Frère d’âme de David Diop

FRERE D'AME

Un matin de la Grande Guerre, le capitaine Armand siffle l’attaque contre l’ennemi allemand. Les soldats s’élancent. Dans leurs rangs, Alfa Ndiaye et Mademba Diop, deux tirailleurs sénégalais parmi tous ceux qui se battent sous le drapeau français. Quelques mètres après avoir jailli de la tranchée, Mademba tombe, blessé à mort, sous les yeux d’Alfa, son ami d’enfance, son plus que frère. Alfa se retrouve seul dans la folie du grand massacre, sa raison s’enfuit. Lui, le paysan d’Afrique, va distribuer la mort sur cette terre sans nom. Détaché de tout, y compris de lui-même, il répand sa propre violence, sème l’effroi. Au point d’effrayer ses camarades. Son évacuation à l’Arrière est le prélude à une remémoration de son passé en Afrique, tout un monde à la fois perdu et ressuscité dont la convocation fait figure d’ultime et splendide résistance à la première boucherie de l’ère moderne.

Ma lecture

Je dois préciser tout de suite que si ce livre n’avait pas été dans la sélection des livres du prochain comité de lecture, je pense que je ne l’aurai pas lu. Je me fie beaucoup à mon instinct dans mes choix de lecture, même si je dois reconnaître que j’ai parfois eu de belles surprises avec certains…..  Pour celui-ci j’ai découvert en premier lieu une belle plume qui, à travers le récit de la perte d’un ami presque frère pendant la première guerre mondiale aborde plusieurs thèmes :

Celui qui raconte une histoire connue comme celle du sorcier-lion et de la princesse capricieuse peut y dissimuler une autre histoire. Pour être aperçue, l’histoire cachée sous l’histoire connue doit se dévoiler un tout petit peu. Si l’histoire cachée se cache trop derrière l’histoire connue, elle reste invisible. L’histoire cachée doit être là sans y être, elle doit se laisser devenir comme un habit moulant couleur jaune safran laisse deviner les belles formes d’une jeune fille. Elle doit transparaître. Quand elle est comprise par ceux à qui elle est destinée, l’histoire cachée derrière l’histoire connue peut changer le cours de leur vie, les pousser à métamorphoser un désir diffus en acte concret. Elle peut les guérir de la maladie de l’hésitation, contre toute attente d’un conteur malintentionné. (p173)

qui m’ont touchée, émue parfois mais dont je ressors partagée dans mon avis.

David Diop à travers Alfa Ndiaye, jeune tirailleur sénégalais de 20 ans, enrôlé avec son meilleur ami Mademba Diop, nous parle de l’horreur de la guerre des tranchées pendant la première guerre mondiale, de ces hommes envoyés en première ligne, se faire abattre à coup sûr, de la peur, de l’absurdité des ordres et de la discipline (j’ai particulièrement été bouleversée par la scène où certains refusent de sortir des tranchées au coup de sifflet), de ce que ces hommes ont abandonné, leur pays, leur vie, leur famille, leur amour pour se retrouver plonger dans la boue, le sang et les obus.

Mais il s’agit, et je précise, pour moi aussi d’autres thèmes :

  • de la folie de la guerre, qui rend fou de douleur, d’horreur et peut amener à la vengeance, à la cruauté

Si à ce moment-là ses yeux bleus ne s’éteignent pas à jamais, alors je m’allonge près de lui, je tourne son visage vers le mien et je le regarde mourir un peu, puis je l’égorge, proprement, humainement. La nuit, tous les sangs sont noirs. (p32)

  • de l’amitié profonde entre deux hommes, sans faille, jusqu’à l’extrême
  • du souvenir de ses racines, de son éducation, des traditions
  • de la culpabilité quand on pense que les actes ont été la source de la perte.

Comme si me regarder c’était déjà mourir. p(47)

L’écriture est très poétique, claire mais aussi parfois chargée de symboles, d’images, de réflexions sur les événements, sur la vie, sur les hommes.

La rumeur a couru. Elle a couru tout en se déshabillant. Petit à petit, elle est devenue impudique. Bien vêtue au départ, bien décorée au départ, bien costumée, bien médaillée, la rumeur effrontée a fini par courir les fesses à l’air. Je ne la distinguais pas bien, je ne sais pas ce qu’elle complotait. (p43)

J’ai lu le récit d’une traite car on est pris dans le flot de la narration. Dans un premier temps claire, lucide, implacable dans les horreurs vues, vécues. Puis au fil des pages j’ai ressenti la folie s’installer : folie des hommes, folie de la guerre, folie du narrateur. Il sombre, mais comment pourrait-il en être autrement, dans une sorte de torpeur où passé et présent se mêlent, se confondent, s’expliquent.

On ne ressort pas indemne de ce genre de récit. On le garde en tête, nous-même, comme une succession de scènes terribles, parfois insoutenables, mais nécessaires pour ne pas oublier le sacrifice de ces hommes.

Je crois avoir compris que ce qui est écrit là-haut n’est qu’une copie de ce que l’homme écrit ici bas. Par la vérité de Dieu, je crois que Dieu est toujours en retard sur nous.(p81)

Ce n’est pas mon style de lecture de prédilection mais je ne peux que reconnaître la force d’un tel roman, la beauté de certaines phrases, même si parfois j’ai trouvé que la répétition de certaines expressions gênantes mais nécessaires pour donner le rythme et le flux des pensées de son narrateur.

Lorsque j’ai refermé le livre j’avais le sentiment de ne pas être convaincue par celui-ci et plus les heures passent et plus je me rends compte que, justement par cette écriture, par la construction du récit, par sa brièveté, ne cherchant pas à édulcorer, à perdre le lecteur mais à le confronter à la brutalité des faits, à le plonger dans les méandres du cerveau d’un homme face à la perte de tout repère, de toute humanité, l’auteur a atteint son but.

Mon avis : 📕📕📕/📕

Prix Goncourt des lycéens 2018

Livre lu dans le cadre du Comité de Lecture Bibliothèque

Editions Seuil – Août 2018 – 175 pages

Ciao

 

La somme de nos folies de Shih-Li Kow

LA SOMME DE NOS FOLIES

À Lubok Sayong, petite ville au nord de Kuala Lumpur, tout est indéniablement unique. Jusqu’à la topographie, une cuvette entre deux rivières et trois lacs, qui lui vaut chaque année une inondation et son lot d’histoires mémorables.

Cette année-là, exceptionnelle entre toutes, l’impétueuse Beevi décide de rendre enfin la liberté à son poisson qui désespère dans un aquarium trop petit, d’adopter Mary Anne, débarquée sans crier gare de son orphelinat où toutes les filles s’appellent Mary quelque chose, et d’embaucher l’extravagante Miss Boonsidik pour l’aider à tenir la grande demeure à tourelles de feu son père, reconvertie en bed & breakfast…

Ma lecture

Cette lecture a été pour moi un voyage, un dépaysement total et je pense qu’il faut le prendre comme une invitation à découvrir un pays, sa population, ses traditions.

Départ donc pour la Malaisie, pays lointain de l’Asie du Sud-Est, connue surtout pour ses plages de sable fin et ses forêts tropicales, sa faune et sa flore luxuriantes mais nous, nous partons pour un petit village Lubok Sayong, régulièrement inondé car situé dans une cuvette entourée de rivières et de lacs, où Mami Beevi a ouvert un Bed & Breakfast, dans la Grande Maison qu’elle a hérité de son père, maison aux 4 tourelles érigées pour chacune de ses femmes.

La narration est faite à 2 voix : celle de Auyon, un homme d’un certain âge, directeur d’une conserverie de litchis, ami et voisin de Beevi et celle de Mary-Anne, une enfant de 11 ans, vive et intelligente, dont Beevi va « hériter » après la mort de sa demi-sœur qui avait été la chercher dans un orphelinat.

Ismet le potier, Naïn, la folle aux sangsues, Miss Boonsidik, transexuel qui aide au bon fonctionnement de la maison, chacun amène sa touche. Nous découvrons leurs quotidiens, leurs passés et leurs espoirs. Les origines ethniques, les religions, les usages et traditions tout nous est relaté d’une manière vivante, parfois drôle mais aussi avec profondeur quand il s’agit du contraste entre plusieurs civilisations comme le permet l’accueil des touristes dans la maison de Beevi :

Pour les gens comme vous, du caractère ça veut dire quelques rats dans les rues, des beaux bâtiments anciens. S’il y a une âme, c’est parce que des gens triment dans les échoppes pour gagner leur vie, à préparer cette charmante street food qui vous ravit. De la bonne nourriture et un faible taux de criminalité. C’est ça le caractère, quand on voyage en touriste. (p214)

Mais il y a surtout Beevi, dont l’auteure ne livre de son passé que quelques informations, disséminées, çà et là, à nous reconstituer le puzzle, car c’est une femme qui ne s’épanche pas, assez rude mais avec au fond d’elle de la tendresse, de la générosité. C’est une femme au caractère déterminé, qui a dû surmonté des deuils, des affronts en particulier ceux causés par son père et à ses multiples femmes :

Mon père était laid, le croisement d’une chèvre et d’un singe, mais il avait beaucoup de charme. Même les oiseaux auraient quitter leurs arbres pour le suivre.

C’est Mary-Anne qui m’a le plus touchée : son regard lucide sur ce qui l’entoure,  sans apitoiement, parfois très adulte dans ses réflexions et parfois plus naïve, elle apporte dans la maison de Beevi le modernisme, de la gaïté, un petit vent de folie, d’espièglerie. Elle nous fait partager sa solitude mais aussi ses amitiés.

La narration sur l’orphelinat où a été élevée cette enfant avec une directrice pas ordinaire, les lectures de romances et les rêves de ces jeunes filles, qui attendent ou n’attendent plus des parents adoptifs.

Ce premier roman est une sorte de recueil de chroniques sur le quotidien de ce lieu isolé mais drainant les touristes qui font des haltes dans le B & B de Mami Beevi. Il y a parfois des événements dignes d’un roman d’aventure, les éléments, la nature, les traditions restant très présentes. Les deux générations que représentent Beevi et Mary-Anne vont se mêler, s’apprivoiser mais avec distance, sans réelle démonstration de sentiments.

Ayong, cet homme d’âge mûr apporte le pendant, l’équilibre, l’élément neutre entre ces deux éléments féminins, l’une héritière du passé et l’autre qui annonce le monde à venir.

Il y a ça et là des réflexions de l’auteure sur la vie, l’évolution de la Malaisie, envahit de touristes et la perte des valeurs ancestrales, les paysages qui changent.

Quand un américain se livre à une tuerie, c’est forcément un déséquilibré mental, il y a toujours un contexte pour expliquer la genèse du monstre. Le tireur était un détraqué, victime de sévices, de brimades ou d’ostracisme, traumatisé par la guerre ou autre autre chose. Ici, si quelqu’un s’empare d’une machette ou d’un sabre de samouraï, comme c’est arrivé récemment, on invoque l’intervention des esprits ou un dérapage religieux. (p303)

C’est la première fois que je lis un roman de littérature malaisienne, écrit en anglais par l’auteure qui est d’origine chinoise, dont c’est le premier roman (elle a écrit précédemment un recueil de nouvelles). Elle laisse plusieurs indices, mais ce n’est que mon impression, de ses influences : Hemingway avec entre autre, une pêche mémorable dans son récit avec des messages forts derrière les événements. Elle allie humour mais aussi réflexion, constat sur son pays, sur l’humain.

Sans raison de vivre, nous autres humains, alliage complexe de nerfs et d’énergie mentale, ne serions que ses sacs de matière organique destinés à servir d’engrais.(p190)

Pendant ma lecture j’ai trouvé que le récit peut être rapproché des récits relatant l’enfance et l’approche du monde des adultes comme par exemple Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, Frankie Addamset Le cœur est un chasseur solitaire.

L’écriture est plaisante, féminine et douce, la construction bien maîtrisée avec des moments forts, glissés ici et là, donnant du relief. Pour moi une belle découverte et un voyage dépaysant à l’autre bout du monde.

Mon avis : 📕📕📕📕

Lecture faite pour le Comité de Lecture

Traduction de l’anglais (Malaisie) par Frédéric Grellier

Editions Zulma – 364 pages – Août 2018

Prix du Premier Roman Etranger 2018

Ciao