Furies de Julie Ruocco

FURIES

Les destins d’une jeune archéologue, dévoyée en trafiquante d’antiquités, et d’un pompier syrien, devenu fossoyeur, se heurtent à l’expérience de la guerre. Entre ce qu’elle déterre et ce qu’il ensevelit, il y a l’histoire d’un peuple qui se lève et qui a cru dans sa révolution.
Variation contemporaine des « Oresties », un premier roman au verbe poétique et puissant, qui aborde avec intelligence les désenchantements de l’histoire et « le courage des renaissances ». Un hommage salutaire aux femmes qui ont fait les révolutions arabes.

Je résume

Bérénice est française et son travail en tant qu’archéologue consiste à mettre au jour des vestiges anciens enfouis, mais sa formation intéresse également des trafiquants d’art qui, sous couvert de protéger de la guerre des reliques, rapatrient ces dits objets soit-disant pour les mettre à l’abri. Asim, lui, était pompier en Syrie et jusqu’à ce jour il se dévouait à sauver les gens. Mais la fureur de la guerre va lui prendre ce qu’il a de plus cher et il va devenir fossoyeur de tous ces corps martyrisés, torturés et laissés à l’abandon.

La vie est souvent faite de coïncidences, une balle et un homme qui se rencontrent, c’est une coïncidence comme le disait Aragon et la rencontre de Bérénice et Asim est le fruit d’une coïncidence, d’une guerre, de ruines. Leurs routes vont se rejoindre en Turquie et c’est une fillette recueillie par Bérénice qui va être le fruit de ce croisement, car elle cherche des papiers afin de rapatrier l’enfant promise sinon à un camp ou à la mort, papiers que peut lui fournir Asim, devenu spécialiste de faux passeports et de noms ressuscités.

Ma lecture

Il se souvenait. Partout ça avait été une grande clameur. Une énergie foudroyante et contagieuse à la fois s’était emparée de tout le pays. Comme un feu qui prend dans une forêt que l’on a asséchée trop longtemps. Toutes les consciences s’étaient réveillées n même temps. Femmes et hommes avaient relevé la tête au son de la même musique. Un rythme imperceptible d’abord, comme un froissement d’ailes, un murmure d’enfant perdu dans la foule. Et puis, ça avait enflé comme une vague, claqué dans l’air comme un tambour. Pour la première fois, ils avaient osé se regarder et ils étaient sorties pour laver une vie d’injures et de crachats.(p45)

Dans une écriture remarquable, Julie Ruocco plonge le lecteur dans une région où plus rien ne tient, où tout s’effondre, où plus rien de ce qui fut sa splendeur et avait résisté au temps ne résiste à l’assaut d’une guerre. Les Furies sont guerrières et se déchainent ,d’autres demandent vengeance et justice et il y a  celles qui  se veulent les bras armés, porteuses d’espoir, les combattantes kurdes, dernier rampart à l’invasion et à la dévastation.

Les deux personnages principaux portent un fardeau : Bérénice la mort de son père, Asim celle de sa sœur Taym. L’un comme l’autre portent le poids d’un fantôme, tel la pierre que l’une porte autour du cou et ou sur son dos. Leurs routes n’auraient jamais dû se croiser mais pour donner un espoir de vie à l’enfant recueillie, il faut des papiers dont Asim c’est fait un spécialiste. Ils vont pour un temps construire autour d’elle un cocon protecteur mais le bruit des armes n’est jamais loin et ils vont devoir faire des choix à la hauteur de leur courage respectif.

Dans un pays où les ruines des temps étaient le témoin de l’histoire mais qui aujourd’hui ne témoigneront que de la folie des hommes, règnent désormais la destruction, la terreur et la peur provoquées par les hommes qu’ils soient envoyés par un tyran ou par l’obscurantisme, qui font régner leur loi par la barbarie où même l’air est irrespirable car chargé de mort, Bérénice veut sauver cette enfant du désastre et trouvera en Asim le détenteur d’un nom synonyme d’espoir mais également de renaissance pour ceux disparus,  donnant ainsi un sens à sa propre vie et à ceux qu’il aide.

Dans la première moitié du roman j’ai été bouleversée par la manière dont l’auteure retrace, dans une écriture sans fard, parallèlement les vies de ses deux protagonistes. L’une en perte de repères depuis la mort de son père, se lançant dans un trafic qui n’est pas le sien mais un moyen de survivance, l’autre plus habitué à sauver des vies qu’à les enfouir, va se trouver récipiendaire d’un message posthume de sa sœur, fruit de ses enquêtes sur le drame se déroulant sous ses yeux mais que le monde ignore.

Les descriptions, les évocations des douleurs vous plongent sur la scène d’un théâtre où le drame ne remonte pas aux siècles anciens mais qui se déroule aux portes de notre continent et de nos jours. J’ai particulièrement été touchée par Asim, par sa détresse mais également le courage qu’il puise en lui pour tenir et donner un sens à la perte de ce qu’il avait de plus cher.

Puis peu à peu le roman bascule vers un récit plus orienté sur la dénonciation des tenants et des aboutissants de cette terre où les combattants viennent de tous les coins du monde au nom d’une idéologie meurtrière, d’un principe de la terre brûlée mais également sur l’aveuglement et le silence des puissances extérieures. L’auteure à travers ce roman lance un cri de révolte à la fois sur cette guerre aux multiples ramifications tels les serpents dont les Furies parent leurs chevelures dans la mythologie mais également dresse le portrait de ceux qui résistent sur le terrain où aux frontières, dans le silence assourdissant du monde. Il se veut un plaidoyer pour mettre en évidence ce qui constitue cette guerre, ses ravages mais également la manière dont elle est tenue à l’écart des autres nations, laissant un peuple périr sans même ressentir la honte de l’abandon.

Deux manières au sein d’un même ouvrage pour raconter un drame humain dont les femmes payent à plus d’un titre le prix fort tant elles sont exposées aux fureurs extérieures qui n’admettent aucune transgression à la loi qu’ils ont établie. Même si le traitement du sujet sous ces deux formes ne m’a pas empêchée d’apprécier le récit, j’ai eu un peu de regrets à basculer dans un discours certes utile et nécessaire mais qui m’a fait abandonné un temps les héros de cette tragédie qui à eux seuls étaient révélateurs.

Mais sans contexte Julie Ruocco fait preuve d’un réel talent que ce soit par son écriture faisant venir à nous les images et les sentiments, qu’elles soient celles que l’on évite parce qu’insoutenables ou de ceux que nous ressentons, de notre conscience qui oublie que d’autres luttent. Elle met en lumière et donne la parole à ceux dont le courage et la détermination sont les derniers remparts à l’obscurantisme et la barbarie et cela n’est jamais inutile.

J’ai beaucoup aimé même si la construction du propos m’a surprise et créée une rupture dans ma lecture à laquelle je ne m’attendais pas.

Lecture dans le cadre du Comité de lecture des bibliothèques de ma commune.

Editions Actes Sud – Août 2021 – 288 pages

Ciao 📚

Le messager de Leslie Poles Hartley

LE MESSAGER IG

1900 –  Léo, un garçon issu d’une famille modeste, est invité par son camarade d’internat à venir passer les vacances d’été dans sa famille de l’aristocratie britannique, dans le Norfolk. Il devient le messager d’abord ravi puis réticent entre la ravissante fille aînée de la maison, Marian, fiancée à un vicomte, et son amant clandestin, un fermier, Ted Burgess. Le jeune Léo, un peu désœuvré dans ce château, fait la connaissance de Ted Burgess qui le charge de remettre un billet à Marian. Il devient donc en quelque sorte le « messager du couple » tout en gardant le secret sur cette correspondance. Cependant la mère de Marian surprend Marian et Ted dans une grange voisine.

Ma lecture

Le passé est un pays étranger : on y fait les choses autrement qu’ici. (incipit)

Ainsi débute le roman narré à la première personne par l’enfant, Léon Colston, devenu un homme de plus de 70 ans, retrouvant son journal rédigé alors qu’il n’avait que 12 ans, pendant un été étouffant, durant lequel il passa quelques jours de vacances chez son meilleur ami, Marc Maudsley, dans la propriété de sa famille, Branham Hall, famille d’un rang supérieur au sien et où sont survenus des événements auxquels il fut mêlé.

Revisiter son enfance et retrouver les sensations du jeune âge mais en les analysant également avec le recul des années voilà ce dont Leslie Poles Hartley traite dans ce très joli roman dont Ian Mc Ewan ne cache pas de s’être inspiré pour la rédaction de Expiation et cet aveu à un peu gâché mon plaisir car Expiation a été un très beau moment de lecture dont je garde en mémoire tout le charme.

Leslie Poles Hartley, dont j’ai lu Eustache et Hilda tome 1 et tome 2 et dont j’attends avec impatience le tome 3 (prévu en Juin 2022), a publié ce roman en 1953 et axe son récit sur deux tons : celui de l’enfant qu’il était, très préoccupé par lui-même, le regard que l’on porte sur lui, la découverte d’une classe sociale aisée dont il est fier d’être assimilé pendant ce séjour mais également sur le regard de l’homme devenu adulte et qui revit les faits en portant un jugement sur l’enfant qu’il était. Il redonne au Léon de 1900 ses pensées, ses sentiments mais en déduit, maintenant qu’il est adulte, tout ce qu’il n’avait pas vu, compris, de ce qui se jouait en coulisses, entre adultes et c’est cette complémentarité parfaitement maîtrisée qui fait tout l’intérêt. 

Dans ce roman emprunt de tendresse et d’indulgence vis-à-vis de l’enfant qu’il était, le narrateur s’attache à refaire pas à pas, degré par degré (telle la chaleur de cet été), les étapes qui vont peu à peu mener au drame qui fera que cet été ne pouvait que déboucher sur un orage. On suit Léon dans ses tergiversations, ses hésitations mais également, grâce aux notes prises par l’enfant, ses manies et obsessions sur les températures, les rites qu’il observe, se sentant depuis longtemps en possession d’une maitrise sur le déroulé d’événements, se croyant détenteur de pouvoirs magiques et que le rôle de messager entre deux personnes va le conforter. 

Confronter le monde des adultes et leurs règles que ce soit de bienséance mais également de classes sociales à travers le regard porté par un pré-adolescent sur un monde dont il ne comprend pas toutes les subtilités, les sous-entendus, la portée des actes ne se fiant qu’à son instinct où ce qu’il pense être le mieux d’abord pour lui mais également pour ceux à qui il veut plaire est finement suggéré d’autant que l’homme adulte y ajoute ses propres réflexions.

Léon est subjugué par le monde qu’il découvre et ceux qui l’habitent, y trouvant son héros à travers le personnage du vicomte Hugues de Trimingham, revenu défiguré de la guerre des Boers et prétendant de Marian mais également un éveil à ses sens à travers celle-ci sans voir que tous l’utilisent d’une manière ou d’une autre pour obtenir ce qu’ils recherchent.

J’ai beaucoup aimé ce regard sur l’enfance, très juste, y incorporant les joutes verbales entre Marc et Léon, faites de rivalités amicales mais également rapports sociaux très marqués, entremêlant l’insouciance des jeux mais également l’observation du monde des adultes,  leurs caractères et attitudes vus à hauteur d’enfant mais complétés par le recul de l’âge, les manipulations psychologiques des adultes sur Léon pour obtenir ce qu’ils souhaitent et dont celui-ci ne voit pas le but. pour comprendre la vie et l’avenir qui l’attend,  acceptant de refaire le chemin de cette période de sa vie.

Que j’aime la littérature anglaise et la manière dont ses auteur(e)s ont de retracer à la fois les clivages sociaux mais également la psychologie des êtres en les mêlant à une intrigue que nous devinons, certes, assez vite mais qui n’est que le prétexte à évoquer, dans le cas présent, l’enfance à la fois dans son innocence, ses premiers émois et le regard qu’elle porte sur les « grands » par l’âge que ce soit par l’âge ou le milieu.

Qu’il est doux et difficile le temps de l’enfance où tout pourrait paraître sans importance mais qui parfois est lourd de conséquences.

J’ai beaucoup aimé.

LE MESSAGER FILM

 

Joseph Losey a adapté ce roman au cinéma en 1971, musique de Michel Legrand avec Julie Christie et Alan Bates dans les rôles principaux.

 

Traduction de Denis Morrens et Andrée Martinerie

Editions Belfond – Avril 2019 – 390 pages

Ciao 📚

Le vent dans les saules de Kenneth Grahame illustré par Chris Dunn

LE VENT DANS LES SAULES

Quatrième de couverture

En cette belle matinée de printemps, quand M. Taupe décide de partir en promenade pour découvrir le vaste monde, il est loin de se douter de ce qui l’attend ! De la rivière de Rat à la tanière de Blaireau en passant par le manoir de Crapaud, que de péripéties en perspective…..

Ma lecture

Je n’avais jamais entendu parler de ce classique de la littérature jeunesse anglaise (écossaise) publiée en 1908 et pour la première fois en France en 1935. Ce qui m’a poussée à le choisir lors de la dernière Masse Critique ? Sa couverture si bucolique, si charmante avec son côté vintage et puis un classique anglais réédité que je ne connaissais pas cela ne se refuse pas et j’étais curieuse de savoir à quoi tenait son succès et sa longévité à travers les années…..

L’action se déroule sur les bords de la Tamise et les héros sont Mr Taupe, Mr Rat, Mr Blaireau et l’impossible Mr Crapaud sans oublier d’autres petits habitants des rives du célèbre fleuve. C’est une jolie histoire d’amitié entre ces quatre personnages au caractère bien défini : l’un est doux et mélancolique, Taupe, Rat, l’optimiste, quant à lui est très attaché à sa vie dans sa maison sur les bords du fleuve, le troisième, Blaireau, est un peu bourru et n’aime guère qu’on le dérange mais pour ses amis il est toujours disponible et prêt à trouver une solution à tous les problèmes et puis il y a Crapaud le riche héritier qui vit dans le chateau de ses aïeux et qui ne perd pas une occasion de se faire remarquer que ce soit quand il prend le volant de sa voiture, se mettre en avant ou pour jouer un tour aux autres.

Et la vie pourrait être tranquille le long du fleuve mais c’est sans compter sur Crapaud qui va découvrir qu’il est important d’avoir de bons copains quand on ne réfléchit pas, comme lui,  aux conséquences de ses actes et que sans eux il aurait pu perdre à la fois sa liberté mais également son domaine sans compter qu’il peut mettre en danger ses amis. Mais tous pour un, un pour…… lui seulement tant Crapaud est égoïste et vantard.

C’est une jolie histoire où animaux et humains se côtoient et sont sur le même pied d’égalité, où de par les personnalités de chacun l’auteur aborde différents thèmes comme l’amitié, la peur, la témérité ou l’entêtement mais également les beautés de la nature, de son chez soi, de la convivialité et de l’aventure.

Que ce soit chez les animaux comme chez les humains, les aventures se ressemblent mais il est judicieux d’entrer dans le monde animal vivant à la manière humaine pour faire passer des messages auprès des enfants et la richesse à la fois de l’histoire mais également des illustrations en font une lecture idéale au coin du feu quand justement le froid nous éloigne de la nature. En ouvrant ce très beau livre, on pousse également la porte des terriers et l’on découvre que leurs habitants ont des intérieurs cosy, aiment à s’y retrouver entre amis et n’hésitant pas à se lancer à l’assaut de ceux qui chercheraient à les en déposséder, le tout avec une morale sous-jacente : vouloir s’entêter et ne pas réfléchir avant d’agir ne peut attirer que des soucis et des conséquences qu’il faut assumer sans compter que la vantardise est bien mauvaise conseillère et se retourne souvent sur celui qui la professe.

Je comprends qu’il puisse plaire à la jeunesse (mais également aux adultes) d’autant que dans l’édition reçue il est agrémenté de ces très jolies illustrations de Chris Dunn qui enjolivent et aèrent le récit  à la mode du début du XXème siècle et confèrent à l’ensemble tout ce qui fait le charme d’antan et méritent qu’on s’y arrête tant elles sont riches de détails, de nuances et d’atmosphères.

J’ai beaucoup aimé.

LE VENT DANS LES SAULTES 1

Je remercie les Editions Caurette et Babelio pour cette lecture dans le cadre d’une Masse Critique Jeunesse

Traduction de Gérard Joulié

Editions Caurette – Octobre 2021 – 184 pages

Ciao 📚

Les classiques c’est fantastique …. Mais ce mois-ci cela n’a pas fonctionné quoique…..

QUAND L'HISTOIRE RACONTE L'HISTOIRE MOKA

Ce mois-ci le thème des Classiques c’est fantastique orchestré par Moka Milla et Fanny était Quand l’histoire raconte l’histoire : Les événements historiques vus à travers le prisme de la littérature. Mon choix des classiques à lire ayant été fait dès la liste des thèmes établie, je me suis lancée assez confiante dans l’histoire avec un grand H.

RECITS HISTORIQUES ABANDON

J’avais privilégié des ouvrages de ma PAL (lier l’utile à l’agréable) et il y avait un énorme pavé Le pavillon des Cancéreux de Alexandre Soljenitsyne qui m’a semblé une évidence mais j’ai cru avoir à lire l’Archipel du goulag qui me semblait totalement correspondre au thème (par moment mon cerveau bug)

LE PAVILLON DES CANCEREUX

J’avais déjà fait connaissance avec cet auteur avec Une journée d’Ivan Dessinovitch il y a quatre ans avec un ressenti identique pour cette lecture mais à la différence qu’il s’agissait d’un roman beaucoup plus court et qui se déroulait sur une journée.

Ici il s’agit d’un récit choral qui se déroule au sein d’un service de cancérologie de 1963 à 1967. Je vous mets le résumé de Babelio ci-dessous :

En 1955, au début de la déstalinisation, Alexandre Soljenitsyne est exilé dans un village du Kazakhstan après huit ans de goulag. Il apprend alors qu’il est atteint d’un mal inexorable dont le seul nom est un objet de terreur. Miraculeusement épargné, il entreprendra quelques années plus tard le récit de cette expérience.
Au  » pavillon des cancéreux « , quelques hommes, alités, souffrent d’un mal que l’on dit incurable. Bien que voisins de lit, Roussanov et Kostoglotov ne se parlent pas. Pour l’un, haut fonctionnaire, la réussite sociale vaut bien quelques concessions. Pour l’autre, Kostoglotov, seule compte la dignité humaine. Pour ces êtres en sursis, mais également pour Zoé la naïve, Assia la sensuelle, Vadim le passionné, c’est le sens même de leur vie qui devient le véritable enjeu de leur lutte contre la mort.

Je n’ai rien à reprocher à l’écriture qui est très accessible et j’ai même pris du plaisir dans la première moitié du roman (j’ai abandonné à la page 404) mais que c’était long et déprimant d’écouter les propos des malades, médecins, infirmières, cela n’avançait pas, tournait en rond et je dois avouer également que je me perdais dans les différents intervenants (et leurs noms) car non seulement il est question de la maladie, des traitements mais également des différentes classes sociales qui se retrouvent au sein du service sans différenciation de traitement, les deux principaux étant Roussanov représentant le « bon élève » du parti et Kostoglotov, le lucide et le réactionnaire mais également des voix féminines à travers une chef de service ou une infirmière sans oublier une ébauche de romance entre l’un des malades et une infirmière

Mais l’intérêt du récit tient surtout à l’exploration non seulement du fonctionnement d’un service de cancérologie où quelque soit l’origine sociale chacun se retrouve face au mal et les différentes manières d’y réagir vis-à-vis des traitements mais également de la mort. Le fonctionnement du système politique après la seconde guerre mondiale n’est pas mis de côté car certains personnages ont été prisonniers dans des camps mais une fois sortis des camps les exactions ne sont pas arrêtées là car certains ont dû faire face à la relégation ou au bannissement et d’autres ont dénoncé des personnes pour en tirer avantages, grimper dans l’échelle dirigeante, avoir le sentiment d’un certain pouvoir, craignant désormais de subir des représailles, l’action se situant au moment de la déstalinisation.

SOLJENITISYNEAlexandre Solejnitsyne ayant lui-même été atteint à deux reprises d’un cancer a mis, je pense, beaucoup de lui-même dans ce roman, fournissant nombre de détails sur le déroulé des traitements, le ressentiment en tant que malade et les réactions de chacun des occupants de la salle commune mais également sur l’observation des équipes de traitants et personnel d’entretien, montrant le manque de moyens dont disposent les hôpitaux mais également la charge mentale d’une cheffe de service devant faire face à des hommes tout puissants.

Mais j’ai corné la page où je me suis arrêtée car je n’abandonne pas l’idée de le reprendre un jour, là où je l’ai abandonné, car même si l’ambiance me minait le moral mais surtout la lassitude des récits de chacun d’eux que j’avais bien du mal à situer en dehors des deux personnages principaux, j’ai trouvé l’écriture vivante et même parfois très belle (je vous mets quelques extraits ci-dessous) je me suis rendue compte que j’avais du mal à le reprendre et à m’y intéresser. Les pavés ne me font pas peur mais il faut qu’ils m’invitent à tourner les pages, qu’il y ait de quoi susciter soit ma curiosité (et ici c’était le cas) mais qu’également je n’ai pas un sentiment d’ennui, de longueurs.

C’est un ouvrage ambitieux qui traite à la fois d’une maladie où la mort était à l’époque le plus souvent la seule issue, mais également d’un mal, celui d’un régime politique totalitaire avec ce qu’il entraîne comme comportements chez les hommes mais qui, pour ma part, aurait peut-être gagné à moins de personnages pour pouvoir mieux les identifier.

Ce n’est pas une lecture difficile en soi et même instructive mais c’est finalement la longueur et la quantité de narrateurs qui font que j’ai eu envie de les laisser à leurs tristes sorts pour la plupart d’entre eux mais je leur rendrai peut-être une visite, plus tard pour savoir ce qu’ils sont devenus, car il y a une fine analyse non seulement psychologique mais également sociétale et humaine.

Non, pas à vie, à perpétuité ! insistait Kostoglotov. Sur le papier c’était écrit en toutes lettres : à perpétuité. Si c’était à vie, alors on pourrait au moins rapatrier mon cercueil par la suite, mais c’est à perpétuité – c’est sûrement interdit de ramener le cercueil. Le soleil pourra s’éteindre, ça n’y changera rien à rien, l’éternité, c’est encore plus long…. (p263)

Et voici que maintenant commençait une nouvelle époque, trouble et malsaine, où il fallait rougir au souvenir de ses plus beaux actes de civisme ! Ou même craindre pour soi ! (p299)

Roussanov lui jeta un regard sauvage et il eut alors la sensation cuisante qu’il ne pouvait plus tourner la tête sans tourner le torse tout entier, comme Ephrem. Cette excroissance affreuse à son cou appuyait en haut sur sa mâchoire et en bas sur sa clavicule (…) Là entre sa mâchoire et sa clavicule, il y avait son destin. Son tribunal. Et devant ce tribunal, il n’avait plus ni relations, ni mérites, ni défense. (p310)

Traduction de Alfreda et Michel Aucouturier, Lucile et Georges Nivat et Jean-Paul Sémon

Editions France Loisirs – 1976 – 781 pages

HORS LA LOIMais je n’avais pas dit mon dernier mot ! Je retourne farfouiller dans ma PAL et sort un livre tout jauni, acheté je ne sais où et qui parle d’une période bien sombre de notre histoire de France, la Terreur durant la révolution. Il s’agit de :

Hors la loi sous la Terreur de Jacques Hérissay

Jacques Hérissay était un écrivain historien français, mort en 1969, spécialisé dans les écrits sur la Révolution française et surtout à travers la religion catholique. 

Il s’agit d’un recueil de 12 récits relatant la fuite de prêtres ayant refusé de prêter serment à la Constitution à partir de 1789 leur enjoignant de ne recevoir que d’elle des ordres et non plus du pape et de se dessaisir de leurs biens et pratiques religieuses.

J’ai été intéressée en début de lecture par l’évocation d’une chasse aux hommes religieux avec « Les martyrs d’Orléans » car j’y ai retrouvé beaucoup de détails géographiques d’une ville où j’ai vécu plusieurs années. Mais arrivée en milieu d’ouvrage je trouvais que les faits, quelque soit la ville, étaient toujours les mêmes : fuites, stratégies pour trouver des refuges et continuer la pratique religieuse allant parfois jusqu’à se déguiser en personne du sexe opposé, dénonciations, jugements et verdicts hâtifs avec exécution immédiate (la période portait le nom de Terreur et ce nom n’était pas usurpé la guillotine fonctionnant à plein régime). 

Une fois de plus au début cela fonctionnait bien puis le côté répétitif des situations ne m’apportait pas satisfaction et plaisir. Rien là non plus à redire sur l’écriture mais ce sont des récits certes très documentés mais mon esprit revenant d’un service de cancérologie sous Staline n’était pas disposé à être confronté à un autre régime sanglant tel que la Terreur.

Voilà…. Je n’ai pas eu de chance dans mes choix (mais je garde Soljenitsyne sous le coude car j’ai vraiment envie d’aller au bout) et je pense que le mois prochain avec comme thème « Elémentaire mon cher Watson » et donc des romans policiers classiques je vais sans peine trouver mon bonheur…..

Ciao 📚

LES CLASSIQUES C'EST FANTASTIQUE 2