L’abattoir de verre de J.M. Coetzee

L'ABATTOIR DE VERRE

Un récit peu commun de par sa forme. Parler de la relation parents/enfants et plus exactement mère/enfants quand celle-ci arrive à un âge où elle prend conscience que la vie arrive à son terme, que ses capacités, son physique changent mais surtout que ses enfants n’envisagent pas la suite comme elle, refusent ses choix.

Sous la forme de 7 textes, l’auteur trace le portrait de femmes mais surtout d’Elizabeth Costello (écrivaine de son métier et présente il semble dans ses précédents romans) au seuil de sa vie. Ce n’est pas un bilan mais plutôt un constat de ses sentiments, de son avenir qui se confrontent aux inquiétudes de ses enfants, John et Helen.

Comment peuvent-ils comprendre ce qu’elle ressent, ce à quoi elle aspire, et parlons direct comment parler de la fin de vie à ses enfants, de la manière dont on l’envisage.

L’auteur nous amène sur la voie en commençant par trois textes , des petites nouvelles, sur des sentiments féminins : la peur, le désir et l’image de soi quand on vieillit. Ces trois épisodes m’ont particulièrement touchée, ils peuvent paraître légers mais je les ai trouvés avec un fond tellement justes. Peut-être parce que femme, ils me touchaient profondément par l’exactitude des mots et des pensées

Et puis on entre dans le vif du sujet avec le 4ème : « Une femme en train de vieillir » où les personnages prennent un nom, une fonction. Elizabeth Costello, 72 ans, échange avec ses enfants et l’incompréhension s’installe entre eux. Chaque argument est recevable mais n’est-on pas libre jusqu’au bout des choix de vie ? Le fossé se creuse, Le droit du choix pour l’une, l’inquiétude pour les proches. Les enfants qui deviennent les parents de leurs parents … Pour moi le texte le plus fort.

« Tout comme le printemps est la saison qui regarde l’avenir, l’automne est la saison qui regarde vers l’arrière. Les désirs conçus par un cerveau automnal sont des désirs d’automne, nostalgiques, entassés dans la mémoire. Ils n’ont plus la chaleur de l’été ; même lorsqu’ils sont intenses, leur intensité est complexe, plurivalente, tournée vers le passé plus que vers l’avenir ». 

Ensuite l’auteur continue le cheminement en traitant de la difficulté de parler vrai sur un sujet tabou. D’abord avec « Mensonges » : peut-on vivre autrement que l’image que nos proches veulent ou attendent de nous ? Puis, comme en miroir  « La vérité » dans une famille, on évite, on élude mais ce thème de la fin de vie fait son chemin et fait prendre conscience à la génération suivante qu’un jour, eux aussi seront dans la même position.

Le dernier texte « L’abattoir de verre », qui donne son titre à ce livre est le plus violent : Elizabeth demande s’il est possible de construire un abattoir de verre pour que le monde prenne conscience de la manière dont on tue pour se nourrir, dont on sélectionne de façon brutale d’autres pour broyer leurs vies. J’y ai vu pour ma part comme une métaphore du traitement des personnes âgées, en fin de vie ou dépendantes. Elles n’ont plus leur mot à dire, il y a des structures pour les accueillir, cela rassure leur entourage, la société, cela leur donne bonne conscience.

 Cette partie du livre est la plus noire, la plus douloureuse mais c’est une prise de position franche pour ne pas se voiler la face. Difficile d’aborder la fin de vie mais ici  le sujet est abordé sans concession, direct, les mots reflètent parfaitement la pensée de celle qui les écrit. Il y a urgence pour elle à parler.

Dès les premiers textes, j’ai été happée et bouleversée par la richesse de l’écriture : une langue pure, sans détour mais fluide et poétique par moment, le rendu des sentiments de cette femme mais aussi celui des enfants. Pour moi il y a du vécu, sans faux-semblants, sans pudeur, tout est mis là, à nous d’y réfléchir. Peut-être pas un livre qui sera apprécié par son thème et sa forme par une majorité de gens mais indéniablement écrit avec sincérité, justesse, précision mais en utilisant la forme d’un cheminement. Il pousse également le lecteur à la réflexion, pour soi-même et les siens.

Première lecture de cet auteur, Prix Nobel de Littérature en 2003

Livre lu comme Jurée du Prix des Explorateurs de la Rentrée littéraire 2018 – Lecteurs.com

Mon avis : 📕📕📕📕

Editions Seuil – 166 pages – Août 2018

Traduction de l’anglais par Georges Cory

Ciao