Journal de Hélène Berr

HELENE BERR JOURNALIl y avait sûrement en 1942 des après-midi où la guerre et l’Occupation semblaient lointaines et irréelles dans ces rues. Sauf pour une jeune fille du nom d’Hélène Berr, qui savait qu’elle était au plus profond du malheur et de la barbarie ; mais impossible de le dire aux passants aimables et indifférents. Alors, elle écrivait un journal. Avait-elle le pressentiment que très loin dans l’avenir, on le lirait ? Ou craignait-elle que sa voix soit étouffée comme celles de millions de personnes massacrées sans laisser de traces ? Au seuil de ce livre, il faut se taire maintenant. écouter la voix d’Hélène et marcher à ses côtés. Une voix et une présence qui nous accompagnerons toute notre vie. »
Patrick Modiano

Ma lecture

J’ai entendu parler de ce journal grâce aux Bibliomaniacs, qui était un des coups de cœur de l’une d’entre elles (Léo je crois), en commençant la lecture je savais donc où je mettais mes yeux et j’ai attendu le bon moment pour le lire. La préface, émouvante et juste de Patrick Modiano donne le ton de ce que je vais découvrir ensuite. Il la compare à une plume similaire à celle de Katherine Mainsfield. Quel beau compliment pour elle qui aimait tant la littérature anglaise…..

Le livre est près de mon clavier et il est rempli de marque-pages, autant de repères dans ce livre où je me suis arrêtée si souvent émue ou interpellée, où j’ai pris le temps de réfléchir à ce qu’Hélène Berr nous transmet, c’est tellement profond, émouvant que je sais d’avance que je ne pourrai pas tout vous relater car il n’y a parfois aucun mot pour le dire.

Elle met en évidence tellement de questionnements, de façon objective, argumentée que l’on ne peut que noter, arrêter sa lecture pour réfléchir, remettre en question certains aspects sous un autre jour. Bien sûr c’est une lecture où la gorge se noue, où les larmes montent aux yeux tant pour les faits que pour la femme qui écrivait.

1942 – Paris, Hélène Berr commence à tenir un journal car elle a comme un pressentiment que sa vie ne va plus être la même désormais. Elle est à un moment de sa vie où tout se bouscule : études, guerre, amour. Elle devrait ne penser qu’à vivre, à aimer, à sourire mais depuis quelques semaines l’étau se resserre sur les juifs, le port de l’étoile devient obligatoire, elle refuse de s’y plier dans un premier temps puis la porte :

Seulement si je la porte, je veux toujours être très élégante et très digne, pour que les gens voient ce que c’est. Je veux faire la chose la plus courageuse. Ce soir je crois que c’est de la porter. (p54)

les discriminations envers les juifs sont de plus en plus nombreuses, sanctionnées en cas de violation et surtout les rafles sont de plus en plus fréquentes.  Les appartements des voisins, amis se vident de leurs occupants et leurs contenus sont pillés.

Son père, polytechnicien, sera une première fois arrêté et interné à Drancy d’où il sera libéré grâce à une « rançon » payée par ses employeurs,

En échange de Papa, ils nous prennent ce que nous estimions le plus : notre fierté, notre dignité, notre esprit de résistance. Non lâcheté. Les autres gens croient que nous jouissons de cette lâcheté. Jouir ! Mon Dieu. Et au fond, ils seront contents de ne plus avoir à nous admirer et à nous respecter. (p92)

certains membres de sa famille partiront s’exiler en zone dite libre, mais Hélène et ses parents, après moult hésitations, décident de rester dans l’appartement qu’ils occupent à Paris jusqu’en Mars 1944 vivant dans la peur jusqu’à leur arrestation et leur déportation.

Au cours des trois années où ce journal est tenu, le ton va évoluer.

En 1942 Hélène raconte par le menu ses sorties, ses activités, elle fréquente la Sorbonne, prépare une agrégation d’anglais, a fait des études de philosophie, elle joue du violon, a de nombreux amis, s’évade souvent dans la maison familiale qu’ils  possèdentà  Aubergenville où pendant quelques heures elle goutte au bonheur simple de cueillir et manger des fruits. La guerre semble parfois lointaine. Le ton est assez léger même si on sent poindre ça et là les craintes, les observations, les doutes d’Hélène. Elle se révolte sur le port de l’étoile mais elle ne peut résister longtemps, elle ne fait pas le poids. Au mois de Juillet la rafle du Veld’hiv et les arrestations massives mettent la famille face à la réalité de ce qui arrive. Les rumeurs sont fondées et par déduction Hélène comprend que les trains qui partent de Drancy sont des voyages sans retour…..

Je veux rester encore, pour connaître à fond ce qui s’est passé cette semaine, je le veux, pour pouvoir prêcher et secouer les indifférents. (p107)

En 1943 le ton et le contenu changent totalement, Hélène commence à imaginer ce qui les attend : elle anayse les faits, elle tente de trouver des réponses aux questions qui se posent à elle, sur l’homme, la religion, le mal, la peur, la mort. Il y a de la révolte en elle, de la colère parfois, de la rebellion. Elle n’a pas peur pour elle, mais pour ceux qu’elles aiment et les autres, pour tous ces enfants dont elle s’occupe dans une association de placement d’enfants juifs sans parents et le travail est énorme.

Biens et personnes disparaissent, certaines situations sont absurdes,  certains dénoncent, d’autres protègent, certains refusent les évidences et Hélène arpente les rues de Paris pour ne pas rester à subir : elle s’active, est bénévole dans une bibliothèque, vient en aide, prépare des colis, attend, tremble, espère……

1944 : les choses s’accélèrent, la vie de la famille devient très compliquée, les menaces d’arrestation se font de plus en plus précises, proches et ils passent sur la fin leurs nuits ailleurs, comme si les arrestations ne pouvaient avoir lieu le jour, jusqu’à ce jour de Mars, le jour de son 23ème anniversaire où ils seront arrêtés et partiront pour un voyage sans retour.

Comme pour le journal d’Anne Frank, autre témoignage bouleversant,on est saisi par la volonté de transmettre, de témoigner de leur quotidien, de la lucidité et du courage dont elles ont fait preuve. Toutes deux découvraient l’amour, Hélène vient de croiser la route de Jean (JM ou il) dans le journal, le garçon qu’elle aime et dont elle parle de façon si touchante, très mystérieuse, comme un trésor caché (la chose dit-elle) et auquel elle destine ce journal comme une prescience qu’elle peut disparaître :

J’ai un devoir à accomplir en écrivant, car il faut que les autres sachent. (p185)

J’ai trouvé beaucoup de profondeur dans ses questionnements sur ses ressentis, sa clairvoyance par rapport aux faits et ses tentatives pour comprendre l’attitude des français, de l’ennemi, des chrétiens face à cette tragédie que fût l’arrestation et la déportation des juifs.

Et ceux-ci ne sont que des hommes faibles et souvent lâches ou bornés. Est-ce que si le monde chrétien s’était levé en masse contre les persécutions, il n’aurait pas réussi ? J’en suis sûre.(…) Est-e que le pape est digne d’avoir le mandat de Dieu sur la Terre, lui qui reste impuissant devant la violation la plus flagrante des lois du Christ. (p189)

On est frappé par la lucidité dont elle fait preuve face aux événements, aux regards portés sur eux, à ses inquiétudes pour ceux qu’elle aime, pour ceux qui souffrent. Elle se donne sans compter jusqu’au dernier jour trouvant le réconfort dont elle a besoin dans la musique et la littérature en particulier Shelley et Keats qui lui apportent parfois du réconfort et des réponses à ses questionnements.

 Je ne peux que conseiller la lecture d’un tel ouvrage, il faut s’y préparer car la plume de l’auteure transmet tout son amour de la vie, des autres, il faut parfois poser le livre, laisser passer les émotions puis réfléchir à ce qu’elle nous transmet. Bien sûr cette guerre est finie mais il y en a d’autres, ailleurs et nous ne pouvons pas dire que l’on ne sait pas, que l’on ne voit pas, que l’on entend pas.

On peut imaginer le brillant avenir qui s’offrait à elle, ses capacités d’analyse et  la monstruosité de ce qui s’est passé ici, il n’y a pas si longtemps.

Il faut donc que j’écrive pour pouvoir plus tard montrer aux hommes ce qu’a été cette époque (…) chacun dans sa petite sphère peut faire quelque chose. Et s’il le peut, il le doit. (p187)

Les feuillets de son journal ont été remis à Andrée, leur cuisinière pour qu’elles les transmettent à Jean, son amour au cas où elle ne reviendrait pas. C’est sa nièce qui les a récupérés et fait publier en 2008, comme un devoir de mémoire.

C’était une jeune femme comme les autres passionnée, intelligente, qui voulait vivre auprès de Jean, qui a aidé jusqu’à son dernier souffle les femmes déportées avec elle à Bergen-Belsen, où elle s’éteint sous les coups d’une gardienne, car atteinte du typhus elle n’a pas pu se rendre à l’appel, 5 jours avant la libération du camp en 1945.

C’est une lecture, comme celle du Journal d’Anne Frank qui va m’accompagner longtemps, pas seulement par la narration des événements mais surtout pour la qualité de son écriture et la justesse de ses raisonnements, son refuge dans la littérature et la musique dans les jours les plus sombres, la générosité dont elle a fait preuve.

📕📕📕📕📕 COUP DE COEUR 

Editions Points – Mai 2009 – 329 pages

Ciao

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Dernières nouvelles des oiseaux de Erik Orsenna

DERNIERES NOUVELLES DES OISEAUX IG

Lors d’une remise de prix où tous les meilleurs élèves se ressemblent et sont ennuyeux, un Président, très pédagogue, décide de réunir sept enfants différents, libres mais solitaires parce que passionnés, possédant chacun un don dans un domaine très spécifique. Il les réunit sur une île afin de participer à un concours où le vainqueur remportera le prix de la Passion. Suite à une tempête ils vont se retrouver isolés en compagnie de Sir Alex le traducteur et Madame Mac Lennan, la directrice de l’île. Grâce à leurs connaissances dans le domaine où ils excellent, ils vont mettre au point un avion construit avec ce qu’ils vont trouver sur l’île…..

Un avion baleine…. Il fallait y penser…… (librement inspiré à l’auteur par l’aventure d’Airbus et l’A380 est-il précisé en 4ème de couverture)

Voilà en gros l’histoire et bien sûr tout cela est pétri de bons sentiments, de morale, d’évidences du type Le Président présidait….. ou d’analogies qui se veulent drôles Les idées sont comme les lapins elles ne restent pas longtemps seules…. parfois en gros caractères (dès fois que l’on ne comprenne pas) et d’illustrations pas toujours très compréhensibles.

Il n’est pas question de savoir si j’ai aimé en tant qu’adulte (la réponse est non mais je ne suis peut-être pas impartiale) mais si ce conte peut plaire à des enfants et là cela me pose un petit problème car l’adulte que je suis n’y a pris aucun plaisir. J’ai trouvé cela assez facile, prévisible, très naïf et sans grand intérêt pour des enfants à part le fait qu’ensemble on est plus fort…. « L’union fait la force »….

Je pense que Monsieur Orsenna s’est fait plaisir à écrire ce texte, un divertissement dans sa vie d’académicien, il prend même le temps d’expliquer parfois le pourquoi du comment, se veut philosophe, imite des phrases célèbres : « Voler ou pas voler » il faut savoir ce que vous voulez »….., glisse quelques phrases qui se veulent ironiques etc….

Je reconnais que l’écriture est fluide, l’histoire bien construite avec tous les ingrédients : un concours, un prix à gagner, les personnages se détestent au début puis apprennent à se connaître et s’apprécier, un rebondissement (la tempête), une morale mais je n’y ai pris, en tant qu’adulte aucun plaisir peut être parce que j’ai compris dès les premières pages les tenants et les aboutissants et que j’ai trouvé l’ensemble assez banal. En tant qu’enfant je pense que cela peut (peut être) plaire mais ils lisent désormais des histoires avec tellement plus de poésie, d’imaginaire, d’ouverture sur des sujets, des personnages recherchés et originaux que je ne suis pas sûre qu’ils y trouvent leur compte.

Je ne vais pas trop m’étendre sur ma lecture……. Je ne suis peut-être pas tout à fait impartiale, car mon ressenti correspond à ce que je ressens et imagine de l’auteur.

De la part d’un académicien j’espérais un petit peu plus et je fais donc la moyenne en tant qu’adulte et en imaginant ce qu’un enfant peut en penser pour établir ma note…… (bénéfice du doute oblige) !

Livre lu dans le cadre du Club de Lecture dont le prochain thème est Erik Orsenna et 4 de ses livres nous avaient été proposés…

📕📕📕

Editions Stock – Juin 2005 – 134 pages

Ciao

 

Sorcières – La puissance invaincue des femmes de Mona Chollet

SORCIERESQu’elles vendent des grimoires sur Etsy, postent des photos de leur autel orné de cristaux sur Instagram ou se rassemblent pour jeter des sorts à Donald Trump, les sorcières sont partout. Davantage encore que leurs aînées des 1970, les féministes actuelles semblent hantées par cette figure. La sorcière est à la fois la victime absolue, celle pour qui on réclame justice, et la rebelle obstinée, insaisissable. Mais qui étaient au juste celles qui, dans l’Europe de la Renaissance, ont été accusées de sorcellerie ? Quels types de femme ces siècles de terreur ont-ils censurés, éliminés, réprimés ? Ce livre en explore trois et examine ce qu’il en reste aujourd’hui, dans nos préjugés et nos représentations : la femme indépendante – puisque les veuves et les célibataires furent particulièrement visées ; la femme sans enfant — puisque l’époque des chasses a marqué la fin de la tolérance pour celles qui prétendaient contrôler leur fécondité ; et la femme âgée – devenue, et restée depuis, un objet d’horreur.
Enfin, il sera aussi question de la vision du monde que la traque des sorcières a servi à promouvoir, du rapport guerrier qui s’est développé alors tant à l’égard des femmes que de la nature : une double malédiction qui reste à lever.

Pourquoi j’ai choisi ce livre

Je lis que très peu d’essais, mais celui-ci dès sa sortie a mis mes sens en alerte. Je suis féministe femme et très attachée à l’égalité hommes/femmes, à la condition féminine etc….  Aux yeux de certains je suis un peu rebelle mais moi je me sens juste à ma place, en tant que femme, qu’être humain et si je sens une injustice, je me défends. En plus j’avais vu à La Grande Librairie une interview de son auteure et elle m’avait conquise. Alors sur la liste du Père Noël j’ai demandé à celui-ici de me l’apporter et il a dit Oui…. Sûrement qu’il était d’accord avec moi.

Ma lecture

Femmes = Sorcières ! Mona Chollet associe les deux et il est clair qu’au fil des siècles, la sorcière avait souvent un visage féminin, qui plus est vieille, laide, sale etc….. Elle est parée de tous les vices, est ramenée souvent au ras du sol, on lui attribue souvent un manque d’intelligence et traitée comme telle et si c’était tout le contraire : si justement c’était parce qu’elle détenait certaines connaissances, qu’elle parlait vrai, qu’elle faisait peur qu’on lui faisait porter tous les malheurs de la société….

Il faut souvent être femme pour comprendre ces maux mots, ces attitudes dans la vie de tous les jours et pas seulement dans notre entourage mais aussi à tout niveau où, normalement, on pourrait penser que la femme est aussi bien considérer que l’homme, ni supérieure, ni inférieure….. Juste à l’égal de l’homme. Mais vous comme moi nous écoutons les statistiques….. C’est loin d’être gagné.

Grâce à cet essai, Mona Chollet, relève, et parfois de façon très petinente, ironique et très documentée, ces petits affronts qui jalonnent nos vies. Après une longue introduction dans laquelle elle revient sur l’histoire des Sorcières jusqu’aux mouvements féministes actuels avec ses figures de proue, le récit se divise en quatre parties.

Parler des choix de vie, du non-désir de maternité (j’ai trouvé très courageux et lucide le fait d’aborder ce thème),, de la vision des femmes vieillissantes matures et enfin de la relation femme et médecine, Mona Chollet aborde tous ces sujets et à un moment ou à un autre on se retrouve dans ses mots, dans les situations, dans certaines blessures. Je n’aurai pas pensé faire le parallèle entre sorcières et femmes mais finalement quand on analyse son argumentaire le rapprochement est évident.

J’ai lu cet essai presque comme un roman tellement il est finalement le récit de situations que vivent des millions de femmes, en silence parfois souvent, c’est un essai-roman sur les femmes qui assument leurs vies, des femmes fortes….. des Sorcières, qui ne veulent pas plier, qui n’acceptent pas de se taire, des justiciaires dont le combat est sans fin pour être ce qu’elles sont, qui elles sont et qu’on les accepte comme telles.

J’ai aimé qu’elle ne fasse que revendiquer l’égalité entre hommes et femmes, sans chercher la querelle, mais mettre en évidence des faits, constations sur la différence de traitement si l’on est homme ou femme (et particulièrement sur l’homme et la femme avançant en âge).

J’y ai fait des découvertes en particulier sur les mouvements américains comme WITCH et sur les femmes qui ont marqué les mouvements féministes: Gloria Steinem, Susan Sontag etc…. Je ne connaissais pas les prises de position très justes de Martin Winckler par exemple. J’ai retrouvé des situations vécues par moi ou des proches dans lesquelles je n’avais pas compris qu’il s’agissait d’une différence de traitement (comme quoi on apprend à tout âge) entre les sexes en particulier dans le domaine médical.

C’est une lecture dans laquelle je me suis retrouvée, reconnue, qui m’a fait du bien mais qui me dit également que le combat n’est pas fini, mais sera-t-il fini un jour ? Les femmes ne sont pas des sorcières, elles sont femmes.

Mona Chollet parle principalement de la force des femmes, de certaines femmes, mais toutes ne sont pas de cette trempe. J’aurai aimé qu’elle évoque également les femmes qui subissent, qui souffrent oui mais celles-là ne sont pas des Sorcières elles ne sont que les victimes…… C’est un essai qui fait du bien car il permet également de se rendre compte que nous ne sommes pas seules, uniques, que d’autres pensent et vivent les mêmes situations, qu’elles ne sont pas responsables, mais victimes.

C’est un essai que tout le monde devrait lire : hommes, femmes et aussi adolescentes pour ne pas tomber dans certains stéréotypes, pour ne pas laisser la porte ouverte à certaines attitudes, pour apprendre à dire Non ou Stop.

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Editions Zones – Novembre 2018 – 229 pages

Ciao

La gouvernante suédoise de Marie Sizun

LA GOUVERNANTE SUEDOISEQuel rôle joue exactement Livia, la gouvernante suédoise engagée par Léonard Sézeneau, négociant français établi à Stockholm en cette fin du XIXe siècle, pour seconder sa jeune femme, Hulda, dans l’éducation de leurs quatre enfants ? Quel secret lie l’étrange jeune fille à cette famille qu’elle suivra dans son repli en France, à Meudon, dans cette maison si peu confortable et si loin de la lumière et de l’aisance de Stockholm ? Il semble que cette Livia soit bien plus qu’une domestique, les enfants l’adorent, trouvant auprès d’elle une stabilité qui manque à leur mère, le maître de maison dissimule autant qu’il peut leur complicité, et Hulda, l’épouse aimante, en fait peu à peu une amie, sa seule confidente. Rien ne permet de qualifier le singulier trio qui se forme alors. Que sait Hulda des relations établies entre son mari et la gouvernante ? Ferme-t-elle les yeux pour ne pas voir, ou accepte-t-elle l’étrange dépendance dans la quelle elle semble être tombée vis à vis de Livia ?

Pourquoi j’ai choisi ce livre

Il y a des livres que l’on choisit comme cela, sans véritable raison et ce fut le cas pour celui-ci….. Le titre, peut-être, la couverture oui également, l’auteure : je n’ai rien lu d’elle je pense, quelques avis qui revenaient ici ou là. Je pense que c’est un ensemble d’éléments parfois inexplicables qui vous attire vers une lecture. Il était là un jour où je passais par hasard à la librairie…..

Ma lecture

Ne vous est-il pas arrivé de vous interroger sur des vieilles photos familiales, sur des portraits ou des photos de mariage anciennes ce qui se cachait derrière ces visages figés, des joies, des drames, des histoires et peut-être des secrets.

C’est comme un fantôme, un prénom prononcé un jour : Livia, une gouvernante suédoise qui a suivi la famille de Suède en France mais rien de plus. Alors Marie Sizun décide de combler les manques, elle regarde les photos, prête une attention particulière aux visages, vêtements, expressions, décors et tente de retracer l’histoire de cette arrière grand-mère, dont personne ne parle plus, dont seul reste un prénom prononcé avec une pointe de gêne. Elle décide de redonner vie à cette femme, un roman presque autobiographique car elle n’a que peu d’éléments pour retracer son histoire, ces quelques photos et un nom gravé sur une pierre tombale…..

Le roman est divisé en trois chapitres, trois villes dans deux pays qui ont marqué l’histoire de cette femme, Livia, suédoise, recrutée pour assurer l’éducation des 3 enfants d’une famille franco-suédoise. Très vite, cette femme discrète va imprégner la maison de sa personnalité, douce mais ferme, va se rendre indispensable. Göteborg, Stockholm, Meudon, au gré de la carrière professionnelle de Léonard Sézeneau. Hulda sa femme? fragile et effacée va tenter de s’acclimater à ces différents lieux, sans toujours y parvenir et particulièrement en France où elle décline peu à peu. Heureusement il y a Livia.

Marie Sizun se fait la conteuse de cette histoire, imagine au regard des photos qu’elle possède ce qu’a pu être la vie de ce couple à trois, qui savait quoi, comment s’entendaient les deux femmes : amitié, conflit ? Toutes ces questions resteront à jamais sans réponse.

On ressent parfaitement la distance prise par rapport aux faits, inconnus, imaginés : il n’est pas question de vérités, mais de suppositions. Cela reflète également l’ambiance nordique de ce foyer, une certaine froideur, on ne s’épanche pas sur ses sentiments, d’ailleurs on sait peu de choses sur le couple Léonard/Hulda, l’auteure ne tente pas d’introduire quoi que ce soit qui permette d’aller dans un sens ou dans l’autre.

L’ensemble donne une narration assez journalistique, un peu froide, pas de véritable empathie pour des êtres dont on ne sait rien, dont on ne dit rien à part quelques éléments relevés sur des documents officiels ici ou là et pourtant cela fonctionne, même si on se doute très vite de la tournure des événements. C’est justement cette mise à distance qui fait la force de la construction de ce récit : Marie Sizun ne prend pas position ni pour l’un ou l’autre des personnages, elle se pose comme une sorte de « reporter » d’une tranche de vie.

L’ambiance familiale que ce soit en Suède ou en France est particulièrement bien rendue, on regarde par le petit bout de la lorgnette, on ne veut pas déranger, chacun tient sa place, tout est en retenue, dans les pensées, les suppositions, la vie privée ne regarde personne sauf les intéressés mais certains faits sont là.

C’est une hitoire comme il en a existé des milliers, mais ce qui la caractérise c’est l’ambiance feutrée, assourdie de ce qui se passait le jour comme la nuit au sein de la famille de Léonard Sézeneau, cet homme mystérieux dont on connaît peu de choses de son passé, de ses pensées, de ses sentiments, qu’éprouvait-il vraiment, même sur son métier plane un mystère. Il tient son rôle de chef de famille, va et vient entre les pays, entre Hulda et Livia, et on ne saura jamais  d’ailleurs quel sentiment liait les deux femmes : amitié, haine, confiance, méfiance ?

L’écriture est fine, délicate, elle est le reflet d’une époque (deuxième partie du XIXème siècle), sensible et elle tente de rapporter les pensées et événements de cette famille qui garde, derrière les apparences, une image d’honorabilité.

Ecrire sur ce qui a existé mais dont on ne possède aucun élément, combler les vides d’une famille dont les silences sont lourds de non-dits, où l’évocation d’un prénom, Livia, gêne et irrite et pourtant derrière ce prénom il y avait une femme, une vie, des sentiments et c’est que Marie Sizun arrive parfaitement à nous faire ressentir sans aller dans le sens de l’un ou de l’autre, simplement raconter ce qui n’a jamais été dit pour qu’il ne reste pas d’une femme qu’un prénom malencontreusement prononcé.

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Editions folio – Avril 2018 – 307 pages

Ciao

Etat d’ivresse de Denis Michelis

ETAT D'IVRESSE

État d’ivresse brosse le portrait d’une femme brisée qui, en s’abîmant dans l’alcool, se fait violence à elle-même. La mère d’un adolescent, en état d’ivresse du matin au soir, se trouve en permanence en errance et dans un décalage absolu avec la réalité qui l’entoure. Épouse d’un homme absent, incapable d’admettre sa déchéance et plus encore de se confronter au monde réel, elle s’enferme dans sa bulle qui pourtant menace de lui éclater au nez.

Pourquoi j’ai choisi ce livre

Non choisi, lecture faite dans le cadre du comité de lecture de ma bibliothèque mais un thème qui m’interpelle, une maison d’éditions que j’aime.

Ma lecture

On ne sait pas pourquoi, on ne sait pas depuis quand, mais c’est un fait : elle boit….

Elle boit, elle sombre, plus rien n’arrive à la sortir de cet état d’ébriété où elle s’enfonce de jour en jour. Personne, même pas Tristan, son fils de 17 ans, sa chair, son sang mais pas son alcool car l’alcool désormais prend le dessus sur tout : sa famille, son travail, ses voisins, son moi.

Chaque journée n’est faite que de mensonges, de dissimulations, de petits arrangements avec soi et avec les autres pour boire, elle croit que personne ne sait ou ne voit alors que tous savent mais sont désarmés, impuissants ou ont peur. Elle se détruit, lentement mais sûrement. Elle perd l’amour que ses proches lui portent, elle n’a plus d’amis,  elle risque de perdre son boulot et elle se perd également : les rares fois où elle se voit elle ne se reconnaît plus.

Elle, elle a un job, c’est d’écrire des articles, chez elle, pour un magazine grand public mais comment écrire quand les mots se dérobent, quand les idées se font la belle, quand l’encre est alcool et transforme vos idées, vos mots et votre cerveau : tout se dilue et fonctionne au ralenti, les heures ne comptent plus, seul compte le moment où la flasque sera à portée de main et vous sauvera du naufrage.

Elle, elle est seule, un mari en déplacement toute la semaine et qui est sur le point de de l’abandonner, un fils qui tente de la repêcher mais est à bout, il est l’enfant et ne veut pas devenir l’adulte de sa mère, il y a Célia, la voisine, qu’elle terrorise et qui est sur le point de craquer. Tout le monde est à bout mais elle tient bon la barre de son navire sans voir qu’il sombre.

Elle, elle est seule et n’a pour compagnie que les quelques bouteilles dissimulées çà et là dans la maison. Heureusement elles sont là, elles la rassurent, elles sont le remède à tout, plus de problème, plus de soucis, elle flotte, vole, dort et perd toute notion du temps et de l’heure.

C’est un court roman qui retrace une semaine de la vie d’une alcoolique, sa lente descente aux enfers car il s’agit bien d’enfer, le cheminement de cette femme qui semblait tout avoir pour être heureuse : une maison, un mari, un fils, une situation mais que rien n’arrive à sauver. Elle nous raconte, elle se raconte mais ce qu’elle ne voit pas c’est sa déchéance, le constat de ces journées inutiles, de ces journées de brouillard dont elle ne sort pratiquement jamais.

Pas à pas, verre après verre, elle s’enferme dans des mensonges qu’elle seule croit, elle maîtrise la situation,  mais à force de s’approcher du bord du précipice, ne va-t-elle pas basculer. Mais inconsciemment, n’est-ce-pas ce qu’elle cherche : se noyer, oublier, se donner la force de tenir encore, allez un petit dernier pour la route…..

J’ai trouvé que Denis Michelis restituait parfaitement cet état d’ivresse, d’inconscience, de déni dans lesquels l’héroïne s’enferme. Cette soif inextinguible, ce goût pour l’alcool toujours plus , toujours plus fort, la peur du manque, les subterfuges pour s’en procurer, sans sentiment de se détruire, de détruire ceux qui vous entourent. C’est une drogue accessible, destructrice, silencieuse mais visible, c’est une plongée dans un enfer dont on ne ressort jamais indemne, ni pour celui qui boit ni pour ceux qui l’entourent.

Au fil des jours le récit prend des allures d’une descente aux enfers, elle s’enfonce dans ses promesses de s’en sortir mais en a-t-elle la volonté ? Maîtrise-t-elle la situation ? Elle le pense, mais c’est un jeu dangereux. Dans les derniers chapitres le rythme ralentit, comme son cerveau qui s’embrume et l’apocalypse s’annonce :

Et tes prévisions ont vu juste, la brume ne devrait pas tarder. Et s’en viendront des chevaux d’écume montés de leurs cavaliers blancs, et à la première occasion ils me feront sauter la tête avec leur faux (p163)

Donner la parole à celle qui boit, vivre à son rythme, dans son ressenti sans chercher à expliquer le pourquoi, se plonger dans son quotidien, dans sa quête du « médicament » son anti-dépresseur à elle aux effets rapides et salvateurs qui lui donne la puissance et un pouvoir qu’elle n’a plus,  Il lui permet une vision des choses, des autres et d’elle qui est faussée mais elle n’en a pas conscience. Elle vit dans son monde, à elle. Mais ce monde a ses limites, la famille s’épuise, se lasse, comprend que plus rien ne peut l’aider et parfois la fuite est nécessaire afin de ne pas sombrer soi-même.

Tout cela l’auteur le restitue parfaitement, il nous fait boire la coupe jusqu’à la lie, jusqu’à la dernière goutte et nous ne demandons pas un dernier verre pour la route, car après un tel récit, on reste la gorge nouée, on ne peut rien avaler. Denis Michelis ne cherche pas à donner des réponses, c’est un témoignage d’une femme alcoolique, qui nous raconte une semaine de sa vie, qui ne voit pas pourquoi sa famille s’éloigne, pourquoi plus personne ne l’aide, qui sombre dans son Etat d’Ivresse.

C’est du brut, c’est fort, ça brûle comme un alcool fort mais cela permet de mettre en lumière, une femme, qui peut être n’importe quelle femme qui boit, seule chez elle……

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Editions Notabilia – Janvier 2019 – 163 pages

Ciao