Trois chevaux de Erri De Luca

TROIS CHEVAUX IGLe narrateur, un Italien émigré en Argentine par amour, rentre au pays. En Argentine, sa femme a payé de sa vie leur combat contre la dictature militaire. Lui, le rescapé, a appris que la vie d’un homme durait autant que celle de trois chevaux. Il a déjà enterré le premier, en quittant l’Argentine. Il travaille comme jardinier et mène une vie solitaire lorsqu’il rencontre Làila dont il tombe amoureux. Il prend alors conscience que sa deuxième vie touche aussi à sa fin, et que le temps des adieux est révolu pour lui.
Récit dépouillé à l’extrême, Trois chevaux évoque la dictature argentine, la guerre des Malouines, l’Italie d’aujourd’hui. À travers une narration à l’émotion toujours maîtrisée, où les gestes les plus simples sont décrits comme des rituels sacrés, et où le passé et le présent sont étroitement imbriqués, l’auteur pose la question des choix existentiels et interroge le destin.

Je résume

Un homme, italien, la cinquantaine, de retour d’Argentine, travaille comme jardinier dans son pays natal. Sa vie s’écoule entre son emploi dont il aime la paix que lui offrent les arbres et les plantes et la lecture. Il va faire la connaissance de Làila, une prostituée, de 20 ans sa cadette et avec qui il va nouer une relation qui va évoluer au fil des jours. Il se sait dans la dernière partie de sa vie, celle des bilans, des dernières chances et des souvenirs.

Ma lecture

Une vie d’homme dure autant que celle de trois chevaux et tu as déjà enterré le premier. (p115)

J’ai découvert Erri De Lucca avec Impossible, dont j’avais beaucoup aimé à la fois le contexte mais aussi la force mise dans les mots, tellement aimé que j’ai eu envie de découvrir un autre de ses romans. 

Ici pas d’enjolivures, pas de phrases tarabiscotées, l’auteur fait dans la mesure, va à l’essentiel, à l’image de son personnage qui revient de loin, d’un pays en guerre, l’Argentine, où il a perdu ce qu’il avait de plus cher, sa femme, dans de terribles circonstances. Mais il en dit peu, juste ce qu’il faut pour que l’on ressente la douleur qu’il porte en lui mais aussi pour ne pas la réveiller. Ses journées ne sont faites que de sa solitude et des rares échanges avec des êtres comme Selim, dont il deviendra le fournisseur pour un petit commerce ou Mimmo qui, eux aussi, ont leur passé et tentent de vivre leur présent au jour le jour. Ici il est question d’honneur, d’expatriation, de perte et de pudeur.

Un arbre ressemble à un peuple, plus qu’à une personne. Il s’implante avec effort, il s’enracine en secret. Sil résiste, alors commencent les générations de feuilles. (p28)

Sa rencontre avec Làila va lui apporter la douceur et un sentiment qu’il n’espérait plus, celle d’une femme dont le métier, après avoir été dentiste, est d’offrir son corps mais qui à lui, offrira bien plus.

Je t’aime par amour et par dégoût des hommes, je t’aime parce que tu es intègre même si tu es le reste d’une autre vie, je t’aime parce que le bout qui subsiste vaut la totalité et je t’aime par exclusion des autres bouts perdus. (p110)

Un récit d’une extrême sobriété, chaque phrase est une pensée abrupte de cet homme taiseux qui a tout perdu et ainsi appris  la cruauté et l’absurdité du monde et qui ne trouve de réconfort que dans les livres dans lesquels il plonge à la moindre occasion.

Je prends le livre ouvert à la pliure, je me remets à mon rythme, à la respiration d’un autre qui raconte. Si moi aussi je suis un autre, c’est parce que les livres, plus que les années et les voyages, changent les hommes. (p139)

Il faut s’habituer à l’écriture très épurée à la manière de réflexions jetées sur le papier, parce que plus de mots serait inutile ou superflu, parce que la vie ne fait pas toujours de cadeaux et qu’il faut en dire parfois le moins possible pour arriver à survivre. Dans ce roman, les mots sont vains mais les actes, les marques d’amitié et de reconnaissance parlent d’eux-mêmes. Fort, puissant, épuré, une écriture qui colle au personnage, à son mental, à son vécu, à ce qu’il est, à ce qu’il est devenu.

J’ai beaucoup aimé la force des sentiments de cet homme qui n’attendait plus rien surtout pas de rencontrer, au soir de ce qu’il pense être sa vie, des personnes capables de payer des dettes à leur manière, dont il recevra la marque d’une reconnaissance qui délivrera de l’emprise celle qui lui offre un peu de chaleur et d’amour. Il y a du désespoir, de l’espérance, de la noirceur et de la beauté dans cette écriture et dans son message.

Traduction de Danièle Valin

Editions Folio – Aout 2020 (1ère parution Italie : 1999 – 139 pages

Ciao 📚

Les vestiges du jour de Kazuo Ishiguro – Coup de 🧡

LES VESTIGES DU JOUR IG« Les grands majordomes sont grands parce qu’ils ont la capacité d’habiter leur rôle professionnel, et de l’habiter autant que faire se peut ; ils ne se laissent pas ébranler par les événements extérieurs, fussent-ils surprenants, alarmants ou offensants. Ils portent leur professionnalisme comme un homme bien élevé porte son costume. C’est, je l’ai dit, une question de « dignité ». »
Stevens a passé sa vie à servir les autres, majordome pendant les années 1930 de l’influent Lord Darlington puis d’un riche Américain. Les temps ont changé et il n’est plus certain de satisfaire son employeur. Jusqu’à ce qu’il parte en voyage vers Miss Kenton, l’ancienne gouvernante qu’il aurait pu aimer, et songe face à la campagne anglaise au sens de sa loyauté et de ses choix passés.

Je résume

Juillet 1956 – James Steven majordome de Mr Farraday, un américain, propriétaire actuel de Darlington Hall, parcourt pendant 6 jours la campagne anglaise pour retrouver Miss Kenton qui occupa le poste de gouvernante à ses côtés dans les années 30, au service de sa Seigneurie, Lord Darlington, afin de lui proposer de reprendre du service. Son voyage à bord de la voiture de son maître, une Ford, va être l’occasion de se remémorer non seulement les événements qui se déroulèrent à cette époque, qu’ils soient politiques ou personnels mais aussi d’évoquer son rôle et sa fonction dans une maison de standing.

Ma lecture – Coup de 🧡

J’ai vu l’adaptation cinématographique de ce roman à de nombreuses reprises et avec toujours beaucoup de plaisir car elle a tout de ce que j’aime dans la littérature et le cinéma anglais (et en plus Anthony Hopkins et Emma Thomson sont excellents). Dès que j’ai commencé ma lecture avec un long prologue de Stevens, je me suis tout de suite représenté le personnage : droit, raide que ce soit physiquement mais également moralement tellement il est imbu de sa fonction, de ses prérogatives et de sa position dans la résidence de sa Seigneurie, Lord Darlington aujourd’hui disparu, et dont le propriétaire est désormais Monsieur Farraday, un américain.

A vrai dire, maintenant que j’y repense de façon plus approfondie, je me dis, qu’il est sans doute correct de définir comme condition préalable de la grandeur le fait d’être « au service d’une maison distinguée », à condition que l’on donne au mot « distingué » une signification plus profonde que celle que lui attache la Hayes Society (p162)

Dès les premières pages, l’auteur dresse la personnalité de son personnage à travers ses propos  qui se lance dans un périple mêlant à la fois vacances (activité très rare pour lui se dévouant corps et âme à sa fonction) mais également mission de trouver La personne qui pourra le seconder maintenant que Darlington Hall est entre les mains d’un américain, avec un personnel réduit, autre temps autre façon de gérer un domaine. On comprend très vite qu’il a une très haute idée non seulement de lui-même mais également de ce que doit être un majordome et cela tient en un mot : la Dignité et il en est tellement imprégné qu’il s’est forgé une sorte de carapace d’insensibilité à tout ce qui l’entoure se focalisant uniquement à être Le majordome d’une maison renommée. Il règne tel un maître sur la domesticité et va se confronter à plusieurs reprises à Miss Kenton qui est beaucoup moins rigide que lui, plus sensible à ce qui l’entoure. Leur relation va être faite d’affrontements mais également d’estime, même si la pudeur, la réserve de Stevens et ses convictions vont l’empêcher d’avouer le sentiment qu’il éprouve pour Miss Kenton mais qui transpire sans jamais qu’il se l’avoue, passant ainsi à côté d’une éventuelle histoire d’amour.

Un majordome d’une certaine qualité doit, aux yeux du monde, habiter son rôle, pleinement, absolument ; on ne peut le voir s’en dépouiller à un moment donné pour le revêtir à nouveau l’instant d’après, comme si ce n’était qu’un costume d’opérette.(p234)

C’est un très beau roman où la psychologie de chacun des personnages est décrite sans jamais l’exprimer qu’à travers ses propos, laissant le lecteur la ressentir, la forger par leurs actes, leurs attitudes. L’auteur inclut dans son récit une tranche d’histoire, celle des prémices de la deuxième guerre mondiale avec le rôle diplomatique joué par Lord Darlington dans les relations politiques d’avant-guerre car se tiennent dans le lieu des rencontres stratégiques et secrètes de rapprochement entre l’Angleterre et l’Allemagne dont Stevens sera le témoin silencieux, invisible, l’auteur exposant les prises de position de sa Seigneurie que ce soit sur les juifs, l’humiliation ressentie par l’Allemagne après le Traité de Versailles, prises de position dont Stevens se fera l’intermédiaire sans jamais y porter aucun jugement. Il n’est pas là pour penser mais pour servir….

Son voyage d’agrément va permettre à Stevens non seulement de visiter et découvrir la campagne anglaise, de profiter de la voiture de son maître (tous frais payés), de jouer avec les apparences et s’offrir une position privilégiée que certains lui attribueront mais surtout de se faire le chantre d’une profession, la sienne, mais également de ses attributions et fonctions surtout quand celle-ci a l’honneur de s’exercer dans une maison de « qualité ».

C’est un coup de cœur car grâce à la plume de l’auteur, que j’avais déjà appréciée dans Auprès de moi toujours, nous vivons au plus près de cet homme, nous imprégnant de sa philosophie « domestique », être le témoin silencieux d’événements qu’il ne se permet pas de juger, s’en remettant aux choix de sa Seigneurie, partagée que j’étais entre humour parfois mais surtout incompréhension quand son comportement et son échelle des valeurs humaines se trouvent uniquement dictées par la fonction qu’il occupe, plaçant celle-ci au-dessus de tout, restant toujours à distance des faits qu’il est amené à vivre ou à assister. On assiste à de scènes presque burlesques par la Dignité dont fait preuve Stevens en toutes circonstances, se retranchant sur son « code » de bonne conduite, mais également pleines d’émotions ou de révolte dans son obéissance aveugle aux règles qu’il se fixe. Il peut également se révéler presque attendrissant dans ses atermoiements entre ce qu’il devrait faire et ce que son « code » lui inculque.

C’est un vrai plaisir de lecture à la fois par la qualité de l’écriture qui nous plonge dans ce climat si british, si convenable, le personnage de Miss Kenton évoquant celui du discernement et de la raison confronté à celui de la raideur à tout prix. Stevens est à l’image d’une époque révolue, il est le vestige d’un monde qui est appelé à disparaître à l’image du changement de propriétaire de Darlington Hall, passant de la noblesse anglaise à l’efficacité (et rentabilité) américaine, le vestige d’une fonction qui perd peu à peu de sa superbe mais qui n’abdiquera jamais sur ses prérogatives quitte à y sacrifier sa vie et son bonheur sans toutefois l’admettre.

Kazuo Ishiguro a reçu le prix Nobel de littérature en 2017 pour l’ensemble de son œuvre et je ne peux qu’y souscrire : voilà de la belle ouvrage. Une magnifique histoire, une construction au fl des jours et des kilomètres du périple du narrateur, alternant l’espoir que Stevens fonde dans sa future entrevue avec Miss Kenton et le passé, une ambiance totalement restituée d’un monde, des personnages tellement présents et représentatifs de leur position ou fonction…. Tout y est parfait.

Je vous mets la bande annonce de l’adaptation cinématographique de James Ivory en 1993 avec Anthony Hopkins dans le rôle de Stevens et Emma Thomson dans celui de Miss Kenton.

Traduction de Sophie Mayoux

Editions Folio (1ère parution 1989 – Gallimard 2010) – Octobre 2017 – 339 pages

Ciao 📚

Rien ne t’appartient de Nathacha Appanah

RIEN NE T'APPARTIENT IG« Elle ne se contente plus d’habiter mes rêves, cette fille. Elle pousse en moi, contre mes flancs, elle veut sortir et je sens que bientôt, je n’aurais plus la force de la retenir tant elle me hante, tant elle est puissante. C’est elle qui envoie le garçon, c’est elle qui me fait oublier les mots, les événements, c’est elle qui me fait danser nue. »

Il n’y a pas que le chagrin et la solitude qui viennent tourmenter Tara depuis la mort de son mari. En elle, quelque chose se lève et gronde comme une vague. C’est la résurgence d’une histoire qu’elle croyait étouffée, c’est la réapparition de celle qu’elle avait été, avant. Une fille avec un autre prénom, qui aimait rire et danser, qui croyait en l’éternelle enfance jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée par les démons de son pays.

A travers le destin d’une « fille gâchée », Nathacha Appanah nous offre une immersion sensuelle et implacable dans un monde où il faut aller au bout de soi-même pour préserver son intégrité.

Je résume

Une femme, Tara, se terre chez elle depuis le décès de son mari Emmanuel plus âgé qu’elle et lorsque son beau-fils s’inquiète de son état physique et mental et lui prend un rendez-vous chez un neurologue, celle-ci décide de s’enfuir, de quitter un présent où elle n’existe plus et laisse la parole à Vijaya, son autre, celle d’avant, celle du passé.

Ma lecture

Ce qui me frappe à chaque lecture de Nathacha Appanah c’est son écriture qui vous plonge, dès les premières lignes dans le climat de l’histoire qu’elle va nous révéler mais également dans l’état psychologique des personnages. Ici elle emprunte deux voix pour une même identité : Tara puis Vijaya, deux voix mais une seule femme qui délaisse son présent avec sa douleur pour revenir sur son passé, celui d’avant Tara, celui de Vijaya (Victoire), d’une petite fille entourée de ses parents, dont le père se transforme en Monsieur, quand il lui fait la classe mais qu’elle verra disparaître ainsi que sa famille dans ce que la politique peut générer de violences.

A partir de ce jour elle va s’apercevoir que Rien ne lui appartient et qu’elle va devenir l’objet des autres, ceux qui décideront de son sort, de son corps, de ses meurtrissures et qui ne devra sa survivance qu’à un cataclysme qui mettra sur sa route celui qui lui offrira, pour quelques années, un répit.

Après Tropique de la violence et Le ciel par-dessus les toits, je retrouve avec bonheur et émotion l’écriture de cette auteure qui arrive, avec concision, justesse, sans effet d’aucune sorte, simplement par la force de ses mots, leur rythme, à vous plonger dans l’âme humaine. Ici elle nous parle à la fois du bonheur d’une enfance choyée, heureuse mais qui par les circonvolutions des hommes et des régimes va prendre fin avec les mots d’une petite fille qui dit ce qu’elle voit, ce qu’elle imagine, ce qu’elle comprend ou croit comprendre, qui obéit sans réaliser tout ce qui lui arrive. Une vie de fille « gâchée » soumise aux hommes mais également aux femmes qui la réduiront à son expression la plus simple, lui ôtant toute féminité et richesse, même dans ce qu’elle a de plus intime et personnel car Rien ne t’appartient désormais, même son prénom sera gommé la réduisant à un mois…

Elles (ces femmes) savent comment lacérer le ventre de l’intérieur, comment arracher les mauvaises lianes qui accrochent aux parois et quand bien même je crie, je pleure, elles restent là, au bord de cette douleur sans nom, elles attendent que je traverse la rie, le corps vide. (p112)

Heureusement elle garde en elle la bharatanatyam,  la danse enseignée enfant par Rada, composée d’adavus qui sont comme des lettres d’un alphabet musical et dans lesquels chaque position de mains, de doigts, de jambes et de pieds sont une ôde à la nature, à la grâce, aux Dieux et à la vie et qui lui permettent de s’évader, ailleurs, loin d’un monde où l’on tue, brûle, viole, détruit les temples.

Ce roman est un petit bijou dans lequel on s’immerge par la grâce des mots même quand il s’agit de violence, de douleurs, de mort et même si l’histoire est terrifiante, elle n’use pas d’artifices, de grandiloquence mais elle reste à hauteur de la narratrice de ce qu’elle ressent dans son âme blessée et traumatisée, de ce à quoi elle se rattache, s’attache même si elle le sait rien ne lui appartient et que tout ce qu’elle aime ou à aimer lui sera arraché.

Il agit tel un sculpteur, à former un corps, à dessiner un visage, à lisser une folie, à faire émerger d’une fille gâchée une autre à promesses. (p153)

Je n’en dirai pas plus. Il faut lire Nathacha Appanah et comprendre pourquoi son écriture envoute, chavire, comment chaque mot, chaque virgule est pesée, ôtée pour conférer à son récit toute sa puissance.

J’ai beaucoup aimé.

D’autres en parlent : Mélie et les livres, Cécilou, Mon petit carnet de curiosités.

Lecture dans le cadre du Comite lecture des Bibliothèques

Editions Gallimard – 160 pages – Août 2021

Ciao 📚

Une autobiographie de Agatha Christie

UNE AUTOBIOGRAPHIE IG« Je suis censée m’atteler à un roman policier mais, succombant à la tentation naturelle de l’écrivain d’écrire tout sauf ce dont il est convenu, me voilà prise du désir inattendu de rédiger mon autobiographie. »
Publiée pour la première fois en 1977 en Angleterre, l’autobiographie d’Agatha Christie nous permet d’entrer dans l’intimité d’une femme au destin incroyable. Sacrée « reine du crime » de son vivant, elle connut un succès mondial. C’est avec un humour ravageur qu’elle se raconte : ses souvenirs d’enfance, le naufrage de son premier mariage, sa relation particulière avec sa fille et, bien sûr, sa passion pour le suspense et la littérature… Mais ce que l’on retiendra surtout chez cette femme qui met si bien la mort en scène, c’est son formidable appétit de vivre.

Ma lecture

On se demande d’où viennent ces élans – ceux qui s’imposent à vous. Je me dis parfois que c’est dans ces moments qu’on se sent le plus près de Dieu, car il vous est donné d’éprouver un peu de la joie de la création pure, de faire quelque chose qui n’est pas vous-même. Vous êtes un peu à l’image du Tout-Puissant au septième jour, lorsque vous constatez que ce que vous avez fait est bien. (p609)

Qui était vraiment Agatha Christie ? La reine du mystère se dévoile dans cette autobiographie écrite de 1950 à 1965 et publiée en 1977, après son décès en Janvier 1976, enfin elle se dévoile je devrai plutôt dire qu’elle ne dit que ce qu’elle a envie de porter à notre connaissance car elle gardera pour elle au moins une réponse : celle de la raison de sa disparition après la mort de sa mère, Clara, et la trahison de son premier mari, Archie. Mais ne faisons pas la fine bouche, elle nous offre, dans cette autobiographie qui se lit comme un roman, beaucoup et je dois avouer que j’ai découvert une femme particulièrement sympathique.

AGATHA CHRISTIE 1Une enfance heureuse, choyée voire privilégiée auprès de ses parents, Frédérick (américain) et Clara (britannique) Miller, ayant un amour immense pour son père qu’elle perdra à l’âge de 11 ans et qui marquera la fin d’une époque, celle où l’argent ne se comptait pas. Elle était la cadette des trois enfants : l’ont précédés Madge et Monty. La maison de son enfance, Ashfield, restera son lieu privilégié de résidence et de cœur et elle gardera toute sa vie le goût des maisons, des déménagements et de la décoration.

AGATHA CHRISTIE 4Elle s’étend longuement sur son enfance et l’on ressent tout le bonheur de celle-ci, égrainant de nombreux souvenirs liés à ses jeux, son éducation, ses lectures, le personnel employé à l’entretien de la demeure. Puis elle évoque ses deux mariages : le premier avec Archie Christie, rencontré alors qu’elle n’était qu’une enfant et dont elle eut une fille, Rosalind, le second avec Max Mallowan, archéologue avec lequel elle participa à de nombreuses campagnes de fouilles principalement au Moyen-Orient qui lui permettaient d’assouvir son attrait pour les voyages mais également pour le dépaysement que lui offraient les paysages et civilisations.

Je dois avouer que j’ai été surprise par la qualité de la narration, alternant dialogues et souvenirs, la multitude de détailsAGATHA CHRISTIE 2 donnés mais également sur certaines prises de position ou réflexions que ce soit sur son travail d’écriture mais également sur l’amitié, les femmes ou même son opinion sur sa vision du traitement à appliquer aux criminels.

Sans férocité, sans cruauté, sans une totale absence de pitié, l’homme aurait peut-être cessé d’exister : il aurait été rapidement balayé de la surface de la Terre. L’homme mauvais d’aujourd’hui est peut-être le héros du passé. Seulement s’il était nécessaire à l’époque, il ne l’est plus de nos jours : il est maintenant devenu un danger pour l’humanité. (p535)

Elle se révèle comme une femme à la fois sensible mais déterminée, ironique, sélective et fidèle dans ses amitiés, observatrice de ce qui l’entoure, relevant de détails (noms, lieux etc….) pour s’en servir afin de construire ses romans, pièces de théâtre et nouvelles. Une femme curieuse de tout et en particulier des arts : elle adorait chanter, jouer du piano, à tenter le dessin et la sculpture mais avoue n’avoir que peu d’aptitudes dans ces domaines. Son poste d’infirmière durant la première guerre mondiale lui permit de manipuler des substances pouvant se révéler des poisons, devenant une spécialiste de celles-ci et que l’on retrouvera dans nombre de ses romans.

Bien sûr elle évoque son travail d’écrivaine, les règles qu’elle s’imposait pour la rédaction de ses romans, la vitesse à laquelle elle les rédigeait  (mais la présence de bonnes, nurse etc… aide), ses lieux d’écriture (n’importe où du moment qu’il y avait une table, une chaise) sans oublier de glisser ici ou là ses conseils pour devenir un écrivain à succès :

Le seul reproche que je saurais faire à un écrivain en herbe serait de ne pas avoir calibré son produit en fonction du marché (…) Si vous étiez menuisier, il serait ridicule de fabriquer une chaise dont le siège se trouverait à un mètre cinquante du sol : ce n’est pas ce que les gens veulent pour s’asseoir. (p404)

AGATHA CHRISTIE 3Mais elle ne s’est pas contentée d’une vie de femme, de mère, d’écrivaine : elle fut également une voyageuse infatigable, exploratrice-archéologue  se passionnant dans les fouilles au Moyen-Orient, passion dont qu’elle partageait avec Max.

Une autobiographie qui se lit comme un roman, certes un peu long (650 grandes pages) mais mon attention ne s’est jamais relâchée (à la différence de mes bras qui pliaient parfois sous le poids du livre) tellement elle possède l’art de la narration, restituant les dialogues et anecdotes amenant parfois des pensées plus intimes ou réflexions personnelles parfois teintées d’humour.

Il n’est pas bon de se prendre dès le départ pour un génie-né – ils sont très rares -. Non, nous sommes des artisans, les artisans d’un commerce fort honorable. Il faut apprendre les techniques, et là, dans le cadre de ce commerce, vous pourrez appliquer vos propres idées créatrices. Tout en vous soumettant à la disciple de la forme. (p404)

Certes c’est une autobiographie et elle s’est peut-être dresser un portrait flatteur mais finalement j’ai beaucoup aimé cette dame, so british, très moderne, n’écoutant que son goût dès l’enfance pour l’aventure, courant parfois après l’argent et trouvant la solution en écrivant vite fait un roman pour le faire entrer, aimant sa fille mais n’hésitant pas à l’abandonner entre des mains familiales ou domestiques pour courir le monde. Elle s’est servi de toutes ses passions pour bâtir ses romans : ses voyages dans l’Orient-Express, le Moyen-Orient, les poisons, les maisons. J’ai aimé ce ton, sans fard, vivant, abordant toutes les facettes de sa vie, avouant sa timidité dont elle n’a jamais pu se libérer et qui rendait ses prises de parole en public difficiles.

J’ai lu nombre de ses romans dans mon adolescence, les enchaînant les uns après les autres, étant à chaque fois admirative de la manière dont elle avait retenue mon attention, avait fait frissonner n’ayant parfois qu’une envie la retrouver, elle et la fluidité de son écriture sans parler de la résolution des énigmes qui me laissait sans voix…. Je pensais à chaque fois avoir trouvé la solution et à chaque fois c’était elle qui détenait le trousseau des clés.

J’ai beaucoup aimé et j’ai ressorti ma collection de recueils de ses romans achetés dans une brocante et comme pour d’autres auteur(e)s (Jane Austen par exemple) je les lirai dans l’ordre de leur écriture maintenant que je connais pour certains la petite « cuisine » de la reine du mystère et des énigmes.

Lecture faite dans le cadre du challenge Les classiques c’est fantastique Saison 2 organisé par Moka Milla et Fanny

Traduction de Jean-Michel Alamagny

Editions du Masque  – Mars 2002 – 650 pages + Bibliographie

Ciao 📚