La neuvième heure de Alice McDermott

LA 9EME HEURE

Jim agite doucement la main en refermant la porte derrière sa femme Annie qu’il a envoyée faire des courses. Il enroule alors soigneusement son pardessus dans le sens de la longueur et le pose au pied de cette même porte. À son retour, c’est un miracle si Annie ne fait pas sauter la maison entière en craquant une allumette dans l’appartement rempli de gaz.
Les chevilles enflées après une journée à faire l’aumône, sœur Saint-Sauveur prend la relève des pompiers auprès de la jeune femme enceinte et des voisins sinistrés de ce petit immeuble de Brooklyn. La nouvelle du suicide étant déjà parue dans le journal, elle échouera à faire enterrer Jim dans le cimetière catholique, mais c’est très vite toute la congrégation qui se mobilise : on trouve un emploi pour Annie à la blanchisserie du couvent où sa fille Sally grandit sous l’œil bienveillant de sœur Illuminata, tandis que sœur Jeanne lui enseigne sa vision optimiste de la foi. Et quand cette enfant de couvent croira avoir la vocation, c’est l’austère sœur Lucy qui la mettra à l’épreuve en l’emmenant dans sa tournée au chevet des malades.

Ma lecture

Ce roman nous entraîne à Brooklyn au début du XXème siècle (si on fait un rapide calcul par rapport aux générations et événements car il n’est pas vraiment daté) Jim décide d’en finir avec la vie. Il a été licencié, sa femme Annie attend leur premier enfant, et il manque d’énergie pour se lancer dans la recherche d’un travail, il touche un peu à l’alcool, il ne supporte plus cette vie difficile.

Dès le début nous sommes plongés dans les quartiers miséreux de l’Amérique qui sont arpentés par les religieuses d’une congrégation qui vient en aide aux malades, aux meurtris, aux laissés pour compte. Dès la découverte du corps de Jim, Annie va être pris en charge par la congrégation pour l’aider à remettre en état son petit logement, trouver un travail à la blanchisserie de la congrégation qui lui permettra de rester proche de sa fille, Sally en particulier par sœur Jeanne  et sœur Illuminata.

L’auteure décrit minutieusement la misère qui règne dans ces quartiers déshérités et le travail des religieuses qui tentent d’apporter réconfort, hygiène, soins à des familles démunies et au bord de l’agonie. Quand ces femmes ne sont pas à soigner, récurer, aider, réconforter, elles partent avec leurs paniers de collectes afin de mendier quelque argent en s’installant parfois dans le froid  pour améliorer le sort de toute cette population.

Rien ne nous est épargné dans la description du travail de ces religieuses, des actes de la vie quotidienne qu’elles doivent assurer lorsque leurs protégés ne sont plus en état de le faire,  faisant preuve d’une abnégation, d’un dévouement sans faille : fortes mais fermes quand il le faut, elles vont au bout de leurs forces, de leurs convictions pour soulager la misère.

Sally va grandir parmi elles, dans l’ombre de la religion et n’ayant connu pratiquement que cet environnement elle décidera d’entrer les ordres. Mais sa première vraie confrontation avec le monde extérieur risque de faire vaciller sa foi. D’autres événements surviendront qui obligeront cette jeune fille à grandir vite, à faire des choix, à découvrir la vie, la vraie vie dont elle était jusqu’à se jour ignorante.

La vie passe en un clin d’œil. Pas besoin d’imagination pour la convaincre qu’elle était déjà passée. (p186)

Alice McDermott a fait le choix de construire son récit en incluant à travers l’histoire de cette mère  le passé d’une autre famille qui va jouer un rôle important, la narration étant faite le père aux petits enfants.

C’est une histoire de famille dans un quartier où les personnes se cotoîent depuis longtemps, partageant misère et difficultés, avec des petits moments de bonheur, et où le destin joue un rôle important. Différence des classes sociales, pouvoir de l’argent qui peut changer une vie, le sens du devoir pour d’autres, les relations coupables et cachées.

L’auteure s’attache à rendre le climat du quartier, des petites gens, les conditions de vie de tout ce petit peuple, c’est un univers à la Dickens, à la Victor Hugo. On parle beaucoup odeurs, couleurs, environnements,  on ne s’attarde pas trop sur les sentiments, même s’ils existent. La vie des religieuses est faite de prières, de devoirs, de foi, du choix de vies qu’elles ont acceptées mais que la présence de Sally, fillette va illuminer en apportant parfois un peu de gaité dans leur quotidien par les imitations qu’elle fait.

De l’intérieur de sa coiffe blanche, ses petits yeux, les petits yeux délavés d’une vieille femme, passaient sur nous. Une seconde, quelque chose d’affectueux, de joyeux même, en chassa le chagrin, mais une seconde seulement. Quand l’ombre grise revint, nous reconnûmes en elle non pas une lueur transitoire, aussi brève qu’un clignement d’yeux, mais une douleur qui avait toujours été là dans le cher et vieux visage. « Dieu, connaît mon cœur, dit-elle. Donc, je n’ai pas besoin de Lui demander son pardon, voyez. » (p281)

L’écriture rend totalement cette ambiance d’abnégation, on ressent le poids de ces tâches, les techniques qu’elles utilisent pour venir à bout des situations les plus difficiles, la parfaite organisation qu’elles ont,  mais aussi sur la distance qu’elles mettent parfois face à ce qu’elles voient, à ce qu’elles vivent, elles ne s’attachent pas, n’en parlent pas mais on comprend bien que tout cela laisse des traces.

C’était pour moi la découverte d’une auteure mais aussi un voyage dans ces quartiers pauvres, où la vie ne tient souvent qu’à un fil mais où règne malgré tout l’amitié, l’entr’aide et l’amour. J’ai retrouvé le style de certains romans de la littérature américaine telle que Betty Smith par exemple mais avec peut être un peu moins de dynamisme et une construction dans laquelle j’ai eu, parfois, un peu de mal à me retrouver surtout dans les éléments du passé, la généalogie des familles, à faire emboiter toutes les pièces.

Je remercie les Editions de la Table Ronde pour cette découverte.

Prix Fémina Etranger 2018

Mon avis : 📕📕📕📕

Editions de la Table Ronde (Quai Voltaire) – Août 2018 – 288 pages

 

 

 

 

 

«Si j’étais Dieu, avait coutume de dire sœur Saint-Sauveur, je ferais les choses autrement.» À défaut de l’être, les Petites Sœurs soignantes des Pauvres Malades, chacune avec son histoire et ses secrets, sont l’âme d’un quartier qui est le véritable protagoniste du roman d’Alice McDermott.

La voleuse de livres de Markus Zusak

LA VOLEUSE DE LIVRES

Résumé

Leur heure venue, bien peu sont ceux qui peuvent échapper à la Mort. Et, parmi eux, plus rares encore, ceux qui réussissent à éveiller Sa curiosité. Liesel Meminger y est parvenu.

Trois fois cette fillette a croisé la Mort et trois fois la Mort s’est arrêtée. Est-ce son destin d’orpheline dans l’Allemagne nazie qui lui a valu cet intérêt inhabituel ? Ou bien sa force extraordinaire face aux événements ? Au moins que ce ne soit son secret…

Celui qui l’a aidée à survivre. Celui qui a même inspiré à la Mort ce si joli surnom : la Voleuse de livres.

Mon avis

Les mots, les livres peuvent-ils vous sauver ?

Il y a des mois que ce livre me nargue, me tourne autour, je ne lisais que des avis positifs sur lui, roman pour jeunes adultes mais aussi roman pour adultes, si si je vous assure. Quand un livre vous interpelle de cette façon, un jour ou l’autre on cède et bien j’ai cédé, j’avais besoin d’un roman d’aventure, un peu long (630 pages) mais que j’ai lu en 2 jours tellement l’histoire, les personnages, les rebondissements mais aussi les sentiments sont forts.

Avez-vous déjà lu un livre dont la narration est faite par la Mort ? Non et bien là elle va être la passeuse de l’histoire en plus d’être la passeuse des âmes. Pas de complaisance, son activité est implacable d’autant plus pendant la deuxième guerre mondiale, en Allemagne, près de Dachau. Là aussi il y a des drames et l’héroïne Liesel Meninger, 9 ans quand on la découvre va connaître les plus durs qu’une enfant de son âge puisse connaître, la perte de sa famille et son arrivée dans une famille d’accueil composée d’Hans et Rosa.

10 parties et un épilogue pour cette histoire d’amour des livres, des mots mais aussi sur l’amour d’une famille d’adoption aux aspects parfois un peu rudes, sur la folie des hommes, des atrocités de la guerre, sur la résistance et l’aide aux persécutés à travers Max, qui vivra plusieurs mois dans le sous-sol et l’amitié-amour de Rudy, le voisin présent, attentionné à sa manière, son confident au milieu de la misère, la faim et la douleur.

Ceux qui n’ont rien ne cessent de se déplacer, comme si leur sort pouvait être meilleur ailleurs. Ils préfèrent ignorer qu’au terme du voyage ils vont retrouver sous une nouvelle forme le vieux problème, ce membre de la famille qu’on redoute d’embrasser.(p33)

Mais la Mort est le témoin de cette histoire, et elle vous déverse les faits de façon froide, cynique, avec des pointes d’humour parfois, d’étonnement et puis un sentiment d’attachement malgré tout pour cette fillette illettrée qui va découvrir le pouvoir des mots, le plaisir de lire et d’écrire.

Or cette fillette vivait dans l’Allemagne nazie. Comme il était important alors qu’elle découvre le pouvoir des mots ! (p175)

Roman pour jeunes adultes est-il dit ! Je pense qu’il peut s’adresser à un public plus large, moi je suis passée par plein d’émotions. Découvrir la guerre à travers celle qui y règne en grande prêtresse : la Mort. N’est-elle pas la mieux placée pour poser le décor, les acteurs de toute obédience : nazi, résistant, juste, traite, adultes, enfants etc…. ? Pour analyser les situations, pour en tirer une certaine philosophie.

On dit que la guerre est la meilleure amie de la mort, mais j’ai une autre opinion là-dessus. A mes yeux, la guerre est comparable à un nouveau patron qui attend de vous l’impossible. Il est là, sur votre dos, à répéter sans arrêt : « il faut que ce soit fait ». Alors, vous mettez les bouchées doubles. Et le travail est fait. Pour autant, le patron ne vous remercie pas. Il vous en demande plus encore. (p357)

C’est une terrible histoire mais c’est aussi une très belle histoire. Tout s’entremêle, se mêle, se démêle, avec la narratrice qui met régulièrement son grain de sel, son cynisme, mais avec des figures magnifiques : Hans le père adoptif, Max l’ami secret, le révélateur de la beauté des mots, le poète, Rudy, dont l’idole est Jessie Owens, qui donnerait sa vie pour un baiser, et puis d’autres plus troubles Ilsa Hermann, la femme du maire, partagée entre coeur de mère et engagement.

Je ne veux pas me substituer à la Mort et vous en dire plus, je lui laisse le soin de vous raconter les ravages de la guerre dans ce qu’il y a de plus terrible mais avec parfois des petites éclaircies.

C’est bien écrit, réfléchi, construit, on ne se perd jamais, il y est même inséré une magnifique histoire de Secoueuse de mots et d’homme qui se penchait, on s’attache aux personnages et à leur devenir en sachant que la Mort rode et guette les âmes à prendre, si légères dans ses mains. J’aime quand l’auteur change les règles de narration, me surprend, m’emmène, fait des incursions dans le passé, le présent mais de manière habile pour donner envie de dévorer les pages.

Vous l’avez compris énorme coup de coeur….. Si vous voulez vous lancer dans une histoire magnifique, qui a été portée au cinéma (que je n’ai pas vu) mais faites-vous votre propre film….. avec quelques mouchoirs à portée de mains car c’est une histoire de vie mais aussi de mort.

Ma note : ♥♥♥♥  – COUP DE COEUR

Ciao

Le Château de Verre de Jeannette Walls

LE CHATEAU DE VERRE

Résumé

Jeannette Walls est connue du Tout New York : chroniqueuse mondaine, elle évolue dans le monde des célébrités. Qui pourrait imaginer qu’elle a passé ses premières années dans la misère la plus sordide? – que son enfance a été une lutte continuelle pour survivre, marquée par un père et une mère d’une excentricité absolue? Amoureux des arts et des lettres, sublimes de fantaisie, les parents Walls sont aussi des marginaux d’un égoïsme criminel. Mathématicien et bricoleur inspiré, le père caresse un rêve fou : bâtir une maison de verre dans le désert. Mais il noie ses projets dans l’alcool. La mère écrit, peint, déclame de la poésie. Son bien-être ne l’intéresse pas. Celui de sa progéniture non plus. Fuyant la misère, la famille doit sillonner l’Amérique. En permanence, les enfants Walls sont confrontés au froid, à la faim, au danger.

Mon avis

Un livre que j’avais depuis des mois sur l’étagère, qui ne m’attirait pas plus que cela et dans le cadre d’une prochaine rencontre du club de lecture, je cherchais dans mes « trésors » un livre sur le thème de : Mémoires. Souvenirs d’enfance le sujet correspondait, j’attrape ce gros livre (en volume) et je me lance et dès le démarrage on ne pense qu’à aller plus loin ….. Découvrir un soir, alors qu’on se rend à cocktail mondain dans les beaux quartiers de New York, sa mère qui fouille les poubelles…..  Pas commun comme situation et cette rencontre lui remet en mémoire son enfance et ses parents en particulier.

Famille peu commune : les parents Rex Walls et Rose Mary, lui figure forte, chercheur à ses heures, elle, artiste : peintre, poétesse, élèvent leurs 4 enfants dans un esprit de liberté, de responsabilité, pas de barrière autre que celles qu’ils se mettent, ils doivent se prendre en charge, assumer leurs actes, ne pas se plaindre, vivre l’instant, manger quand l’argent est là, se soigner si possible sans médecin ni médicaments, se laver rarement.

Le clan vit de bric et de broc, plus souvent dans le dénuement complet, partent à la « cloche de bois » dès que les créanciers sont trop pressants, dorment à la belle étoile, dans la voiture, une belle aventure quand vous vivez dans une région ensoleillée, plus compliquée quand c’est dans un état où l’hiver est rude, où la pluie vous arrose dans votre lit (enfin lit disons plutôt carton….). La faim est souvent présente et même quand l’argent rentre on préfère acheter du matériel pour peindre, de l’alcool pour le père qui rêve de construire un château de verre pour sa famille où la lumière serait omniprésente, rêve de démanteler la mafia des syndicats, joue, gagne, perd, filoute, cherche à mettre au point le Prospecteur, machine à trouver de l’or :

En outre, il avait besoin d’argent pour financer ses recherches sur les techniques d’extraction de l’or.

– Les seules recherches que tu mènes portent sur la capacité hépatique d’absorption d’alcool, rétorquait maman. (p109)

Les enfants : Lori, Jeanette (l’auteure), Brian et Maureen s’accommodent comme ils peuvent de ce contexte, car il y a de l’amour malgré tout, beaucoup d’amour en particulier entre Rex et Jeanette : il est son maître, elle est sa plus belle réussite. Mais c’est une éducation à la « dur » comme on dit, Jeanette à 3 ans aura une grave brûlure suite à la chute d’une casserole d’eau bouillante alors qu’elle faisait cuire les saucisses, Lori sera révélée tardivement comme myope et découvrira enfin les détails du monde grâce à une paire de lunettes gagnée de haute lutte par une enseignante.

Elle (la mère) n’était pas pour les lunettes. Quand on avait de mauvais yeux, il fallait les exercer pour qu’ils se renforcent. Les lunettes c’était les béquilles. Cela empêchait les gens à vue basse d’apprendre à voir le monde par eux-mêmes.(p132)

Les enfants malgré le contexte sont une intelligents voir surdoués, lisent beaucoup, souffrent parfois de la faim, du regard des autres sur leur aspect : vêtements, saleté, odeurs etc….. mais il n’y a jamais de violence au sein de la famille. On est libre, on s’accepte tel que l’on est. Surtout qu’ils ont des trésors et que la vie aurait pu être bien autre et je vous laisse découvrir cela. On est ébahi, révolté, on découvre un univers familial assez particulier et déroutant.

Une telle enfance laisse bien sûr des traces et la fratrie n’aura qu’une idée s’est de fuir afin de survivre et s’offrir un futur possible. Il y a une vraie solidarité entre eux et c’est ce qui va leur permettre de s’en sortir, plus ou moins bien.

Attention ne vous faites pas de fausse idée : Rex, malgré son alcoolisme qui le mènera jusqu’au délirium tremens, aime ses enfants, Rose Mary vit dans un monde, son monde, peut être aurait-elle préféré ne pas avoir d’enfants, mais ils sont là et ils n’ont qu’à se débrouiller car elle, elle a un autre destin. Bien sûr ils ne voient pas leur déchéance comme un échec, pour eux c’est une richesse, c’est un choix, ils ne savent jamais de quoi  sera fait le lendemain et sont en fin de compte eux aussi de « grands enfants » mais il faut peut-être aller chercher les causes dans leur passé et ils refusent même d’entrer dans le système établi

On est parfois horrifié des conditions dans lesquelles sont élevés ces enfants, se demandant comment ils ont pu échapper au pire, comment ils ont pu surmonter cela, peut-être comme des sortes d’animaux avec un instinct de survie.

Roman autobiographique, se déroulant dans les années 1960, dont un film a été tiré très récemment et dont je vous mets la bande annonce

elle reflète totalement l’ambiance du roman et une certaine idée de la vie pour ces deux parents totalement décalés.

J’ai beaucoup aimé : l’auteure est toujours partagée entre l’amour de ses parents « différents »,  et son désir d’avoir une vie plus stable, manger à sa faim, avoir un confort de vie, être une enfant comme les autres. Mais une telle éducation fait grandir bien plus vite et il y a un moment où la survie exige l’éloignement.

Récit découpé en 5 parties, 5 étapes de cette vie cahotique.

Et comme le dit Rose Mary à la fin du récit :

Je ne me suis jamais ennuyée avec votre père

Livre lu pour un club de lecture et pour Objectif PAL d’Les lectures d’Antigone

Ma note : ♥♥♥♥

Ciao