Jane Austen, passion discrètes de Claire Tomalin

JANE AUSTEN PASSIONS DISCRETES IGA l’enfant, pour qui les livres étaient un refuge. A la petite fille que son imagination entraînait dans des directions surprenantes à mesure qu’elle se découvrait le pouvoir de raconter des histoires. A la jeune fille énergique qui aimait danser et plaisanter ; qui rêvait d’un mari et s’exerçait à écrire des romans de toute la force de son intelligence. A la jeune personne de vingt-cinq ans qui jugea qu’elle n’aimait pas les gens et qu’elle ne pouvait plus écrire ; qui fut tentée de faire un mariage rassurant et sans amour et en repoussa la tentation. A la femme qui donnait son amitié aux gouvernantes et aux domestiques. A l’auteur publié, rayonnant de sa réussite et de la maîtrise de son art. A la mourante qui a affronté la mort avec courage et continua à écrire jusqu’à ses derniers instants. La Jane Austen que je préfère est celle qui se rit des opinions du monde. C’est une chance qu’elle ait une telle faculté de rire. »

Ma lecture

Pour tous les amoureu(ses)x comme moi de littérature anglaise, la biographie sur Jane Austen est une évidence car cette auteure reste très mystérieuse car en dehors de ses romans, il ne reste que peu de traces d’elle. Je voulais découvrir un peu plus l’enfant, la femme, l’écrivaine dans sa vie de tous les jours, familiale, amoureuse, sociétale, amicale et celle écrite par Claire Tomalin se lit comme un roman. Elle retrace son existence chronologiquement grâce aux témoignages de sa famille mais aussi à des extraits des 160 lettres connues sur 3000 qu’elle a écrites, le reste ayant été détruit ou disparu.

J’ai découvert son univers, ses demeures, sa grande famille et les voisins de ses différents lieux de vie, très importants pour elle puisqu’elle apparait comme vivant assez retirée, à l’écart, appréciant peu la foule mais se délectant de ses rares sorties dans le « monde » pour observer celui-ci et s’en servir comme matière pour ses romans, le plus souvent avec un regard critique et ironique.

Claire Tomalin s’appuie sur les témoignages de ceux qui l’ont connue, fréquentée dont en autre Cassandra, sa sœur aînée, sa confidente et celle que Jane Austen a désigné comme sa légataire testamentaire, mais aussi à Anna et Fanny, ses nièces et divers membres de sa nombreuse famille pour retracer la courte vie de cette femme à l’écriture raffinée, véritable témoin de son époque.

On découvre le soin qu’elle portait à la construction de ses histoires, à leur cohérence, aux  personnes qui l’ont inspirée, de l’attachement qu’elle portait à la psychologie, au développement de ses intrigues, à leur crédibilité.

J’ai apprécié la manière dont Claire Tomalin dépeint cette auteure en abordant tout ce qui pouvait relever de sa personnalité mais aussi expliquer son travail d’écriture, les relations entre certains événements, personnages etc….sans négliger ce qui était la vie d’une femme de la fin du XVIIIème siècle et en particulier quand celle-ci faisait partie d’une famille tirant le diable par la queue et donc sans dot, ni rente. Elle fait ressortir ses prises de position sur le mariage, le célibat, son indépendance et l’argent, moteur principal pour elle qui dépendait dans un premier temps de ses proches puis de la parution, sur la fin de sa vie, de ses romans, se mesurant aux éditeurs pour avoir les mêmes rémunérations que les hommes (pas toujours avec réussite).

On la disait peu jolie mais il ressort de cette biographie qu’elle avait un caractère malgré tout bien « trempé » et pour ma part je lui ai trouvé bien du charme par ses choix, ses remarques, ses pertinences le tout remis dans le contexte de l’époque surtout en ce qui concerne la place des femmes en particulier pour le mariage, les maternités multiples et meurtrières. Elle entretenait une jolie relation avec les enfants et en particulier ses nièces mais aussi avec les femmes « actives » : domestiques, gouvernantes etc…. leur reconnaissant une vraie valeur et certaines d’entre elles sont devenues des amies avec qui elle aimait discuter.

Que ce soit les maisons qu’elle occupa, son attachement à une vie simple (elle détestait Bath et ses miroirs aux alouettes, ses conventions), les nombreux déplacements d’un lieu de villégiature dans les familles et amis (c’est fou ce qu’ils se déplaçaient finalement à l’époque), les rencontres dans les bals (elle adorait danser), la nature environnante, les problèmes financiers récurrents, tout est prétexte à observations et l’on se rend compte à quel point cette écrivaine non seulement utilisait son environnement pour écrire mais aussi se permettait d’analyser et de commenter son époque, de façon très franche, ironique et directe parfois.

C’est passionnant, enrichissant et j’ai, comme pour Virginia Woolf,  qui était une grande admiratrice de Jane Austen (ce que je trouve évident car elles ont des thèmes et une liberté de ton similaires), découvert une femme « presque » libre, attachante et parfois déroutante dans ses contradictions, qui a écrit des romans que l’on lit et apprécie encore et qui est citée comme une des grandes plumes de la littérature anglaise et même internationale.

Je ne vous cacherai pas qu’à la fin de ma lecture et après une autre la concernant dont je vous parle bientôt, je n’ai qu’une hâte c’est de reprendre ses romans, dans l’ordre d’écriture ainsi que les adaptations cinématographiques pour mieux en saisir toutes les subtilités, les correspondances avec sa propre vie.

Je trouve que lire des biographies sur des écrivain(e)s est passionnant. Comprendre qui ils sont, comment ils créent, d’où viennent les idées, inspirations, ce qui dans leur vie a été transposé dans leurs œuvres, permet de mieux apprécier tout leur talent. Cette biographie je m’en servirai lors de mes relectures des romans de Jane Austen comme d’une sorte de « bible » pour les recontextualiser.

Traduction de Christiane Bernard et Jacqueline Gouirand-Rousselon

Editions autrement – Novembre 2000 – 393 pages

Lu dans le cadre de l’Objectif PAL d’Antigone

OBJECTIF PAL

Ciao

De sang-froid de Truman Capote

DE SANG FROIDRésumé

Il était midi au cœur du désert de Mojave. Assis sur une valise de paille, Perry jouait de l’harmonica. Dick était debout au bord d’une grande route noire, la Route 66, les yeux fixés sur le vide immaculé comme si l’intensité de son regard pouvait forcer des automobilistes à se montrer. Il en passait très peu, et nul d’entre eux ne s’arrêtait pour les auto-stoppeurs…

Ils attendaient un voyageur solitaire dans une voiture convenable et avec de l’argent dans son porte-billets : un étranger à voler, étrangler et abandonner dans le désert.

Le roman culte inspiré à Truman Capote par un terrible fait divers.

Ma lecture

COUP DE ❤

Je viens de refermer ce classique de la littérature américaine et moi qui ne suis pas une adepte de romans policiers, je dois avouer que j’ai été tenu par ce roman-enquête de Truman Capote, un page turner que je n’ai pas lâché même si dès les premières lignes on a tous les ingrédients de ce qui va arriver.

Les deux meurtriers, Perry et Dick, sont en route, ils roulent vers leur cible et la cible est vite identifiée :  la famille Clutter composée des parents et de deux de leurs enfants : Nancy et Kenyon. L’auteur alterne les présentations, installant peu à peu les futurs meurtriers, leurs victimes, leurs voisins. Puis les crimes sont perpétrés mais nous n’en connaissons pas le motif. On retrouve Perry et Dick dans leur fuite pendant près de huit semaines, de vol de voitures en petites escroqueries, leur arrestation, leurs aveux et motifs puis leur emprisonnement et condamnation.

Les événements ont marqué par leur sauvagerie les médias et  le peuple américain par leur sauvagerie, comme ils ont interpellé Truman Capote qui s’est lancé dans une enquête afin de disséquer, avec minutie, chaque personnage intervenant à un moment ou à un autre dans les événements : enquêteurs, juges, relations, familles des meurtriers afin que nous ayons toutes les cartes en mains, tous les éléments comme lui les a découverts au cours de son enquête, allant jusqu’à évoquer les hommes attendant comme eux dans le couloir de la mort.

Vous allez me dire pas de suspens….. Mais si justement et c’est en cela que le roman est passionnant et parfaitement maîtrisé : Truman Capote nous tient en haleine tout au long du récit, distillant tous les détails de son enquête sur ces meurtres véridiques perpétrés une nuit de Thanksgiving 1959 dans le Kansas, meurtres particulièrement sauvages et dont on se pose la question du pourquoi mais aussi du comment on en arrive à tuer sans réel motif. Nous devenons nous-mêmes enquêteurs : comprendre, analyser, écouter ces deux hommes avec leur logique, leur absence de sentiments, vivant au jour le jour, sans regret ni avenir.

Ce qui est le plus remarquable dans ce récit c’est la façon dont l’auteur expose les faits, sans aucune prise de position, les faits rien que les faits et il faut avouer que ceux-ci parlent d’eux-mêmes, le lecteur se laisse guider par les différents informations, découvrant peu à peu toute l’horreur d’un crime sans conscience réelle des assassins. On est atterré par l’absence de tout sentiment de culpabilité,  à la limite de l’inconscience qui d’ailleurs déroutera enquêteurs et psychologues.

Aucun temps mort, c’est un véritable page-turner, les 500 pages sont dévorées, Truman Capote fait d’un fait véridique un roman sociétal sur l’Amérique de l’époque (mais pas différente de l’actuelle) pour lequel il poussera la conscience à rencontrer les protagonistes pour tenter de comprendre leurs mobiles, leurs psychologies, leurs ressentis jusqu’à leurs derniers instants (ils attendirent pendant 5 ans leurs exécutions).

C’est le genre d’œuvre qui laisse une empreinte en vous une fois le livre refermé. On ne peut oublier ces deux hommes, monstres ou victimes d’une enfance, de violences, de hasards de rencontres, de circonstances ou tout simplement psychologiquement faibles, fragiles ?

Dans la dernier partie du roman, « Le coin » (nom donné à l’endroit de l’exécution de la peine de mort), j’ai eu le sentiment que Truman Capote qui avait rencontré les meurtriers, s’attache à eux avec presque un sentiment de pitié mêlée à de l’incompréhension devant leurs arguments :

…Perry dit : « Est-ce que j’ai des regrets ? Si c’est que tu veux dire, non. Je ne ressens rien. Je voudrais bien. Mais ça me laisse complètement froid. Une demi-heure après que ce soit arrivé, Dick blaguait, et moi, je riais. Peut-être qu’on est pas humains. J’suis assez humain pour m’apitoyer sur moi-même. Je regrette de ne pas pouvoir sortir d’ici quand tu t’en iras. Mais c’est tout. (p430)

Oui un grand bon classique de la littérature américaine qui allie écriture, construction, style, travail d’enquête, regards sur un pays au milieu du 20ème siècle sans oublier réflexions sur la culpabilité, la violence gratuite et la peine de mort.

Richard Brooks en a fait une version cinématographique en 2003.

Traduction de Raymond Giraud

Editions Folio – Septembre 2016 – 506 pages

Ciao