Strates de Kathleen Jamie

STRATESUn livre foudroyant, qui transporte en pleine lumière de l’Alaska, dans les vents violents de l’île de Westray puis dans l’intimité de la narratrice, avec pudeur.
Kathleen Jamie s’exprime par des récits lumineux et trépidants où elle observe la nature, les êtres et le passé. Ses textes sont autant d’histoires autobiographiques, où chaque mot est pesé, autour de la notion du vivant. Sans jamais donner de leçon écologique, elle parle d’une vie où les voyages ne sont pas du tourisme et où la vie simple n’est pas une vie de privation.
Strates offre d’abord le récit des aventures d’une femme dont l’horizon et les possibilités se sont étendus à la suite du départ de ses enfants. Elle participe alors à de longues fouilles archéologiques chez les Yupik en Alaska et sur l’île de Westray en Ecosse. Les vestiges de ces deux cultures mettent à nu le rapport des habitants à leurs ancêtres et les surprenantes analogies entre la vie de ces deux générations d’hommes.

Ma lecture

J’ai choisi ce livre pour son résumé et pour l’envie que j’avais de suivre l’auteure, Kathleen Jamie dans ses différents voyages : en Alaska au sein des Yupik et sur l’île de Westray en Ecosse pour participer à des fouilles archéologiques. Creuser, déblayer, découvrir ceux, humains ou animaux, qui vivaient dans ces endroits il y a parfois des milliers d’années, des éléments dans les couches de glace en Alaska et que le réchauffement climatique met à jour désormais. Sur l’île elle fera trois séjours car après avoir participé, elle a souhaité revoir ses compagnons de fouilles mais aussi voir l’aboutissement de celles-ci avant l’arrêt pour manque de subventions.

Mais il est également question d’autres voyages : au Tibet il y a quelques années au moment où les étudiants se révoltaient mais aussi des voyages intérieurs concernant elle-même et sa famille mais aussi avec le départ de ses enfants devenus adultes, ses randonnées avec des amies plus âgées qu’elle mais qui sont l’occasion de prendre soin de d’un père vieillissant.

Ces récits sont une sorte de recueil de journaux de voyage (d’ailleurs elles gardent précieusement ses carnets pour s’y replonger parfois), des instantanés de voyages mais aussi des regards sur le monde, sur les gens qu’elle rencontre lors de ses séjours. Elle partage avec le lecteur ses rencontres sur les différents sites, que se soit les Yupik en Alaska avec à la fois les traditions maintenues (et j’ai retrouvé beaucoup de points communs avec De pierre et d’os de Bérangère Courmut avec en autres le chamanisme, la transmission des noms de génération en génération pour perdurer le souvenir des personnes disparues) mais aussi la chaleur de la communauté sur l’île de Westray. 

L’auteure s’attache à décrire, sans pesanteur, les paysages, les évocations et pensées que ceux-ci provoquent pour finalement à lever le voile sur des étapes de sa vie (séparation d’un conjoint ou départ des enfants) qui l’ont amenée également à donner une autre orientation à son futur. S’intéresser au passé, trouver des similitudes entre les différentes régions pour amener à une réflexion sur sa propre vie et ses étapes marquantes.

A la fois document de voyage mais également de courts textes plus intimes, le monde et son monde, dans une écriture fluide agrémentée de quelques photographies m’ont poussée à avancer dans le récit, tournant les pages comme on creuse les couches, pour en découvrir un peu plus sur ses régions, sur leurs habitants et sur elle. Les strates du monde et les strates d’une vie de femme, à la fois voyageuse, aventurière et femme, qui nous délivre un message sur un monde qui disparaît et sur le sien fait de petits billets teintés de tendresse et d’humilité.

Une zone de lecture qui n’est pas habituelle pour moi mais à ma grande surprise, je n’ai eu à aucun moment l’envie de l’abandonner, j’ai aimé l’accompagner dans ses déambulations, ne cherchant pas à juger mais à simplement à l’écouter me raconter ses expériences et je dois avouer que ceux touchant ses voyages en Chine et au Tibet sans oublier « Anciens » concernant son père sont particulièrement émouvants. Grâce à sa façon non didactique de décrire ses expériences tout en fournissant nombre de détails, de significations etc… elle donne fluidité et intérêt à sa narration.

Je garderai le souvenir d’un voyage à la fois informatif mais aussi sentimental sur les traces du passé que ce soit celui du monde mais aussi sur celui d’une femme qui cherche à comprendre le présent, le futur dans les traces laissées par les générations précédentes.

Les objets, exhumés, sont dans les mains des gens qui les rappellent à la mémoire et les reconnaissent, les soupèsent, les testent, les nomment. Ils ont vraiment retrouvé leur place. (p91)

Quelques unes des illustrations :

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Traduction de Ghislain Bareau

Merci aux Editions La Baconnière pour cette lecture

Editions La Baconnière – Septembre 2020 – 232 pages 

Ciao

Le bruit du dégel de John Burnside

LE BRUIT DU DEGELRésumé

Kate, étudiante à la dérive, fait des « enquêtes » cinématographiques dans les rues désertées des banlieues pavillonnaires. Son père vient de mourir brutalement et elle noie son chagrin dans la défonce. Au cours d’une de ses déambulations, elle rencontre Jean, une vieille dame en pleine forme qui coupe son bois et prépare des thés délicats. Jean propose un étrange marché : elle veut bien raconter ses histoires, mais à condition que Kate cesse de boire.
Tandis que Jean déroule le mirage du rêve américain et règle ses comptes avec quelques fantômes, Viêtnam, guerre froide, mouvements contestataires, Kate affronte enfin son deuil impossible et retrouve une place dans le monde.
Avec sa prose magnétique et tendre, John Burnside rend le monde aux vivants et rappelle que seules les histoires nous sauvent.

Ma lecture

Il y a des livres dont on parle peu, sans presque aucune publicité mais dès qu’il croise votre route vous n’avez qu’une envie c’est de le lire, il vous parle, vous attire. Ce fut le cas pour le Bruit du dégel. Je n’en ai entendu parler qu’une fois lors d’une présentation en librairie lors de la rentrée littéraire de Septembre l’année dernière, noté aussitôt pour ne pas l’oublier. Nous avions rendez-vous.

Kate Lambert est une jeune femme paumée, elle a perdu son père il y a 18 mois, brutalement et depuis sa vie est un grand n’importe quoi : alcool, drogue, sexe, elle vit en colocation avec Lauritz, un ami, un amant qui se dit anthropologue et qu’elle seconde dans ses travaux de recherche pour la réalisation de films. Sa mère ayant disparu alors qu’elle avait 6 ans, elle n’a personne sur qui compter, se référer.

Loritz lui ayant confier une enquête : rencontrer des personnes et leur faire raconter leur histoire, et c’est lors d’une de ces enquêtes qu’elle va croiser la route de Jean Culver, une femme de 70 ans, un peu garçon manqué qui va lui proposer un deal : Une semaine d’abstinence d’alcool et drogue et elle lui raconte son histoire, ses histoires.

Elles n’avaient rien en commun en apparence et pourtant débute entre les deux femmes une magnifique histoire d’amitié. Oui en apparence car finalement elles ont toutes les deux connu des deuils, des absences et la plus âgée des deux va se lancer dans l’évocation de sa vie mais qui est également l’évocation de moments importants de l’histoire de l’Amérique avec ses guerres et leurs impacts sur la vie ceux qui y ont participé, que ce soit la seconde guerre mondiale ou la guerre du Vietnam mais également les luttes internes au pays.

Jean Culver est une femme fidèle en amour, en liens familiaux, tout ce qui manque à Kate finalement. Peu à peu celle-ci va se reconstruire, rencontre après rencontre, que ce soit au Territoire Sacré, le café où Jean a ses habitudes mais aussi dans sa maison, ce lieu plein de charme, à l’image de cette femme à la vie pas ordinaire.

J’ai beaucoup aimé l’écriture de John Burnside, cette façon de nous laisser croire qu’il nous emmène dans une banale histoire d’amitié comme il en a tant été racontée pour finalement lever le le voile sur les petits « clichés » de la vie de Jean Culver. Celle-ci nous raconte son Amérique à elle, à travers les gens qu’elle aime, qu’elle a aimé mais aussi avec Kate, tellement détruite, abîmée, au bord du précipice et qui va trouver en Jean Culver une sorte de précepte, de guide qui va l’aider à redonner du sens à sa vie car elle r a su détecter en Kate l’étincelle qui couvait dans le vide de sa vie.

L’auteur a construit son roman par bribes d’histoires, une sorte de puzzle où chaque pièce prend sa place, mêlant présent et passé, s’attardant sur le côté psychologique des personnages, les répercussions de leurs choix, de leurs prises de position politique sur leurs existences.

Je me suis installée avec elles, entre thés, tisanes et gâteaux et j’ai écouté Jean Culver se raconter et ses récits ont eu également un écho en moi. C’est une lecture douce mais ferme entre parenthèses avec un conteur exceptionnel, jamais ennuyeux, parsemant çà et là son récit de contrastes comme ceux qui existent entre les deux femmes, mais aussi des petits moments de l’existence, de rencontres, d’état d’âme

Il y a des personnes faites pour se rencontrer, Kate et Jean en font partie : l’une parle, se dévoile peu à peu mais entretient le mystère, l’autre écoute, apprend, comprend, analyse. Peu à peu un lien silencieux va s’installer et permettre à chacune de tenir debout, de se libérer, de fendre l’armure. Il n’y a pas de petites histoires ici, ce qu’a vécu Jean c’est l’histoire d’une femme du 20ème siècle dans une Amérique qui a elle-même ses blessures, ses failles et ses guerres internes, comme Jean.

Kate s’est laissée prendre à un monde froid et artificiel, comme dans une gangue de glace et Jean va la réchauffer, lui ouvrir les yeux et le cœur et lui montrer que malgré les épreuves, malgré les séparations et les pertes, il faut garder foi en la vie, goûter à chaque moment qui passe :

Je m’éveillai et restai immobile, aux aguets. J’avais entendu un son dans mon sommeil, un son assez proche d’une musique pour me réveiller (…) Tout ce que je perçus d’abord, ce fut le bruit de la glance en train de fonde qui gouttait de l’avant-toit, puis je me rendis comte que c’était précisément ce que j’écoutais dans mon rêve. C’était ça. Rien de plus. Le bruit du dégel. Une sorte de musique. Une fin, et un commencement. Ici, et ailleurs. (p360)

On voudrait tous rencontrer une Jean sur notre route, qu’elle nous raconte à la manière de Shéhérazade mille histoires pour nous réconforter, nous soigner mais comme cela, l’air de rien. Quand elle pose sa hache de femme forte et déterminée on découvre qu’elle porte également des faiblesses, une faiblesse dont elle n’a jamais pu guérir.

Mon premier John Burnside mais sûrement pas le dernier, tellement j’ai aimé sa plume qui nous emmène sur un chemin que lui seul connaît, il brouille les pistes mais connaît le but. Il mêle avec habilité fiction et événements historiques, pour en faire un roman contemporain dans lequel on se plonge sans retenue, on devient témoin dans l’ histoire, on a de l’empathie pour ses personnages et on ne les quitte qu’à regret.

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Traduction de Catherine Richard-Mas

Editions Métailié – Août 2018 – 360 pages

Ciao