Femmes et fantômes de Alison Lurie

FEMMES ET FANTOMES IGFemmes et Fantômes est le premier livre de nouvelles d’ Alison Lurie. Qu’elles soient menacées par leurs meubles, persécutées par un esprit jaloux ou par un double maléfique, victimes d’hallucinations ou de phénomènes paranormaux, les héroïnes de ces neuf nouvelles se trouvent dans des situations amoureuses, familiales ou amicales dangereuses pour elles. Terrées dans leur silence de peur de paraître ridicules ou bien bafouées par leurs proches, elles restent souvent seules face à des doutes et des angoisses qui les conduiront à la folie, à la mort, ou tout simplement à se remettre en question. Alison Lurie évoque avec sa vivacité habituelle l’univers de l’étrange et de l’inexpliqué.

 

Ma lecture

Je lis que très rarement des nouvelles et j’ai peut-être tort….. J’ai à la fois découvert une auteure, Alison Lurie dont je ne connaissais rien mais également un style à travers neuf histoires de femmes et de fantômes avec lesquels j’ai passé un excellent moment, tout à fait ce qu’il me fallait pour sortir de la morosité ambiante. 

Donc neuf nouvelles très différentes dans leurs contextes mais ayant comme point commun que les narratrices sont des femmes apparemment sensées, qui sont confrontées à une présence, qu’il s’agisse d’une bizarrerie ou d’une sensation inexpliquée ou inexplicable. Il est question d’une deuxième épouse retrouvant la première épouse coincée dans un recoin de la cuisine,  de vengeances au fond d’une piscine , d’une commode héritée qui se révolte, d’un poète qui se rêve mouton, d’une diplomate poursuivie par l’ombre d’un amant éconduit, d’une future maman adoptive entendant les pleurs d’un enfant irréel,  d’un régime amaigrissant tournant à l’obsession, d’une voisine qui transforme les soirées d’Halloween en chasse au lapin et une femme poète dont le double prend de plus en plus de place dans ses lectures publiques…..

Neuf textes dans une écriture vive, dynamique, avec une pointe d’ironie, qui en profite, comme cela, l’air de rien, pour également quelques réflexions sur certains comportements vis-à-vis des femmes que ce soit au sein du couple, du travail ou dans leur style de vie mais aussi leurs réflexions intimes sur leurs libertés, leurs désirs ou de leurs excès et l’impossibilité de révéler ce qui ne peut s’expliquer au risque de passer pour folles.

Quand l’inexplicable flirte avec la réalité, quand les coïncidences ou l’irrationnel ne peuvent que conforter les sensations éprouvées ne trouvant (ou ne voulant trouver) d’autres réponses que celles issues d’un monde parallèle  à moins qu’il ne s’agisse de culpabilité, de schizophrénie ou de mauvaise conscience.  Cela se veut à la fois léger mais troublant car finalement pourquoi pas ….. Hallucinations, esprits, mondes parallèles où même les objets parfois peuvent avoir une âme….. Voilà qu’à mon tour je déraille……

Des petites histoires pour raconter ce qui n’est pas de l’ordre du possible, sans d’ailleurs donner y trouver un sens, sans porter un jugement, des nouvelles qui se lisent avec plaisir et que j’ai parfaitement imaginé les lire le soir à la veillée, dans une semi-obscurité, pour non pas faire peur, mais pour distraire avec ce petit frisson d’étrangeté qui vous parcourt l’échine sans pour autant terrifier.

Je ne sais pas si Alison Lurie, aujourd’hui décédée, s’est amusée à rédiger ce recueil de nouvelles mais en tout cas, moi, j’ai pris énormément de plaisir à la suivre dans ses déambulations fantomatiques, à penser que parfois il ne peut y avoir d’autres explications que celles que l’esprit imagine, que certaines coïncidences ne sont pas toujours le fruit du hasard.

J’ai aimé

Traduction de Céline Schwaller

Editions Corps 16 – 1995 (1ère édition E.U 1994 – Payot & Rivages 1994) – 247 pages

Ciao 📚

Un mariage américain de Tayari Jones

UN MARIAGE AMERICAIN IGCelestial et Roy viennent de se marier. Elle est à l’aube d’une carrière artistique, il occupe un bon job et rêve de lancer son business. Ils sont jeunes, beaux, l’incarnation du rêve américain… à ceci près que Celestial et Roy sont noirs, dans un État sudiste qui fait peu de cadeaux aux gens comme eux. Un matin, Roy est emmené au poste, accusé d’avoir violé sa voisine de palier. Celestial sait qu’il est innocent, mais la justice s’empresse de le condamner à douze ans de prison. Les hommes comme Roy ont toujours constitué les coupables idéaux.
Les mois passent, la jeune femme tient son rôle d’épouse modèle, subvenant aux besoins de son mari et lui manifestant un amour sans faille, jusqu’au jour où son habit devient trop lourd à porter. Elle trouve alors du réconfort auprès d’André, son ami d’enfance et témoin de mariage. À sa sortie de prison, Roy retourne à Atlanta, décidé à reprendre le fil de la vie qu’on lui a dérobée…

Ma lecture

On ne choisit pas plus d’où on vient qu’on ne choisit sa famille. Au poker, on reçoit cinq cartes. Il y en a trois qu’on peut échanger et deux dont on ne peut pas se défaire : sa famille et sa terre natale.(p15)

Roy, Celestial et Andre ne m’ont pas convaincu enfin ce n’est pas qu’ils m’ont pas convaincus c’est plutôt que je ne me suis pas attachée à eux…..  La narration se fait d’abord à deux voix : celles de Roy et Celestial relatant leur rencontre et leur mariage rapide jusqu’à l’arrestation de Roy pour un viol qu’il nie avoir commis mais en Géorgie il ne fait pas bon être au mauvais endroit au mauvais moment surtout si vous être un homme de couleur.

Ensuite une troisième voix se fait entendre, celle d’Andre, ami commun des deux tourtereaux et grâce à qui ils ont fait connaissance. L’alternance de ces trois voix m’a parfois gênée, étant obligée de reprendre la tête du chapitre pour savoir qui parlait (surtout entre Roy et Andre).

J’ai trouvé que le roman n’arrivait pas à trouver son véritable thème : mariage, racisme, injustice, bien que Tayari Jones choisisse de toute évidence l’union de deux jeunes afro-américains, issus de familles de classes différentes et qui ne pourront vraiment apprendre à se connaître et approfondir leur lien suite à l’arrestation brutale de l’un d’eux mais sans oublier de toujours mettre en parallèle leur couleur de peau, leurs origines sociales mais de façon assez superficielle je trouve. L’histoire tourne en rond et le dernier tiers est particulièrement étiré et je n’avais qu’une envie c’est d’arriver au bout pour en connaître l’issue.

Un jeune couple peut-il résister à la séparation d’autant plus quand elle est synonyme d’emprisonnement, même si Celestial ne doute jamais de l’innocence de son mari, surtout quand ce couple n’en était qu’à ses balbutiements ? Je me pose la question de savoir si un couple blanc n’aurait pas pu être finalement le sujet du récit tant les origines des personnages ne m’ont pas semblé assez exploitées ou mises en avant. Elles sont surtout relatées à travers des aspects physiques, vestimentaires, musicales. Mais le titre du roman évoque un Mariage en Amérique et non une classe sociale et ethnique même si celle-ci apparaît en fond, donc il n’y a pas tromperie.

Par contre les personnalités de Roy et Celestial sont bien décrites et leurs évolutions tout au long du roman bien relatées. L’on comprend et ressent tout ce qui les sépare peu à peu, dans leurs comportements, leurs aspirations et nous sommes témoins à la fois de ce qui les unit mais également de ce qui les éloigne. J’ai trouvé également que les échanges épistolaires du couple pendant l’emprisonnement de Roy était une manière indirecte de relater le fossé qui s’installait entre eux au fil du temps.

Je me suis attachée beaucoup plus aux parcours des familles de Roy et Celestial, à leurs passés, leurs personnalités et aux liens tissés entre eux mais aussi leurs positionnements, leurs valeurs forgées grâce à leurs passés, face à un jeune couple qui cherche à la fois à se construire et à perdurer et en particulier l’amour sans faille qui unit Olive et Roy Senior.

Un roman qui se lit bien mais qui manque pour moi d’épaisseur, de consistance, de réel positionnement, que j’ai trouvé peut-être un peu trop superficiel même dans les questionnements de chacun mais peut-être suis-je d’un tempérament plus radical.

J’ai aimé mais j’en espérais plus.

Traduction de Karine Lalechère

Editions Plon – Août 2019 (Etats-Unis 2018) – 415 pages

Ciao 📚

Retour à Martha’s Vineyard de Richard Russo

RETOUR A MARTHA'S VINEYARD IGLe 1er décembre 1969, Teddy, Lincoln et Mickey, étudiants boursiers dans une fac huppée de la côte Est, voient leur destin se jouer en direct à la télévision alors qu’ils assistent, comme des millions d’Américains, au tirage au sort qui déterminera l’ordre d’appel au service militaire de la guerre du Vietnam. Un an et demi plus tard, diplôme en poche, ils passent un dernier week-end ensemble à Martha’s Vineyard, dans la maison de vacances de Lincoln, en compagnie de Jacy, le quatrième mousquetaire, l’amie dont ils sont tous les trois fous amoureux.
Septembre 2015. Lincoln s’apprête à vendre la maison, et les trois amis se retrouvent à nouveau sur l’île. A bord du ferry déjà, les souvenirs affluent dans la mémoire de Lincoln, le « beau gosse » devenu agent immobilier et père de famille, dans celle de Teddy, éditeur universitaire toujours en proie à ses crises d’angoisse, et dans celle de Mickey, la forte tête, rockeur invétéré qui débarque sur sa Harley.
Parmi ces souvenirs, celui de Jacy, mystérieusement disparue après leur week-end de 1971. Qu’est-il advenu d’elle ? Qui était-elle réellement ? Lequel d’entre eux avait sa préférence ? Les trois sexagénaires, sirotant des bloody-mary sur la terrasse où, à l’époque, ils buvaient de la bière en écoutant Creedence, rouvrent l’enquête qui n’avait pas abouti alors, faute d’éléments. Et ne peuvent s’empêcher de se demander si tout n’était pas joué d’avance.

Ma lecture

Il y a quelque chose d’étrange, et d’approprié en même temps, dans le fait de se retrouver à l’endroit même où avait débuté cette vie de duperie qu’il n’avait pas prévue. Sur cette île. Dans cette maison. (p281)

Une amitié de presque 50 ans lie Lincoln, Teddy et Mickey, les Trois Mousquetaires comme ils aiment à se définir, adoptant même sa devise : Un pour tous, tous pour un et que l’on pourrait transformer en Une pour tous et tous pour une car au-delà de l’amitié qui les lie il y avait Jacy dont ils étaient tous les trois amoureux, Jacy qui a disparu 44 ans plus tôt, sans explication, sans raison apparente, lors des quatre jours où ils célébraient la remise de leurs diplômes. Alors quand ils décident de se retrouver au même endroit, dans la maison familiale dont Lincoln vient d’hériter, sur l’île de Martha’s Vineyard pour faire le bilan de leur amitié, de leurs vies, ils répondent présents mais l’absente habite toujours leurs mémoires.

Que sont-ils devenus maintenant qu’ils sont âgés de 66 ans, sont-ils les mêmes, leurs vies ont-elles été à la hauteur de leurs espérances, de leurs ambitions, éprouvent-ils les mêmes sentiments et l’un d’entre eux possède-t-il une explication à la disparition de Jacy ou la réponse réside-t-elle dans le lieu des retrouvailles ?

Revenir sur les lieux d’une jeunesse avec ceux qui l’ont partagée, en débutant le récit par une soirée mémorable où chacun était suspendu au tirage au sort télévisé de son engagement pour partir au Vietnam en 1969, un tournant brutal dans chacune de leurs vies, mais également la confrontation à la fin de l’insouciance et du passage à la vie adulte en les mettant face à leurs responsabilités et choix, c’est le choix fait par l’auteur pour situer à la fois ses personnages mais aussi une époque où cette transition était brutale.

Richard Russo dresse un portrait à la fois social, familial, amical et amoureux d’une génération mais également de ce qu’elle est devenue au fil du temps suivant le milieu dont on est issu, dans lequel on a été éduqué et pose la question de savoir si nous restons fidèles à nous-mêmes, aux amitiés du passé et si celles-ci peuvent résister au temps :

Le fait qu’il continue à les appeler Beau Gosse et Tedioski prouvait qu’il restait convaincu que quatre décennies ne les avaient pas abîmés ni corrompus. Curieusement, en présence de Mickey, tout paraissait moins menaçant, comme si la vie après l’avoir jaugé, avait décidé de ne pas le faire chier. (p216)

Retrouvailles amicales, retour sur le passé mais également constat sur le présent, sur leurs vies actuelles se mêlant à un mystère jamais élucidé, celui de la disparition d’une femme qui les liait par l’amour qu’ils lui portaient et dont chacun porte en lui regrets et remords et dont l’absence se fait encore présente plus de 40 ans plus tard.

Un week-end sur une île du Massachussetts, dans un lieu chargé en souvenirs et en sentiments, un week-end pour se retrouver, se redécouvrir en hommes vieillissants, un week-end pour voir ce que le temps a fait d’eux mais surtout pour imaginer ce qui a poussé Jacy à disparaître. Ont-ils fait les bons choix, si Jacy n’avait pas disparu que seraient-ils devenus individuellement ou collectivement.

Chacun croit connaître l’autre mais chacun a ses secrets, ses blessures, ses failles, son rapport à la vie, à ses rêves et pour chacun ces retrouvailles vont être l’occasion de savoir si leur amitié a résisté au temps et s’ils peuvent surmonter l’absence inexpliquée de celle qui, même après si longtemps, reste présente et habite leurs esprits.

Ce que j’essaie de dire, je crois, c’est qu’il y a un tas de choses qu’on ignore sur les gens, même ceux qu’on aime. (…) Hélas toutes ces choses que nous gardons secrètes sont souvent au cœur de notre personnalité. (p219)

Richard Russo prend pour prétexte la disparition d’une femme pour aborder le thème de l’amitié à travers le temps, à travers les événements et s’attache à disséquer chacun de ses personnages, fouillant leurs mémoires, revivant à travers eux les moments charnières d’une vie, celles où on la prend en mains, où l’on abandonne (ou pas) ses rêves, ses ambitions avec une écriture dynamique, rythmée, vivante avec parfois un petit regard malicieux qui nous entraîne sur ce coin de terre où les protagonistes vont se retrouver face à eux-mêmes mais également face à ceux qu’ils pensaient bien connaître, ceux avec qui ils ont partagé leur jeunesse.

L’auteur construit en mêlant moments de mélancolie et de réjouissances,de nostalgie, s’amusant parfois des travers de chacun avec bienveillance, chacun si différent et si complémentaire aux autres, s’interrogeant de savoir si l’amitié peut résister au temps, aux questions restées sans réponse, aux doutes, peut-elle renaître sur les cendres d’un mystère et d’une femme aimée dont le fantôme les hante encore.

J’ai beaucoup aimé partagé ce week-end avec eux, à écouter leurs pensées, leurs pudeurs, leurs regrets mais également leurs espoirs, avec en toile de fond une Amérique au bord de basculements tels qu’une guerre ou de l’arrivée d’un président à la mèche orange. A travers ses personnages c’est toute une génération qui revient sur les années de sa jeunesse mais dont les corps ont vieilli et où les esprits voudraient trouver la paix;

J’avais lu il y a quelques temps Trajectoire du même auteur et j’avais apprécié ce mélange à la fois léger et profond des caractères, des apparences, des situations, du temps qui passe et je vais continuer (un de plus) à le lire (on m’a conseillé A malin et demi et Un homme presque parfait) car j’aime la fluidité de son écriture, son ironie et les sujets qu’il évoque parce que ce sont des sujets dans lesquels on se retrouve mais sans gravité ni jugement, simplement des instants de vie.

Traduction de Jean Esch

Editions Quai Voltaire / La Table Ronde – Août 2020 – 400 pages

Ciao 📚

Le fils de Philipp Meyer

LE FILS IGRoman familial, vaste fresque de l’Amérique des années 1850 à nos jours, Le Fils de Philipp Meyer, finaliste du prestigieux Prix Pulitzer 2014, est porté par trois personnages – trois
générations d’une famille texane, les McCullough – dont les voix successives tissent et explorent avec brio la part d’ombre du rêve américain.
Eli, le patriarche que l’on appelle  » le Colonel  » est enlevé à l’âge de onze ans par les Comanches et passera avec eux trois années qui marqueront sa vie. Revenu à la civilisation, il prend part à la conquête de l’Ouest avant de s’engager dans la guerre de Sécession et de devenir un grand propriétaire terrien et un entrepreneur avisé.
À la fois écrasé par son père et révolté par l’ambition dévastatrice de ce tyran autoritaire et cynique, son fils Peter profitera de la révolution mexicaine pour faire un choix qui bouleversera son destin et celui des siens.
Ambitieuse et sans scrupules, Jeanne-Anne, petite-fille de Peter, se retrouve à la tête d’une des plus grosses fortunes du pays, prête à parachever l’œuvre du « Colonel ».
Mais comme ceux qui l’ont précédée, elle a dû sacrifier beaucoup de choses sur l’autel de la fortune. Et comme tous les empires, celui de la famille McCullough est plus fragile qu’on ne pourrait le penser.

Ma lecture 

Philipp Meyer retrace à travers la famille Mc Cullough à la fois une page d’histoire d’un état américain, le Texas, mais également une page sociétale de 1850 à nos jours à travers les voix de trois de ses membres. La première est celle de Eli, le Colonel, le doyen, la figure tutélaire du roman de par son parcours, enlevé à 13 ans par les comanches après le massacre de sa famille et qui va vivre dans leur tribu pendant trois ans s’imprégnant de leur culture. Puis Peter, son fils,  sur fond de révolution mexicaine va se dresser contre ce père despotique et ambitieux et être le fils impuissant, subissant mais dont la conscience n’est jamais en paix. Dernière voix : celle de Jeannie, arrière petite fille du patriarche, celle par qui le changement va s’opérer, celle qui va saisir l’air du temps et transformer la fortune territoriale en fortune pétrolière.

Quand on commence ce roman on s’embarque dans une lecture addictive, passionnante, instructive. Ce roman s’intitule Le fils mais c’est l’image du père qui flotte, à mon avis sur l’ensemble du récit, celui qui a construit un empire mais également une lignée. A travers lui j’ai découvert et été passionnée par un peuple, les comanches, leur façon de vivre, de penser, de chasser, de s’habiller et de se nourrir. Avec Eli, j’ai fait l’apprentissage d’une éducation comanche, faite de combats, de chasse mais également de liberté, d’espace, de rapports à la terre, à la nature et aux esprits. Comme Eli, je me suis attachée à sa deuxième famille, au lien qui s’est créé sans pour autant renier ni oublier sa famille décimée par eux, gardant une sorte de philosophie comanche mais également un lien spirituel avec eux.

Peter se révèle à travers son journal dans lequel émergent ses sentiments les plus intimes, ses rapports avec sa famille et des luttes qu’il n’approuve pas, et ne comprend pas sans pouvoir chasser totalement les fantômes qui le hantent. 

Et puis Jeannie, femme dans un milieu d’hommes, où elle va devoir faire ses preuves en tant que femme, se battre pour imposer ses choix et qui, suite à une chute qui l’immobilise au sol, naviguant entre conscience et souvenirs, va refaire le parcours qui l’a conduit jusqu’à diriger l’empire McCullough.

Trois narrateurs, trois sensibilités, trois visions d’un état américain, le Texas, dont la construction passe par les massacres et rivalités de territoires entre Blancs, Indiens, Mexicains mais également par les richesses qu’offrent son sol que ce soit pour le bétail mais également pour ce qu’il contient et engendre comme rivalités et convoitises.

C’est un roman qui mêle très habilement l’Histoire avec un H majuscule mais également l’Humain avec ses différents comportements, adaptations et revirements. L’auteur choisit les trois époques clés d’une famille face à son destin, devant trouver les moyens soit de survie, soit d’adaptation avec ce qu’ils ont parfois de contradictoires. Et pourtant trois caractères et sensibilités différents mais avec un seul but, celui de perdurer même si parfois la tentation est grande de lâcher les rênes d’un empire qui s’est parfois bâti dans les larmes et le sang.

Un pavé de près de 700 pages mais que l’on ne lâche pas tellement l’auteur explore toutes les pistes, faisant tour à tour de ses personnages des héros, des lâches, des meurtriers, les faisant passer d’un camp à l’autre, celui des possesseurs ou des voleurs, les bourreaux ou des victimes. C’est une fresque familiale qui se mêle à l’histoire territoriale mais également nationale par les différentes guerres menées : Sécession, mondiale, frontalière, où les pertes se comptent par dizaine de milliers, où les hommes et la terre réclament leur dû et que j’ai dévorée sans bouder mon plaisir, malgré les massacres, malgré les violences parce qu’il s’agit d’une plongée sans prise de position de l’auteur qui démontre parfaitement les mécanismes qui poussent un être à passer d’un camp à l’autre, certes par la force des événements mais qui s’adapte à son environnement et même y trouve plus de grandeur que dans celui dont il est issu.

Plus de deux siècles d’histoire menés de main de maître, où l’intérêt ne se relâche jamais, dans lesquels souffle un vent d’histoire, de romanesque, une tension et un page-turner, un ouvrage richement documenté tout en gardant la fluidité du récit, à la manière d’une longue chevauchée dans des canyons encore marqués par les luttes qui s’y sont déroulées.

J’ai beaucoup aimé.

Traduction de Sarah Gurcel

Editions Albin Michel (Terres d’Amérique)  – Août 2014 – 688 pages

Ciao 📚