Lambeaux de Charles Juliet – Coup de 🧡

LAMBEAUX IGDans cet ouvrage, l’auteur a voulu célébrer ses deux mères : l’esseulée et la vaillante, l’étouffée et la valeureuse, la jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée.
La première, celle qui lui a donné le jour, une paysanne, à la suite d’un amour malheureux, d’un mariage qui l’a déçue, puis quatre maternités rapprochées, a sombré dans une profonde dépression. Hospitalisée un mois après la naissance de son dernier enfant, elle est morte huit ans plus tard dans d’atroces conditions.
La seconde, mère d’une famille nombreuse, elle aussi paysanne, a recueilli cet enfant et l’a élevé comme s’il avait été son fils.
Après avoir évoqué ces deux émouvantes figures, l’auteur relate succinctement son parcours. Ce faisant, il nous raconte la naissance à soi-même d’un homme qui est parvenu à triompher de la «détresse impensable» dont il était prisonnier. Voilà pourquoi Lambeaux est avant tout un livre d’espoir.

Ma lecture

Mais toujours en toi vibre cet amour de la mère. Un amour qui te soutient, t’enjoint de tenir, de te montrer docile et courageux, de lui témoigner ta gratitude en veillant à ne rien faire qui pourrait la peiner. (p107)

Lambeaux de vie, d’une enfance qui a marqué toute une vie, de la perte de sa mère à laquelle il fut arrachée à peine né, morte affamée pendant la guerre dans un asile d’aliénés, de l’amour d’une seconde sans lien du sang mais avec des liens d’amour inconditionnel, une seconde famille qui l’a accueilli et reconnu comme l’un ses siens. C’est de cela qu’il est question dans ce récit très chargé en émotions et aveux d’un homme, Charles Juliet, qui s’adresse à ses mères perdues, comme un hommage à leur courage face parfois à des injustices, mais également à lui-même avec l’emploi du « tu » pour donner à l’ensemble une ambiance d’intimité encore plus forte accentuée par la simplicité et la sincérité de la parole mise en mots.

Comment rester de marbre face à cette mère inconnue, qui perdit son premier amour avec un sentiment de culpabilité, qui subit sa vie faite de grossesses et du dur travail de mère et de paysanne, elle qui rêvait et aurait eu la possibilité d’études mais qui était plus utile sur les terres que sur un banc d’école, qui ne fut jamais entendue, écoutée.

Mais au bout du compte, ces instants que tu passes à arpenter les chemins en parlant les mots qui montent de ta nuit, ne te soulagent guère, et de jour en jour grandit en toi une âpre révolte à l’idée qu’on peut mourir sans rien avoir vécu de ce qu’on désire si ardemment vivre (p77)

Comment ne pas entendre la voix de Charles Juliet retraçant son parcours, peu doué pour les études et placé comme enfant de troupe très jeune avant d’avoir eu la révélation que l’écriture allait être à la fois sa bouée mais également son destin, malgré la difficulté d’écrire, de trouver l’inspiration, les mots justes.

Je suis toujours aussi intéressée par le travail de l’écrivain, ce qui se cache derrière les mots, la plume, le parcours emprunté et lorsque j’ai découvert lors d’une émission de La Grande Libraire Charles Juliet , sa façon discrète d’être incroyablement présent, le choix et la profondeur des mots qu’il utilisait, son humilité et sa simplicité, s’exprimant à la manière d’un poète, je n’ai eu qu’une envie le lire et d’avoir confirmation de ce que j’avais ressenti. Nous sommes le plus souvent ce que notre enfance fut et restons souvent marqué à jamais par celle-ci.

Une enfance et une histoire simples, rurales, comme il en a existé tant mais quel hommage à ses mères qui lui donnèrent tant, même si la chaleur des sentiments n’était pas exprimée, quel regard à la fois distancié par rapport à l’enfant qu’il a été mais également très intime, se révélant à lui-même certains aspects de sa personnalité, de ses choix. Une plongée dans son moi le plus profond pour faire le lien entre tout ce qui l’a construit et devenir l’homme de lettres qu’il est devenu.

Tu as l’inestimable satisfaction de te dire que le destin a prouvé qu’il t’accordait le droit de vivre. (p113)

Ecrit entre 1983 et 1995, sans effet linguistique mais avec la sincérité du cœur, il porte un regard à la fois bienveillant, reconnaissant mais également critique sur une époque où la femme n’était que deux bras, un ventre et qu’il lui était pas reconnu d’avoir des ambitions et des capacités. Un récit d’enfance, à la fois doux et révolté mais sans violence parce que les mots suffisent par eux-mêmes, parce qu’il n’est pas nécessaire d’en rajouter, parce qu’avec le temps et le recul, il a compris et accepté celle qui l’a engendré et celle qui l’a élevé.

C’est un vibrant chant d’amour pour ses femmes silencieuses, inconnues et une introspection sur une enfance qu’il accepte et vénère parce qu’elle a fait de lui l’homme qu’il est.

Coup de 🧡.

Voici la vidéo de La Grande Librairie où j’ai fait la rencontre de Charles Juliet sur le thème du journal intime.

Editions Folio – Août 2017 (P.O.L. 1995) – 154 pages

Ciao 📚

L’Enfant céleste de Maud Simonnot

L'ENFANT CELESTE IGSensible, rêveur, Célian ne s’épanouit pas à l’école. Sa mère Mary, à la suite d’une rupture amoureuse, décide de partir avec lui dans une île légendaire de la mer Baltique. C’est là en effet qu’à la Renaissance, Tycho Brahe – astronome dont l’étrange destinée aurait inspiré Hamlet – imagina un observatoire prodigieux depuis lequel il redessina entièrement la carte du Ciel.

En parcourant les forêts et les rivages de cette île préservée où seuls le soleil et la lune semblent diviser le temps, Mary et Célian découvrent un monde sauvage au contact duquel s’effacent peu à peu leurs blessures.

Ma lecture

RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020

Les personnes libres trouvent ce à quoi elles aspirent  – c’est leur privilège.(p158)

Mary et son fils Célian, 12 ans, vont rompre les amarres pour un voyage comme une dernière bouée jetée à la mer. Elle sort difficilement d’une relation amoureuse, lui est un enfant doué, intuitif mais qui ne correspond pas aux normes de l’école, il ne rentre pas dans les cases….  Alors elle décide de partir, de leur donner une dernière chance à lui pour sortir de l’échec scolaire et à elle pour trouver un nouvel élan. Et la destination n’est pas banale : l’île suédoise de Ven qui a accueilli au XVIème siècle l’astronome, Tycho Brahe, l’homme au nez d’or, dont son père lui avait parlé.

(…) face aux courants marins et aux vents, tant qu’on lutte contre on n’avance pas, alors que si on les utilise on peut aller où on veut. (p35) 

Ce séjour va être l’occasion de rencontres : celle d’un universitaire anglais, Des Esseintes,  le Professeur qui tente de prouver les liens entre Shakespeare et Tycho Brahe et en particulier à travers Hamlet, mais aussi de Solveig et Björn, l’Ours qui vont être ses guides sur le chemin de la paix.

Mary veut pour son « petit tigre », Célian, trouver la clé qui lui permettra de comprendre ce qui l’anime, l’intéresse et c’est au milieu de ces terres et de leur histoire qu’elle envisagera les réponses qu’elle attend pour lui mais aussi pour elle.

Je ressens un grand bien-être et la même impression de retrouver un lieu familier, qui m’aurait attendue. Pourtant, j’éprouve aussi une nostalgie diffuse. (p120)

Maud Simonnot fait de ce roman, aux courts chapitres, comme des instantanés, à la fois un magnifique récit d’un voyage sur des terres inconnues mais aussi un voyage initiatique et intériorisé, à deux voix, celles de Maud et Célian, qui chacun, tout à tour, observe, analyse ce que l’environnement, la nature et le cosmos leur offrent.

On imagine que s’élever protège des dangers mais aucune ascension ne saurait prémunir contre sa propre mémoire. « Tu es comme les chiens, tu as besoin d’un environnement particulier pour être heure. (p37) 

Quel joli voyage tout en délicatesse, en observations et informations. Je ne connaissais rien, même pas de nom, de ce Tycho Brahe, de son Palais des Cieux construit sur cette île et la relation entre ce duo mère-fils qui va trouver sur ce bout de terre sous la bienveillance de ses habitants et de la voûte étoilée, le chemin de la réconciliation avec soi et le regard porté sur les autres. Une mère et son enfant qui vont apprendre à se connaître et à s’accepter pour ce qu’ils sont et non pour ce que les autres veulent qu’ils soient.

Ce voyage laissera bien plus que des grains de sable et des fleurs séchées entre les pages de mes carnets. J’ai parcouru le cycle entier du chagrin, la souffrance s’est dissoute dans la pureté des paysages de Ven. (p157)

Ils étaient tous les deux à la dérive, dans leurs vies, ils vont découvrir une île pour finalement explorer un dernier rivage, celui de la sérénité et du sens de leurs vies.

Dès les premières lignes, j’ai plongé sans retenue dans une écriture fluide, inspirée, douce, limpide comme un paysage, un lieu, dans lequel j’allais me sentir bien, en accord. Elle crée une atmosphère, une ambiance et m’a fait découvrir une personnalité très troublante, novatrice mais aussi contestée en la personne de cet astronome danois qu’était Tycho Brahe sans parler des controverses concernant Shakespeare et l’écriture d’Hamlet.

Je comprends enfin cette notion enseignée dans un cours de philosophie : l’aventure, plus qu’une interruption du cours des événements ou un voyage vers un ailleurs inconnu et exaltant, est surtout une disposition à être dans le temps. (p130) 

Elle a concentré dans la quête de cette femme une somme de références entre autres avec le nom du Professeur, Des Esseintes, inspiré par Huysmans et Mary par un poème de Tennyson intitulé Maud :

Mary aux ascensions aventureuses, aux chutes et aux escapades enfantines (p75)

et un travail de recherches et de documentation autour de Shakespeare et ses mystères, en  les intégrant à son récit et les faisant correspondre à l’itinéraire de Mary et Célian pour trouver la paix, le tout avec cohérence et fluidité.

Je vous encourage à découvrir ce curieux Tycho Brahe sur lequel Maud Simonot se repose pour évoquer la beauté de la nature, l’amour maternel contre vents et marées mais également la recherche de soi sur un petit bout de terre au milieu de la Mer Baltique où paysages et habitants s’unissent dans des bonheurs simples.

J’ai beaucoup aimé, c’est une petite pépite et j’ai envie de découvrir d’autres romans de cette auteure dont j’ai apprécié l’écriture, l’univers et la sensibilité. Un roman à la forme d’un poème, d’un traité de philosophie et d’un document historique et géographique…..

Editions de l’Observatoire – Août 2020 – 166 pages

Ciao.