Basil de W. Wilkie Collins

BASIL IG

Un jeune homme, Basil, s’engage dans un mariage qui ne tarde pas à se révéler un guet-apens… Où la bonne société victorienne nous découvre le dessous – peu reluisant – de ses crinolines. Basil (1852), le plus sexué des romans de Collins, en tout cas l’un des plus délicieusement inconvenants, ne fait pas beaucoup de cadeaux à son lecteur… qui n’attend d’ailleurs que cela, l’hypocrite. A ne pas lire la nuit si l’on veut dormir.

Ma lecture

William Wilkie Collins est souvent cité comme un auteur de romans de littérature victorienne teintés d’intrigues, de mystères, des sortes de thrillers avec de nombreux rebondissements. J’ai lu il y a très très longtemps La dame en blanc et comme je suis très attirée par la littérature anglaise, ses ambiances, ses personnages fouillés, j’ai toujours du plaisir à m’y replonger de temps à autre, pour faire une pause ou pour retrouver ce charme indéfinissable qu’elle dégage.

Basil vit auprès de son père et de sa sœur et confidente, Clara qu’il adore, sa mère étant décédée depuis longtemps, son frère aîné, Ralph, ayant été dans l’obligation de l’éloigner du cercle familial par son père, car sujet aux jeux d’argent et aux femmes, afin de préserver la réputation de cette famille aristocratique.

Basil va croiser fortuitement le chemin de Margaret et en tomber éperdument amoureux, prêt à tout pour l’épouser immédiatement sans la connaître, ni elle, ni sa famille, prêt à une mésalliance et à accepter toutes les conditions pour y parvenir, même les plus étranges imposées par le père, marchand de tissus. Innocent et naïf, Basil, aveuglé par son amour, il ne va pas voir ou vouloir voir le piège qui lui est tendu et comprendre bien trop tard que cette histoire qu’il pensait être une histoire d’amour va se transformer en tragédie.

Que tu es naïf Basil ! Ton amour pour Margaret t’a rendu complètement aveugle : tu n’as pas entendu Mr Sherwin, le père de la jeune fille, sa voix roublarde saisissant l’occasion d’une alliance inespérée pour sa fille, vu le désespoir de Mrs Sherwin à ton arrivée, remarqué le caractère de Margaret, enfant gâtée et capricieuse, soupçonné Mannion, l’homme de confiance de Mr Sherwin, décalé et mystérieux.

Un joli roman dans la pure tradition victorienne dont le personnage principal est le narrateur, avec ce qu’il faut de retournements de situations, d’actes de vengeance, des révélations, des retours d’absents tenant un rôle important ensuite, des relations familiales tendues ou tendres. Les caractères des personnages sont peu à peu révélés,  avec des indices que nous lecteurs relevons  mais que le narrateur n’a pas su voir,  mettant en évidence combien l’incrédulité de celui-ci et son manque de discernement vont provoquer quand les faits vont être mis à jour et déclencher une tempête de violence.

J’ai aimé le renversement de situations, les personnalités très opposées, la douceur et l’amour sans faille de Clara, bravant les interdits paternels, Ralph, le frère banni, rédempteur et bienveillant, le changement de rythme et de ton entre la confession première puis les événements qui suivent et font l’objet soit de narration soit d’échanges de lettres entre des personnages annexes pour relater les faits, à distance, de façon neutre par rapport au drame.

Comme toujours dans la littérature anglaise il faut un peu de temps pour s’installer dans l’histoire et prendre possession des personnages mais ce temps est nécessaire et utile car il permet d’être totalement immergé, de visualiser les protagonistes, les décors, les ambiances et je trouve que c’est un des traits dominants de la littérature anglaise. Rien n’est laissé de côté, tout contribue à l’histoire, à son développement et à la tension du récit.

J’ai dans ma PAL le roman de W.W. Collins le plus noir paraît-il : Sans nom mais c’est un pavé de près de 900 pages et comme j’ai également l’intention un jour de relire La dame en blanc, je reviendrai vous parler de cet auteur et de ses romans, qui parait-il, vous font passer des nuits blanches….. Peut-être à l’époque mais ce ne fut pas le cas pour moi mais j’ai passé un joli moment de lecture mais j’ai eu à plusieurs moments envie de secouer ce gentil Basil et lui ouvrir les yeux sentant le piège s’ouvrir devant lui pour ensuite se refermer et provoquer une tempête.

J’ai aimé.

Natiora a également lu Basil et je vous laisse découvrir ce qu’elle en pense.

Traduction de Marie-Thérèse Carton-Piéron

Editions Phebus – Septembre 2005 – 352 pages

Ciao 📚

Bad Girl – Classes de littérature de Nancy Huston

BAD GIRL IG Quels sont les facteurs improbables qui transforment une enfant née dans l’Ouest du Canada au milieu du XXe siècle en une romancière et essayiste bilingue et parisienne ?
Connaissant les écueils et les illusions du discours sur soi, Nancy Huston tutoie tout au long de ce livre le fœtus qu’elle fut et qu’elle nomme « Dorrit », afin de lui raconter sur le mode inédit d’une « autobiographie intra-utérine » le roman de vie.
Arrière-grand-père fou à lier, grand-père pasteur, tante missionnaire, grand-mère féministe, belle-mère allemande, père brillant mais dépressif, déménagements constants, piano omniprésent, mère dont les ambitions intellectuelles entrent en conflit avec son rôle familial : ainsi la création littéraire devient-elle pour Dorrit la seule manière de survivre.
Citant ses mentors, Beckett, Barthes, Gary Weil, Woolf, mais aussi Anaïs Nin ou Anne Truitt, Nancy Huston traque l’apparition, dans le cheminement de la petite Dorrit, des thèmes qui marqueront son œuvre.
Ce livre est fondamental dans la trajectoire littéraire de la romancière. Au plus près du territoire de l’intime, il offre un nouvel éclairage sur son œuvre.

Ma lecture

Aimer lire donne souvent l’envie d’aller voir ce qui se cache derrière la plume, qui est l’auteur(e), pourquoi, comment écrit-il (elle), ce qui l’inspire pour ses écrits, regarde-t-elle autour d’elle ou s’inspire-t-elle de sa vie, de ses souvenirs, etc…. Je vais de temps en temps chercher des lectures (ou des podcasts) pour le découvrir et la manière dont Nancy Houston construit ce récit autobiographique est très original. Elle s’adresse au fœtus en gestation qu’elle a été, de sa conception, la « mauvaise nouvelle », jusqu’au jour de sa naissance. Elle lui trace son chemin comme si elle voulait l’avertir, la mettre en garde : d’où elle vient généalogiquement, ce que sera sa relation avec ses parents et en particulier avec sa mère, Alison, qui va s’éloigner d’elle, on peut dire abandonner, alors qu’elle n’a que 6 ans, influençant largement ses écrits.

Toi, c’est toi, Dorrit. Celle qui écrit. Toi à tous les âges, et même avant d’avoir un âge, avant d’écrire, avant d’être un soi. Celle qui écrit et donc aussi, parfois, on espère, celui/celle qui lit.  Un personnage. (p11)

Bad girl, good girl, bad mother, good mother….. A l’image de l’illustration de couverture faite par Guy Oberson, le Peintre compagnon de Nancy Houston, c’est un portrait d’une femme marquée à jamais par l’abandon de sa mère qu’elle porte en elle comme une marque indélébile.

Famille, écriture, société, pays, langues mais également féminisme, une vie de femme dans un récit très personnel, à la fois profond et pudique, écrit à l’aube de sa soixantaine, à l’heure des bilans qu’elle peut regarder et évoquer avec parfois regrets :

Hélas, tandis qu’on élevait les filles à la fois comme filles et garçons, on continuait à élever les garçons comme des garçons. (p132)

ou ironie :

Tu supporteras des hommes de toutes sortes, y compris la pire : d’épais malotrus qui blablatent, salivent, balivernent et t’envahissent de leurs paroles, tu les supporteras parce que, tout en souriant et en hochant la tête, tu enregistres leur comportement certaine de prendre un jour ta revanche en les transformant comme des marionnettes, toi qui décideras quand ils doivent l’ouvrir et la fermer. (p207)

mais avec en fond un mystère jamais résolu ni compris :

Cela n’arrive jamais qu’une mère quitte son enfant. C’est donc que l’enfant en question doit être nulle. Oui, tu mérites tout le malheur qui t’arrive, bad girl, même si tu ne sais pas pourquoi. (p251)

Avec des courts chapitres, à la manière de pensées ou d’une sorte de journal intime, elle laisse monter en elle tout ce que lui inspire le regard sur sa vie, faisant le corollaire entre ses pensées, sa famille, son enfance et comment elles ont influencé non seulement la femme mais également l’écrivaine qu’elle est devenue, creusant et cherchant à trouver des réponses à travers ses romans.

C’est une mise à plat lucide, jalonnée des influences littéraires et musicales qui l’ont accompagnée mais on ressent  tout le long, la blessure mal cicatrisée de l’absence maternelle. Elle dresse son arbre généalogique aux multiples origines, classes sociales et parfois même avec quelques branches pas toujours très solides psychologiquement et cette introspection lui permet de mettre à jour ses choix de sujets littéraires entre autres.

Je n’ai lu de Nancy Huston que Lignes de failles, un roman que je n’avais pas apprécié dans un premier temps (je ne sais plus pourquoi)  mais qu’une relecture quelques années plus tard m’avait enchantée et la découverte de cette Classe de littérature permet de comprendre à quel point, à travers ses écrits, elle met d’elle-même, de son passé, de ses sujets centraux qu’elle explore, encore et encore, afin de mieux comprendre la Dorrit qu’elle fut et qu’elle est encore aujourd’hui.

Nancy Houston écrit sur elle et elle parle d’elle à la manière d’un personnage de roman, se cachant derrière celui-ci afin de garder une distance nécessaire, mais avec malgré tout une tendre intimité vers l’embryon qu’elle fut, cet œuf qui grandit dans le vente de sa mère, ce seul moment où elle l’avait tout à elle.

(…) la deuxième personne sera toujours celle que tu préfères, étant donné qu’il n’y a pas assez de place dans le monde pour je, et que il et elle mettraient trop de distance entre toi et tes personnages bien-aimés, tu veux leur parler tout le temps, comme s’ils étaient dans la pièce avec toi, c’est pourquoi, livre après livre, tu diras you, you, you et tu, tu, tu, et il en ira de même, Dorrit, pour ce livre-ci, où ta ville elle-même sera transformée en lettre, et toi, veux veux pas, drôle de petit chamois vaillant devenu dame vieillissante, en femme de lettres (p254)

J’ai beaucoup aimé l’originalité de la construction, l’analyse de ses influences, le ton à la fois empreint de bienveillance et de compassion pour elle, un moyen d’analyser et comprendre l’enfant, la femme et l’écrivaine même si la partie concernant le passé de ses ancêtres m’a perdue à certains moments dans une écriture très douce, paisible et comme sur la voie de l’acceptation.

Editions Babel (Actes Sud) – Avril 2016 (Actes Sud Octobre 2014) – 236 pages

Ciao 📚