Jour de silence à Tanger de Tahar Ben Jelloun

C’est une de ces mauvaises journées à Tanger, journée de vent et de solitude. Dans sa chambre aux murs fissurés, tâchés d’humidité, dans sa grande maison aux nombreuses pièces inoccupées où, patriarche irascible, il a longtemps régné, le vieil homme s’ennuie. Le temps qui passe, les enfants ingrats, l’épouse mal soumise, les amis absents ou morts, les médicaments imbéciles qu’il jette à la poubelle par orgueil… A certains moments, tout excite son courroux. Faudrait-il baisser pavillon, renoncer, sous prétexte qu’on est vieux et rendu à merci par la maladie ?
A d’autres moments, ce sont les images douces d’une femme ou d’une jeune fille qui inonderait sa poitrine de sa chevelure dénouée. Il se souvient aussi des jambes des filles, des seins d’une servante, trop libres sous le voile léger de ses robes. Pourquoi s’imagine-t-on parfois la vieillesse libérée du désir ? Il pense aussi à ces jours encore proches où ses doigts coupaient habilement le tissu et où chacun admirait sa dextérité de tailleur. Pourquoi lui n’a-t-il jamais fait fortune ? Est-il arrivé trop tard à Tanger ? Aurait-il eu tort de ne point mentir ou tricher comme les autres ?
Le narrateur, lorsqu’il reprend la parole, revient durement sur les inclinations tyranniques du vieillard, son goût pour les mots acerbes, ceux qui blessent et meurtrissent : son égoïsme impérial et ses exigences de tous les instants. Défilent alors de menus événements de la vie passée, mariages, fêtes familiales, brouilles, parentèle oublieuse, voisins ridicules… Comme la chronique véritable et actuelle d’un quartier du Maroc.
Et insensiblement, quoique la chose ne soit jamais dite, on comprend que c’est un fils qui parle de son père, que c’est Tahar Ben Jelloun qui parle du sien, dans l’immédiate et pathétique vérité d’un récit.

Ma lecture 

Il est âgé, plus de 80 ans, il est seul, il sent ses forces l’abandonner mais refuse de voir la réalité. Il est à l’heure des bilans d’ailleurs il n’a rien d’autre à faire. Il voudrait avoir quelqu’un à qui se confier mais ses amis sont morts, sa femme il la traite comme une servante, ses fils sont loin ou n’ont pas le temps. Alors il raconte, il se raconte dans cette chambre à Tanger où il s’est cloîtré avec ses souvenirs.

Incipit :

C »est l’histoire d’un homme leurré par le vent, oublié par le temps et nargué par la mort. (p11)

Ce récit composé de courts paragraphes est à deux voix : celle du « je » avec ce vieux tailleur qui prend conscience de l’état de son corps qui, comme celui de sa maison, se fissure, s’abîme, s’essouffle mais ne l’accepte pas et repense à sa vie d’avant, à ses amis tous partis. Mais il y a aussi celle du « il », du témoin, son fils, sûrement l’auteur (sur la couverture il est précisé récit et non roman) sans complaisance, lucide qui s’attache souvent à décrire le décor, l’ambiance ou à restituer les faits, vus de l’extérieur. Deux voix, deux réalités. Une vie qui s’achève.

Au seuil de la mort on dit que l’on voit défiler sa vie, c’est l’heure du bilan et pour ce vieux tailleur de plus de 80 ans, celui-ci est fait d’aigreur, de rancunes, de regrets. A l’écouter le portrait n’est pas glorieux, il est même détestable même si parfois on vient à penser qu’il s’est fabriqué cette dure carapace.

Il revient sur son enfance à Fès, sa ville de cœur, sur les femmes aimées ou croisées, sur des désirs inavoués, sur ses amis, ses voisins avec une voix amère reportant sur les autres l’éloignement, l’absence heureusement l’autre narrateur adoucit ou replace les faits en les contextualisant. Qui a raison ? Celui qui les a vécu ou celui qui en a été témoin ? Qu’importe les deux voix sont finalement importantes car elles détiennent chacune une part de vérité sur ce qui fait une vie.

J’avais acheté ce livre pour découvrir la plume de Tahar Ben Jelloun et je découvre une plume à la fois poétique, douce, mélancolique et concise mais pouvant également devenir, à l’image du personnage, odieuse, révoltante parfois.

Je ressors de cette lecture avec un sentiment d’inquiétude : devient-on tous comme cela avec les années…… Cela n’est guère réjouissant et heureusement j’ai autour de moi des exemples de vieillesse plus joyeuse et ai lu des récits plus apaisants sur cette étape de la vie.

Editions du Seuil – Janvier 1990 – 123 pages

Ciao