Les fantômes du vieux pays de Nathan Hill

LES FANTOMES DU VIEUX PAYS

Résumé

Aux Etats-Unis, le gouverneur Packer, candidat à la présidentielle, est agressé en public par une femme d’âge mûr, Faye Andresen-Anderson. Les médias s’emparent de son histoire et la surnomment Calamity Packer. Seul Samuel Anderson, professeur d’anglais à l’université de Chicago, passe à côté du fait divers, trop occupé à jouer en ligne. Pourtant, Calamity Packer n’est autre que sa mère !

Mon avis

Cette lecture m’a été recommandée par une amie car je pense que de moi-même je ne serai peut-être pas aller vers ce gros pavé (660 pages).

Ce roman se lit comme une épopée de près de 50 ans d’une famille américaine. Le narrateur, Samuel, professeur de littérature, n’a plus de nouvelles de sa mère, Fraye, qui est partie sans explication alors qu’il n’avait que 11 ans et quand il a de ses nouvelles c’est par biais des informations : Calamity Parker, la femme qui a lancé des gravillons sur le gouverneur candidat à l’élection présidentielle, c’est elle Faye. Il va être obligé de quitter son clavier et sa manette de jeux vidéo pour venir en aide à cette femme qu’il ne connaît plus et trouver les clés de sa disparition.

Samuel songeait que le couple formé par son père et sa mère était le mariage d’une petite cuillère et d’un vide ordure. (p93)

L’agression du gouverneur est le fil rouge mais surtout le prétexte à une plongée dans la société américaine entre 1968 et 2011 : l’immigration, la guerre au Vietnam, les mouvements pacifistes, la place des femmes dans la société, leur éducation, leur émancipation mais aussi l’addiction d’une jeunesse aux jeux vidéos, à un monde virtuel, la guerre en Irak, la vieillesse etc…

Composé de 10 parties alternant les deux époques 1968/2011, l’auteur a un regard sans complaisance, lucide sur le monde d’aujourd’hui qui n’est que la conséquence du monde d’hier, sur la politique, les médias, la justice.

Connait-on bien ses parents, leur passé, leurs origines, leurs choix. Faire les bons choix par convenance, par soucis de répondre aux attentes des familles, pour être comme les autres ou par conviction ?

Le tout est bien ficelé, construit, avec quelques rebondissements et la résolution n’arrive qu’en toute fin. J’ai particulièrement aimé la partie concernant le grand-père de Samuel, Frantz, ses origines norvégiennes qui apportent une touche d’exotisme et de magie au récit mais aussi son parcours….. Les souvenirs qui le poursuivent et la présence de ces fantômes : chacun a les siens, son passé, son vécu, son ressenti. Est-on obligé de tout révéler, de tout savoir. Chacun a ses propres raisons mais il y a aussi ce qui résulte de la société, de l’éducation, des mentalités….

La recherche des motifs de l’agression va permettre à Samuel de comprendre qui il est, vraiment, revoir sa vie sous un autre angle.

Quand on échoue jamais dans rien, c’est qu’on ne fait jamais rien qu’on pourrait rater. Jamais rien de risqué (p285)

Comprendre plutôt que d’accepter, s’impliquer, l’influence des événements sur sa vie voilà les leçons de ce récit.

A travers l’histoire d’une famille de la middle-class américaine, le premier roman de cet auteur est une promesse car il y a de la maturité, du recul, quelques longueurs pour moi particulièrement concernant les parties sur les jeux vidéos (mais peut être parce que je ne suis pas une fan ni une pratiquante). Un voyage agréable dans une Amérique des contradictions, puritaine et excessive.

Ma note : ♥♥♥

Ciao

L’Art de Perdre de Alice Zeniter

L'ART DE PERDRE

L’Art de perdre il n’est pas dur de passer maître

Tant de choses semblent si pleines d’envie

d’être perdues que leur perte n’est qu’un désastre…..

Elizabeth Bishop

L’Art de Perdre mais que perd-on quand on quitte son pays, ses racines, sa famille mais en plus quand on le quitte comme un ennemi à sa patrie et un étranger sur la terre d’accueil ? Est-ce un art ou une bénédiction quand le passé est une souffrance ?

Sur 3 générations Alice Zeniter retrace le parcours d’une famille (inspirée de sa propre famille) qui abandonne sa terre natale, ses richesses, sa maison et son statut car son chef de famille, Ali, en 1962, a fait un choix, son choix mais a-t-on toujours le choix, d’être du côté des français (mais n’oublions pas que jusqu’à cette date l’Algérie était française).

La guerre d’indépendance, lui, l’a vécue dans la peur, le sang et l’injustice. Il a fait des choix : il a protégé sa famille mais a dû quitter son pays à la fin du conflit car il n’était plus, pour les autres, algérien mais français et il était déjà étranger à l’Algérie car il était Kabyle.

Arrivés en France dans différents lieux d’hébergement enfin plutôt des camps, humiliés, sans rien que le minimum de ce que l’on a pu emporter sur soi, ballotés du sud à l’est puis à l’ouest, en Normandie dans une cité HLM/ghetto. On n’y est pas non plus reconnus, on est tout juste tolérés. Il y a les algériens et il y a eux, les harkis, traitres à leur patrie mais quelle patrie et pour quelle reconnaissance.

Alice divise son récit en 3 parties, une par génération :

Ali, le grand-père kabyle, harki qui vivra le déracinement de façon douloureuse mais avec l’espoir d’un ailleurs possible et comprendra vite qu’il n’a plus de pays. Amère désillusion d’une terre d’accueil dont il se sent exclu et pour laquelle il a tout sacrifié. Même dans le regard des siens, ses proches il vivra cela comme celui qui a trahi, a fui et il se tait.

Hamid, son fils, né là-bas, avant la fuite, dont il ne garde aucun souvenir,  mais arrivé très jeune en France, et qui affrontera et s’éloignera de son père,  parce qu’il est et se sent français et par envie d’intégration.

Naîma, la petite fille qui cherche à comprendre et cherche sa place mais devant le silence des générations précédentes, entreprendra le voyage dans les origines.

Très beau roman, une fresque sur les racines, avec en fond la guerre d’Algérie. Une famille kabyle qui se sent kabyle et non algérienne et donc déjà une étrangère, qui côtoyait français et algériens, qui se retrouvent au centre d’une guerre de militaires, de révolutionnaires mais aussi d’intérêts dont elle ne comprend pas tous les enjeux mais qui voit la souffrance, les meurtres.

Amertume du traitement subit par ses hommes qui ont fait le choix (quelles qu’en soit les raisons) de tout quitter parce qu’ils n’avaient plus leur place là-bas mais qui ne l’avaient pas plus ici. Qui est-on ? Celui des racines, celui de la terre natale ? Et comment se construire quand le silence vous entoure, qu’on ne répond pas à vos questions, que vous vous construisez uniquement par les regards, les odeurs de cuisine, les bribes de discussions entendues. Comment se construire lorsqu’on ne parle plus la même langue même au sein d’une même famille ou que l’on se moque de vous lorsque vous essayez de parler…..

Ils reçoivent les voisins avec un masque grave qui dissimule mal la jubilation qu’ils éprouvent et, après quelques hochements de tête, se lancent dans l’analyse des pièces apportées comme si, en devins des temps anciens, ils ouvraient le ventre d’un animal pour y lire des messages secrets et supérieurs.(p257)

La nouvelle génération prend en charge les « anciens », les manipulent parfois, le rôle de chacun est modifié, dévalorisé, les traditions s’oublient et l’on peine à partager.

Ils trouveront difficilement leurs places dans ce pays d’accueil et quand ils la trouveront ce sera au risque de se couper de leurs familles.

Tout le monde s’effondre à un moment ou à un autre, il faut juste attendre un peu. Il y a des jours où vous croyez que tout va bien et puis vous vous penchez et vous voyez votre lacet défait. Soudain, l’impression de bonheur disparaît, le sourire lui-même s’écroule, comme des bâtiments soufflés par une explosion : il tombe comme les immeubles. En fait vous n’attendiez que ça, le lacet, la chose minuscule. Tout le monde a secrètement envie d’être furieux ou malheureux. Ca rend intéressant.(p365)

Naïma (l’auteure) fruit de la mixité, remontera le fil de l’histoire, ressentant un trouble et une attirance pour un pays qui lui est étranger, où de nouvelles règles s’installent mais où elle comprend qu’elle fait partie malgré tout de ce pays, qu’il est au plus profond d’elle.

Naïma aime les gens qui vieillissent sans mollir. C’est un effort et un risque considérables  le corps avec l’âge supporte moins bien les coups. Décider de rester droit, debout et dur, c’est s’exposer à la brisure nette des os ou de l’ego. Alors chez la plupart des gens, la colonne vertébrale ploie lentement avec les années et une sorte de calme s’installe – qui semble pour Naïma une renonciation –  et transforme les dernières oeuvres des artistes vieillissants en des vignettes nostalgiques qui ne l’intéressent pas.(p365)

Il est important de transmettre, pour ne pas perdre, se connaître, savoir d’où l’on vient pour mieux aller là où l’on va, mais la pudeur, la honte parfois peuvent parfois l’empêcher sans oublier qu’il s’agit de générations où la parole n’était pas aussi libre que maintenant.

Il reprend le récit de sa vie là où il l’avait laissé la dernière fois, comme si c’était un livre dont il avait marqué la page et qu’il avait glissé sous la table basse jusqu’à ce qu’elle revienne et qu’il puisse l’ouvrir, sans effort, au bon endroit. (p396)

J’ai aimé l’écriture, fluide et forte. Sa délicatesse, sa précision, le travail de documentation, la pudeur des situations mais aussi leur force parfois dans les non-dits, les silences et le bruit de fond : l’injustice, le mépris face à ces apatrides, la honte aussi. J’ai trouvé parfois certaines longueurs mais ma lecture et mon plaisir ont été crescendo et plus particulièrement dans la dernière partie : « Paris est une fête », qui est la synthèse, le bilan et surtout sur une forme de parole libérée, enfin.

Prix Goncourt des Lycéens 2017

Prix Littéraire le Monde 2017

Pri des libraires de Nancy le Point

Ma note : ♥♥♥♥

Ciao

Frappe-toi le coeur d’Amélie Nothond

FRAPPE TOI LE COEUR

Jusqu’à ce jour je n’ai lu que peu de chose d’Amélie Nothond et parfois j’ai même abandonné la lecture car j’entrai dans un univers qui ne me correspondait pas.

Lors de la rentrée littéraire de Septembre 2017, comme chaque année, le nouveau cru est sorti et là le sujet m’a interpellé : dans les articles, interviews etc…. le sujet me parlait, m’intéressait. Je voulais savoir la façon dont l’auteure avait appréhendé celui-ci, l’avait analysé et transcris…. Et j’ai dévoré, je l’avoue, le livre. Pas très épais, il est vrai, en moins de 24 heures, comme quoi un bon livre ne se calcule pas au nombre de pages mais à la précision des mots, du récit.

Frappe-toi le coeur, C’est là qu’est le génie ! Alfred de Musset

L’histoire se divise en deux parties : la première, la jeunesse de Marie, la mère, la « déesse » (tout est dit), et l’enfance de Diane, sa fille. Très bien abordé et décrit. Tout est plausible, sans démesure, simplement la jalousie ordinaire , dans tous ses actes, pensées, événements, omniprésente dans la vie de Marie sans qu’elle n’en prenne vraiment conscience trop occupée à ne penser qu’à elle. J’ai même été très perturbée pour diverses raisons….. Certaines phrases ont tourné en boucle dans ma tête, me réveillant même en pleine nuit et n’ayant pas d’autres choix que de reprendre le fil de la lecture, pour en savoir plus.

C’était donc cela, le sens, la raison d’être de toute vie : si l’on était là, si l’on tolérait tant d’épreuves, si l’on faisait l’effort de continuer à respirer, si l’on acceptait tant de fadeur, c’était pour connaître l’amour. (p17)

Une mère jalouse de la beauté de sa fille, de l’intérêt qu’elle suscite ! Inimaginable et pourtant. Le récit est alerte, vif mais non violent, implacable, finement décrit, subtile. On souffre avec Diane qui quémande l’amour de cette femme froide et indifférente à son existence. On est à la limite de la maltraitance mais on franchit jamais la frontière. Marie est le portrait parfait de l’égocentricité : elle veut être le centre des attentions, des regards, elle a soif de reconnaissance. Son manque de sentiments pour son mari, pour Diane peut révolter, peut faire penser qu’elle est insensible mais non car les naissances suivantes prouverons que de l’amour elle peut en donner et parfois trop.

Quand elles se voyaient le week-end, elles échangeaient un simple bonjour de courtoisie (….) parce que leur lien faisait de chacune une spectatrice et en aucun cas une interlocutrice. (p42)

Avec une narration simple il y a une violence inouïe et je pense que cela peut réveiller chez certaines (et peut être certains mais là il s’agit de la relation mère/fille) des souvenirs enfouis et tus.

Si seulement cela n’avait été que de la haine ! Il apparaissait maintenant à Diane que le mépris était pire que la haine. Celle-ci est si proche de l’amour, quand le mépris lui est étranger. (p87)

Dans la deuxième partie Diane adulte va s’orienter vers la cardiologie, soigner le coeur grâce à un médecin qui va prendre le temps de déceler chez l’enfant le manque, sera confrontée à Olivia, professeur de médecine qui va la vampiriser alors qu’elle espérait une amitié basée sur l’admiration, peut être une mère de substitution, un modèle et qui va se révéler comme quelqu’un de manipulateur et d’intéressé.

La soirée se poursuivit sur ce ton. Quand Diane rentra chez elle, elle était dans un état second : jamais elle n’avait été à ce point enthousiasmée par quelqu’un. Que cette femme supérieure s’intéressa à elle et allât jusqu’à lui laisser croire qu’elle pouvait l’enrichir la bouleversait. Fallait-il qu’elle fut généreuse pour lui suggérer cela

La récit est très bien construit en particulier dans la première partie, ensuite j’ai été surprise, pas de façon désagréable, mais je pensais qu’il y allait avoir une fin de roman orientée sur la revanche de la fille sur la mère, elle y est, mais d’une façon différente à celle qu’on pense et le fait d’avoir imaginé ce personnage d’Olivia, qui va devenir, elle aussi, un sorte de bourreau, source de désillusion pour Diane, d’avoir occulté la mère, surprend et au final redonne de l’élan à l’histoire et ne sombre pas dans le convenu.

Il demeure qu’il est difficile de se construire avec des images féminines si négatives, froides, blessantes. Mais Diane est forte et va se servir de son passé pour se construire avec l’amour de ses grands-parents maternels aimant et très vite interpellés par le comportement de leur fille, ses amies même si parfois elle les délaisse. Sur son chemin il y aura des personnages clés et en particulier Mariel (je ne vous dirai pas qui elle est pour laisser le suspens) mais qui va lui permettre de donner ce qu’elle n’a pas reçu.

L’avantage de mépriser consiste à se sentir supérieur à qui l’on méprise. (p87)

Un roman réussit, qui tient en haleine, qui pose l’épineuse relation mère/fille à différents stades de la vie et de tous ses méandres. Une réussite.

« La bêtise, c’est de conclure » a écrit Flaubert. Cela se vérifiait rarement autant que dans les querelles, où l’on identifiait l’imbécile à son obsession d’avoir le mot de la fin. (p87)

Ma note : ♥♥♥♥

Ciao