Une immense sensation de calme de Laurine Roux

UNE IMMENSE SENSATION DE CALME IG

Alors qu’elle vient d’enterrer sa grand-mère, une jeune fille rencontre Igor. Cet être sauvage et magnétique, presque animal, livre du poisson séché à de vieilles femmes isolées dans la montagne, ultimes témoins d’une guerre qui, cinquante plus tôt, ne laissa aucun homme debout, hormis les « Invisibles », parias d’un monde que traversent les plus curieuses légendes.
Au plus noir du conte, Laurine Roux dit dans ce premier roman le sublime d’une nature souveraine et le merveilleux d’une vie qu’illumine le côtoiement permanent de la mort et de l’amour.

Ma lecture

C’est un conte, une fable ou une dystopie qui évoque un monde situé dans le Grand-Oubli, après une guerre qui a laissé dans la mémoire des survivants des traces, où l’on tente d’oublier, de continuer, où vivent des Miraculés mais également des Invisibles, parce qu’un gaz ocre a tout détruit, ravagé et qu’il reste malgré tout un sentiment de crainte, de peur, personne n’a oublié.

Pour toutes les vieilles il est douloureux de parler du temps d’avant le Grand-Oubli. La guerre a balayé les mémoires, les bombardements ont soufflé les images du passé et laissé place à l’horreur. Et l’horreur entre dans les têtes pour ne plus en être délogée, s’installe dans les moindres recoins, gâte tous les souvenirs. A la fin il ne reste que des débris. (p95)

Lorsque la narratrice rencontre Igor, ils se flairent, se sentent, se frôlent en se contentant de suivre leurs instincts. D’elle on ne connaît rien sinon qu’elle vient de perdre sa grand-mère, sa Baba qui l’a recueillie après qu’elle ait perdu Apa et Ama, qu’elle vit dans une région hostile emprisonnée par le froid qui saisit tout à l’image du lac voisin, un pays fait d’immensités et de solitudes. Igor, lui est une force de la nature, un colosse, une force rustre qui cache une générosité qu’il met à la disposition des autres en leur portant du poisson et c’est lors d’une de ses visites qu’elle va faire rencontrer Grisha, une femme-chamane qui possède la connaissance, celle des soins mais également celle du passé, du sien mais également celui d’Igor et lors d’ une tempête elle va livrer ses souvenirs, ce qui la lie à Igor et à Tochka, l’ourse, un passé où la différence conduit à la méfiance et parfois au crime.

Venez vous installer au coin du feu, venez écouter une histoire qui vous emmène aux confins d’un monde, le nôtre ou un autre, une histoire d’hommes avec ce qu’ils ont de plus sombre, de plus méfiant, un monde que l’auteure a créée où les noms reviennent à l’essentiel : le Grand-Sommeil, les Invisibles, les Miraculés, les Va-au-diable, la Tige, où il est question d’amour mais également de haine, où les hommes et bêtes peuvent abattre parfois des frontières où d’autres n’y voient que suspicion, incompréhension et peur.

Je dois avouer que je me suis laissée envouter par l’écriture et la voix de la narratrice, ne sachant pas dans un premier temps où cela allait me conduire et puis au fil des pages, je me suis habituée à sa poésie, son décor, à la rudesse de son existence, à la distance qu’elle prend avec ses sentiments en les exprimant simplement comme on pourrait le faire dans un monde post-apocalyptique, où le pire est déjà passé sur les lieux et dans les âmes. Alors certes, elle nous emmène sur le terrain des hommes et de leurs grands travers, où l’autre représente un danger, même s’il peut séduire, une fable où les hommes ne sortent pas toujours grandis mais avec ce qu’il faut de lumière à travers le personnage de Grisha et d’Igor.

J’ai beaucoup aimé surtout pour l’écriture, pour les images qui sont montées en moi, pour avoir réussi à me sortir du moment présent, pour m’emmener dans un ailleurs, parallèle et similaire, où les noms et paysages changent mais où hommes, animaux et nature sont intiment liés, où la beauté de certaines âmes ne tiennent pas à ce qu’elles semblent être. 

Et l’on voyait dans sa démarche légèrement accablée le commerce de plus en plus intime qu’il avait noué avec la mort. Ce n’était pas de la résignation mais un signe de familiarité. Une sorte de lente préparation. Comme on dit d’un fruit qu’il est mûr lorsqu’il tombe, la vie de Pavel était la maturation de sa propre disparition. (p48)

Laurine Roux a publié en 2020 Le sanctuaire qui entre dans ma liste d’envies.

Editions Folio – Avril 2020 – 131 pages

Ciao 📚

 

Le nom des étoiles de Pete Fromm

LE NOM DES ETOILESPete Fromm a une quarantaine d’années, deux beaux garçons, une vie splendide en plein cœur du Montana. Son passé de ranger et d’emplois saisonniers dans les espaces les plus sauvages des États-Unis est derrière lui, il est désormais père de famille. Un jour, on lui propose de partir s’installer un mois dans une cabane perdue au cœur de la Bob Marshall Wilderness. Dans cette région, qui abrite l’une des plus fortes densités de grizzlys des États-Unis, il devra surveiller la croissance d’alevins dans la rivière. La nature et le goût des grands espaces, sont-ils conciliables avec les responsabilités familiales ? Non, pense-t-il, oui, répond sa femme, un mois passe en un éclair, pars. Plus de vingt ans après son séjour à Indian Creek, voici Pete Fromm au seuil d’une nouvelle aventure en solitaire.

Ma lecture

Quand on ouvre un livre de Pete Fromm on sait que l’on va partir pour les grands espaces, la nature tenant souvent le premier rôle mais aussi pour une aventure humaine et c’est de cela que j’avais envie pendant cette période des fêtes, partir loin de l’agitation, m’offrir un récit d’aventure en solitaire. J’ai lu il y a quelques temps Indian Creek que j’avais beaucoup aimé, qui était le récit autobiographique de l’auteur de sa première expérience en solitaire pour surveiller des œufs de saumon et je pensais, à tort, que Pete Fromm retournait 20 ans après revive la même expérience dans le même lieu mais avec vingt années de plus…… Erreur de ma part. Ici il part effectivement pendant un mois dans le Montana mais surveiller des œufs d’ombres (poissons) mais avec la première idée d’emmener ses fils afin qu’ils aient eux aussi ce genre d’expérience. Mais ils sont très jeunes : 9 et 6 ans et les conditions de vie et surtout de marche pour rejoindre les lieux d’éclosion sont dangereuses en particulier par la présence d’ours, grizzly et autres animaux sauvages….. Donc raison gardée (surtout grâce à Rose) il part seul…..

J’ai retrouvé l’écriture de Pete Fromm avec plaisir, mêlant observations, humour mais dans le cas présent étant désormais père de famille, réflexions sur son attachement à Nolan et Aidan mais aussi à Rose sa femme dont il se trouve éloigner, sa prise de conscience de l’importance qu’ils ont dans sa vie.

Il raconte par le menu tous les détails de ce mois d’isolement, à la manière d’un journal de bord, ses peurs à la vue de traces d’animaux et surtout sa crainte de se retrouver face au plus dangereux, le grizzly, qu’il apercevra à plusieurs reprises, mais aussi les wapitis, les loups etc….

Ce que j’aime dans ses aventures c’est qu’il se raconte, en toute simplicité, parfois se moquant de lui-même, mais ici, à la différence d’Indian Creek, on ressent beaucoup plus de maturité dans ses agissements, ses raisonnements. Ce séjour est l’occasion de revenir sur son parcours, les rencontres qui l’ont forgé, utilisant de nombreux retours en arrière.

Une lecture dépaysante, loin du monde civilisé, un moment à part et qu’importe le but final comme souvent dans ce genre de récit, ce qui compte c’est le chemin parcouru dont on ressort plus fort qu’avant. Et Pete Fromm a découvert que pour lui ses étoiles sont Rose, Nolan et Aidan.

Traduction de Laurent Bury

Editions Gallmeister – Avril 2018 – 259 pages

Ciao

Le chant du monde de Jean Giono

 Résumé

À l’automne, Matelot, vieux bûcheron père du « besson » (jumeau dont le frère est mort en bas âge), et Antonio le pêcheur remontent de chaque côté du fleuve à la recherche du fils disparu pendant l’été et apprennent le nœud de l’histoire : l’enlèvement par le besson de Gina, la fille de Maudru, maître du haut pays et des troupeaux de taureaux

Ma lecture

Le chant du monde, le chant de la nature, une ôde au végétal où l’homme se trouve imprégner, immerger dans sa quête humaine…… Ici et je crois que c’est le cas dans tous les romans de cet auteur, la nature tient le premier plan. C’est finalement elle qui donne le rythme et le ton au récit.

Deux hommes partent pour retrouver le fils de l’un d’entre eux, ils ont en commun le fleuve sur lequel ils naviguent ou pêchent. Les deux hommes, taiseux, l’un âgé, Matelot, l’autre plus jeune, Antonio, vigoureux et à sa manière beau-parleur d’où son surnom de « Bouche d’Or », vont se lancer dans un voyage à la recherche de Danis, le besson (jumeau), seul fils survivant de Matelot, qui a disparu alors qu’il devait convoyer du bois sur le fleuve lors du dernier été.

C’est une sorte de voyage révélateur et initiatique des deux hommes que nous conte Jean Giono, mais aussi et surtout un chant d’amour de la nature et des saisons. De l’automne au printemps, l’auteur s’en fait le chantre à travers les paysages traversés par les deux hommes mais aussi d’une épopée où les rencontres vont se succéder et bouleverser leurs vies.

Il y aura les rencontres positives :  Clara, jeune femme aveugle découverte en forêt en train d’accoucher et qui va bouleverser Antonio, il y aura Toussaint le nain difforme aux pouvoirs de guérison, allié et protecteur et puis il y aura ceux qui représentent le mal, la violence : Maudru et ses bouviers, éleveurs de taureaux (double représentation de la force) représentant la puissance, la force, Maudru qui ne peut supporter que le besson enlève Gina, sa fille alors qu’elle était promise à un autre homme de sa famille.

C’est avec une écriture d’une grande richesse et lyrique, avec mille détails qui plantent le décor, installant une bande de sonore, olfactive et parfois sensuelle du monde environnant, où l’homme apparaît finalement comme bien humble durant les trois saisons que durera le voyage.

C’était le grand désordre de printemps. Les forêts de sapins faisaient des nuages à pleins arbres. Les clairières fumaient comme des tas de cendres. La vapeur montait à travers les palmes des feuillages ; elle émergeait de la forêt comme la fumée d’un feu de campement. Elle se balançait et, au-dessous de la forêt, mille fumées pareilles se balançaient comme mille feux de campement, comme si tous les nomades du monde campaient dans les bois. C’était seulement le printemps qui sortait de la terre. (p259)

Les caractères de chacun des personnages se révèlent peu à peu car dans cet environnement rural on ne s’épanche pas, c’est plus par les actes que les hommes apparaissent et en particulier Clara se fera l’initiatrice de ce que les autres ne voient pas ou plus et qu’elle a découvert avec ses autres sens.

Je me demande, dit Clara, ce que ça peut être ce que vous dites : voir ! puisque, chaque fois, ça vous trompe.(p270)

C’est également une histoire  de vengeance, de combat, de justice, des plus faibles contre les puissants, de rivalité amoureuse qui finira dans le sang et la destruction. Comment ne pas y retrouver la trame de nombreux récits où chacun défend son droit, sa possession et où le personnage de Toussaint le guérisseur apporte bonté, sagesse.

C’est une écriture très imagée, vous partagez avec les personnages les sentiers, les bords du fleuve, vous gravissez les montagnes, vous subissez les assauts de la nature, de ses habitants, vous humez les odeurs de la terre, des plantes, vous découvrez avec eux la beauté et la richesse du monde à qui sait la regarder, l’écouter, la sentir. 

A lire quand on a besoin de se déconnecter du quotidien, de la ville, pour retrouver des sensations champêtres, pour réapprendre à regarder, à écouter Le chant du monde …..

Editions Folio – Septembre 2007 (Gallimard 1934)  – 282 pages

Ciao