A l’est d’Eden de John Steinbeck – Coup de 🧡

DE L'ECRIT A L'ECRAN MOKA

A L'EST D'EDEN FIL%A L'EST D'EDEN IGDans cette grande fresque, les personnages représentent le bien et le mal avec leurs rapports complexes. Adam, épris de calme. Charles, son demi-frère, dur et violent, Cathy, la femme d’Adam, un monstre camouflé derrière sa beauté, ses enfants les jumeaux Caleb et Aaron.
En suivant de génération en génération les familles Trask et Hamilton, l’auteur nous raconte l’histoire de son pays, la vallée de la Salinas, en Californie du Nord.
Pour cette œuvre généreuse et attachante, John Steinbeck a reçu le prix Nobel de littérature.

Ma lecture

Dès que j’ai eu connaissance du thème de ce mois-ci : De l’écrit à l’écran pour le challenge Les classiques c’est fantastique 2ème édition, aucune hésitation : c’est ce roman que je voulais lire car le film d’Elia Kazan vu il y a très longtemps m’avait fortement marquée sans que j’en garde tous les détails et parce que John Steinbeck est un des écrivains de mon panthéon, parce qu’avec lui je ne risquais pas d’être déçue, parce que James Dean a marqué mon adolescence, donc la lecture du roman dont il est inspiré était donc une évidence.

Les monstres ne sont que des variations à un degré plus ou moins grand des normes usuelles. (…) Au monstre, le normal doit paraître monstrueux, puisque tout est normal pour lui. (…) Au monstre, le normal doit paraître monstrueux, puisque tout est normal pour lui. Et pour celui dont la monstruosité n’est qu’intérieure, le sentiment doit être encore plus difficile à analyser puisque aucune tare visible ne lui permet de se comparer aux autres. Pour l’homme né sans conscience, l’homme torturé par sa conscience doit sembler ridicule. (…) N’oubliez pas que le monstre n’est qu’une variante et que, aux yeux du monstre, le normal est monstrueux. (p99)

Salinas – Fin des années 1800 – jusqu’en 1917 : Dans ce roman John Steinbeck traite du thème tant traité du bien et le mal, de la rivalité fraternelle, à travers une famille, celle d’Adam Trask et ses deux fils : Caleb et Aaron, nés de son mariage avec Cathy mais en revenant préalablement sur la génération précédente, celle de l’enfance d’Adam, car il faut souvent aller chercher les racines des comportements dans le passé. Celle d’Adam (le bien) lui-même issu d’une famille où une rivalité fratricide avec son demi-frère Charles (le mal) l’a obligé à fuir et à s’installer à Salinas avec sa femme Cathy. Celle-ci tout au long du roman joue un rôle capital et représente le mal absolu dans ses pensées et ses actes. De leur union naîtront des faux-jumeaux : Cal (Caleb) : le mal et Aaron (le bien).

L’auteur implante son histoire à Salinas, en Californie, sa ville natale dont il connaît les paysages, l’ambiance et s’intégrant lui-même dans l’histoire puisqu’il est le narrateur car ses propres origines familiales font partie du roman, se situant lui-même dans le récit puisque descendant de Sam Hamilton, son grand-père maternel et famille omniprésente dans l’ouvrage, témoin de l’histoire qui nous est relatée.

Tout au long de celle-ci, que ce soit au niveau des personnages principaux mais également de ceux qui les entoure, c’est la lutte et la confrontation des caractères avec toutes leurs complexités qui sont traités : réactions, désirs, ambition. Car, et c’est toute la richesse du roman, rien n’est tout noir (ou presque) ou tout blanc car l’auteur y intègre à la fois les questionnements de chacun, la dualité de leurs sentiments partagés qu’ils sont entre amour, fraternité, violence.

Rien de trancher car les deux frères jumeaux dizygotes (nés de deux œufs), Caleb et Aaron portent en eux les mêmes gênes, le même sang et pourtant réagissent de manière opposée : l’un plus affirmé que l’autre, plus réactif et envieux mais en manque d’amour alors que son frère ne demande rien et a tout : beauté, douceur et amour. Car le nœud de l’histoire est l’amour : l’amour d’un père, seul lien familial, mais également l’amour maternel absent et l’image que chacun en a ou se créée.

Pourtant il y a dans la famille Trask une autre forme de présence maternelle à travers Lee, le domestique de la famille, à la fois cuisinier et nourrice, médecin des âmes et des corps et philosophe attentionné, sacrifiant ses ambitions au bonheur de la famille, mais également Sam Hamilton, le voisin inventeur visionnaire, fidèle à ses projets et refusant toute compromission. Et puis il y a Cathy, la femme représentant le mal et image du pécher originel peut-être, que ce soit en tant qu’épouse mais également en tant que mère, que rien n’arrête dans son ascension jonchant son parcours de crimes impunis.

Mais d’autres sujets sont abordés : la famille, le rôle des parents et de leur influence sur le devenir des enfants, de la violence des sentiments, des images faussées, de l’exploitation de certaines minorités (chinoise dans le cas présent à travers Lee), des blessures occasionnées par le mensonge : faut-il tout avouer, l’absence et surtout la sensibilité de chaque être face à son vécu, son contexte, au passé et les aléas de la vie.

Chacun cherche à trouver sa place à la fois dans le paysage mais également dans le cœur des autres et au-delà des faits, John Steinbeck s’attache à décortiquer la complexité des sentiments partagés et parfois si proches qu’ils se mêlent : haine/amour, vengeance/abnégation/sacrifice. Car Cabel aime son frère mais tout le pousse à lui faire du mal, à le blesser jusqu’à se sentir attirer par Abra, celle qu’Aaron aime depuis l’enfance et dont il veut faire sa femme.

Cabel/Caïn – Aaron/Abel – Adam : le père, le géniteur : tout est référence à la Génèse, à l’idée du pécher, de la culpabilité, Cathy étant celle par qui le mal s’introduit et pervertit tout ce qu’il touche, le ver dans le fruit et sera l’outil de la blessure ultime. A l’image des sentiments l’auteur confronte également la beauté alliée au bien, à l’ange blond fragile et le tourmenté au brun, plus fougueux, plus tempétueux, plus sombre et en quête perpétuelle d’amour qu’il soit filial ou sentimental.

Avec tout ce qu’il faut de romanesque mais également de constatations sur la société américaine avec ses croyances, son histoire mais également les valeurs ancrées dans la religion, l’auteur dessine une fresque qui analyse la complexité de l’âme humaine, de ce qui fait que l’on se sent aimé ou rejeté, que l’on aspire au mal pour obtenir ce que l’on désire, du déchirement quand la jalousie, les rancœurs rongent l’esprit et vous poussent à meurtrir ceux que vous chérissez.

Il fait de Cathy son arme maléfique absolue, elle ravage tout ce qu’elle touche, approche, sombre dans la perversité totale car elle deviendra une tenancière d’un bordel, symbole du lieu de perdition, mais lui offre une sorte de rédemption en fin de roman, démontrant que tout être peut révéler une part d’inconnu.

Je n’hésite pas une seconde à le dire : ce roman est un chef-d’œuvre à la fois dans sa construction, sa cohérence, la qualité de l’écriture mais également par les messages dont l’auteur parsème le récit. A l’Est d’Eden est à la fois une saga familiale, historique, géographique, sociétale, religieuse, psychologique de grande ampleur et un tel roman ne pouvait que faire l’objet d’une adaptation cinématographique lointaine dans mes souvenirs, avec James Dean dans le rôle majeur de Caleb pour lequel il a d’ailleurs été nominé aux Oscar comme Elia Kazan.

J’ai savouré ce pavé, je me suis immergée au milieu de cette famille, partagée que j’étais entre compassion, compréhension, dégoût, admiration avec une mention pour un second rôle celui de Lee, l’ombre chinoise qui tient la famille Trask, lui inculque la tolérance, la bienveillance mais sans jamais intervenir au-delà de ce que sa fonction ne lui autorise. C’est l’âme, le juste qui détient les réponses aux questions même quand celles-ci ne sont pas posées. Il sait, il sent. Et comment ne pas être attirée par Caleb et Aaron, car chacun détient une part de luminosité et d’obscur.

J’avais déjà eu des coups de cœur pour Les raisins de la colère et Des souris et des homme (lu également dans une magnifique adaptation graphique de Rebecca Dautremer, j’avais beaucoup aimé La Perle et Tendre Jeudi et quand j’aime je ne compte pas, j’ai dans ma PAL En un combat douteux…. (et les points de suspension font partie du titre). J’avais vu il y a quelques temps (2017) un très beau documentaire sur le voyage qu’effectua John Steinbeck seul avec son chien Charley, parcourant l’Amérique sur 16 000 kms pour s’imprégner et observer au plus près son pays.

Si on vous demande une saga familiale qui va au-delà du superficiel, qui vous plonge dans un pays, ses hommes et femmes avec ce qu’ils peuvent avoir de plus enfouis en eux : sans hésiter il faut lire A l’Est d’Eden parce qu’il y a tout ce qui fait un grand roman : l’amour, la haine, la fraternité, la volonté, les intrigues, les rebondissements avec du fond, de la matière, une observation minutieuse de la psychologie des humains et de leurs tourments, une plume vive, alerte, sans temps mort. Un roman publié en 1952 et dont l’adaptation cinématographique date de 1955.

Coup de 🧡 absolu pour le roman, j’ai avalé le pavé sans m’étrangler et je l’ai même refermé à regret, un de plus dans ma mémoire et mon panthéon mais avec (comme souvent) une préférence pour le roman car plus fouillé, plus intime que le film. Mention pour la couverture : Adam’s house (!) (détail) de Edward Hopper, artiste que j’associe totalement à l’œuvre de Steinbeck.

Pour info j’ai trouvé certaines similitudes dans l’histoire avec le film de Robert Redford : Et au milieu coule une rivière surtout dans le personnage de la mère et la relation entre les deux frères…..

Sous sa carapace de lâcheté, l’homme aspire à la bonté et veut être aimé. S’il prend le chemin du vice, c’est qu’il a cru prendre un raccourci qui le mènerai à l’amour (p549)

LES CLASSIQUES C'EST FANTASTIQUE 2

Lecture dans le cadre du Challenge Les classiques c’est fantastique orchestré par Moka Milla et Fanny

Traduction de Jean-Claude Bonnardot

Editions Le livre de poche – Mai 2015 (1ère parution 1952) – 785 pages 

Ciao 📚

La grâce de Thibault de Montaigu

LA GRACE IG« J’ai essayé d’approcher au plus près ce miracle qui fait surgir la lumière au plus profond de la noirceur. »

Il y a quatre ans, j’ai sombré dans une vertigineuse dépression. Je ne trouvais plus aucun sens à l’existence. Jusqu’à cette nuit, dans la chapelle d’un monastère, où j’ai été touché par la grâce. Par la sensation inouïe d’un contact charnel avec Dieu.
Pour moi qui ai toujours été athée, cette révélation relevait de l’incompréhensible. Quel en était le sens ? Qu’avais-je éprouvé réellement ? Était-il possible qu’un au-delà existe ? Une seule personne pouvait me répondre : Christian.Cet oncle, frère franciscain, que je connaissais à peine, allait être emporté par la maladie au moment-même où je renouais avec lui. Mais à sa mort, je découvris, renversé, que Christian avait été touché par la grâce à 37 ans. Comme moi. Et qu’il avait vécu jusqu’à cet âge une vie de fêtes et d’excès, en parfaite opposition avec la foi. Comme moi aussi. En enquêtant sur ce destin extraordinaire qui l’avait vu troquer le smoking des soirées mondaines pour la robe de bure des frères mineurs, j’ai essayé d’approcher au plus près ce miracle qui fait surgir la lumière au plus profond de la noirceur. Et des étincelles de grâce, que l’on croit ou pas, dans la brume de nos quotidiens.

Ma lecture

Il y a un moment, un âge, où l’on découvre avec stupeur que l’on a été jeté dans cette vie sans raison. Que l’on aurait pu ne jamais exister et pourtant que l’on est, jailli du néant pour un jour y retourner. Il y a un moment, un âge où l’on entre brutalement dans le pourquoi du monde, et la raison tremble à l’idée que rien ne justifie notre présence ici-bas. (p17)

Un jour il arrive que l’on se pose des questions sur la raison de notre existence, son but s’il y en a un. Certains disent recevoir, être touchés par la Grâce et trouvent des réponses. Pourquoi et comment certains êtres se vouent parfois totalement à la Religion, à un Dieu j’allais dire en s’oubliant soi-même mais finalement peut-être en se trouvant enfin ?

Ce roman je l’ai lu avec presque « passion » : autobiographique et biographique à la fois. L’auteur part faire des recherches sur Xavier Dupont de Ligonnès et sa fuite après les assassinats de sa femme et ses quatre enfants, un homme dont il envisageait de faire le sujet de son prochain roman et ce faisant il va prendre un chemin qu’il était loin d’imaginer. Il va être touché par la Grâce, une révélation qui va l’emmener sur d’autres chemins, d’autres destins : celui de Saint François d’Assise, fondateur de la congrégation des franciscains et dont son oncle Christian de Montaigu, lui-même touché par la Grâce, fut un des membres après une vie tumultueuse.

Trois chemins de croix baignés d’éveil à la religion alors que rien ne les prédestinait à cela, trois chemins faits de renoncements, de douleurs mais également d’engagements. Ils ont en commun une jeunesse baignée d’excès mais qui se révélèrent, pour Christian de Montaigu et Saint François, ensuite des hommes de foi et de conviction, vivant dans un dénuement le plus complet, voulu, des ascètes qui ont pour seule ambition venir en aide aux autres pour donner un sens à leurs vies.

Certes Thibault de Montaigu n’en est pas à ce stade d’engagement mais à travers ses recherches, il tente de comprendre la signification de ce qu’il a éprouvé dans l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux, près de Carpentras où le meurtrier aurait peut-être séjourné, une sensation tellement inattendue pour cet homme qui a exploré les mondes artificiels et qui cherche un sens à son existence alors qu’il traverse une dépression, tellement éloigné de la religion, de la croyance et qui pourtant va vivre un moment qu’il ne peut expliquer que par la Grâce :

Mon corps perdait ses contours à mesure que les lignes mélodiques se déroulaient et refluaient le long du vaisseau de la neuf. Alors j’ai senti en moi un point, une minuscule fleur de lumière qui commençait à grandir. Qui s’épanouissait au son des notes. Se répandait à travers ma poitrine. Irradiait ma gorge et mon crâne. Jusqu’à remplir soudain tout l’espace (…) Dieu était là, à l’intérieur de moi et derrière toute chose. Ici et nulle part à la fois, dans l’infiniment petit comme dans l’infiniment grand, immergé dans l’univers et l’univers immergé en lui… Alors, je me suis mis à pleurer comme jamais dans ma vie. (p39) 

J’ai aimé la manière dont l’auteur se livre dans ce roman auquel il a consacré quatre ans de sa vie, une histoire personnelle racontée sans ménagement à la fois sur lui mais également sur cet homme auquel il dédie son roman, Christian, cet oncle qui cherchera toute sa vie à comprendre qui il est, qui doutera toujours mais sans jamais renoncer, faisant de Saint François d’Assise, ce bourgeois devenu le plus pauvre des pauvres, un modèle.

Faire rejoindre à travers un récit qui débute par l’enquête sur Xavier Dupont de Ligonnès, un monstre à un Saint il faut avouer que cela peut sembler périlleux et je dois avouer que je me suis laissée « guider » par la plume de Thibault de Montaigu à la fois par sa mise à nu mais également par la réhabilitation d’un oncle dont il avait une fausse image.

Je cherche souvent à comprendre comment certain(e)s peuvent renoncer à tout, jusqu’à leur famille, pour se vouer à une vie monastique dédiée à un Dieu dont d’aucun pourrait penser qu’il ne s’agit qu’invention de l’esprit. Et pourquoi sur certains de leurs visages, ce sourire presque extatique, cette sérénité ? Comment certains bifurquent totalement à un moment donné et sortent de leurs vies parfois idéales, parfaites ou dissolues pour ensuite se dédier aux autres ou à une quête spirituelle. Pourquoi la Grâce touche-t-elle les plus méprisables, ceux au banc de la Société, ceux que rien ne prédestinait à être touchés ?

La Grâce est-ce seulement une hallucination, une révélation ou la découverte de soi à travers un au-delà ou le mélange de cela ?  Et la foi qu’en reste-t-il quand le doute s’installe lorsque tout s’effondre, quand les chemins sont semés de pierres, d’entraves ? Ce sont toutes ces pistes qu’explore l’auteur dans un roman où se mêlent religion, philosophie et humain.

Avec un travail de recherches sur les endroits qu’ils ont fréquentés, dans sa famille et dans les archives, Thibault de Montaigu dresse les portraits de deux hommes qui trouvèrent sur leur chemin la lumière qui guidera le restant de leurs vies et qui apporteront à l’auteur un éclairage sur sa propre existence et lui donnera peut-être un sens après des années de mises en danger et d’attentes.

J’ai beaucoup aimé.

Editions Plon – Août 200 – 310 pages

Prix de Flore 2020

Ciao 📚

Une éducation de Tara Westover

UNE EDUCATION IGTara Westover n’a jamais eu d’acte de naissance. Ni de dossier scolaire, car elle n’a jamais fréquenté une salle de classe. Pas dossier médical non plus, parce que son père ne croyait pas en la médecine, mais à la Fin des temps.
Enfant, elle a regardé son père mormon s’enfermer dans ses convictions, et son frère céder à la violence. Et, à seize ans, Tara décide de s’éduquer toute seule. Son combat pour la connaissance la mènera loin des montagnes de l’Idaho, au-delà des océans, d’un continent à l’autre, d’Harvard à Cambridge. C’est à ce moment seulement qu’elle se demande si elle n’est pas allée trop loin. Lui reste-t-il un moyen de renouer avec les siens ?

Ma lecture

L’enfance de cette auteure je l’ai découverte grâce à un article paru dans America #7 paru en Octobre 2018 consacré à La Foi et il m’avait fortement impressionnée.  Récit autobiographique d’un parcours au sein d’une famille de mormons de l’Idaho où la doctrine instaurée par le père, qui se révélera bipolaire, imprègne chaque enfant sous les yeux d’une mère silencieuse et effacée, soumise aux préceptes de son époux.

J’avais toujours su que mon père croyait en un dieu différent. Enfant, j’avais conscience que si ma famille fréquentait la même église que tout le monde dans notre ville, notre religion n’était pas pareille. Les autres croyaient en la décence ; nous, nous la pratiquions. Ils croyaient au pouvoir de guérison de Dieu ; nous remettions nos blessures entre Ses mains. Ils croyaient en la préparation de la Résurrection ; nous nous y préparations véritablement. (p238)

Tara revient sur le quotidien de sa famille, fait de violences, du rejet de la médecine et de toute intrusion du monde moderne (à part quelques exceptions). Vous pensez être au XIXème siècle mais il s’agit du XXème siècle, dans l’Idaho, aux USA, où l’enfant découvrira sidérée que deux buildings peuvent s’écrouler un 11 septembre, événement qui confortera son père dans l’idée d’une fin du monde proche. Ici, dans un environnement dessiné par les ferrailles qui envahissent les lieux et l’utilisation d’outils terrifiants que les enfants doivent manier, ils n’ont d’autre choix que de faire preuve de solidité à la fois physique et mentale, face à la dure loi d’un père fondamentaliste, qui voit partout des signes de l’urgence de vivre à l’écart, en auto-suffisance mais sachant également profiter du commerce des plantes de sa femme, pressentant une apocalypse et privant ses enfants de toute éducation car pour lui l’extérieur n’est qu’un lieu de perdition et de mensonges. Ils vivent à la manière d’un camp retranché, ne connaissant du monde extérieur que ce que le chef de famille leur dépeint de celui-ci. 

Certains des enfants souffrent de troubles psychiques ou physiques aggravés par le travail à la casse, où brûlures, blessures sont soignées le plus souvent grâce aux remèdes maternels, survivant parfois par miracle et qui au fil du temps provoqueront installeront un climat d’agressions et de peur.

Qu’il a fallu de force, de courage pour sortir de ce milieu, découvrir le monde extérieur avec parfois ce qu’il a de plus terrible encore comme l’Holocauste, les gens de couleur où même ce qu’est un livre de cours, l’algèbre et elle va peu à peu au prix de beaucoup de sacrifices découvrir ce qui peut, elle, la sauver. Elle va, grâce à l’éducation et l’enseignement mais surtout grâce à une volonté farouche, s’offrir une chance d’un autre destin, partant de très loin pour finir par passer un doctorat en histoire à Cambridge, mais pour cela il lui faudra faire des choix familiaux. 

Tara Westover revient sur son parcours, semé d’embûches, d’agressions en particulier d’un frère instable et imprévisible dont les parents préfèrent ignorer la réalité de son comportement, usant auprès des autres enfants de leur influence et pouvoir pour refouler les accusations portées contre lui. Elle va s’ouvrir au prix de sacrifices à un autre monde mais la découverte ne sera pas linéaire, elle sera faiet de doutes, de retours au bercail dans l’espoir d’un changement, d’un signe pour finir par comprendre que rien ne changera jamais et que son seul espoir c’est de se construire elle-même.

Vous pourriez attribuer quantité de noms à cette individualité. Transformation. Métamorphose. Fausseté. Trahison.
J’appelle cela une éducation. (p466)

Un roman d’une force incroyable à l’image de son auteure qui doute elle-même parfois de ses souvenirs, cherchant à être la plus exacte possible, ne cherchant pas ni à masquer ni à déformer ce qui peut sembler incroyable au XXIème siècle. On ne peut être qu’admiratif de la volonté dont elle a fait preuve, ne pouvant rien attendre de sa famille pour parvenir à sortir à la fois d’un milieu extrémiste et rétrograde pour accéder à la connaissance, à l’éducation qui lui ont ouvert les portes de la réflexion, du questionnement et du jugement sur le monde mais aussi sur elle et sur ce que fut son enfance.

Je n’ai pas été déçue, j’ai attendu pour le lire et j’ai beaucoup aimé ce témoignage sincère, éprouvant parfois par la violence décrite qu’elle soit physique mais également morale mais admirative face à une telle personnalité.

Traduction de Johan Frederik Hel Guedj 

Editions JC Lattès – Janvier 2019 – 471 pages

Lu dans le cadre OBJECTIF PAL

chez Antigone

 Ciao 📚

Confiteor de Jaume Cabré – Coup de 🧡

CONFITEOR IGBarcelone années cinquante, le jeune Adrià grandit dans un vaste appartement ombreux, entre un père qui veut faire de lui un humaniste polyglotte et une mère qui le destine à une carrière de violoniste virtuose.
Brillant, solitaire et docile, le garçon essaie de satisfaire au mieux les ambitions démesurées dont il est dépositaire, jusqu’au jour où il entrevoit la provenance douteuse de la fortune familiale, issue d’un magasin d’antiquités extorquées sans vergogne.
Un demi-siècle plus tard, juste avant que sa mémoire ne l’abandonne, Adrià tente de mettre en forme l’histoire familiale dont un violon d’exception, une médaille et un linge de table souillé constituent les tragiques emblèmes.
De fait, la révélation progressive ressaisit la funeste histoire européenne et plonge ses racines aux sources du mal. De l’Inquisition à la dictature espagnole et à l’Allemagne nazie, d’Anvers à la Cité du Vatican, vies et destins se répondent pour converger vers Auschwitz-Birkenau, épicentre de l’abjection totale.

Ma lecture

– Le mal. Pourquoi ton Dieu le permet-il ? Il n’évite pas le mal : il se contente de punir le méchant par le feu éternel. Pourquoi n’évite-t-il pas le mal ? Tu as une réponse ? (p385)

Incipit : « Ce n’est qu’hier soir, alors que je marchais dans les rues trempées de Vallcarca, que j’ai compris que naître dans cette famille avait été une erreur impardonnable. Tout à coup, j’ai vu clairement que j’avais toujours été seul, que je n’avais jamais pu compter sur mes parents ni sur un Dieu à qui confier la recherche de solutions, même si au fur et à mesure que je grandissais, j’avais pris l’habitude de faire assumer par des croyances imprécises et des lectures très variées le poids de ma pensée et la responsabilité de mes actes. »(p11)

Un premier extrait et l’incipit de ce roman catalan de Jaume Cabré résument presque à eux seuls le fond de ce pavé. Avoir eu des parents non aimants, ne croire en aucun Dieu, se sentir coupable de tout et rechercher l’origine du Mal. Mais ce serait bien réducteur de le réduire à cela car ce roman, au-delà des thèmes est aussi un travail d’écriture extraordinaire, une construction comme il ne m’est pas arrivé d’en lire souvent.

La littérature n’est pas un jeu. Oui si c’est seulement un jeu, ça ne m’intéresse pas. (p552)

Impossible pour moi de faire court, impossible pour moi de résumer en quelques lignes ce que je pense de ce roman, je dirai presque de cette œuvre. Alors comme Adria je me sens coupable de mobiliser un peu de votre temps, de votre attention, mais c’est un roman qui ne peut se contenter de superficialité.

Mais commençons par le commencement : savez-vous ce qu’est un confiteor ? C’est une prière liturgique qui débute par je confesse, j’avoue pour finir en demande de pardon. 

Et Confiteor est la confession d’un homme Adria au soir de sa vie, non pas à un Dieu, car il ne croit en rien, mais à la femme qu’il aime, la seule qu’il ait aimée, Sara. Dès les premières lignes  la narration interpelle et surprend parce qu’elle se fait à la fois sous le « Je » mais aussi sous le « Il » mêlant ainsi intimité et regard extérieur, passant sans transition du dialogue à la narration. Et puis les pages défilent et le récit se construit, car l’auteur, pour moi, a tenu à faire de son récit un édifice, qu’il bâtit pierre après pierre, mot après mot  et il y réussit. 

Le grain de sable, c’est d’abord une poussière dans l’œil ; ensuite, cela devient un agacement dans les doigts, une brûlure à l’estomac, une petite protubérance dans la poche et, si le mauvais sort s’en mêle, cela finit par devenir une lourde pierre sur la conscience. (p428)

Et le grain de sable dans la vie d’Adria a été un violon, Le Vial, premier violon fabriqué par Storioni en 1764, porteur, dès sa conception, à la fois de violences, de douleurs et de crimes mais aussi de beauté par le son unique qu’il produit, dont le parcours a jalonné l’histoire de l’humanité dans ce qu’elle peut avoir de plus sombre et de plus noir.

Tout sa vie Adria se sentira coupable : coupable de n’avoir pas sur se faire aimer par ses parents dont il attendra toute sa vie un geste ou un mot d’affection en cherchant à toujours vouloir répondre à l’attente qu’ils ont d’en faire un « objet » d ‘excellence (en autre en apprenant plus de 13 langues dont l’araméen (langue du Christ), coupable de la mort de son père, presque coupable d’être vivant.

Adria, comme Jaume Cabré, est un philologue érudit, qui cherche dans toutes les littératures à comprendre l’Homme et ses contradictions. Toute sa vie il n’aura que deux passions : Sara et le savoir, chercher et posséder des livres précieux, devenant au fil du temps « accro » à ceux-ci, ne pouvant résister à leur attrait et pouvant l’aider, croit-il, à comprendre et analyser l’origine du Mal.

Je suis impliqué dans tout. Je crois que je suis coupable de la dérive peu enthousiasmante de l’humanité. (p466)

Ce roman est une sorte de labyrinthe comportant de multiples passerelles entre les époques, passant de l’une à l’autre à l’occasion d’une situation, d’un mot, d’une pensée mais aussi avec les changements de narration, parfois dans une même phrase, suivant que l’on écoute Adria ou que l’on suit la situation.

C’est l’histoire d’un amour troublé par le passé, par les cicatrices jamais refermées qu’elles soient personnelles ou celles de l’histoire, le tout avec toute la richesse narrative d’un homme ayant de grandes capacités intellectuelles, littéraires et culturelles

J’ai eu beau essayer, je n’ai pas sur créer des compartiments étanches et tout se mélange comme en cet instant ou je t’écris et que mes larmes me servent d’encre (p180)

Pour tout amoureux de la littérature et des livres il y a des passages inoubliables comme celui qui relate l’installation des livres dans l’appartement d’Adria, comme une Création du Monde, son Monde, à la manière de Dieu, sur six jours (parce que comme Dieu le Dimanche il se reposa) et qui se termine par   :

Et le Seigneur contempla son œuvre et dit que c’était très bien, parce qu’il avait tout l’univers chez lui, dans une classification plus ou moins décimale universelle. Et il dit aux livres croissez et multipliez-vous et répandez-vous dans toute la maison (p449-450)

L’obsession d’Adria est de comprendre le Mal, ses origines et de quelle manière celui-ci se manifeste. Cette recherche est sûrement en partie dûe au non-amour de ses parents, un père Félix trafiquant et spoliateur d’ouvrages précieux, une mère Carme, distante, froide, qui exigeront de lui qu’il soit ce qu’ils rêvent qu’il soit, et qui n’a que comme seuls compagnons que Carson, le shérif, et Aigle Noir, l’Arapaho, deux figurines qui l’accompagneront toute sa vie, deux amis qu’il écoutera quand l’un poussera son « Ugh » ou que l’autre crachera.

Et le Mal a de multiples visages tout au long des siècles et l’homme est son bras armé : pendant l’inquisition, dans les camps de concentration, dans la sharia appliquée aux femmes, dans la spoliation de biens dans des époques troublées etc…. Jaume Cabré n’a eu qu’à se plonger dans l’histoire de l’humanité pour trouver du terreau.

Depuis des années, je parlais du Mal, du Malin, du diable… et j’étais incapable de comprendre la nature du Mal, je me plongeais dans les spéculations sur le mal de faute, le mal de peine, le mal métaphysique, le mal physique, le mal relatif et le mal absolu et, surtout, sur la cause efficiente du Mal. (p502)

(…) Mais ils ont voulu me convaincre que la douleur n’est pas l’œuvre de Dieu, mais une conséquence de la liberté humaine.(…) Je suis arrivé à la conclusion que si Dieu tout-puissant permet le mal, Dieu est une invention de mauvais goût. (p750)

Mais il y a également une magnifique histoire d’amitié avec Berna, le violoniste qui se voudrait écrivain de talent, l’ami depuis le collège, attentif malgré parfois la franchise sans concession d’Adria.

Et il lui arrivait même d’avoir, de temps en temps, un sourire sans argument, un sourire comme ça, parce que la vie. (p367-368)

J’aurai pu vous mettre mille extraits tellement ce roman est une ôde également à la littérature mais je ne résiste pas à vous citer Jaume Cabré concernant la lecture et la relecture :

…. je m’aperçois qu’il me reste tout à lire. Et de temps en temps je dois relire, même si je ne relis que ce qui est digne du privilège de la relecture. – Et qu’est-ce qui rend digne de ce privilège ? (..) – La capacité de fasciner le lecteur ; de le faire s’émerveiller de l’intelligence qui se trouve dans le livre qu’il relit, ou de la beauté qu’il génère, par sa nature même, nous entraîne dans une contradiction.(…) Un livre qui ne mérite pas d’être relu ne mériterait pas davantage d’être lu. (p672)

mais aussi à certains auteurs, comme Primo Levi en autres :

Ils ne se sont pas suicidés parce qu’ils avaient connu l’horreur, mais parce qu’ils l’avaient écrite. (…)Ils l’avaient écrite ; ils pouvaient mourir (…) Mais il y autre chose : ils se sont rendu compte qu’écrire c’est revivre, et passer des années à revivre l’enfer, c’est insupportable. Ils sont morts d’avoir écrit l’horreur qu’ils avaient vécue. Et à la fin, toute cette douleur et toute cette panique réduites à mille pages ou à deux mille vers ; faire tenir tant de douleur dans quelques centimètres carrés de papier imprimé, cela a l’air d’un sarcasme. (p766)

C’est une lecture exigeante mais prenante une fois que l’on a franchi la barrière des styles de narration, qu’on les a intégrés. Elle est foisonnante de personnages (je n’ai découvert le glossaire des personnages en fin d’ouvrage qu’à la moitié de ma lecture !) : il faut parfois un petit temps pour retrouver les liens, les contextes puisque nous passons souvent d’une époque à une autre mais au final c’est plus les thèmes traités, la force des  arguments et le style utilisé qui marquent. C’est une œuvre philosophique et profane de réflexions sur l’humain, la religion, la culture, l’enfance, l’amour, la parentalité, l’amitié mais elle évoque aussi par des passages poignants sur le devenir d’un homme aux capacités exceptionnelles mais désespéré. C’est un roman qui creuse l’âme humaine, les séquelles des siècles passés, qui pousse le lecteur a s’interroger sans pour autant donner de réponses.

L’art véritable nait toujours d’une frustration. A partir du bonheur on ne crée rien. (p392)

C’est un coup de cœur mais aussi un coup d’admiration,  un livre inoubliable, qui va rester gravé en moi par son originalité dans la recherche à se démarquer par le style, les variations d’époque et par les réflexions qu’il amène à se poser. Un grand roman à réserver à des lecteur(trice)s en recherche de découverte d’une plume, qui sont disposés à vivre une aventure livresque, disposant de temps et pour ma part je pense que je m’y replongerais un jour, pour un passage, pour quelques pages, pour la beauté de l’écriture et pour les interrogations qu’il a suscitées en moi et dont j’aimerais avoir les réponses……

Nous nous sommes lancées avec Sur la route de Jostein, Mes pages versicolores, Mathilde Cotton , MissMolko1s et Lire à tout prix dans une lecture commune et je vous invite à retrouver leurs chroniques et avis sur leurs sites.

Traduction du catalan de Edmond Raillard

Editions Babel/Actes Sud – Mai 2016  (1ère parution 2011) – 906 pages

Ciao