Bénie soit Sixtine de Maylis Adhémar

BENIE SOIT SIXTINESixtine, jeune femme très pieuse, rencontre Pierre- Louis, en qui elle voit un époux idéal, partageant les mêmes valeurs qu’elle. Très vite, ils se marient dans le rite catholique traditionnel et emménagent à Nantes. Mais leur nuit de noces s’est révélée un calvaire, et l’arrivée prochaine d’un héritier, qui devrait être une bénédiction, s’annonce pour elle comme un chemin de croix. Jusqu’à ce qu’un événement tragique la pousse à ouvrir les yeux et à entrevoir une autre vérité.

Bénie soit Sixtine est avant tout l’histoire d’un éveil et d’une émancipation. Entre thriller psychologique et récit d’initiation, ce premier roman décrit l’emprise exercée par une famille d’extrémistes sur une jeune femme vulnérable et la toxicité d’un milieu pétri de convictions rétrogrades.
Un magnifique plaidoyer pour la tolérance et la liberté, qui dénonce avec force le dévoiement de la religion par les fondamentalistes

Ma lecture

Ce premier roman est une excellente surprise et pourtant le thème était un peu casse-g….. car il fallait trouver le ton juste, la juste mesure pour ne pas tomber ni dans l’excès ni dans la caricature. Retracer le « chemin de croix » de Sixtine, élevée dans la religion chrétienne dans sa forme extrême, puis sa prise de conscience de son état d’épouse, de mère dans un milieu de catholiques intégristes, Maylis Adhémar dans ce premier roman, le réussit parfaitement.

Pour avoir rencontré parfois ces ultras, j’y ai retrouvé beaucoup de codes (vestimentaires, activités, pensées) allant jusqu’à des extrêmes qu’on ne peut s’imaginer au XXIème siècle. Je ne m’attendais pas du tout à certains événements et l’éveil de Sixtine à ce qui l’entoure, à sa vie de femme, à son corps, sans coup d’éclat (quoi que) mais avec finesse et surtout une écriture en adéquation avec son cheminement et ses remises en question. Elle nous plonge dans une société où la femme, son corps et ses sentiments sont totalement niés pour un idéal, pour un Dieu, et qui transforme la personne en personne servile.

L’auteure fait parfaitement ressortir l’état d’esprit dans lequel se trouve Sixtine, comment le lavage de cerveau est si bien effectué qu’elle ne réagit pas aux injonctions qui lui sont faites, les appliquant au pied de la lettre,  jusqu’à ce qu’une circonstance la pousse à regarder son entourage d’une autre manière et à remettre en cause son éducation et les préceptes mais de façon subtile, sans remettre en cause sa foi, une autre foi.

J’ai apprécié et trouvé judicieux de lire les lettres d’Erika qui mettent à jour une vérité que la famille de Sixtine a effacée, bannie. Elles mettent en lumière comment le basculement vers ce genre de communauté s’opère même dans des milieux où il n’était pas prévisible.

Des chapitres annoncés comme des commandements donnent toute la rigueur et l’obscurantisme de ces « fous de Dieu », portant œillères et embourbés dans l’immobilisme, n’hésitant pas à user de violence qu’elle soit verbale ou physique, rythment le récit et montrent à quel point la frontière entre convictions, politique parfois et violence dans les extrêmes peut ravager des vies.

Un roman comme un témoignage de vies et en particulier de vies féminines rabaissées à rien, à être des ventres, n’ayant aucun champ de possible en dehors du cercle familial. On ne peut remettre en question certains faits tellement il me semble plausibles et surtout encore possibles si j’en crois ce que je vois ou entend parfois.

Une lecture utile et nécessaire à tous et toutes car les extrêmes dans la religion ne sont pas toujours dans celles qui nous viennent de l’étranger….. Ici il est question de religion chrétienne, religion ancestrale dans notre pays et qui, comme on peut le constater, n’a guère parfois évolué avec le temps.

Merci à NetGalleyFrance et aux Editions Julliard pour cette lecture

Editions Julliard – Août 2020  – 223 pages

Ciao

Les lettres d’Esther de Cécile Pivot

LES LETTRES D'ESTHER IGÀ la mort de son père, Esther, libraire du nord de la France, décide d’ouvrir un atelier d’écriture épistolaire, en souvenir de la correspondance qu’ils entretenaient tous les deux. Cinq personnes répondent à son annonce : Jeanne, 70 ans, dont la colère contre les dérives de la société actuelle reste toujours aussi vive ; Juliette et Nicolas, un couple démuni et désuni face à une sévère dépression post-partum ; Jean, un business man cynique qui ne trouve plus de sens à sa vie ; Samuel, un adolescent rongé par la culpabilité qui ne parvient pas à faire le deuil de son frère, mort d’un cancer. ​

Tous aspirent à bien autre chose qu’à apprendre à écrire, et au fil des lettres, des solitudes sont rompues, des liens se renouent, des cœurs s’ouvrent, des reprochent s’estompent, des mots/maux trop longtemps tus sont enfin écrits, des peurs et des chagrins sont exorcisés. ​

Ces correspondances croisées seront une véritable leçon de vie dont chaque participant ressortira profondément transformé, prêt à s’ouvrir au bonheur et à la réconciliation, qu’ils se trouvent dans une cabine téléphonique au fin fond du Japon, dans la douceur d’une brioche ou dans les yeux d’un bébé.​
Un roman épistolaire pétri d’humanité et d’amour de la vie​.

Ma lecture (ma lettre….)

Cher lecteur,

J’ai découvert Cécile Pivot avec son précédent roman, Battements de cœur, une histoire d’amour (sujet que je n’apprécie guère en général) mais qu’elle avait traitée avec justesse que ce soit le début ou de la fin d’un amour….

Son nouveau roman est presque un roman épistolaire si on ne tient pas compte de ses quelques interventions entre certains échanges de lettres pour mettre son grain de sel sur les contextes ou ce qui n’était pas exprimé dans les courriers.

Elle a choisi six personnes, si l’on compte Esther, l’instigatrice de cet atelier d’écriture un peu particulier car il s’agit de correspondances mais surtout d’écoute dans les mots, d’attention à ce qui transparait entre les lignes. Il y a des douleurs, des solitudes, des combats, des prises de conscience qui ne peuvent qu’être écrits car trop difficiles à dire ou tus parce que difficilement exprimables.

Le bienfait de l’écriture, de la correspondance écrite sur du papier choisi ou sur une nappe, l’effort que demande celle-ci pour trouver le bon mot reflet de la pensée et du sentiment car les mots restent et se transmettent, c’est tout cela qu’il y a dans ce recueil de lettres. Peu à peu les plumes se délient, s’apprécient et même sympathisent, quel que soit l’âge où la situation.

Certes, allez-vous me dire, cela ressemble à une correspondance feel-good, qui n’a pas éviter l’écueil d’une fin pour moi peu crédible ou finalement trop facile, mais j’ai aimé jouer l’indiscrète et suivre leurs correspondances, les générations se confronter ou se conseiller, suivre l’évolution de leurs confidences.

Ce sont des lettres qui vous font passer un bon moment mais dans lesquelles je n’ai pas eu le même plaisir que dans son précédent roman qui était plus fouillé, moins conventionnel dans la psychologie de ses personnages mais aussi dans l’évolution de chacun, correspondant moins aux stéréotypes du genre.

Un bon moment de lecture, des personnages sympathiques, attachants mais dont on se doute très vite du devenir de chacun mais on a également besoin de ce genre de littérature et j’ai trouvé l’ensemble très plaisant.

Et vous n’avez-vous pas envie d’écrire une lettre ou d’en recevoir une…….

Bien à vous,

Murielle

P.S : Le téléphone du vent dans sa cabine au Japon existe réellement et je mets ici le lien si tu veux découvrir ce lieu magique pour faire son deuil (j’avais déjà découvert dans un autre roman ce genre de lieu ou vivants et morts pouvaient se laisser des messages).

Merci à NetGalleyFrance et aux Editions Calmann-Lévy pour cette lecture

Editions Calmann-Lévy – Août 2020 – 188 pages

Ciao

La voyageuse de nuit de Laure Adler

LA VOYAGEUSE DE NUITC’est un carnet de voyage au pays que nous irons tous habiter un jour. C’est un récit composé de choses vues sur la place des villages, dans la rue ou dans les cafés. C’est une enquête tissée de rencontres avec des gens connus mais aussi des inconnus. C’est surtout une drôle d’expérience vécue pendant quatre ans de recherche et d’écriture, dans ce pays qu’on ne sait comment nommer : la vieillesse, l’âge ?
Les mots se dérobent, la manière de le qualifier aussi. Aurait-on honte dans notre société de prendre de l’âge ? Il semble que oui. On nous appelait autrefois les vieux, maintenant les seniors. Seniors pas seigneurs. Et on nous craint – nous aurions paraît-il beaucoup de pouvoir d’achat – en même temps qu’on nous invisibilise. Alors que faire ? Nous mettre aux abris ? Sûrement pas ! Mais tenter de faire comprendre aux autres que vivre dans cet étrange pays peut être source de bonheur…
Plus de cinquante ans après l’ouvrage magistral de Simone de Beauvoir sur la vieillesse, je tente de comprendre et de faire éprouver ce qu’est cette chose étrange, étrange pour soi-même et pour les autres, et qui est l’essence même de notre finitude.
« Tu as quel âge ? » Seuls les enfants osent vous poser aujourd’hui ce genre de questions, tant le sujet est devenu obscène. A contrario, j’essaie de montrer que la sensation de l’âge, l’expérience de l’âge peuvent nous conduire à une certaine intensité d’existence. Attention, ce livre n’est en aucun cas un guide pour bien vieillir, mais la description subjective de ce que veut dire vieillir, ainsi qu’un cri de colère contre ce que la société fait subir aux vieux. La vieillesse demeure un impensé. Simone de Beauvoir avait raison : c’est une question de civilisation. Continuons le combat !
Ma lecture

C’est en le lisant (Chateaubriand) et en le relisant qu’est venu le désir du titre de ce livre, La voyageuse de nuit : « La vieillesse est une voyageuse de nuit : la terre lui est caché ; elle ne découvre plus que le ciel. » (p84)

Vieillir, tout le temps, à chaque minute, seconde mais pendant une partie de notre vie nous n’en avons pas conscience et puis un jour l’idée s’installe, notre reflet dans le miroir a changé, nous avons même parfois du mal à nous reconnaître, à envisager l’avenir mais avec malgré tout un sentiment de plénitude, d’une sorte de bien-être, de liberté que nous offrent cet avancée dans l’âge.

Ce n’est pas tant de se trouver moche devant le miroir qui est désagréable, que de ne pas se reconnaître. Mais il faut avoir un projet : c’est l’assurance que tout n’est as fini. Finalement la vieillesse complique la vie physique et la vie matérielle mais simplifie la vie morale. (p33)

Laure Adler aborde le thème de la vieillesse dans cet essai à travers sa propre vie mais aussi à travers l’histoire, les auteur(e)s en particulier Simone de Beauvoir et les enquêtes qu’elle a faites auprès de médecins, dans des EHPAD que ce soit pour les résident(e)s mais aussi le personnel travaillant auprès d’eux mais également en s’interrogeant elle-même mais également ses proches qui vivent cette période de prise de conscience du temps qui passe, des corps qui se transforment.

certaines (…) abordent cette période de leur vie comme un espace de liberté insoupçonnée. L’invisibilité que donne l’âge leur permet d’entrer dans un monde nouveau débarrassé et de la domination masculine et du souci de soi. (p39)

J’ai beaucoup aimé cette étude sur l’âge car elle est faite sur plusieurs orientations : la prise de conscience : « Le sentiment de l’âge », une sorte d’état des « lieux », la vieillesse dans l’histoire  » L’expérience de l’âge » puis de la situation des personnes âgées « La vision de l’âge » que ce soit sur le plan financier, conditions de vie, encadrement de la famille ou de structures spécialisées pour finir par une sorte de bilan épilogue, le tout en prenant références et expériences que ce soit dans la littérature, l’art, la philosophie ou sa propre expérience ou ses rencontres.

Sacks l’affirme : « Je ne considère pas l’âge mûr comme une période vouée au déclin que l’on devrait subir le mieux possible mais comme un moment de plaisir et de liberté, où je suis libéré de l’exigence factice du début, libre d’explorer ce que je souhaite…. »(p79)

J’ai trouvé cela intéressant car j’y ai retrouvé des questionnements, des pensées que tout à chacun peut avoir soit par ses propres réflexions mais aussi par son propre vécu, regard sur une population de plus en plus vieillissante et pour laquelle la société n’est pas toujours préparée.

J’ai apprécié le ton, jamais didactique, parfois même humoristique, touchant voire émouvant n’hésitant pas à avouer ses propres sentiments, rendant la lecture fluide et parlante car les problèmes de société soulevés, les écarts entre vieillesse en pleine santé ou impactée par la maladie, vieillesse différente parfois si on est homme ou femme, vieillesse dans de bonnes conditions financières ou non sont des sujets qu’elle aborde avec franchise, réalisme et dont nous avons tous plus ou moins conscience même si nous reculons toujours le moment d’y penser.

Instructif, édifiant avec d’émouvants témoignages en autres ceux d’Edgar Morin, Annie Ernaux et quelques mots de Guy Bedos qui nous a quittés cet été, qui permettent à tout à chacun de dresser un état des lieux de la vieillesse, celle de la société, de ses structures mais également de notre propre vieillesse et d’y réfléchir.

Merci aux Editions Grasset et à NetGalleyFrance pour cette lecture
Editions Grasset – Septembre 2020 – 224 pages
Ciao

Les villes de papier – Une vie d’Emily Dickinson de Dominique Fortier

LES VILLES DE PAPIERQui était Emily Dickinson  ? Plus d’un siècle après sa mort, on ne sait encore presque rien d’elle. Son histoire se lit en creux  : née le 10 décembre 1830 dans le Massachusetts, morte le 15 mai 1886 dans la même maison, elle ne s’est jamais mariée, n’a pas eu d’enfants, a passé ses dernières années cloîtrée dans sa chambre. Elle y a écrit des centaines de poèmes – qu’elle a toujours refusé de publier. Elle est aujourd’hui considérée comme l’une des figures les plus importantes de la littérature mondiale.

À partir des lieux où elle vécut – Amherst, Boston, le Mount Holyoke Female Seminary, Homestead –, Dominique Fortier a imaginé sa vie, une existence essentiellement intérieure, peuplée de fantômes familiers, de livres, et des poèmes qu’elle traçait comme autant de voyages invisibles. D’âge en âge, elle la suit et tisse une réflexion d’une profonde justesse sur la liberté, le pouvoir de la création, les lieux que nous habitons et qui nous habitent en retour. Une traversée d’une grâce et d’une beauté éblouissantes.

Ma lecture

C’est par curiosité que j’ai choisi ce livre car le nom d’Emily Dickinson revenait souvent dans la littérature mais je dois avouer que je connaissais peu de chose de cette poétesse (il faut rappeler que je ne suis pas versée dans la poésie).

Dominique Fortier utilise son propre itinéraire dans les différentes villes et maisons où elle a vécu, entre Boston et Montréal, pour évoquer celui de cette femme si discrète, vivant  recluse, presque cloîtrée à la fin de sa vie dans sa chambre, à Homestead dans le village de Amherst (Massachusetts), par peur ou ayant une vie intérieure tellement riche qu’elle fuyait le monde, restreignant de plus en plus son espace de vie pour se concentrer sur ses observations et l’écriture.

Dominique Fortier évoque ce qu’elle imagine être la vie de la poétesse : une enfance complice avec Austin et sa sœur Lavinia avec qui elle partagera une grande partie de sa vie, les deuils qui l’ont éprouvée, sa fuite de la société et du monde. Une vie de papier et d’encre.

N’existant qu’un seul portrait de cette femme, ayant épluché tout ce qui a été publié, elle fait le choix d’imaginer sa vie, ce qui la rattachait à cette maison, aux liens qui l’unissaient à sa famille, aux tâches domestiques auxquelles elle était astreinte, mais avec pudeur et en gardant malgré tout la part de mystère qui l’entoure à jamais.

(…) j’écume les sites où l’on voit des photos des deux maisons, Homestead et Evergreens, de la ville d’Amherst au temps des Dickinson. Jusqu’à maintenant, c’est une ville de papier. Est-il préférable qu’il en soit ainsi, ou devrais-je, pour mieux écrire, aller visiter en personne les maisons transformées en musée ? Simplement posé : vaut-il mieux avoir la connaissance, l’expérience nécessaires pour les décrire telles qu’elle sont en réalité, ou la liberté de les inventer ? (p24)

Cette biographie survole une vie, de l’enfance à sa mort et met en évidence la priorité de l’écrivaine, s’oubliant en tant que femme, réduisant sa vie à quelques robes blanches, pour se concentrer sur ce qui l’anime, la nourrit, son oxygène :

Soit, songe Emily en se remettant à frotter avec une rage renouvelée. Quelques jours par mois je serai une femme. Le reste du temps j’écrirai. (p75)

Est évoqué également l’importance des mots, de ceux recherchés mais aussi de la littérature

Chaque livre en contient cent. Ce sont des portes qui s’ouvrent et ne se referment jamais. Emily vit au milieu de cent mille courants d’air. (p40)

Emily Dickinson gardera tout son mystère mais Dominique Fortier restitue une vie telle qu’elle se l’imagine et lui rend un bel hommage en la mettant en lumière, elle qui ne cherchait qu’à vivre dans l’ombre, consacrant sa vie à une forme d’expression où chaque mot doit être juste, choisi pour refléter l’exactitude de la pensée, ne cherchant pas à être connue, cachant ses textes et ayant demandé à Lavinia de les brûler à sa mort.

Je comprends mieux désormais l’attirance de certains écrivain(e)s pour cette femme qui m’a beaucoup fait pensé aux sœurs Brönté ou à Virginia Woolf.

J’ai beaucoup aimé.

Merci à NetGalley France et aux Editions Bernard Grasset et Fasquelle pour cette lecture 

Editions Bernard Grasset et Fasquelle -Août 2018 – 184 pages

Ciao