notre vie. Je ne sais pas comment nous allons pouvoir concilier tout cela. (p335)

Mais comment, comment, comment veux-tu que ça marche ? aurais-je dû m’écrier. Tu es le soleil et je suis la lune. Tu es le fer et je suis d’acier. Nous ne pouvons ni plier, ni changer. Au lieu de cela, je me suis approchée de lui. J’ai posé la tête sur sa bonne épaule massive de nigaud, et je l’ai embrassé, ravalent mes doutes et mes craintes. faisant taire ma raison.

– Je t’aime tellement (p336)

J’ai retrouvé certains sentiments éprouvés à la lecture de Mrs Hemingway : la force et le caractère trempé de cette jeune femme, sa volonté d’être présente à l’égal de ses compatriotes journalistes masculins sur les terrains de guerre, ne souhaitant pas devenir mère mais ayant une profonde tendresse pour les fils d’Ernest. J’ai retrouvé également la fragilité d’Ernest Hemingway, s’enflammant et épousant la source de ses émois, devenant un homme ne supportant pas l’éloignement de son épouse, mais disparaissant parfois pour rejoindre ses amis pour des parties de pêche, des beuveries.

Par contre il ne supportait pas quand « Lapin » prenait l’initiative de partir pour des reportages, n’oubliant pas son mari mais ayant besoin de cet espace de liberté pour exister.

A travers le mariage de Martha et Ernest on parcourt avec les journalistes les villes bombardées, les risques pris, les luttes fratricides, les horreurs de la guerre mais on découvre également le travail de ces deux écrivains, dévorant, égoïste qui ne laisse que peu de place à autre chose.

Comme dans son précédent roman, Paula McLain s’attache à des femmes libres, fortes et déterminées. Le récit se lit d’une traite, on est embarqué dans cette vie de baroudeur, vivant à leurs côtés cette vie de nomades, côtoyant la mort mais aussi une magnifique histoire d’amour faite de douceur et d’affrontements, de tendresse et de rivalités, où leurs personnalités ont trouvé dans leur mariage un terrain de combat dont aucun n’est ressorti indemne.

Il est surprenant de constater que leur union n’a vécu que le temps de deux guerres comme si l’amnistie et la paix ne pouvaient régner entre eux.

Une sensation délicieuse. Je m’allongeai pour lire, m’imprégnant de la paix et du silence, et ne me sentant qu’un tout petit peu coupable d’être aussi heureuse de cette solitude. (p372)

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Merci à la Masse Critique Privilégie Babelio et aux Editions Presses de la Cité pour cette lecture

Editions Presses de la Cité – Janvier 2019 – 478 pages

Traduction de Florence Hertz

Ciao