Le testament de Dina de Herbjorg Wassmo

LE TESTAMENT DE DINA

Exrême nord de la Norvège, 1890. La fougueuse Dina n’a pas survécu à ses blessures lors de l’incendie de Reinsnes.
L’église est bondée le jour de ses funérailles et, face à la foule, sa petite-fille Karna témoigne de sa confession: « Moi, Dina, j’ai de mes propres mains fait en sorte que le traîneau tombe dans le gouffre et provoque la mort de Jacob Grønelv. J’ai tiré un coup de fusil lapon sur le Russe Léo Zjukovsky et provoqué sa mort. Je me reconnais coupable. Je demande cependant qu’on libère mon corps. Dans la mer. » Puis Karna se mure dans le silence.

Ma lecture

En voulant lire ce roman de Herbjorg Wassmo, je me suis rendue compte qu’il était la suite d’une saga et comme je voulais me plonger totalement dans cette œuvre nordique et en découvrir les racines, j’ai d’abord lu les tomes 1, 2 et 3  du Livre de Dina dans lesquels j’ai fait la connaissance de cette femme à la volonté de fer, qui ne craint personne et que tout le monde respecte.

Même si je n’ai pas lu les romans qui se situent entre le livre de Dina (tomes 1,2 et 3) et celui-ci (Fils de la providence et l’héritage de Karna) je n’ai eu aucun mal à découvrir celui-ci tellement l’auteure relate habilement le passé et situe chaque personnage. Mais il est préférable, comme je l’ai fait, de connaître le passé et surtout Dina qui marquera définitivement chacun.

Cette saga est axée principalement sur des parcours de femmes. Les deux personnages principaux de celui-ci sont Karna, la petite fille de Dina et Anna, sa belle-mère,  deux héroïnes au tempérament fort de manière différente.

En effet, suite à la confession de Dina lue pendant ses obsèques par Karna, celle-ci perd l’usage de la parole, comme sa grand-mère dans le passé, et sombre dans la folie. Comme Dina elle ressent la présence de fantômes et sera internée en hôpital psychiatrique. Ses parents Benjamin et Anna décident de tout abandonner pour rester auprès d’elle. Ce déménagement va entraîner un bouleversement dans le couple, Anna, sa belle-mère se découvrant une soif d’indépendance, de désir et d’interrogations au contact de Joakim Klim, médecin aux méthodes peu orthodoxes pour l’époque à l’asile d’aliénés.

C’est l’occasion également pour Herbjorg Wassmo d’évoquer les traitements appliqués dans ces asiles, la souffrance mais aussi les conditions de travail du personnel.

Dans le Livre de Dina soufflait déjà un vent de folie avec Dina, cette femme capable du pire quand on lui résistait,  mais les générations suivantes, que ce soit Anna, avec sa soif d’émancipation, d’indépendance ou Karna, dans le monde qu’elle imagine et dans lequel elle vit, fait de silence mais aussi de crises d’épilepsie violentes, le rythme ne retombe pas.

On embarque très vite, dès les premières lignes, dans les générations suivantes, avec Anna, qui vivait dans l’ombre de son mari et qui veut dormais s’affranchir et faire ses propres choix (pas toujours évidents même pour elle)  : plus d’autonomie, d’indépendance, de décision sur son devenir, sur le choix de travailler, d’assumer ses désirs. La femme moderne, à travers elle, apparaît. Elle  fait décide, hésite, tergiverse. Elle s’affirme également face aux hommes dans sa vie professionnelle.

La présence d’un médecin  Joakim Klim, aux méthodes révolutionnaires dans l’hôpital où est soignée Karma, va jeter le trouble dans son esprit, mais il va  imaginer une autre façon de soigner Karna, d’analyser les causes pour mieux soigner en dehors de tout traitement abrutissant, par l’écoute et la patience.

Herbjorg Wassmo aborde tous ces thèmes avec une écriture puissante, rebondissant sur les événements et la valse des hésitations, les changements qui s’opèrent chez chacun mais aussi dans la société. Il y règne une ambiance qui alterne entre le froid du pays nordique, de sa nature et de sa rudesse et la chaleur des émotions et la violence des sentiments.

En se glissant dans les différents personnages et en adoptant entre autre leur façon de parler (très poétique et fantasmagorique de Karna, ou à la troisième personne dans les dialogues entre confrères du monde médical ….. assez surprenant cet emploi du il ou elle quand on est face à son interlocuteur (trice)), la façon dont Anna « ose », « se libère » : c’est une autre femme qui apparaît que ses parents et son mari auront bien du mal à accepter.

A part une ou deux exceptions, tous les personnages sont attachants, ni tout blanc ni tout noir : Benjamin par sa douceur, son humanité mais faible et manquant d’assurance, Anna par sa volonté farouche de vivre pleinement ses désirs mais indécise, Peder, l’amoureux patient, resté au pays à attendre la guérison de Karna, son unique amour qui oscille entre vie et mort, entre au-delà et réalité et Joakim, énigmatique, troublant et chaleureux.

C’est une fresque romanesque, parfaitement maîtrisée par son auteure, qui nous déconnecte et nous fait voyager dans un paysage fait d’aventures, d’amour, d’amitié (parfois là où on ne l’attend pas), mais aussi un regard sur une société qui change, qui évolue, où la femme tient une place de plus en plus affirmée. Jusqu’aux dernières pages elle nous raconte l’histoire d’une famille nordique marquée par le destin.

Mon avis : 📕📕📕📕

Traduction de Loup-Maëlle Besançon

Editions Gaîa – Juillet 2018 – 558 pages

Ciao

Le livre de Dina – Mon bien aimé est à moi (tome 3) de Herbjorg Wassmo

LE LIVRE DE DINA T3

Les hivers nordiques se se succèdent avec rudesse sur le domaine de Reinsnes. Quand le souffle vengeur de Dina s’élève des profondeurs nocturnes et sévit. S’attachant aux morts pour vaincre leur absence, guettant éperdument le retour de ceux qui la quittent, Dina, fièvre sanglante ne connaît pas le repos…..

Ma lecture

Dernier volet du Livre de Dina : tous les personnages sont en place, chacun observe Dina. Elle n’est plus la même, elle attend, elle guette, pour la première fois elle n’est plus celle qui décide mais celle qui attend le bon vouloir de celui qu’elle aime. Mais Dina sait-elle seulement aimer ?

J’ai ouvert le livre avec avidité pour connaître le dénouement de cette saga (même s’il y a le tome 4 : le testament de Dina qui m’attend, mais qui ne fait pas partie apparemment de la trilogie Le livre de Dina mais qui en est la suite…..). Impatiente de découvrir Dina sous un autre jour : celle de la femme amoureuse et dans l’attente, alors qu’habituellement c’est elle qui dirige et ordonne.

Et bien ce troisième volet est à la hauteur des deux autres et même un peu plus je trouve. Peu à peu tout se met en place, la tension monte, certains événements, à l’image de son héroïne donnent du relief au récit, aucun temps mort. Il faut dire qu’avec une femme au caractère si déterminé, violent, dur il ne peut en être autrement.

– J’aurai dû….. commença-t-il
– Chut ! il aurait dû. Chacun doit prendre la responsabilité de sa propre vie.
Certains doivent se pendre, d’autres doivent d’être durs, répondit-elle en se dégageant de son étreinte. (p30)

Certains ne résisteront pas à sa justice. Quand elle avoue détenir les preuves, et elle n’accuse pas sans preuves, elle est implacable et laisse le choix de l’issue. Quand d’autres sont des obstacles elle s’arrange pour les écarter de son chemin. Car rien ne compte que sa détermination, sa propre vie, même son fils Benjamin, s’éloignera et trouvera de l’affection auprès d’autres membres de Reinsnes.

Même avec les clients du commerce, elle a une position ferme mais juste:

Tant qu’elle les verrait venir faire leurs courses à Reinsnes, elle ferait en sorte qu’ils aient de quoi vivre lorsqu’ils seraient démunis. Mais si on les surprenait à proposer leurs fourrures ou leurs poissons ailleurs, elle n’attendrait pas pour recouvrer ses créances.

Il en est de même avec les femmes, les commérages, la religion

Les femmes déchirent quelqu’fois les gens en p’tits morceaux. Et après elles courent à l’église ! fut le commentaire de Dina. (p33)

Pourtant Reinsmes a également son lot de drames : deuils, suicide, conflits d’intérêt, héritage mais rien ne la fait plier.

Anders était en deuil. Les blessures de Dina ne voulaient pas saigner. Le ciel couvert avait de larges ouvertures, mais il n’y avait pas de soleil. Les pensées tombaient comme de la pluie. (p117)

Les rumeurs sur son compte, le désir de certains qu’elle partage puis ignore, elle en fait fit. Ce n’est que son propre désir qu’elle écoute, ses propres envies et elle peut aller contre vents et marées au bout de sa quête. Dure en affaires, dure en sentiments mais aussi dure dans la douleur, la perte.

Mais avec Léo elle se trouve face à un mur de silence. Dès l’apparition de cet homme on comprenait qu’il allait prendre une place importante dans son existence peut-être parce qu’il lui résistait, justement parce qu’il avait des zones d’ombre. Va-t-elle se transformer en femme douce, aimante ?

Le dénouement est à la hauteur du personnage : riche en rebondissements, en événements parfois violents, inattendus, et bien sûr nous avons les réponses à certaines questions laissées en suspens depuis le début. Seule Dina peut donner les réponses et on le sait Dina n’est pas une femme à s’épancher facilement.

Je suis très partagée sur ce que je ressens vis-à-vis de Dina : parfois je l’admire pour sa détermination, sa volonté mais à d’autres moments elle me glace pour son manque de sentiments, sa violence, la manipulation des gens autour d’elle sans tenir compte de leurs propres ressentis, leurs propres besoins. J

Les dernières scènes laissent une porte ouverte sur diverses pistes car Benjamin a été témoin d’actes qui vont laisser des marques indélébiles. Deviendra-t-il le digne successeur de sa mère ? Je sais qu’une saga existe sur le personnage de Benjamin (Fils de la providence).

Le livre de Dina se différencie des autres sagas que j’ai pu lire par la rigueur et le caractère de l’héroïne, les réponses à certains événements, dont nous avons connaissance dès le début, qui n’arrivent qu’en toute fin, dans un souffle, mais aussi par les différents thèmes abordés : lieu géographique dans le nord de la Norvège, religion, commerce, ethnies (lapon), condition de la femme et même dans ce dernier tome, histoire (guerre de Crimée).

L’ensemble se lit avec plaisir, une écriture directe, franche, sans détour, les introductions de chaque chapitre par des extraits de textes saints résumant ce qui suit.

On revient de sa lecture glacée  par cette femme d’acier, entière, que l’auteure a maintenue jusqu’au bout dans sa logique, au milieu de cette nature rude, hostile en se demandant finalement si on l’aime ou si on la déteste…… ou alors un peu des deux…..

Mon avis  : 📕📕📕📕

Traduit par Luce Hinsch

Editions 1018 – 255 pages – Avril 2012 (Gaïa 1994)

Ciao

 

 

 

 

Le livre de Dina – Les vivants aussi (tome 2) de Herbjorg Wassmo

LE LIVRE DE DINA T2

Veuve silencieuse du domaine de Reinsnes, au nord de la Norvège, Dina, le ventre arrondi, règne au mépris des convenances, asservissant le monde à sa justice implacable ou sa passion féroce. Pourtant, sous l’éternel poids de ses morts et de ses démons, Dina l’insatiable change peu à peu. L’arrivée d’un visiteur la ramènera à la vie…

Ma lecture

Je continue mon voyage dans le grand nord, pour retrouver Dina qui va devenir mère. Est-elle heureuse ? Impossible de le savoir. Dina n’est pas une femme qui se livre, qui s’épanche. Elle reste le plus souvent dans sa salle, muette, à boire, jouer de la musique ou chevaucher Lucifer, cheveux au vent, toujours hantée par ses démons, ses morts, sa conscience.

Dina, assise sur le plancher plein d’échardes, hurlait. Comme un loup abandonné et furieux. Sans retenue et sans vergogne. Un loup assis sur son derrière en plein soleil, psalmodiant son chant effrayant. (p66)

Elle n’est pas maternelle et laisse le soin à Stine, la lapone, de nourrir et d’élever Benjamin, son fils dont certains doutent de l’identité du père. Une tendre relation se noue entre le petit garçon et la fille de Stine, Hanna

Leur affection et leur solidarité étaient inattaquables. Hanna trottait derrière quand il allait devant. S’il tombait dans le ruisseau, Hanna y tombait aussi. S’il se couronnait le genou, c’était elle qui pleurait. Si Oline pensait que Benjamin était un païen, elle pleura jusqu’à ce qu’Oline admette qu’elle était aussi païenne que lui. (p93)

A l’auberge, au rythme des bateaux qui accostent, des rencontres se font en particulier deux hommes vont apparaître: Pedro Pagelli, le peintre qui va faire les portraits de Hjertrud, la mère de Dina  ainsi que le portrait de celle-ci avec son violoncelle et Léo Zjukovski, un russe assez énigmatique qui va provoquer chez Dina une montée de sentiments, elle ne sera, face à lui, plus celle qui décide mais celle qui demande.

Dans ce deuxième tome les personnages secondaires prennent de l’ampleur : Tomas, le palefrenier qui rôde, qui s’interroge et espère, Niels qui travaille à sa propre richesse, Johan, le fils de Jacob, qui revient après des études de théologie mais dont les sentiments pour sa belle-mère ne sont pas que familiaux. Mais tout cela est distillé au compte goutte….

Le premier tome relatait les circonstances étranges de la mort de Jacob, l’enfance et la vie de Dina jusqu’à cet événement, les zones d’ombre sans réponse mais soulevées, les fantômes rôdant autour d’elle. Dans celui-ci Dina est devenue une femme adulte, déterminée que tout le monde craint, respecte même si son attitude parfois déroute.

A l’image des couvertures des Editions 10/18, une facette du portrait de Dina apparaît, l’ensemble reconstituant la totalité de son aspect.

Elle est toujours aussi froide, n’éprouve guère de sentiments, elle vit dans son monde peuplé d’ombres, de voix,  celles de sa mère, de son mari qui apparaît à chaque fois qu’un homme s’approche d’elle, le voyant comme un adversaire,  mais par petites touches l’auteure commence à lever le voile sur elle.

Je suis très partagée entre être admirative par cette femme à la détermination sans faille, avec une sorte de modernité dans son attitude, qui se moque des conventions, du regard des autres, qui ne respecte aucune règle de bien-vivre mais qui peut s’émouvoir sur la condition des plus modestes, sur la justice pour les autres, être soupçonneuse sur l’honnêteté de certains. On comprend qu’elle agit en prenant son temps, elle n’hésite d’ailleurs pas à modifier le cours des choses, à son avantage ou à ce qu’elle croit juste.

On la pense incapable de sentiments et pourtant la mort de Lorch, son maître de musique et l’arrivée de son héritage ainsi que la rencontre avec Léo, vont la révéler sous un autre jour.

On découvre la vie dans cette région au climat rude, où chaque arrivée de bateau est attendue comme source de revenus, de commerce mais aussi de rencontres de l’étranger, du monde lointain. L’auteure décrit avec soin les plats, les traditions comme Noël par exemple.

J’ai trouvé que la narration ressemblait parfois à un chant poétique, rythmé par les frasques de cette femme indomptable mais qui va ployer devant plus fort qu’elle. Elle va être pousser dans ses retranchements, comprendre que pour une fois c’est elle qui va devoir attendre, quémander.

J’attends la lecture du tome 3 (très prochainement) pour découvrir comment l’auteure, après avoir mis en place tous les personnages, les intrigues, va avoir choisi d’orienter son récit. On commence à comprendre la construction, l’orientation de celui-ci, les caractères des différents protagonistes, en particulier la dureté de cette femme,  son égoïsme et son manque d’intérêt pour les autres qui ne sont bons qu’à assouvir ses besoins et en particulier pour son fils (il est pratiquement absent du récit).

Mais qui est vraiment Dina, que veut-elle réellement : pouvoir, liberté, amour ? Est-elle folle ?

Herbjorg Wassmo tient son lecteur en suspension, à travers un roman qui oscille entre découverte d’un pays polaire, froid, rude et des énigmes sur le devenir des différents personnages, le mystère est habilement entretenu et on a qu’une hâte c’est d’en découvrir le dénouement.

Mon avis : 📕📕📕📕

Traduction de Luce Hinsch

Editions 1018 – Mars 2004 (Gaïa 1994) – 191 Pages 

Ciao

Le livre de Dina – Les limons vides (tome 1) de Herbjorg Wassmo)

LE LIVRE DE DINA T1

 Dina, femme-enfant, enfant sauvage, mi-femme, mi-démon, créature imprévisible et insatiable qui aura fait de sa vie un conte cruel. La mort accidentelle de sa mère, en livrant l’enfant à elle-même et aux plus noirs versants de sa personnalité, va précipiter Dina et avec elle tout son entourage dans un tourbillon de désolation. Ce premier épisode qui retrace l’enfance de Dina, dépeint la lente transformation de cette Ève maudite en un être diabolique qui ne refrène aucun désir, aucune impulsion aussi violente soit-elle. Avec la force qu’ont les récits légendaires, l’auteur, sans complaisance ni compassion pour son héroïne, expose d’une écriture sûre et incisive les raisons impérieuses qui ont poussé Dina au meurtre de son mari. Les damnés de la terre ont élu domicile au-delà du cercle polaire, là où la glace et la neige ont pris possession de tout.

Ma lecture

Littérature norvégienne, je ne me souviens pas avoir lu quoi que ce soit de ce domaine et ayant reçu le Testament de Dina (dernier tome de la saga), je ne concevais pas de le lire sans connaître les précédents romans qui composent cette saga.

Dès les premières lignes, les premières pages, on ressent tout de suite une atmosphère glaciale,  un malaise,  de par les événements qui sont décrits mais aussi par les personnages et le rythme de l’écriture.

Dina et son cheval Lucifer, rentrent seuls, elle muette et ne pouvant donc donner aucune explication sur l’absence de Jacob, son mari qui aurait dû l’accompagner. On découvre très vite que cette jeune femme est hors norme. C’est une sauvageonne, entière, instinctive, qui n’agit que suivant ses désirs, suivant ses règles.

Dans son enfance, un drame dont elle est peut-être responsable, va avoir des répercussions sur son psychisme, sur sa vie, sur ses actes. Elle va évoluer au milieu des esprits, des fantômes, de la religion (chaque chapitre débute par une citation extraite de textes bibliques) et de ses pensées intérieures.

Je suis Dina, qui regarde le traîneau et sa charge dévaler la pente.

D’abord, il me semble que c’est moi qui y suis attachée. Parce que la douleur que je ressens est plus forte que tout ce que j’ai ressenti jusqu’à présent. A travers une réalité limpide comme le verre, mais hors du temps et de l’espace, je reste en contact avec le visage sur le traîneau. (p11)

Après le prologue qui décrit un épisode tragique  mais qui garde des zones de mystère, le roman commence par le Premier Livre, laissant augurer une saga à venir et nous plongeons dans le passé de Dina pour découvrir qui elle est, en remontant dans son enfance.

Je suis Dina, entraînée à la suite de l’homme dans le tourbillon du torrent écumant. Puis il passe de l’autre côté. Je n’arrive pas à saisir le dernier instant, ce qui m’aurait fait découvrir ce que tout le monde redoute. Le moment où le temps s’arrête.

Qui suis-je ? Quand, où et à quel endroit ? Suis-je à jamais damnée ? (p14)

Qui est Dina, comment devient-elle cette femme, sauvage, rebelle, que tout le monde craint et respecte. Dotée de capacités mathématiques exceptionnelles, douée pour la musique, elle joue du violoncelle de façon sensuelle, comme pour s’envelopper dans les notes et faire taire ceux qui l’entourent.

Une bonne femme mariée qui grimpait aux arbres, qui se promenait en sous-vêtements à son propre mariage, qui n’avait pas su lire avant l’âge de douze ans et encore rien d’autre que la Bible, et qui montait à cheval à califourchon et sans selle, devait nécessairement porter les fautes des  générations antérieures. (p113) 

Elle n’a aucune pudeur, aime plus le contact avec les domestiques, la nature et les animaux qu’avec ses proches. Elle décide qui elle aime, on ne peut lui dicter sa conduite ni ses choix. C’est elle qui fixe les règles : où, quand, comment et avec qui.

L’auteure a construit un personnage entier, presque « animal » tant par sa façon de vivre, son caractère,  ne respectant aucune convention,  se moquant des remarques et injonctions mais qui est habitée par une vie intérieure faite de souvenirs qui reviennent la hanter.

Il s’agit également d’une femme moderne (l’action se situe au milieu du 19ème siècle) : Herbjorg Wassmo en fait une sorte de féministe avant l’heure, qui ne veut pas que sa vie soit gouvernée par les hommes, par les règles ancestrales.

– Ben, si j’avais été un cheval ? ou un bateau ? Alors j’aurais eu l’droit d’me montrer ? Alors que la Dina, elle doit rester invisible ? (p124)

Elle revendique son droit à la liberté, à décider de ce qu’elle fait de sa vie, ne s’embarrasse pas des lois, elle a sa propre loi. Si elle aime c’est totalement mais si on la blesse, si on lui fait du mal, tel un animal elle se venge

La vengeance de Dina pouvait être terrible. Il commençait à la connaître maintenant. Ce qu’elle voulait, c’était posséder les autres sans être elle-même possédée. (p139)

J’ai rarement lu de récit où le personnage central est une femme d’une telle force, d’une telle détermination, si imprévisible. Rien ne lui résiste : mariage, famille, amitié, elle décide qui elle aime, qui l’entoure, qui devra partir. Comme je vous l’ai dit c’est une instinctive : elle « sent » les gens et quand elle les aime, elle comprend, elle ne juge pas, elle les respecte même. On a parfois le sentiment d’être face à une femme-enfant, une enfant sauvage dont le plus grand plaisir est de chevaucher son cheval, sans selle, d’affronter les éléments, de se nicher au sommet d’un arbre et d’embrasser le monde qui l’entoure.

Elle peut être provocante mais en a-t-elle conscience ? Tout ne semble que jeu, expérience, association de sensations mais elle peut taire certaines choses,   être également manipulatrice, dangereuse pour qui n’est pas honnête.

C’est une sorte d’animal doué de sens basiques, d’une logique bien à elle et je pense que dans les livres suivants (dont j’ai déjà commencé le deuxième) je vais découvrir bien d’autres facettes de cette walkyrie, intelligente à sa façon, brutale mais aussi voluptueuse quand elle aime, voire sensuelle.

L’écriture est aussi froide, directe,à l’image du climat qui règne dans ce pays au-delà du cercle polaire, mais aussi à l’image du personnage central. Tout n’est pas révélé, chaque lecteur peut interpréter les événements à sa manière, à moins que l’auteure ne révèle dans les tomes suivants certaines vérités.

On est un peu dérouté au début de la lecture par le style à la fois poétique, mêlant religion, monde intérieur de Dina et réalité. On ne comprend pas tout car tout ne nous est pas donné, volontairement, mais la découverte, au fil des pages, permet de reprendre l’histoire parfois sous un autre jour.

Pour une fois l’héroïne n’est pas idéale, parfaite, ne répond pas aux normes habituelles de la féminité, elle est complexe, mystérieuse, ambiguë, oscillant entre folie, rudesse et bon sens, mais, pour ma part, je l’ai trouvé attachante, déroutante malgré tout justement par ce côté décalé, moderne, hors norme…… Et finalement qui est Dina ?

Mais toute cette antipathie cachait une corde qui vibrait. Une curiosité. Celle de découvrir ce qui poussait les gens, comme Jacob, à de telles folies. Celle de découvrir comment une gamine pouvait prendre le contrôle de toute une propriété. Sans même avoir à lever un doigt. (p161)

Mon avis : 📕📕📕📕

Traduit par Luce Hinsch

Editions 10/18 – 173 pages – 2000 (Gaïa 1989)

Ciao