Si Beale street pouvait parler de James Baldwin

SI BEALE STREET POUVAIT PARLER IGSi Beale Street pouvait parler, elle raconterait à peu près ceci : Tish, dix-neuf ans, est amoureuse de Fonny, un jeune sculpteur noir. Elle est enceinte et ils sont bien décidés à se marier. Mais Fonny, accusé d’avoir violé une jeune Porto-Ricaine, est jeté en prison. Les deux familles se mettent alors en campagne, à la recherche de preuves qui le disculperont. Pendant ce temps, Tish et Fonny ne peuvent qu’attendre, portés par leur amour, un amour qui transcende le désespoir, la colère et la haine.

Ma lecture

Il est magnifique. Ils l’ont battu, mais ils n’ont pas pu le battre – si tu vois ce que je veux dire. Il est magnifique. (p503)

J’ai découvert James Baldwin à travers un film à la télévision avec I am not your negro qui m’avait particulièrement touchée sur le parcours de cet auteur que ce soit sur sa vie mais également sur ses combats, son militantisme pour la défense des droits civiques de la communauté noire.

New-York – Clémentine Hivers, Tish, 19 ans, vendeuse, est la narratrice de ce roman qui relate avec son parler simple, direct son histoire d’amour avec Alonzo Hunt (Fonny), 22 ans, sculpteur et qui débute au moment où elle a confirmation qu’elle attend un enfant alors que Fonny est en prison suite à une accusation de viol d’une portoricaine, viol dont il se dit innocent.

Charles Baldwin dénonce à travers cette histoire romanesque de quelle manière un homme peut se retrouver accusé uniquement par vengeance et surtout pour sa couleur de peau d’un crime dont il fait le coupable tout désigné.

Vous comprenez, il avait trouvé son centre, le pivot de sa propre existence, en lui-même – et ça se voyait. Il n’était le nègre de personne. Et ça, c’est un crime dans cette pourriture de pays libre. Vous êtes censé être le nègre de quelqu’un. Et si vous n’êtes le nègre de personne, vous êtes un mauvais nègre : c’est ce que conclurent les flics quand Fonny s’installa hors de Harlem. (p119)

Tish raconte, avec ses mots simples, pleins à la fois d’amour mais aussi d’inquiétude, mais elle n’est pas la seule voix car ici ou là celle de James Baldwin s’entend, le ton change et monte alors comme la révolte qui l’anime devant l’injustice, le racisme, l’histoire d’amour n’étant que le prétexte à une dénonciation d’un système, d’une société voire d’un pays et comment les dés sont pipés d’avance quand votre couleur de peau vous catégorise.

De toute façon, dans notre époque et notre pays pourris, tout cela devient ridicule quand on s’aperçoit que les femmes sont censées avoir plus d’imagination que les hommes.  Nous avons là une idée conçue par le cerveau des hommes et elle se révèle exactement le contraire de la réalité. La vérité, c’est que, confrontée avec la réalité des hommes, une femme a bien peu de temps, et d’occasions, d’exercer son imagination. (qui est la seule chose en quoi les hommes ont jamais fait confiance) passe pour efféminé. Ça en dit long sur ce pays, car si, bien sûr, votre seul but est de faire de l’argent, la dernière chose dont vous avez besoin est bien de l’imagination. (p175)

C’est une histoire poignante sur l’empêchement d’une vie de couple, où les barreaux et la justice s’interposent alors que rien ne les prédestinait à y être confrontés. L’auteur confronte les deux familles, l’une aimante et tendre, l’autre dominée par les femmes, restant distante mais peut-être par maladresse.

Le vrai crime, c’est d’avoir le pouvoir de placer ces hommes là où ils sont et les y maintenir. Ces hommes captifs sont le prix secret d’un mensonge secret : les justes doivent pouvoir identifier les damnés. Le vrai crime, c’est d’avoir le pouvoir et le besoin d’imposer sa loi aux damnés. (p493)

Unir un message à une histoire d’amour donne encore plus de poids à celui-ci car comment ne pas être touché par ces deux amants séparés au moment où ils vivent un moment important e leurs vies, quand leurs familles (mais surtout celle de Tish) mettent tout en œuvre pour trouver l’argent pour l’avocat, la caution, allant à se mettre eux-mêmes hors-la-loi pour le faire mais ont-ils d’autres choix ?

Alors certes, c’est avant tout une histoire d’amour, très belle, très romantique mais elle est lourde de sens et de symboles.

Une adaptation au cinéma est sortie en 2019 dont je vous mets la bande annonce ci-dessous :

Lu dans une édition fournie par le réseau de bibliothèques du département en gros caractères.

Traduction de Magali Berger

Editions Voir de près Grands caractères – Avril 2019 (1ère parution E.U 1974 France – Stock 1975) – 506 pages

Ciao

Une saison blanche et sèche de André Brink – Coup de 🧡

UNE SAISON BLANCHE ET SECHEDans la moiteur des nuits orageuses de Pretoria, Ben Du Toit découvre un monde tout proche et pourtant si loin de sa vie d’Afrikaner. Peu à peu, il ouvre des yeux incrédules sur un système qu’il cautionne par ignorance et par lâcheté et qui entretient une communauté, un peuple, dans le désespoir et la résignation. La naïveté de Ben est telle qu’il croit encore à une justice où toute notion de couleur ou de race serait abolie, mais dans les années quatre-vingt en Afrique du Sud, l’espoir est un privilège de Blanc. Loin d’avoir voulu faire de son personnage un héros acquis à une cause humanitaire, André Brink dépeint un homme révolté qui se battra pour comprendre pourquoi les services de police peuvent en toute impunité tuer des hommes parce qu’ils sont noirs. Dans le pays de l’apartheid, les moyens pour préserver la sécurité d’État sont expéditifs, Ben l’apprendra à ses dépens. L’ouvrage, interdit en Afrique du Sud dès sa publication, recèle aujourd’hui toute la force d’un témoignage et demeure, malgré un contexte politique heureusement pacifié, d’une bouleversante humanité.

Ma lecture

Une fois dans sa vie, juste une fois, on devrait avoir suffisamment la foi en quelque chose pour tout risquer pour ce quelque chose. (p335)

Rien ne prédestinait Ben Du Toit, afrikaner paisible, professeur d’histoire, marié et père de trois enfants à se confronter aux sbires de la Section Spéciale mais lorsque Gordon, le jardinier noir du lycée où il enseigne lui demande de l’aider à retrouver son fils, Jonathan, qui a disparu,  il le fait autre arrière-pensée que celle d’aider un homme à retrouver son fils…. Mais nous sommes en Afrique du Sud où règne l’apartheid, où la domination blanche s’exerce dans la violence et l’injustice.

Interdit lors de sa publication dans son pays et malgré tout couronné par le prix Médicis Etranger, ce récit possède tous les ingrédients d’un roman sauf qu’il a été inspiré par des faits réels que l’auteur a recontextualisé pour en faire une œuvre bouleversante justement parce que l’on ne peut occulter le fait que tout est vrai.

Dès le plus jeune âge, on accepte ou l’on croit que certaines choses existent d’une certaine manière. Par exemple : que la société est fondée sur la notion de justice et que, chaque fois que quelque chose va mal, on peut faire appel au bon sens ou à la notion de légalité chez l’être humain, pour espérer la correction d’une erreur. Puis, sans aucun avertissement, arrive ce que Melanie a dit et que j’avais refusé de croire : on découvre que ce qu’on avait accepté comme prémices ou conditions de base – vous ne pouvez qu’accepter si vous voulez survive – n’existe pas. (p200)

J’ai tout aimé dans ce roman : sa construction, le récit par le narrateur recevant une longue lettre confession-testament, les personnages et en particulier Ben Du Toit, qui se débat entre une vie de couple désenchantée, une prise de conscience sur le monde dans lequel il vit mais dont il n’avait jamais compris ce qu’il cachait, une rencontre avec une journaliste, Melanie, un chauffeur de taxi, Stanley, mais surtout celle de Gordon, un père qui veut savoir pourquoi son fils a disparu.

L’auteur restitue parfaitement l’ambiance pesante, suspicieuse d’un pays où il ne fait pas bon se mélanger, côtoyer ou venir en aide à ceux que l’on humilie et rabaisse, où la violence voire la torture fait partie du quotidien, où il faut se méfier de tout et de tout le monde et Ben va le découvrir à ses dépends. Tout le cheminement de la pensée de Ben, de sa prise de conscience, de son regard « neuf » qu’il porte sur son pays, sur sa justice, sur tous les rouages d’un monde dont il s’est exclu jusqu’à y perdre, tout ce qui était jusqu’à ce jour lui et qui maintenant lui est étranger, tout cela est parfaitement maitrisé, développé mais avec un flux d’écriture fluide, implacable donnant  profondeur et consistance à chacun des personnages.

André Brink dresse le tableau de l’Afrique du Sud, de Soweto, de ses townships, de ses quartiers blancs où l’on se donne bonne conscience, des violences des deux côtés mais surtout du pouvoir et de la justice d’un pays où le blanc a tous les pouvoirs et s’arrange avec les lois, les preuves et fait régner la peur et la mort. Dès les premières pages je me suis sentie happée par l’histoire autant que par le contexte, l’auteur dosant savamment l’enquête, la psychologie et parfois le mystère de certains des personnages, l’enquête et ses rebondissements mais aussi l’histoire entre Ben et Melanie.

Ce roman je l’ai depuis des années sur mes étagères, jamais ouvert et c’est un coup de cœur à la fois pour ce qu’il dénonce mais surtout pour la manière dont l’auteur le traite, se plaçant à la fois dans le personnage de Ben mais aussi son propre regard, celui sur des événements qu’il a lui-même connu. Cela se lit à la fois comme une page d’histoire, avant que Mandela soit libéré et soit élu, mais aussi comme un roman, une enquête que l’on ne lâche pas, espérant toujours mais dans lequel, au fil des pages, on sent l’étau se resserrer autour de Ben et sa quête de justice.

Comment un gouvernement peut-il gagner une guerre contre une armée de cadavres ? (p150)

Que demander de plus à la littérature quand celle-ci nous fait entrer également dans la réalité d’un pays avec un récit et des mots qui en font un roman qui marque, qui émeut, qui révolte et dont la portée laisse une trace indélébile dans notre esprit.

Prix Médicis Etranger 1982

Traduction de Robert Fouques Duparc

Editions le Livre de Poche – Mai 1982 – 382 pages

Livre lu dans le cadre d’Objectif PAL d’Antigone

OBJECTIF PAL

Ciao

L’horloge sans aiguilles de Carson McCullers

L'HORLOGE SANS AIGUILLESDans une petite ville de Géorgie, au fin fond des États-Unis, deux hommes se meurent : l’un est rongé par une maladie incurable, l’autre est tenaillé par le souvenir du vieux Sud.
À leurs solitudes respectives correspondent celles de deux adolescents qu’une affection mutuelle mais dangereusement ambivalente rapproche.

Ma lecture

1953 – J.T. Malone, 40 ans, pharmacien apprend qu’il est atteint d’une leucémie et qu’il lui reste quelques mois à vivre. Mettant en doute le diagnostic il va continuer à tenir sa boutique dans la chaleur étouffante de Milan, petite bourgade de Géorgie aux Etats-Unis. De son côté le juge John Clane, figure emblématique de la communauté, au soir de sa vie et après une attaque qui le laisse handicapé et souffrant de diabète, voit se profiler avec inquiétude la promulgation de nouvelles lois mettant fin à la ségrégation raciale. Il ne peut accepter que son « monde » change, nostalgique du passé et défenseur acharné de la suprématie blanche. Il est le passé et ne peut se résoudre au présent et encore moins au futur.

Des hommes qui voudraient être maîtres du temps, que ce soit le leur ou celui de leur pays, le maîtriser, en être les aiguilles, les acteurs mais le temps s’échappe….. Tic-tac, Tic-tac…..

Comme dans ses précédents romans : Le cœur est un chasseur solitaire, Frankie Addams, Carson McCullers dont c’est le dernier roman, dresse, à travers les portraits d’adolescents et d’adultes, le portrait d’une Amérique et surtout celle des Etats du Sud, où règnent la ségrégation, le racisme et la violence qui en découle.

Deux adolescents : Jester Clane, petit-fils du juge et Sherman Pew, métis aux yeux bleus, tous deux âgés de 17 ans et orphelins, sont en quête de leurs origines mais ont une relation qui les trouble. Jester cherche à savoir pourquoi son père, avocat, s’est suicidé, Sherman a été trouvé bébé sur le banc d’une église et voudrait connaître ses origines. Ils représentent l’avenir, portent un regard sur les actions du passé et refusent de les perpétuer, ils se sentent isolés, en manque d’affection et prennent conscience de ce qui les sépare des générations précédentes.

Tic-tac, tic-tac, tic-tac… Malone va mourir, le temps lui est compté mais sur l’horloge de sa vie, les aiguilles n’en marquent pas l’heure il ne peut croire que sa vie va s’arrêter. Pour le juge Clane c’est tout un monde qui est en train de changer (et non de disparaître malheureusement) pour ceux qui régnaient en maîtres absolus, ayant droit de vie et de mort à qui n’avait pas la bonne couleur de peau. Noirs et blancs cohabitent mais ne se mélangent pas, beaucoup servent encore les autres mais quand un vent de libération et d’égalité se profile, les vieux réflexes émergent et la violence s’installe.

C’est une sorte de testament que livre Carson McCullers avec ce court roman. Avec regret, mélancolie, elle ne peut que constater que malgré le temps, les lois, les mentalités ne changent guère mais espère en l’avenir à travers Sherman et Juster. Avec toute la douceur qu’on lui connaît et à travers ses portraits, elle dresse le tableau d’une Amérique ancrée dans ses certitudes, son immobilité mais avec une lueur malgré tout d’espoir.

L’atmosphère est particulièrement bien rendue, la chaleur moite, poisseuse, la langueur qui saisit les corps mais qui échauffent les esprits, les rapports entre maîtres et esclaves serviteurs, blancs et noirs, avec malgré tout une sorte de bienveillance parfois malsaine entre les personnages, un sentiment de supériorité d’un côté, de savoir et en particulier avec la confrontation entre le Juge et Sherman, passionné de littérature.

Quand on lit Carson McCullers, c’est une plongée dans l’Amérique à travers sa jeunesse mais aussi ses vieux réflexes, une musique aux accents de blues, de mélancolie et une sorte de crainte que les choses ne changent jamais…..

Traduction de Colette M. Huet

Editions le Livre de Poche – Eté 2019  (1ère parution 1961) – 280 pages

Ciao

Cotton County de Eleanor Henderson

COTTON COUNTY

Cotton County, Géorgie, 1930. Elma Jesup, une jeune femme blanche, fille du métayer du domaine, met au monde deux jumeaux. L’un est blanc, l’autre mulâtre. Accusé de l’avoir violée, Genus Jackson, un ouvrier agricole noir, est aussitôt lynché par une foule haineuse avant que son corps ne soit traîné le long de la route qui mène au village le plus proche.

Malgré la suspicion de la communauté, Elma élève ses enfants de son mieux sous le toit de son père avec l’aide de Nan, une jeune domestique noire qu’elle considère comme sa soeur. Mais le récent drame a mis à mal des liens fragiles qui cachent bien des secrets. Jusqu’à faire éclater une vérité douloureuse qui va confronter chaque membre de la communauté à sa responsabilité dans la mort d’un homme et dans la division irrévocable d’une famille.

Pourquoi j’ai choisi ce livre

J’ai reçu ce livre grâce au Picabo River Book Club que je remercie ainsi que les Editions Albin Michel, personne n’en parlait encore car il est sorti le 20 Mars 2019, je ne connaissais pas l’auteure dont c’est le deuxième roman (Alphabet City était son premier roman), mais lorsque j’ai lu la quatrième de couverture j’ai tout de suite été emballée…… Alors je vous raconte….

Ma lecture

Bienvenue dans le sud de la Géorgie, dans le Comté du Coton (Cottom County). Ici rien ne bouge, rien ne change, ségrégation et racisme sont toujours en vigueur en cette année 1930,  lorsque nous débarquons chez les Jesup, où vivent Juke, le père, Nan et Genus les employés de couleur et Elma, 17 ans, la fille de Juke, qui vient de donner naissance à des jumeaux : l’une blanche, Winnafred, l’autre noir : Wilson. Impossible dites-vous ? Ici en Géorgie tout est possible, il suffit de…….

Et quand il y a la vie comme ces deux naissances inexplicables, inexpliquées de jumeaux-gémeaux dans cet état sudiste profondément ancré dans la haine de ce qui est différent et de la suprématie, il y a la mort qui vient réclamer son dû et on pénètre de plein fouet dans un drame qui prend ses racines bien avant ces naissances, celles-ci n’étant que le déclencheur de bombes à retardement qui sommeillaient.

Alors, ce même jour de Juillet, parce qu’il fait chaud, parce qu’on ne comprend rien à cette naissance bicolore, parce qu’il faut bien trouver un coupable, on lynche l’ouvrier agricole noir de la ferme, Genus Jackson, forcément accusé, forcément coupable..Tout le monde voit, tout le monde regarde mais personne n’est responsable. Cotton County c’est une communauté où tout le monde se côtoie, blancs, noirs, maîtres et esclaves main-d’œuvre, puissants et faibles. Ici il y a des alliances, des amitiés et des fossés que rien ne pourra combler comme ceux de chaque côté de la Twelve-Mile- Straight qui traverse le paysage.

Le pays a connu la dépression de 1929, la prohibition est en vigueur et dans le sud, comme ailleurs, la misère règne. Alors certains fabriquent ce que les autres désirent et sont prêt à payer cher, même si cet alcool abîme et détruit. C’est la loi de l’offre et de la demande et en dehors de la culture du sorgho et du maïs il y a désormais le gin, le « cotton-gin, que Juke distille pour étancher la soif des hommes et améliorer l’ordinaire.

Ici on est blanc ou noir enfin je devrais dire on naît blanc ou noir, du bon ou du mauvais côté et le bon côté est souvent celui des blancs. Ici, j’y ai vu a haine dans les yeux des bourreaux, ici j’ai entendu les souffrances muettes de Nan, 14 ans mais aussi les manipulations d’Elma, ici j’ai senti les haleines chargées d’alcool, ici j’ai vu la douleur et les rancœurs se déchaîner, ici j’ai vu la sueur et la peur perler sur le front des hommes et des femmes travaillant pour presque rien, subissant les désirs, les colères et les vengeances, Ici il y a les lieux pour les blancs et ceux pour les noirs, jamais les mêmes.

Dans ce roman, personne n’est tout blanc ou tout noir, chacun s’adapte, chacun cherche des réponses à des absences, à des affronts,  cherche à comprendre des bribes de souvenirs, à recoller les morceaux de vies brisées, les décès des mères d’Elma et Nan laissant les deux adolescentes sans repère féminin. Elle vont devoir se soutenir, s’aider,  liées depuis l’enfance par une amitié indéfectible.

Dès les premières pages, les premières lignes, Eleanor Henderson nous projette dans ce roman sombre, dans un drame qui va se dérouler sous nos yeux, inexorablement au fil des 641 pages.  On s’immerge au milieu des personnages, tel un témoin impuissant qui ne peut que constater qu’ici rien ne change, qu’ici il y a celui qui possède l’argent, les relations et la force, propriétaire tout puissant et influant de la filature de coton mais aussi du sol et des hommes.

Je ne vous dévoilerai pas le récit car je veux que vous ayez le même plaisir et les mêmes émotions que moi à la lecture de ce roman où il est question d’amour, de haine, de rivalité, de maternité, d’abus, de trafics, de silences, de femmes, d’enfants, de règlements de compte, de révélations, de vie et de mort.

L’auteure a construit son récit avec des allers-retours entre le présent avec la naissance des jumeaux sans jamais en dire trop et le passé, révélant au fur et à mesure,  par petites touches  la genèse du drame, car rien n’arrive par hasard.

C’est habilement mené, du début à la fin, sans temps mort, on ne se perd jamais, les acteurs tiennent leurs places, l’ambiance y est moite, les esprits et les corps s’échauffent vite surtout quand l’alcool les attise, que les sangs bouillonnent et que les femmes sont des proies faciles.

Lorsque je croyais m’être perdue, ne pas comprendre le pourquoi ni le comment, dans les pages qui suivaient l’auteure me donnait les explications par la voix des intéressés. Il y a une maîtrise du récit, un travail de documentation pour restituer la nature et les hommes.

A la manière d’un drame antique, tous les acteurs sont là, exposés avec leur noirceur souvent, leur beauté parfois, leur sacrifice ou leur rédemption, la nature tient sa place soufflant le chaud et le froid. Et puis il y a les absents mais tellement présents, les esprits qui hantent les mémoires et qui n’ont pas révélé tous leurs secrets….

On passe par tout un tas d’émotions au fil des pages, on croit comprendre ce qui est arrivé, ce qui va se passer et puis non, Eleanor Henderson nous emmène ailleurs, elle fouille au plus profond de cette terre de Géorgie où la culture du coton, si doux, si blanc abîme les dos, les doigts et les âmes, où la filature est le lieu de tous les pouvoirs, de tous les abus, où l’alambic réchauffe et brûle les corps et les esprits. C’est l’âme humaine qu’elle va chercher au plus profond de cette terre de Géorgie.

Dans ce récit tous les personnages interviennent, prennent la parole, racontent, se racontent, dévoilent un bout de cette histoire où blancs et noirs ne sortiront pas vainqueurs, où les vérités ne sont pas toujours celles que l’on croit, qu’à trop vouloir savoir on peut regretter l’ignorance, que toute vérité n’est pas bonne à dire.

La langue est la pire des malédictions, lui avait expliqué Ketty. Il y avait de la dignité à garder sa vérité à l’intérieur. Mais la vérité s’arrangeait toujours pour s’échapper, pour exploser comme le bocal de gin tombé d’entre ses cuisses.(p262)

Aucun temps mort, aucune longueur, le bien et le mal s’affrontent, se mêlent, prennent tour à tour le dessus, c’est un récit d’amour et de haine, c’est le chant d’une Amérique profonde, aux relents de sang et de sueur, où résonnent les plus bas instincts. C’est un roman captivant et qui tient en haleine jusqu’à la dernière ligne.

Elle repensa alors au couteau de sa mère, à sa langue, enterrée là-bas sous l’arbre à calebasses, et pendant un instant vertigineux, elle comprit : lorsqu’on vous a fait du mal, il vous faut parfois faire du mal en retour à ceux que vous aimez, pour être capable de supporter l’amour que vous leur vouez. (p637)

La musique qui berce le récit (citée dans le roman) : Sometimes I feel like a motherless Child (traduction : parfois je me sens comme un enfant sans mère)

📕📕📕📕📕 COUP DE COEUR

Merci aux Editions Albin Michel et au Picabo River Book Club pour cette lecture

Traduction de Amélie Juste-Thomas

Editions Albin Michel – Mars 2019 – 641 pages

Ciao