Ce matin-là de Gaëlle Josse

CE MATIN LA IG« De la chute au pas de danse… J’ai voulu écrire un livre qui soit comme une main posée sur l’épaule. » Gaëlle Josse.
Qui ne s’est senti, de sa vie, vaciller ? Qui ne s’est jamais senti « au bord de » ? Qui n’a jamais été tenté d’abandonner la course ?
Clara, trente-deux ans, travaille dans une société de crédit.
Compétente, investie, efficace, elle enchaîne les rendez-vous et atteint ses objectifs.
Un matin, tout lâche. Elle ne retourne pas travailler. Des semaines, des mois de solitude et de vide s’ouvrent devant elle.
Amis, amours, famille, collègues, tout se délite dans l’ordre ou le désordre de leur apparition dans sa vie. La vague de fond qui la saisit modifie ses impressions et ses sentiments.
Ce matin-là dévoile la mosaïque d’une vie et la perte de son unité, de son allant et de son élan. Une vie qui se refuse à continuer privée de sens et doit se réinventer. Une histoire minuscule et universelle porteuse d’espoir.

Ma lecture

Il y a un signe qui ne trompe pas quand vous êtes frappée par le burn-out c’est l’impossibilité de faire un pas de plus : un pas de plus physiquement mais également dans votre esprit. Vous êtes vidé, il n’y a plus aucune énergie, plus aucun ressort et même si vous étiez performant,, apte, reconnue pour votre valeur, il y a un moment où la machine se détraque, s’enraye et là vous êtes au bord du gouffre et ce gouffre peut être profond, vertigineux, dangereux.

C’est ce qui arrive à Clara Legendre. Elle travaille dans une banque, elle accorde des crédits à ceux qui les demande, même si parfois elle sait que cela va à l’encontre de sa morale. Elle est consciencieuse, appliquée, dévouée mais un jour ce qu’on lui demande est la larme qui fait déborder des yeux. Ce n’est pas elle, c’est trop dur, on charge la mule sous prétexte de résultats après une promotion. Elle n’a pas vu le piège, elle sacrifie tout au Travail : ses convictions, son amour pour Thomas, ses parents, sa propre existence. Elle ne vit, respire que boulot et à un moment les coutures craquent.

J’aime Gaëlle Josse pour son écriture, sa sensibilité, les domaines qu’elle explore (très variés car elle a une imagination fertile et s’inspire d’un musique, d’une peinture, d’un lieu) et depuis la lecture du Dernier gardien d’Ellis Island je pense avoir tout lu d’elle mais j’attendais celui-ci avec encore plus d’impatience car le sujet me touche personnellement. J’ai connu, par le passé, je ne dirai pas un burn-out mais un presque burn-out….. J’étais sur la ligne de faille, juste avant de sombrer et j’avais hâte de voir de quelle manière elle allait aborder et traiter le sujet.

Dans Otages de Nina Bouraoui j’avais aimé la manière dont l’auteure décrivait cette lente descente dans une nbuleuse dans laquelle la personne s’enfonce, sans rien voir du mal qui s’installe en elle, tente de se débattre (je dis bien tente car au bout d’un moment on est pris comme dans un sable mouvant et toute réaction semble vous enfoncer encore plus profondément) et j’avais retrouvé beaucoup de similitudes avec mon propre vécu.

Dans ce matin-là j’ai écouté Clara Legendre faire le récit d’un épisode « presque » similaire, mais je pense qu’il peut y avoir plusieurs formes de burn-out, plusieurs manière de sombrer, de réagir, d’agir et Gaëlle Josse choisit la manière douce, tout à fait en adéquation avec ce que je sais d’elle à travers ses précédents romans. Des phrases courtes en adéquation avec le stress intérieur, pour décrire le marasme dans lequel son héroïne se trouve. J’ai retrouvé certaines attitudes, pensées comme le fait de culpabiliser, de se dévaloriser, de se sentir différents des collègues, d’être inapte au travail mais aussi à la vie, de ne plus y trouver de sens.

Gaëlle Josse, comme dans ses autres ouvrages, est à l’écoute et elle est fine observatrice de notre société, de ces petites choses que l’on observe, remarque, comme des signes, des souvenirs, qui sont associés ou font ressurgir des événement du passé qui éclairent le présent mais je suis restée malgré tout en retrait. Je n’ai pas été aussi touchée que je pensais l’être. Peut-être parce qu’ayant vécu une telle « expérience » qui m’a profondément marquée, mais dont j’ai également tiré beaucoup d’enseignements par la suite, je n’ai pas ressenti la violence et le profond désespoir, l’aveuglement dans lequel on se trouve, la difficulté et le manque de volonté à communiquer sur ce que l’on vit.

J’ai aimé que Clara s’en sorte aussi bien même si cette fois-ci je n’ai pas eu le petit « twist » inattendu dans chacun de ses romans et qui là est assez prévisible, que Clara survole la crise sans trop de blessures, mais il y a tellement plus de douleurs, d’incertitudes, de risques également sur l’avenir en réel que je suis restée spectatrice sans avoir envie de lui tendre la main car je sentais et savais, qu’elle, elle s’en sortirait sans trop de dommages. J’ai aimé les mots, l’écriture de Gaëlle Josse et je lui reste très attachée mais pour avoir été moi-même au cœur du sujet, je n’y ai pas retrouvé la violence de la chute et les murs sur lesquels je me suis cognée.

J’ai aimé.

Editions Noir sur Blanc/Notabilia – Janvier 2021 – 215 pages

Ciao 📚

Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan

Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l’écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre.

Aujourd’hui je sais aussi qu’elle illustre, comme tant d’autres familles, le pouvoir de destruction du verbe, et celui du silence.

Ma lecture

Ce roman est une biographie mais aussi le récit de l’écriture d’un roman. Ce roman est écrit avec les tripes, avec tendresse et lucidité, en puisant au plus profond de soi, de ses souvenirs, l’histoire d’une famille, sa famille, celle de Delphine de Vigan, mais surtout un moyen d’exorcisé le souvenir de sa mère, Lucile, découverte par elle, morte, dans son appartement :

Incipit : Ma mère était bleue, d’un bleu pâle mêlé de cendres, les mains étrangement plus foncées sur le visage, lorsque je l’ai trouvée chez elle, ce matin de janvier. les mains encore tachées d’encre, au pli des phalanges. Ma mère était morte depuis plusieurs jours. (p13)

Pour ne rien omettre mais aussi pour rendre compte de la difficulté de revenir sur les faits, en gardant à la fois de la distance, en mesurant ce qui peut être dit ou non, l’auteure prend le parti d’alterner l’histoire de sa mère et inévitablement celle de sa famille, mais aussi son travail d’écriture, ce qu’il a fallu de contacts, d’épluchage de photos, de journaux intimes, de lettres pour s’approcher au plus près de qui fut sa mère,  de comprendre peut-être les raisons du suicide pour pouvoir soi-même avancer.

Incapable de m’affranchir tout à fait du réel, je produis une fiction involontaire, je cherche l’angle qui me permettra de m’approcher encore, plus près, toujours plus près, je cherche un espace qui ne serait ni la vérité ni la fable, mais les deux à la fois. (p139)

Trouver l’angle pour évoquer sa mère, disparue, souffrant de bipolarité, n’est pas chose facile surtout quand on est intimement liée à la personne mais aussi à sa famille car finalement les racines sont là surtout dans le cas présent mais jamais mises à jour. Chez les Perrier, famille maternelle de l’auteure, la mort est omniprésente : par accident, par suicide, parfois sous les yeux des enfants  les marquant à vie. Mais comme souvent il y a les choses vues, énoncées et puis toutes les zones d’ombre. On continue, on fait comme si, ou préfère parfois se taire.

L’auteure fait parfaitement ressortir le paradoxe de cette famille nombreuse où on meurt, où on vit, où on pleure, où ‘on rit, où chacun tente de trouver sa place , où les grands-parents, figures marquantes, gardent une part de mystère, d’originalité, que ce soit dans les épreuves mais aussi dans leur manière de vivre, d’agir.

Et puis il y a Lucile, dont Delphine de Vigan, avec ce qu’il faut de réserve, de pudeur, tente de comprendre pour pouvoir accepter si toutefois on peut accepter le départ volontaire d’une mère, d’un proche, parce que la vie est trop difficile, parce qu’il faut que ça sorte, parce que  certaines blessures ne se sont jamais refermées.

Ce roman m’a réconciliée avec Delphine de Vigan dont je n’avais pas trop aimé Les Gratitudes  car, dans ce roman,  je l’ai trouvé tellement juste, profonde, acceptant de se mettre à nu mais en mettant une limite à ne pas franchir, pour montrer toute la difficulté d’écrire sur un être cher, sur tout ce que cela provoque autour de soi, accepter les conséquences pour pouvoir continuer, parce que peut-être il faut que cela sorte. Certes il y a de la révolte, de l’incompréhension, la confrontation de ses souvenirs d’enfant et son regard d’adulte, de femme, de mère mais le tout est restitué d’un côté par les faits et de l’autre par l’intime, la souffrance, les questions restées sans réponse.

Ecrire pour comprendre, ou tout du moins tenter de comprendre, évoquer un trouble en montagnes russes, la bi-polarité, revenir sur les manques de son enfance, sur le fait de devoir devenir adulte trop tôt, trop vite frôlant parfois le précipice, confrontée à une maladie psychique aux effets dévastateurs sur ceux qui l’entourent.

Je ne suis pas très demandeuse de ce genre de récit dans lesquels il y a un côté un peu voyeur, entrer dans la vie privée d’une personne, lire sur ses souffrances (je pense également au récit d’Olivia de Lamberterie, Avec toutes mes sympathies) mais le fait de mêler son propre travail d’écriture pour expliquer sa démarche, comment elle est parvenue malgré des phases de douleurs, de cauchemars à aller au bout, à tenter de ne pas juger mais de comprendre cette famille dont elle est issue, pour pouvoir se construire malgré l’absence d’une mère si tant est que l’on peut l’accepter et rompre la chaîne du malheur.

J’écris Lucile avec mes yeux d’enfant grandie trop vite, j’écris ce mystère qu’elle a toujours été pour moi, à la fois si présente et si lointaine, elle qui, lorsque j’ai eu dix ans, ne m’a plus jamais prise dans ses bras. (p173)

Editions Le livre de poche – Février 2013 (JC Latttès 2011) – 401 pages

J’ai eu envie de lire ce roman qui était sur mes étagères après avoir écouté Bookmakers sur Arte Radio, une émission passionnante où les auteur(e)s parlent de leur travail d’écriture.

Ciao

Le loup des steppes de Hermann Hesse

LE LOUP DES STEPPES IGAu premier abord, Harry Haller impressionne désagréablement le neveu de sa nouvelle logeuse, peut-être par le regard mi-satisfait mi-moqueur dont il examine les êtres, comme si le confort bourgeois de la maison lui semblait à la fois étranger, plaisant et dérisoire. Si Haller considère tout avec l’ironie d’un habitant de Sirius ou d’ailleurs, c’est qu’il appartient effectivement à un autre monde, celui de l’intellectualité pure. A force de renier ce qui constitue le bonheur quotidien des hommes, il se sent devenu un « loup des steppes » inapte à frayer avec ses semblables, de plus en plus solitaire et voué à l’isolement. Il n’entrevoit qu’une solution : se tuer, mais la peur de la mort l’empêche soudain de rentrer chez lui mettre son dessein à exécution. Il erre dans la ville. A l’Aigle noir, il rencontre Hermine, son homologue féminin qui a choisi la pratique de ces plaisirs que lui-même a fuis. Elle le contraint à en faire l’apprentissage : c’est une véritable initiation à la vie, une quête troublante pour découvrir le difficile équilibre entre le corps et l’esprit sans lequel l’homme ne peut atteindre sa plénitude.

Ma lecture

Qui es-tu Harry Haller : humain ou animal, Harry ou Loup des steppes ? Harry ou Hermann ? Récit fictionnel ou récit autobiographique ? Quand vous ouvrez ce roman vous êtes accueilli par Hermann Hesse lui-même, en tant qu’éditeur, qui dans une préface revient sur les conditions dans lesquelles l’ouvrage que vous allez découvrir est arrivé entre ses mains….. Mais Harry Haller existe-t-il ou n’est-ce pas Hermann Hesse lui-même (mêmes initiales, Harry évoque régulièrement son meilleur ami Hermann…) et n’est-il pas finalement dans chacun de nous ?

Ce roman, si l’on peut le définir ainsi, est une longue introspection de l’âme humaine, de sa dualité partagée entre ce qu’elle est et ce qu’elle voudrait être, de ce que notre milieu, notre éducation, nos préjugés font de nous, les barrières que l’on s’impose, le jugement que l’on porte sur ce qui nous entoure et sur les règles que l’on s’impose. Tout cela a conduit Harry au bord de la folie et du suicide ne trouvant plus aucun plaisir dans la vie qu’il mène.

Sur sa route il va faire de bien étranges rencontres, en premier lieu un homme qui va lui remettre un Traité du Loup des steppes, un ouvrage sur lui, Harry, sur ce qu’il est devenu et comment il en est arrivé là. Un traité philosophique implacable « réservé aux insensés ». Ensuite il y  aura Hermine, la belle et douce Hermine, qui va lui faire découvrir le monde des plaisirs à condition qu’il la tue à la fin, Pablo, le saxophoniste, Maria, l’amante charmante, Gustave et Rosa, fantômes de son enfance. Tous vont lui permettre d’ouvrir des portes pour comprendre l’homme qu’il est : solitaire, pacifiste, sombre, taciturne, qui rêve du bonheur mais ne s’ouvre à aucun plaisir. Ils vont lui faire découvrir le lâcher-prise et il va devenir un de leurs semblables mais jusqu’à quel point ?

Harry oscille en permanence entre vie bourgeoise qu’il critique pour tout ce qu’elle engendre de négatif et vie dissolue dont il va découvrir tous les plaisirs : sensualité, rire, danse, musique moderne et même substances illicites qu’il critiquera dans un premier temps pour en savourer ensuite toute les saveurs.

Dans ce roman il est question d’identité mais d’identité psychologique, identité de l’âme, de qui nous sommes, nos dualités, nos mal-êtres. A travers Harry Haller nous plongeons dans ce que l’homme a de plus secret : lui, son fonctionnement, comment il devient celui qu’il est ou devient au fil du temps. Pour Harry il se reconnaît dans deux identités : Harry est l’image publique, 48 ans, divorcé, taiseux, sombre, solitaire. Mais rôde en lui celui qu’il nomme Le loup des steppes, sa part animale, violent, celui qui apparaît à chaque remise en question de son être. Il est arrivé à ce moment charnière où ne s’offre à lui que le changement ou le suicide avant ses 50 ans.

Le roman est sorti en 1927 et l’auteur pressentait l’arrivée d’un nouveau conflit mondial, d’une guerre inévitable, violente et destructrice, l’évoque régulièrement tout au long du récit comme il évoque la face sombre de l’être humain, sa volonté de toujours avoir plus, trop, plus haut, plus fort, d’afficher sa suprématie. J’ai été surprise de lire a presque un siècle d’écart la manière qu’avait Hermann Hesse d’envisager le futur, qui est notre présent, et sa justesse :

Pour finir, je déclarai que, tout comme les débuts actuels de la radio, cela permettrait uniquement à l’humanité de fuir face à elle-même, face à ses buts ultimes, et de s’environner d’un réseau de plus en plus serré de distractions et d’occupations vaines.(p156)

Oui, la terre est vraiment surpeuplée. Autrefois, on ne le remarquait pas ainsi ; mais maintenant que les hommes, non contents de respirer, veulent également posséder une voiture, maintenant, on le remarque. Naturellement, ce que nous sommes en train de faire est déraisonnable ; c’est un enfantillage, à l’instar de la guerre qui en est un de dimension gigantesque. Un jour, l’humanité devra apprendre à contenir son accroissement par des moyens raisonnables. Pour le moment, notre réaction face à cette situation insupportable ne l’est pas vraiment, mais au fond , elle est juste : nous faisons diminuer la quantité. (p272)

Hermann Hesse à travers Harry Haller mais aussi Hermine (Hermine/Hermann) traite de sujets tels que les apparences et la représentativité des êtres (Goethe), ce que nous voulons être et ce que nous sommes, d’instinct ou devenus, du contrôle de nos vies par nous-mêmes, de la solitude, de la mélancolie pouvant aller jusqu’à la folie ou au désir de suicide. Il ne se cache d’ailleurs pas vraiment derrière ses personnages avouant lui-même (en parlant d’Hermine) :

(…) elle avait bien un visage de jeune garçon. Puis au bout d’une minute, ce visage se mit à me parler. Il me rappela ma propre jeunesse et mon ami d’alors qui se prénommait Hermann. L’espace d’un instant, il semble s’être entièrement transformé pour devenir celui de Hermann. – « Si tu étais un garçon, dis-je tout étonné, tu devrais t’appeler Hermann. (p161)

C’est une narration d’un seul tenant, une sorte d’épopée dans laquelle le héros va côtoyer ce qui peut faire penser à la douceur d’un paradis mais parfois plonger dans des abîmes, avec des rencontres réelles ou imaginaires : Maria, Mozart, Pablo jusqu’à Gustave, l’ami d’enfance jamais revu.

Ce roman est un voyage initiatique d’un être pour découvrir qui il est, découvrant des territoires jamais abordés qui vont le révéler à lui-même, pour un instant, un moment ou pour toujours. Comment ne pas se retrouver parfois dans ses questionnements, dans sa recherche, dans son regard sur lui-même et sur le monde qui l’entoure. Les questions qu’il se pose nous sommes parfois amenés à nous les poser, c’est un récit aux multiples facettes que l’on peut lire et relire et en découvrir à chaque fois un nouveau sens….

La vie, l’homme ont différents visages, l’auteur les aborde dans une écriture fiévreuse, presque dans l’urgence de trouver des réponses.

C’est exactement comme lorsqu’on est affligé à l’idée que la mort viendra un jour immanquable, malgré tous les efforts déployés pour la contrer. La lutte contre la mort, mon cher Harry, est toujours magnifique, noble, merveilleuse, respectable ; par conséquent, la lutte contre la guerre l’est aussi. Toutefois, c’est en même temps un éternel combat de Don Quichotte, qui n’a aucune chance d’être remporté. (p175-176)

Vous l’avez compris j’ai aimé cette lecture, par les thèmes évoqués, par le pouvoir qu’elle a eu de m’interroger sur moi-même mais aussi sur le monde qui nous entoure, sur l’image que nous reflétons mais aussi grâce à l’écriture, sur l’enchaînement des idées. Un récit mais aussi une réflexion philosophique.

C’est grâce à Mémoire des livres que j’ai découvert l’existence de ce roman et je l’en remercie.

Traduction de Alexandra Cade

Editions Le livre de poche – Mars 2016 – 312 pages

Ciao

Deux sœurs de Elizabeth Harrower

œDEUX SOEURS

Abandonnées à leur sort après la disparition de leur père, les sœurs Vaizey voient l’arrivée de Felix Shaw dans leur vie comme un miracle. Il épouse l’aînée, Laura, et propose à la plus jeune, Clare, de vivre avec eux dans une superbe maison à Sydney. Mais le prétendu bienfaiteur révèle au fil du temps un autre visage, bien plus terrifiant.

 

Ma lecture

Ne vous fiez pas à la couverture…… Ce récit est bien loin de ce que celle-ci laisse supposer. Nous n’entrons pas dans un roman du style « intrigues dans la bourgeoisie ou dans l’aristocratie » mais dans un roman psychologique. Il est indiqué qu’il s’inscrit dans la lignée de ceux de Daphné du Maurier….. Oui peut-être mais il n’y a pas, comme chez la célèbre écrivaine anglaise, le côté mystérieux, étrange et presque thriller.

Je vous présente les deux sœurs Vaizey : elles vivent à Sidney et n’ont vraiment pas de chance….. Elles perdent leur père et leur mère ne leur porte aucun intérêt et n’a même qu’une seule idée : s’en débarrasser et c’est d’ailleurs ce qu’elle va faire en partant vivre en Angleterre. Et c’est pas fini :  Laura va se marier à un homme, Felix, de plus de 20 ans son aîné, non par amour mais pas sécurité et Clare, sa sœur cadette va s’installer dans la maison du couple sur la demande insistante du mari. Très vite on comprend que les deux héroïnes sont manipulées par cet homme, une sorte de pervers égoïste, alcoolique à ses heures, avare, grossier, bi-polaire à sa manière, alternant cajoleries intéressées et violences brutales et dans le genre malsain, le Félix Shaw se pose là….

L’action se déroule en partie durant la deuxième guerre mondiale et il faut reconnaître à l’auteure une très bonne dissection du comportement des personnages : l’emprise d’un homme sur son épouse et qui, à force d’arguments et de miroirs aux alouettes va pousser la plus jeune, Clare, à arrêter ses études et fait de ses deux jeunes femmes des sortes « d’esclaves » domestiques, travaillant pour lui dans les différentes entreprises qu’il achète et revend aux gré de ses humeurs. Usant de largesses pour tenter d’acquérir un cercle d’amis qui, très vite, profitent de sa naïveté et de son orgueil pour faire des affaires pour ensuite l’ignorer, Félix va déverser sur son épouse et sa sœur sa rancœur,  lâche qu’il est.

Clare sera la plus rapide à ressentir l’ambiance malsaine de cet homme, à vouloir s’éloigner mais Laura,  persuadera celle-ci à rester, lui faisant à chaque fois miroiter un changement de comportement de son mari, ayant la crainte de se retrouver seule face à lui, devenant à son tour manipulatrice.

On peut être agacé par l’attitude des deux jeunes femmes, par leur naïveté mais je pense qu’il faut remettre le roman dans le contexte de l’époque, par la jeunesse des deux jeunes femmes (18 ans pour Laura quand elle se marie, 14 ans pour Clare) et également par le sentiment d’urgence, d’abandon dans lequel elles se trouvent à la mort de leur père et du manque d’intérêt de leur mère.

Elizabeth Harrower décortique méticuleusement les comportements de Félix et l’emprise que cet homme étend dans sa maison, régnant en maître absolu, faisant la pluie et parfois le beau temps, au gré de ses affaires, humeurs, rentrées d’argent ou périodes d’avarice. Elle fait de Laura une femme totalement soumise, craintive des réactions de son époux et de Clare, une jeune fille plus rebelle mais partagée entre son désir de fuir et son attachement à sa sœur,  se trouvant prise au piège entre sentiments et volonté.

Autant il y a une progression dans la folie de Felix, dans le troublant attachement qu’il a envers Clare (on se pose d’ailleurs la question sur la vraie nature de celui-ci), autant l’attitude des deux femmes reste assez passive mais on sait l’emprise que peut avoir ce genre de personnage sur son entourage.

Ce roman paru en 1966 traite d’un sujet toujours d’actualité, de femmes soumises, sous influence et même si j’ai apprécié l’écriture j’ai trouvé que le récit comportait des longueurs, des répétitions de situations mais peut-être dues à la passivité des deux femmes, acceptant toutes les humiliations sans révolte. J’ai eu envie de les secouer, de les pousser à partir d’autant qu’elles sont deux et très unies. Mais comme je l’ai dit il faut tout remettre dans le contexte de l’époque, en temps de guerre. Je m’attendais également à un final plus surprenant du fait de la tension qui montait, justement à la manière d’un Daphné du Maurier, une petite déception…..

Mais c’est une lecture qui se fait avec nos esprits de femmes libres, ayant acquis leur indépendance et ayant tiré les leçons du passé. Remettons tout cela dans son contexte  et cela en fait malgré tout un roman psychologique assez bien vu et transcrit sur les processus comportementaux d’un esprit malade et de ses victimes.

Traduction de Paule Guivarch

Editions Rivages poche – Avril 2017 – 318 pages 

(1ère parution 1966)

Ciao