Le Petit-fils de Nickolas Butler

LE PETIT FILS IGAprès trente ans à travailler dans un petit commerce, Lyle vit désormais au rythme des saisons avec sa femme Peg, dans leur ferme du Wisconsin. Il passe ses journées au verger où il savoure la beauté de la nature environnante. Leur fille adoptive, Shiloh, et leur petit-fils bien aimé, Isaac, se sont récemment installés chez eux, pour leur plus grande joie. Une seule ombre au tableau : depuis qu’elle a rejoint les rangs des fidèles de Coulee Lands, Shiloh fait preuve d’une ferveur religieuse inquiétante. Cette église, qui s’apparente à une secte, exige la foi de la maison entière et Lyle, en proie au scepticisme, se refuse à embrasser cette religion. Lorsque le prédicateur de Coulee Lands déclare qu’Isaac a le pouvoir de guérison, menaçant par là-même la vie de l’enfant, Lyle se trouve confronté à un choix qui risque de déchirer sa famille. Interrogeant les liens filiaux, la foi et la responsabilité

Ma lecture

Lyle et sa femme Peg coulent des jours heureux dans leur maison du Wisconsin depuis qu’ils sont à la retraite même si Lyle ne reste pas inactif. Il aide à l’entretien de pommiers appartenant à un couple de voisins, Otis et Mabel et n’est jamais contre boire une bière et discuter avec ses amis : Charlie l’ami d’enfance devenu pasteur, Hoots, le râleur-fumeur-retapeur de voitures dont le souffle n’est plus ce qu’il était. Le couple a perdu un fils, Peter, âgé de 9 mois, un deuil qui reste une profonde blessure même si l’adoption de la petite Shiloh, a en partie comblé le vide laissé.

De plus en plus, Lyle s’apercevait qu’il appréciait la tranquillité et la proximité des êtres aimés, sans problèmes à résoudre ni questions à auxquelles répondre ; il préférait apprendre à vivre plus légèrement, aimer plus intensément, manger mieux et, le soir, avant de fermer les yeux , lire un des nombreux livres de ses étagères, tout en sachant qu’il ne vivrait malheureusement pas assez vieux pour ouvrir tous ces oiseaux aux ailes blanches qui se perchaient sur sa poitrine dans la pâle lumière de la lampe de chevet, en attendant le bout du doigt humecté qui tournait en douceur leurs fines pages, dévoilait leurs histoires, poèmes e mythologies. (p57-58)

Lyle imaginait une retraite paisible auprès de sa femme, Shiloh et son fils Isaac, 5 ans, qu’ils hébergent depuis quelques temps afin de permettre à la jeune femme de décider comment elle envisage son futur. Quelques signes vont alerter Lyle qui remarque que celle-ci prie, parle de sa foi à la moindre occasion et comme remède à tout, leur annonçant même qu’elle songe à s’installer au sein d’une communauté religieuse dirigée par un prédicateur, Steven, dont elle est amoureuse. Elle va être assez rapidement sous son l’emprise, spirituelle, morale et physique de cet homme, celui-ci déclarant reconnaître en Isaac un « guérisseur » capable de soigner ceux qui souffrent et privant petit à petit Lyle et Peg de la présence de leur fille avec qui ils n’arrivent plus à communiquer et surtout d’Isaac. La relation qu’entretenait les grand-parents avec l’enfant va peu à peu s’étioler par la mise à distance instaurée et lorsque Isaac  va manifester des signes inquiétants mettant sa vie en danger, ils se sentiront impuissants et désarmés face à un couple brandissant la foi comme unique remède.

Lyle face à cette situation n’a pas toutes les clés et pourtant dans sa vie professionnelle il savait toujours trouver la solution à tous les problèmes mais les relations familiales ne peuvent se régler comme la mécanique avec un tournevis ou une clé à mollette. Il faut faire preuve de psychologie, de patience et de tact (et pour cela il peut compter sur Peg) s’il veut préserver la relation avec un petit bonhomme mais également avec une fille aveuglée par l’amour et la foi et qu’il voit emprunter des chemins que lui a abandonnés quand on lui a pris par le passé ce qu’il avait de plus cher.

Ce roman aborde de nombreux sujets qui pourraient se résumer à la perte : la perte de la foi quand on la juge injuste et responsable de ce qui vous a été enlevé, la perte annoncée de votre meilleur ami, la perte d’une récolte, et surtout la perte d’un enfant au nom d’un Dieu que vous ne reconnaissez plus et qui vous prive de ce qui embellissait votre vie.

L’auteur s’est inspiré d’une histoire vraie (parmi d’autres) pour aborder le drame des enfants mourant par manque de soins au nom de la religion, le faisant d’une manière douce et jamais agressive, Lyle étant le personnage central à travers lequel l’auteur ausculte à la fois le couple complice et vieillissant face à l’impossibilité d’agir sous peine de rompre le fil ténu qui les relie à leur progéniture mais également la force de l’amitié profonde, durable pour accompagner ceux qui mènent un dernier combat.

Voilà un roman dont on ne voudrait pas tourner la dernière page tellement on se sent bien à l’intérieur, tellement on se fait une place au milieu des personnages, des paysages, au fil des saisons, d’un printemps à l’autre. Malgré la gravité du sujet (et sa réalité) le roman dégage un parfum de calme et de profondeur par l’attitude des personnages face aux événements, cherchant toujours la meilleure issue sans provoquer la haine qui serait synonyme de rupture. Nous vivons au rythme des événements,  des épreuves qui jalonnent l’existence de Lyle, remettant tout en question, tout ce qu’il avait bâti et dont il voulait profiter  mais aussi concernant ses croyances et certitudes, faisant preuve de tolérance au nom de ce qu’il a de plus cher, sa fille et son petit-fils.

Nickolas Butler trouve le juste ton pour raconter une histoire d’amour familial confrontée à l’obscurantisme et à la manipulation mais avec l’intelligence du cœur d’un homme qui cherche à comprendre et se tempère même si la colère bouillonne, une colère qui pourrait lui faire rompre ses digues et c’est cette justesse de ton qui fait tout le charme du récit sans oublier la chaleur, la pudeur des relations amicales.

J’ai beaucoup aimé mon séjour dans le Wisconsin à partager le quotidien du charmant couple formé par Peg et Lyle, appréciant leur complicité dans les épreuves d’une retraite qu’ils auraient aimée plus sereine, appréciant de partager une bière avec Hoot, Charlie, Otis et Mabel qui sont à l’écoute de Lyle pour l’aider à y voir plus clair, ravie d’avoir vu les saisons défilées au milieu de belles personnes et ressentant de la révolte contre des religions qui mettent en péril des enfants au nom de leurs intérêts et leurs croyances.

Traduction de Mireille Vignol

Editions Le livre de Poche – Juin 2021 -323 pages

Ciao 📚

A l’est d’Eden de John Steinbeck – Coup de 🧡

DE L'ECRIT A L'ECRAN MOKA

A L'EST D'EDEN FIL%A L'EST D'EDEN IGDans cette grande fresque, les personnages représentent le bien et le mal avec leurs rapports complexes. Adam, épris de calme. Charles, son demi-frère, dur et violent, Cathy, la femme d’Adam, un monstre camouflé derrière sa beauté, ses enfants les jumeaux Caleb et Aaron.
En suivant de génération en génération les familles Trask et Hamilton, l’auteur nous raconte l’histoire de son pays, la vallée de la Salinas, en Californie du Nord.
Pour cette œuvre généreuse et attachante, John Steinbeck a reçu le prix Nobel de littérature.

Ma lecture

Dès que j’ai eu connaissance du thème de ce mois-ci : De l’écrit à l’écran pour le challenge Les classiques c’est fantastique 2ème édition, aucune hésitation : c’est ce roman que je voulais lire car le film d’Elia Kazan vu il y a très longtemps m’avait fortement marquée sans que j’en garde tous les détails et parce que John Steinbeck est un des écrivains de mon panthéon, parce qu’avec lui je ne risquais pas d’être déçue, parce que James Dean a marqué mon adolescence, donc la lecture du roman dont il est inspiré était donc une évidence.

Les monstres ne sont que des variations à un degré plus ou moins grand des normes usuelles. (…) Au monstre, le normal doit paraître monstrueux, puisque tout est normal pour lui. (…) Au monstre, le normal doit paraître monstrueux, puisque tout est normal pour lui. Et pour celui dont la monstruosité n’est qu’intérieure, le sentiment doit être encore plus difficile à analyser puisque aucune tare visible ne lui permet de se comparer aux autres. Pour l’homme né sans conscience, l’homme torturé par sa conscience doit sembler ridicule. (…) N’oubliez pas que le monstre n’est qu’une variante et que, aux yeux du monstre, le normal est monstrueux. (p99)

Salinas – Fin des années 1800 – jusqu’en 1917 : Dans ce roman John Steinbeck traite du thème tant traité du bien et le mal, de la rivalité fraternelle, à travers une famille, celle d’Adam Trask et ses deux fils : Caleb et Aaron, nés de son mariage avec Cathy mais en revenant préalablement sur la génération précédente, celle de l’enfance d’Adam, car il faut souvent aller chercher les racines des comportements dans le passé. Celle d’Adam (le bien) lui-même issu d’une famille où une rivalité fratricide avec son demi-frère Charles (le mal) l’a obligé à fuir et à s’installer à Salinas avec sa femme Cathy. Celle-ci tout au long du roman joue un rôle capital et représente le mal absolu dans ses pensées et ses actes. De leur union naîtront des faux-jumeaux : Cal (Caleb) : le mal et Aaron (le bien).

L’auteur implante son histoire à Salinas, en Californie, sa ville natale dont il connaît les paysages, l’ambiance et s’intégrant lui-même dans l’histoire puisqu’il est le narrateur car ses propres origines familiales font partie du roman, se situant lui-même dans le récit puisque descendant de Sam Hamilton, son grand-père maternel et famille omniprésente dans l’ouvrage, témoin de l’histoire qui nous est relatée.

Tout au long de celle-ci, que ce soit au niveau des personnages principaux mais également de ceux qui les entoure, c’est la lutte et la confrontation des caractères avec toutes leurs complexités qui sont traités : réactions, désirs, ambition. Car, et c’est toute la richesse du roman, rien n’est tout noir (ou presque) ou tout blanc car l’auteur y intègre à la fois les questionnements de chacun, la dualité de leurs sentiments partagés qu’ils sont entre amour, fraternité, violence.

Rien de trancher car les deux frères jumeaux dizygotes (nés de deux œufs), Caleb et Aaron portent en eux les mêmes gênes, le même sang et pourtant réagissent de manière opposée : l’un plus affirmé que l’autre, plus réactif et envieux mais en manque d’amour alors que son frère ne demande rien et a tout : beauté, douceur et amour. Car le nœud de l’histoire est l’amour : l’amour d’un père, seul lien familial, mais également l’amour maternel absent et l’image que chacun en a ou se créée.

Pourtant il y a dans la famille Trask une autre forme de présence maternelle à travers Lee, le domestique de la famille, à la fois cuisinier et nourrice, médecin des âmes et des corps et philosophe attentionné, sacrifiant ses ambitions au bonheur de la famille, mais également Sam Hamilton, le voisin inventeur visionnaire, fidèle à ses projets et refusant toute compromission. Et puis il y a Cathy, la femme représentant le mal et image du pécher originel peut-être, que ce soit en tant qu’épouse mais également en tant que mère, que rien n’arrête dans son ascension jonchant son parcours de crimes impunis.

Mais d’autres sujets sont abordés : la famille, le rôle des parents et de leur influence sur le devenir des enfants, de la violence des sentiments, des images faussées, de l’exploitation de certaines minorités (chinoise dans le cas présent à travers Lee), des blessures occasionnées par le mensonge : faut-il tout avouer, l’absence et surtout la sensibilité de chaque être face à son vécu, son contexte, au passé et les aléas de la vie.

Chacun cherche à trouver sa place à la fois dans le paysage mais également dans le cœur des autres et au-delà des faits, John Steinbeck s’attache à décortiquer la complexité des sentiments partagés et parfois si proches qu’ils se mêlent : haine/amour, vengeance/abnégation/sacrifice. Car Cabel aime son frère mais tout le pousse à lui faire du mal, à le blesser jusqu’à se sentir attirer par Abra, celle qu’Aaron aime depuis l’enfance et dont il veut faire sa femme.

Cabel/Caïn – Aaron/Abel – Adam : le père, le géniteur : tout est référence à la Génèse, à l’idée du pécher, de la culpabilité, Cathy étant celle par qui le mal s’introduit et pervertit tout ce qu’il touche, le ver dans le fruit et sera l’outil de la blessure ultime. A l’image des sentiments l’auteur confronte également la beauté alliée au bien, à l’ange blond fragile et le tourmenté au brun, plus fougueux, plus tempétueux, plus sombre et en quête perpétuelle d’amour qu’il soit filial ou sentimental.

Avec tout ce qu’il faut de romanesque mais également de constatations sur la société américaine avec ses croyances, son histoire mais également les valeurs ancrées dans la religion, l’auteur dessine une fresque qui analyse la complexité de l’âme humaine, de ce qui fait que l’on se sent aimé ou rejeté, que l’on aspire au mal pour obtenir ce que l’on désire, du déchirement quand la jalousie, les rancœurs rongent l’esprit et vous poussent à meurtrir ceux que vous chérissez.

Il fait de Cathy son arme maléfique absolue, elle ravage tout ce qu’elle touche, approche, sombre dans la perversité totale car elle deviendra une tenancière d’un bordel, symbole du lieu de perdition, mais lui offre une sorte de rédemption en fin de roman, démontrant que tout être peut révéler une part d’inconnu.

Je n’hésite pas une seconde à le dire : ce roman est un chef-d’œuvre à la fois dans sa construction, sa cohérence, la qualité de l’écriture mais également par les messages dont l’auteur parsème le récit. A l’Est d’Eden est à la fois une saga familiale, historique, géographique, sociétale, religieuse, psychologique de grande ampleur et un tel roman ne pouvait que faire l’objet d’une adaptation cinématographique lointaine dans mes souvenirs, avec James Dean dans le rôle majeur de Caleb pour lequel il a d’ailleurs été nominé aux Oscar comme Elia Kazan.

J’ai savouré ce pavé, je me suis immergée au milieu de cette famille, partagée que j’étais entre compassion, compréhension, dégoût, admiration avec une mention pour un second rôle celui de Lee, l’ombre chinoise qui tient la famille Trask, lui inculque la tolérance, la bienveillance mais sans jamais intervenir au-delà de ce que sa fonction ne lui autorise. C’est l’âme, le juste qui détient les réponses aux questions même quand celles-ci ne sont pas posées. Il sait, il sent. Et comment ne pas être attirée par Caleb et Aaron, car chacun détient une part de luminosité et d’obscur.

J’avais déjà eu des coups de cœur pour Les raisins de la colère et Des souris et des homme (lu également dans une magnifique adaptation graphique de Rebecca Dautremer, j’avais beaucoup aimé La Perle et Tendre Jeudi et quand j’aime je ne compte pas, j’ai dans ma PAL En un combat douteux…. (et les points de suspension font partie du titre). J’avais vu il y a quelques temps (2017) un très beau documentaire sur le voyage qu’effectua John Steinbeck seul avec son chien Charley, parcourant l’Amérique sur 16 000 kms pour s’imprégner et observer au plus près son pays.

Si on vous demande une saga familiale qui va au-delà du superficiel, qui vous plonge dans un pays, ses hommes et femmes avec ce qu’ils peuvent avoir de plus enfouis en eux : sans hésiter il faut lire A l’Est d’Eden parce qu’il y a tout ce qui fait un grand roman : l’amour, la haine, la fraternité, la volonté, les intrigues, les rebondissements avec du fond, de la matière, une observation minutieuse de la psychologie des humains et de leurs tourments, une plume vive, alerte, sans temps mort. Un roman publié en 1952 et dont l’adaptation cinématographique date de 1955.

Coup de 🧡 absolu pour le roman, j’ai avalé le pavé sans m’étrangler et je l’ai même refermé à regret, un de plus dans ma mémoire et mon panthéon mais avec (comme souvent) une préférence pour le roman car plus fouillé, plus intime que le film. Mention pour la couverture : Adam’s house (!) (détail) de Edward Hopper, artiste que j’associe totalement à l’œuvre de Steinbeck.

Pour info j’ai trouvé certaines similitudes dans l’histoire avec le film de Robert Redford : Et au milieu coule une rivière surtout dans le personnage de la mère et la relation entre les deux frères…..

Sous sa carapace de lâcheté, l’homme aspire à la bonté et veut être aimé. S’il prend le chemin du vice, c’est qu’il a cru prendre un raccourci qui le mènerai à l’amour (p549)

LES CLASSIQUES C'EST FANTASTIQUE 2

Lecture dans le cadre du Challenge Les classiques c’est fantastique orchestré par Moka Milla et Fanny

Traduction de Jean-Claude Bonnardot

Editions Le livre de poche – Mai 2015 (1ère parution 1952) – 785 pages 

Ciao 📚

La grâce de Thibault de Montaigu

LA GRACE IG« J’ai essayé d’approcher au plus près ce miracle qui fait surgir la lumière au plus profond de la noirceur. »

Il y a quatre ans, j’ai sombré dans une vertigineuse dépression. Je ne trouvais plus aucun sens à l’existence. Jusqu’à cette nuit, dans la chapelle d’un monastère, où j’ai été touché par la grâce. Par la sensation inouïe d’un contact charnel avec Dieu.
Pour moi qui ai toujours été athée, cette révélation relevait de l’incompréhensible. Quel en était le sens ? Qu’avais-je éprouvé réellement ? Était-il possible qu’un au-delà existe ? Une seule personne pouvait me répondre : Christian.Cet oncle, frère franciscain, que je connaissais à peine, allait être emporté par la maladie au moment-même où je renouais avec lui. Mais à sa mort, je découvris, renversé, que Christian avait été touché par la grâce à 37 ans. Comme moi. Et qu’il avait vécu jusqu’à cet âge une vie de fêtes et d’excès, en parfaite opposition avec la foi. Comme moi aussi. En enquêtant sur ce destin extraordinaire qui l’avait vu troquer le smoking des soirées mondaines pour la robe de bure des frères mineurs, j’ai essayé d’approcher au plus près ce miracle qui fait surgir la lumière au plus profond de la noirceur. Et des étincelles de grâce, que l’on croit ou pas, dans la brume de nos quotidiens.

Ma lecture

Il y a un moment, un âge, où l’on découvre avec stupeur que l’on a été jeté dans cette vie sans raison. Que l’on aurait pu ne jamais exister et pourtant que l’on est, jailli du néant pour un jour y retourner. Il y a un moment, un âge où l’on entre brutalement dans le pourquoi du monde, et la raison tremble à l’idée que rien ne justifie notre présence ici-bas. (p17)

Un jour il arrive que l’on se pose des questions sur la raison de notre existence, son but s’il y en a un. Certains disent recevoir, être touchés par la Grâce et trouvent des réponses. Pourquoi et comment certains êtres se vouent parfois totalement à la Religion, à un Dieu j’allais dire en s’oubliant soi-même mais finalement peut-être en se trouvant enfin ?

Ce roman je l’ai lu avec presque « passion » : autobiographique et biographique à la fois. L’auteur part faire des recherches sur Xavier Dupont de Ligonnès et sa fuite après les assassinats de sa femme et ses quatre enfants, un homme dont il envisageait de faire le sujet de son prochain roman et ce faisant il va prendre un chemin qu’il était loin d’imaginer. Il va être touché par la Grâce, une révélation qui va l’emmener sur d’autres chemins, d’autres destins : celui de Saint François d’Assise, fondateur de la congrégation des franciscains et dont son oncle Christian de Montaigu, lui-même touché par la Grâce, fut un des membres après une vie tumultueuse.

Trois chemins de croix baignés d’éveil à la religion alors que rien ne les prédestinait à cela, trois chemins faits de renoncements, de douleurs mais également d’engagements. Ils ont en commun une jeunesse baignée d’excès mais qui se révélèrent, pour Christian de Montaigu et Saint François, ensuite des hommes de foi et de conviction, vivant dans un dénuement le plus complet, voulu, des ascètes qui ont pour seule ambition venir en aide aux autres pour donner un sens à leurs vies.

Certes Thibault de Montaigu n’en est pas à ce stade d’engagement mais à travers ses recherches, il tente de comprendre la signification de ce qu’il a éprouvé dans l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux, près de Carpentras où le meurtrier aurait peut-être séjourné, une sensation tellement inattendue pour cet homme qui a exploré les mondes artificiels et qui cherche un sens à son existence alors qu’il traverse une dépression, tellement éloigné de la religion, de la croyance et qui pourtant va vivre un moment qu’il ne peut expliquer que par la Grâce :

Mon corps perdait ses contours à mesure que les lignes mélodiques se déroulaient et refluaient le long du vaisseau de la neuf. Alors j’ai senti en moi un point, une minuscule fleur de lumière qui commençait à grandir. Qui s’épanouissait au son des notes. Se répandait à travers ma poitrine. Irradiait ma gorge et mon crâne. Jusqu’à remplir soudain tout l’espace (…) Dieu était là, à l’intérieur de moi et derrière toute chose. Ici et nulle part à la fois, dans l’infiniment petit comme dans l’infiniment grand, immergé dans l’univers et l’univers immergé en lui… Alors, je me suis mis à pleurer comme jamais dans ma vie. (p39) 

J’ai aimé la manière dont l’auteur se livre dans ce roman auquel il a consacré quatre ans de sa vie, une histoire personnelle racontée sans ménagement à la fois sur lui mais également sur cet homme auquel il dédie son roman, Christian, cet oncle qui cherchera toute sa vie à comprendre qui il est, qui doutera toujours mais sans jamais renoncer, faisant de Saint François d’Assise, ce bourgeois devenu le plus pauvre des pauvres, un modèle.

Faire rejoindre à travers un récit qui débute par l’enquête sur Xavier Dupont de Ligonnès, un monstre à un Saint il faut avouer que cela peut sembler périlleux et je dois avouer que je me suis laissée « guider » par la plume de Thibault de Montaigu à la fois par sa mise à nu mais également par la réhabilitation d’un oncle dont il avait une fausse image.

Je cherche souvent à comprendre comment certain(e)s peuvent renoncer à tout, jusqu’à leur famille, pour se vouer à une vie monastique dédiée à un Dieu dont d’aucun pourrait penser qu’il ne s’agit qu’invention de l’esprit. Et pourquoi sur certains de leurs visages, ce sourire presque extatique, cette sérénité ? Comment certains bifurquent totalement à un moment donné et sortent de leurs vies parfois idéales, parfaites ou dissolues pour ensuite se dédier aux autres ou à une quête spirituelle. Pourquoi la Grâce touche-t-elle les plus méprisables, ceux au banc de la Société, ceux que rien ne prédestinait à être touchés ?

La Grâce est-ce seulement une hallucination, une révélation ou la découverte de soi à travers un au-delà ou le mélange de cela ?  Et la foi qu’en reste-t-il quand le doute s’installe lorsque tout s’effondre, quand les chemins sont semés de pierres, d’entraves ? Ce sont toutes ces pistes qu’explore l’auteur dans un roman où se mêlent religion, philosophie et humain.

Avec un travail de recherches sur les endroits qu’ils ont fréquentés, dans sa famille et dans les archives, Thibault de Montaigu dresse les portraits de deux hommes qui trouvèrent sur leur chemin la lumière qui guidera le restant de leurs vies et qui apporteront à l’auteur un éclairage sur sa propre existence et lui donnera peut-être un sens après des années de mises en danger et d’attentes.

J’ai beaucoup aimé.

Editions Plon – Août 200 – 310 pages

Prix de Flore 2020

Ciao 📚