Dark Island de Vita Sackville-West

DARK ISLAND IG

 

A quatre périodes de la vie d’une femme, ce roman raconte la fascination de Shirin Wilson pour une île dont son mari, Venn le Breton, est le maître, et son propre besoin de liberté.
Tous les hommes sont fous de Shirin, qui n’a qu’une passion : l’île de Storn, entrevue dans son enfance et qui s’incarne au cours d’une soirée par son châtelain, Venn Le Breton. Venn, fasciné par la jeune femme, l’épouse et l’emmène dans son île, où règne une redoutable grand-mère

 

Ma lecture

Il y avait une alliance d’ordre mystique possible entre Storn et une femme comme Shirin. Une sombre histoire d’amour. Qui avait mal tourné. (p166)

Le personnage principal de ce roman est une île : Storn, dont Shirin est tombée amoureuse, une île qui l’a envoutée, son seul amour et ce depuis l’enfance. Une île au centre et finalement l’enjeu d’un couple. Quand Shirin fait la connaissance à 16 ans de Venn Le Breton, l’héritier de l’île, de deux ans son aîné, elle ne se doute pas qu’un jour elle vivra sur ce bout de terre battue par les vents et les vagues, un lieu paradisiaque mais qui va se révéler un lieu de tourments.  En effet le mariage va se révéler comme l’union d’un homme fou de jalousie et d’une femme indépendante et secrète, devant se soumettre à la volonté de son époux afin de continuer à vivre à Storn, dont elle ne sera jamais la propriétaire. 

Vita Sackville-West construit son roman en suivant Shirin au fil des ans, à 16, 26, 36 et 46 ans en s’attachant à suivre son héroïne au caractère bien trempé, volontaire dont la seule faiblesse est son attachement à une terre dont elle n’aurait jamais imaginé être un jour l’occupante et pour elle cela, elle devra accepter humiliations, renoncements, le prix à payer pour vivre à Storn.

Venn ne comptait pas. Storn, si, qui lui appartenait. Il ne s’agissait pas d’une volonté d’exercer un quelconque pouvoir sur l’île ni de contester les privilèges de lady Le Breton. Elle souhaitait seulement qu’on lui reconnaisse le droit de vivre ici, de se fondre dans toute cette beauté, vagabonder en toute liberté, méditer des heures entières face à la mer, dans l’embrasure d’une fenêtre. Et peut-être qu’au bout du chemin, elle trouverait une paix intérieure qui lui permettrait de se réconcilier avec la vie. (p125)

L’autrice met en parallèle les caractères du couple dont il ressort finalement une violence différente : celle de Venn qui peut passer d’une forme de tendresse, d’amour à la fureur provoquée par l’inaccessibilité de Shirin, le mystère dont elle s’entoure et celle de Shirin, blessée dans son amour propre, ne voulant jamais abandonnée sa liberté de vie, ne rien révéler de son passé, ne rien concéder à celui qui aurait pu, peut-être, tout avoir s’il n’avait pas refusé qu’elle soit un jour la Maîtresse de Storn.

Shirin est une femme que l’on pourrait trouver dénuer de sentiments, que ce soit pour ses enfants, sa famille (en dehors de son père aveugle) et les hommes qui ont partagé sa vie si elle n’avait cet amour d’un lieu pour lequel elle accepte ce qu’elle n’aurait jamais accepté de quiconque. Une blessure ancienne, une attirance impossible envers une amie ou un dévouement sans faille pour tous ceux qui souffrent sont les autres aspects de sa personnalité. Les tempéraments s’affrontent, se blessent, l’orgueil de chacun empêchant la moindre concession à l’autre durant toute leurs vies.

Dark Island est un roman à l’ambiance sombre, pesante tout au long des 30 années, dont on se doute que l’issue ne pourra être que dramatique. Il n’a pas été sans me faire penser aux Hauts de Hurlevent dans le genre histoires d’amour violentes et tragiques, où l’amour et la haine s’entrecroisent sans jamais définir exactement les limites, que ce soit dans le couple formé par Shirin et Venn mais également dans la relation qu’entretient Shirin avec Tracey, un avocat conciliant ou celle plus ambigüe avec Cristina, son amie depuis de longues années et sa confidente.

Ce qui est frappant dans l’univers de Vita Sackville-West c’est le soin qu’elle apporte à la description des sentiments, revirements, comportements humains en parsemant son récit des pensées de chacun de ses personnages, pensées avouées ou tues, chacun de ses personnages n’étant jamais à une seule facette mais oscillant entre différentes attitudes, réactions, comportements suivant les époques.

C’est une écrivaine qui se révèle très moderne (ce roman a été publié en 1934) faisant du personnage de Shirin une femme se libérant jusqu’à son mariage du joug masculin, se moquant du regard des autres, menant sa vie au grand jour, se jouant des convenances et même de son rôle de mère mais elle devra se résigner à subir par amour d’une terre. Comme dans Haute Société, elle porte un regard sans concession sur les strates de la société dont elle connaît parfaitement le fonctionnement, la place des femmes et la revendication de leur condition, leurs attentes et exigences mais en gardant une part de mystère ici, propice aux lieux et au conflit marital, et qui ne trouvera son dénouement que dans la tragédie. 

Traduction de Micha Venaille

Editions Autrement – Janvier 2011 -255 pages

Ciao 📚

 

Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley

JUIN CEST DANS LART

Le thème de l’art ne m’a pas beaucoup inspiré et comme j’aime souvent prendre des chemins parallèles, des détours ou interpréter « à ma manière » un thème j’ai opté pour l’art à travers la création d’un être vivant et faire la connaissance, enfin, de Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley. Sera-t-il accepté par les organisatrices ????

FRANKESTEIN IGRésumé : Victor Frankenstein, scientifique genevois, est recueilli sur la banquise par un équipage faisant route vers le Pôle Nord. Très tourmenté, il livre son histoire au capitaine du bateau : quelque temps auparavant, il est parvenu à donner la vie à une créature surhumaine. Mais celle-ci sème bientôt la terreur autour d’elle…
En expédition vers le pôle Nord, Robert Walton adresse à sa sœur des lettres où il évoque l’étrange spectacle dont il vient d’être le témoin depuis son bateau : la découverte, sur un iceberg, d’un homme en perdition dans son traîneau. Invité à monter à bord, Victor Frankenstein raconte qu’il n’est venu s’aventurer ici que pour rattraper quelqu’un – qui n’est autre que la créature monstrueuse qu’il créa naguère, et qui s’est montrée redoutablement criminelle.

Ma lecture

De Frankenstein je ne connaissais que le titre et les très grandes lignes de l’histoire. Un homme érudit,  passionné de sciences, Victor Frankenstein (et oui Frankenstein n’est pas le nom de la créature mais celui de son créateur…. Mais cela je le savais 🙂 ) se prend pour Dieu et crée un être à qui il donne la vie…. Mais, tout comme l’homme pour Dieu, son œuvre n’est pas parfaite, loin de là et horrifié par le colosse au visage monstrueux qu’il a créé, il l’abandonne et s’enfuit. Le monstre tente de nouer des liens avec ceux qu’il croise mais à sa vue tout le monde prend peur et le rejette. Se prenant d’affection pour une famille vivant isolée, il leur vient anonymement en aide mais finira également par être honni mais découvrira que l’amour existe. De rage devant tant d’incompréhension et d’injustice, il se retournera contre son créateur, Victor Frankenstein (on s’en prend toujours à ses parents quand quelque chose ne va pas…), lui demandera de lui donner une femme telle Eve, avec qui il pourra vivre heureux, loin du monde et des hommes. La promesse que lui fera Victor dans un premier temps et qui ne sera pas tenue aura des conséquences sur ses proches et finira par une course poursuite jusqu’aux territoires glaciaires.

Très grosse surprise pour moi ! J’ai découvert un roman à plusieurs tonalités : dans un premier temps un roman épistolaire entre Robert Walton et sa sœur, celui-ci lui narrant sa rencontre avec Victor Frankenstein qu’il recueille à bord de son voilier (l’action se situe en 17..) celui-ci devenant ensuite le narrateur pour conter les raisons pour lesquelles il a été retrouvé errant sur la banquise à la poursuite de celui qu’il a mis au monde et qui est la source de tous ses tourments.

A la suite d’un assassinat, le roman prend la tournure d’une enquête : qui a tué le frère de Victor, Justine (une servante), accusée du meurtre sera jugée et exécutée, mais n’est-elle pas la première victime collatérale de son œuvre créatrice ? Puis s’en suit un voyage de plusieurs années à travers pays et mers où les morts se succèdent, châtiments d’un fils envers son père pour de multiples raisons et pour finir par un retour aux lettres de Robert Walton à sa sœur pour l’épilogue.

Publié en 1818, Mary Shelley n’a que 21 ans (1797-1851), ce roman écrit lors d’un séjour en Suisse où elle séjourneMARY SHELLEY PORTRAIT avec celui qu’elle épousera plus tard, Percy Shelley, et Lord Byron (poète) et son épouse Mary ainsi qu’un médecin nommé Polidori. Pour occuper les journées (la météo étant peu clémente) ils décident de se raconter des histoires terrifiantes. Mary Shelley en fera un cauchemar dont elle s’inspirera pour créer Frankenstein .

Je ne peux pas dire que j’ai été terrifiée par le récit (ni par le monstre) mais je suis passée par plusieurs états : dans un premier temps j’ai trouvé très présomptueux et lâche ce Victor Frankenstein qui se pense capable, tel le Créateur, de « mettre au monde » un homme pour ensuite l’abandonner à son sort, incapable qu’il est d’assumer son échec (quel pleutre inconscient et immature) malgré ses « connaissances scientifiques » et de livrer à lui-même une créature, tel un nouveau-né, au monde. J’ai été ensuite attendrie par ce Monstre, par sa volonté à aider, à apprendre le langage, les mots, à s’instruire, à éprouver des sentiments et se rapprocher des autres. Certes sa vengeance sera terrible, il sera sans pitié jusqu’à unMARY SHELLEY dénouement digne des grandes tragédies.

Depuis ma lecture et en y repensant je trouve qu’il soulève également bon nombre de thèmes et peut-être même être le symbole universel de la responsabilité de ce que l’homme crées ans toutefois en mesurer toutes les conséquences (bombe atomique par exemple). Un roman gothique qui aborde donc bien des réflexions sur la création, la responsabilité des actes mais également, les apparences (le Monstre n’est jugé que sur son apparence), la vengeance, les remords.

Quelle imagination pour une si jeune fille dont je connaissais l’histoire (j’avais vu il y a quelques temps un très joli film Mary Shelley de Haifaa Al Mansour retraçant la génèse de ce roman) et dont l’enfance mais également sa vie a été imprégnée de deuils (mère, enfant, époux).

Je ne pensais pas trouver une écriture aussi fluide et moderne, une construction aussi variée, une réflexion aussi intéressante (et énigmatique) sur le devenir de l’homme, en tant qu’être humain, qu’il ne serait, dans sa forme négative, que le résultat d’avoir été renié par le Créateur et chassé du Paradis (Eve étant, bien entendu, la source de tous ses malheurs….. bon je me calme), devenu capable du mal mais pas de son fait mais par son rejet par son géniteur et les humains. Un roman qui se veut une référence gothique mais que je trouve également très philosophique….

Finalement j’ai eu beaucoup de compassion et de compréhension pour la Créature et compris son désarroi face à un monde qui l’exclut, le rejette alors qu’il ne souhaitait que vivre heureux, amoureux, loin du monde et de ses turpitudes. Et en plus j’aime beaucoup la couverture…..

Lecture dans le cadre du challenge Les classiques c’est fantastique (3ème saison) orchestré par Moka Milla et Fanny

LES CLASSIQUES C'EST FANTASTIQUE S3

Traduction de Eugène Rocartel et Georges Cuvelier

Editions Pocket classiques – Août 2019 – 312 pages

Ciao 📚

Une vie comme les autres de Hanya Yanagihara – Coup de 🧡

UNE VIE COMME LES AUTRES IGEpopée romanesque d’une incroyable intensité, chronique poignante de l’amitié masculine contemporaine, Une vie comme les autres interroge de manière saisissante nos dispositions à l’empathie et l’endurance de chacun à la souffrance, la sienne propre comme celle d’autrui. On y suit sur quelques dizaines d’années quatre amis de fac venus conquérir New York. Willem, l’acteur à la beauté ravageuse et ami indéfectible, JB, l’artiste peintre aussi ambitieux et talentueux qu’il peut être cruel, Malcolm, l’architecte qui attend son heure dans un prestigieux cabinet new-yorkais, et surtout Jude, le plus mystérieux d’entre eux.
Au fil des années, il s’affirme comme le soleil noir de leur quatuor, celui autour duquel les relations s’approfondissent et se compliquent, cependant que leurs vies professionnelles et sociales prennent de l’ampleur.

Ma lecture

Ils sont quatre, quatre amis qui se sont connus à l’université et dont nous faisons connaissance alors qu’ils quittent les études pour se lancer dans la vie active. Il y a Malcom, architecte, JB, artiste peintre, Willem, acteur et Jude avocat et ces deux derniers vont devenir coturnes (co-locataires) dans un appartement car les débuts sont difficiles pour certains d’entre eux. Ils vont devoir se faire une place, gravir les échelons qu’ils soient blancs ou noirs, issus d’une famille fortunée ou non, d’une famille aimante ou distante et pendant 30 années, nous allons les suivre. Enfin je devrais dire que nous allons surtout accompagner Jude, le plus mystérieux, le plus énigmatique, le seul à ne jamais évoquer son passé, son enfance, ses origines et pourtant ce passé lui « colle » à la peau, il le porte à la fois dans ses silences mais également dans sa chair.

Ici il est question de vies, de passés, d’enfances, de violences, de noirceur, d’amitié, d’amour et surtout d’une vie, une vie parmi d’autres qui nous est retracée ici, celle de Jude, une enfance comme un long calvaire puis une vie dont il gardera les traces des quinze premières terribles années de son existence, que ce soit sur son corps mais également sur son âme. Et malgré l’amitié, l’amour, la réussite, rien n’est jamais gagné, la vie a toujours des réserves à offrir, à imposer, à remémorer et que le passé sert à la construction d’un être, un passé qui reviendra par vagues s’échouer continuellement sur le présent.

Je le dis souvent il y a des ouvrages de 100 ou 200 pages où l’on s’ennuie profondément et d’autres de 800 pages qui vous tiennent de bout en bout, malgré la noirceur, malgré la dureté qui vous pousse à parfois prendre une respiration, malgré la tristesse du destin de Jude, tellement incarné que j’ai eu l’impression de le connaître, de vivre à ses côtés et d’avoir souvent qu’une hâte celle de le retrouver. Et que dire de Willem, l’ami fidèle des jours de grâce mais aussi des jours de tempête et du lien qui les unissait.

J’ai trouvé remarquable la manière très pudique qu’a choisie Hanya Yanagihara pour construire son roman, n’optant jamais pour la description de scènes qui déjà, par leurs simples évocations, soulèvent l’écœurement, de disperser ce passé si douloureux petit à petit, au fur et à mesure que Jude pouvait lui-même arriver à le raconter, l’avouer, l’évoquer, car trop insoutenable.

Malgré parfois une traduction française aléatoire je pense, malgré la répétition d’apartés plus ou moins longs (surtout dans les premières pages) qui obligent parfois à reprendre la phrase à son début pour en saisir le sens, j’ai trouvé ce livre d’une grande beauté : à la fois romanesque (car on ose espérer que de telles vies ne peuvent qu’être imaginées même si l’on se doute que de telles vies existent) mais surtout prenant, profond, analysant les positions et sentiments de tous les personnages, leurs réactions,  la manière dont l’autrice utilise à la fois l’environnement que ce soit à New-York, Manhattan ou les autres lieux mais également les détails du quotidien qui rythment les pour retracer l’évolution, le destin de ses protagonistes. 

Rarement j’ai été aussi émue, bouleversée par le destin d’un homme, par la manière dont un(e) auteur(rice) aborde son sujet, l’évoque, le construit, le fouille sans jamais ressentir de lassitude, d’ennui et au fur et à mesure que le dénouement approchait, le désir de ne pas le finir, de rester là, avec eux, au sein de cette histoire d’amitié et d’amour dont la psychologie à travers le personnage de Jude compacte tout ce que l’enfance, le passé, l’éducation peut générer chez chaque être humain, à différents degrés, positifs ou négatifs et influer sur son devenir.

J’ai aimé la couverture, dont on ne sait si s’agit de douleur ou d’extase, j’ai aimé le titre français plutôt que le titre originel (A little life) tellement plus évocateur pour moi du contenu, j’ai aimé Jude, j’ai aimé Willem, j’ai aimé les présences sans faille d’Harold et Andry et j’ai eu les larmes aux yeux à de nombreuses reprises devant tant d’horreurs et tant de beauté.

Enorme coup de 🧡

Traduction de Emmanuelle Ertel

Editions Buchet Chastel – Janvier 2018 – 813 pages

Ciao 📚