Les arpenteurs de Kim Zupan

LES ARPENTEURS IGNuit après nuit, dans une prison du Montana, le jeune Val Millimaki s’assied face aux barreaux qui le séparent de John Gload, 77 ans, en attente de son procès. Astreint aux pires heures de garde, l’adjoint du shérif se retrouve à écouter le criminel qui, d’instinct, est prêt à lui révéler en partie son passé. Petit à petit, Millimaki se surprend à parler, lui aussi, et à chercher conseil auprès de l’assassin. En dépit des codes du devoir et de la morale, une troublante amitié commence à se tisser entre les deux hommes. Dans un subtil jeu d’échos, entre non-dits, manipulations et sombres confessions, le jeune shérif cherche des réponses à ses propres tourments et, chaque matin, il tente vainement de reprendre pied dans la réalité. Mais sa vie, comme son mariage, lui échappe chaque jour un peu plus.

Je résume

Valentin Millimaki est adjoint de police et a été chargé de surveiller la nuit, dans une prison du Montana, un vieil homme de 77 ans, John Gload, qui attend la fin de son procès pour meurtre. Val traverse une période difficile : sa femme, infirmière, s’éloigne de lui depuis qu’il occupe ce poste nocturne car ils ne partagent plus rien mais aussi parce qu’elle déteste l’endroit où ils vivent qui est loin de ressembler à la vie que Val lui avait promis : maison sans confort, isolée. Et puis il y a la mission que lui a confiée son supérieur : recueillir les confidences de John Gload que l’on soupçonne de bien plus de crimes que celui pour lequel il est jugé. Peu à peu, le prisonnier et son geôlier vont nouer une relation faite de confidences des deux côtés, l’un n’ayant plus rien à perdre et pour l’autre découvrir ce que ce vieillard tait mais également trouver en lui une oreille attentive à sa détresse muette et peut-être un remède.

Ma lecture

J’ai acheté ce livre tout à fait par hasard, un premier roman noir où l’on entre, dès les premières pages, dans l’enfance de Val avec un événement qui le marquera à jamais. On comprend que l’on ouvre la porte sur une lecture où les cadavres se cachent un peu partout, que ce soit pour Val mais également à travers ceux que Gload a semés derrière lui, en petits morceaux, lui seul connaissant la carte de ses trésors macabres.

Au fil des nuits et des conversations va se nouer entre les deux hommes une relation ambigüe, où le plus âgé écoute les conversations alentour, observe son jeune interlocuteur et détecte en lui les blessures qui ombrent ses yeux rongés par les insomnies et les nuits de veille, par son travail de recherche de personnes disparues dans la nature, accompagné de son chien, Tom. Gload pourrait apparaître comme un tueur sanguinaire et sans morale, mais il a sa morale, sa justice, son humanité et il va s’attacher au jeune homme, le respecter et même lui confier une dernière mission.

Je lis très peu de roman de ce genre car je trouve qu’ils possèdent outre des scènes glauques parfois inutiles, souvent les mêmes ressorts et à trop en lire je n’y prends pas de plaisir. Alors j’en glisse de temps en temps, retrouvant les grands espaces américains, les étés brûlants, la nature omniprésente, la détresse de ces hommes et femmes qui n’arrivent plus à communiquer, à se comprendre et se confrontant parfois à l’humain dans ce qu’il peut avoir de plus contradictoire, ne comprenant pas toujours où sont les limites d’une relation. Ici tout devrait séparer les deux hommes et pourtant, à la faveur des ombres de la nuit, ils trouvent un terrain propice pour s’écouter, s’accepter si ce n’est pour se comprendre et on ne saurait dire d’ailleurs quel sentiment les lie. Il n’y a pas d’admiration, pas de tendresse mais ils arpentent chacun à leur manière leur territoire à la recherche des souvenirs enfouis, des cadavres à exhumer et des instants de bonheur perdu, l’un devenant peu à peu inspirateur de l’autre.

J’ai trouvé l’écriture particulièrement adaptée à l’ambiance, aux caractères des personnages, restituant et imageant les différents lieux mais également les relations entre chacun des personnages. C’est un premier roman d’une remarquable efficacité que ce soit au niveau du ressenti de la psychologie des personnages mais également dans l’évocation d’un contexte, où différents combats sont menés, où la mort et l’absence sont omniprésents, où les faits, malgré l’horreur pour certains, ne s’étalent pas dans des descriptions insoutenables. Un récit qui s’attache plus à l’intimité d’une relation improbable entre deux hommes que séparent le rôle, l’âge, le futur et qui pourtant vont trouver un terrain propice au rapprochement.

J’ai beaucoup aimé.

Traduction  de Laura Derajinski

Editions Gallmeister – Janvier 2015 – 280 pages

Ciao 📚

Le démon de la colline aux loups de Dimitri Rouchon-Borie

9782370552570_1_75Un homme se retrouve en prison. Brutalisé dans sa mémoire et dans sa chair, il décide avant de mourir de nous livrer le récit de son destin.

Écrit dans un élan vertigineux, porté par une langue aussi fulgurante que bienveillante, Le Démon de la Colline aux Loups raconte un être, son enfance perdue, sa vie emplie de violence, de douleur et de rage, d’amour et de passion, de moments de lumière… Il dit sa solitude, immense, la condition humaine.

 

Ma lecture

Je sentais bien que j’avais à l’intérieur une trace qui ne partait pas c’était la déchirure de l’enfance c’est pas parce qu’on a mis un pont au-dessus du ravin qu’on a bouché le vide. (p129)

Ce premier roman se démarque de tout ce qu’on a pu déjà lire sur une enfance faite de violences, une enfance d’enfant sauvage sans éducation, sans amour, à peine nourri, par l’écriture principalement. Dès les premières lignes on est saisi par le phrasé, on entre dans un autre monde. Afin d’être au plus près de son personnage, l’auteur utilise son langage, ses mots qui font pas toujours partie du langage courant, sans ponctuation car Duke, le narrateur, ne connaît pas la nuance, le rythme, les filtres, les « finesses » de la langue française.

Alors au début cela surprend, étonne, on s’y reprend à deux fois sur certains passages car on a pas l’habitude, on ne connaît pas, on n’imagine pas et puis peu à peu on s’attache, on s’interroge, on se révolte, on sent qu’il va y avoir des scènes d’une rare brutalité, cruauté, elles arrivent, mais Duke écrit, avoue, il n’a rien à cacher ni à nous ni à lui-même parce qu’il raconte c’est lui, son enfance, sa vie et comment il en est arrivé à se retrouver dans cette cellule.

Quand on apprend que très tard son nom parce qu’on vous a jamais appelé par celui-ci :

Ça paraîtra bizarre à vous tous mais au commencement on n’avait pas de noms. À quoi ça aurait servi on n’avait pas besoin de s’appeler alors on ne s’appelait pas. On savait se trouver comme une évidence. (p14)

que l’on dort dans un nid et pas dans un lit, qu’on vit dans la crasse, sous les coups et dans la violence de toutes sortes, comment voulez-vous être autrement qu’une sorte de bête sauvage ne répondant qu’à ses instincts avec le Démon qui est en vous, né lui aussi sur la Colline aux Loups et qui vous habite, monte et se déchaîne. 

Et pourtant, parfois, il y a des rencontres, des rapprochements, un lien qui se créée qui pourrait ressembler à de l’amour avec Clara, Billy, Pete et Maria mais à chaque fois cette affection, cette chaleur lui est arrachée. Alors la bête tapit en lui se réveille et rend sa justice. Et désormais c’est d’autres rencontres en prison avec un prêtre et Saint Augustin qui vont lui permettre d’ouvrir d’autres portes.

Un roman éprouvant par moments, que l’on doit refermer pour reprendre son souffle, parce qu’il y a des scènes d’une cruauté sans égal dans un climat familial puant. J’ai failli abandonner mais Duke a su me garder près de lui. J’ai écouté sa confession, tapée sur une machine à écrire dans sa prison, sous sa cape qui l’isole du monde extérieur. Il a besoin de sa solitude, de toute sa concentration pour se libérer et affronter son destin.

On ressort bouleversé de cette lecture, horrifié par les faits, la violence et par la justesse maladroite utilisée par Duke pour nous parler de lui. Il n’est pas le Démon mais il le porte en lui, à jamais, parce que c’est la seule chose que ses parents ont fait grandir en lui. La même narration faite dans une langue construite, ponctuée, avec des jolis termes n’aurait pas le même force, aurait peut-être un côté artificiel du monde de Duke. Nous sommes en prise directe avec lui, pas d’intermédiaire, c’est du brut et même quand il « pisse » de l’eau par les yeux, qu’il « parlemente », on comprend qu’il nous déverse sa vie telle qu’il l’a vécue.

Alors ai-je aimé ? Je suis admirative du travail d’écriture, de l’incarnation du personnage par ses mots, ses pensées, ses visions du monde où il fut « élevé », de l’Enfer qu’il a connu et du Purgatoire où il réside désormais avant de rejoindre un ailleurs. Oui c’est violent, très violent parfois, presque animal mais comment ne pas imaginer qu’il y a du vécu de par la profession de l’auteur (chroniqueur judiciaire) en particulier dans la restitution des deux procès. Mais à chaque fois se pose la question : était-il nécessaire d’exposer, de décrire cette violence et je suis toujours partagée sur cette question. Dans le cas présent je pense que oui, peut-être pour comprendre et restituer Duke, tel qu’il est et d’où il vient.

J’aimerai ne pas avoir aimé, alors oui je n’ai pas aimé cette histoire parce qu’elle me dégoûte par sa noirceur, sa violence mais j’ai beaucoup aimé sa transcription et la volonté de Dimitri Rouchon-Borie de la restituer à la manière de son « héros » Duke lui le Démon de la Colline aux Loups, de lui laisser sa parole et ses pensées.

J’aurais dû me méfier il disait des choses pénibles sur ma construction de personnalité et que je sera psychopathique et que mon niveau de langage était faible je l’ai interrompu mais on ne m’a pas laissé dire. Quand j’ai pu avoir mon tour j’ai dit que j’avais un parlement qui n’était pas celui des gens et que je sentais bien que mes idées allaient plus loin que mes mots j’avais l’impression d’un type qui a la tête infatigable alors que ses jambes supportent pas le voyage. (p223)

Editions Le tripode – Janvier 2021 – 237 pages

Ciao 📚

Il est des hommes qui se perdront toujours de Rebecca Lighieri

IL EST DES HOMMES QUI SE PERDRONT TOUJOURS IG

‘Il est des hommes…’ est un roman noir, au sens où il ambitionne de dire quelque chose du monde social, de sa dureté, de sa folie, de sa barbarie. Un roman qui se confronte aux forces du mal, qui raconte l’enfance dévastée, l’injustice, le sida, la drogue, la violence dans une cité de Marseille entre les années 80 et 2000.
Le narrateur, Karel, est un garçon des quartiers Nord. Il grandit dans la cité Antonin Artaud, cité fictive adossée au massif de l’Etoile et flanquée d’un bidonville, « le passage 50 », habité par des gitans sédentarisés. Karel vit avec sa sœur Hendricka et son petit frère Mohand, infirme. Ils essaient de survivre à leur enfance, entre maltraitance, toxicomanie, pauvreté des parents, et indifférence des institutions.

Ma lecture

Le père, Karl, est mort, je ne révèle rien puisque l’auteure le fait dès la première page, la première ligne. Alors qui l’a tué ? Karel Claès l’avoue : personne ou tout le monde car bon nombre aurait eu des raisons de le faire et en premier lieu lui ou sa sœur Hendricka, belle comme le jour, ou bien Mohand, son petit frère martyr parce que différent, souffreteux, mal fini comme il dit, le souffre-douleur préféré de son père. Un père dit-il mais non pas un père, une bête immonde, qui ne sait que brutaliser, frapper, dealer ou boire sous les yeux de leur mère, de Loubna,  témoin silencieux voire complice du désastre familial. Alors ils ont un mantra secret, glissé derrière un poster :

-JVTMP
-Tu te rappelles ce que ça veut dire ?
-Bien sûr : je veux tuer mon père ! (p157)

Cité Artaud dans les quartiers nord à Marseille et la cité n’a que le nom de poétique car ici vous êtes au cœur d’une société qui vit en marge de toutes règles et dans laquelle Rebecca Lighieri nous immerge avec son écriture sans fard afin d’être au plus près du sujet, aucun aspect ne nous est épargné. C’est un roman sur la violence quotidienne, verbale et physique au sein d’une famille, sur trois enfants qui vont devoir comprendre très vite les règles et les limites, qui n’auront d’autres buts que de s’enfuir afin de ne pas monter en eux la même violence. Et pourtant….

Tant qu’on se crackera bien la gueule avec nos petits cailloux, la société passera ça par pertes et profits. Et si les pertes sont négligeable, les profits sont loin de l’être : la sélection s’opère, naturellement, sans intervention extérieure, sans déploiement des forces de l’ordre – pas besoin de ligne budgétaire, y’a qu’à nous laisser faire, bingo. (p301)

Entre une cité déshumanisée, un passage 50 où Karel trouve un peu de chaleur et d’amour au sein d’une communauté de gitans, chacun va devoir faire preuve de ténacité pour s’en sortir, pour se faire sa propre ligne de vie, de réussite mais à quel prix car il y a souvent un prix à payer d’une enfance faite de coups, de blessures laissent des cicatrices toute la vie.

Mon père est mort. Tout est faux dans cette phrase. D’abord, parce que je n’ai jamais eu de père, et ensuite parce que, père ou pas, il est toujours vivant. Au lieu de le tuer, j’ai passé vingt-deux ans à le laisser vivre et prospérer en moi jusqu’à l’intoxication. (p306)

La beauté, dans ce roman, on la trouve dans la relation entre les trois enfants : à la vie, à la mort et la violence est omniprésente, elle frôle les corps et à travers le personnage de Karel, l’auteure montre bien le combat qui se livre en lui pour ne pas lui-même tomber, reproduire (parfois sans succès) cette violence qui a imbibé sa jeunesse, qui a été son pain quotidien à défaut de nourriture, de tendresse et d’amour.

Je connais l’écriture de Rebecca Lighieri depuis Les garçons de l’été, un roman déjà axé sur la famille, ses dysfonctionnements mais elle franchit dans celui-ci un cap en mettant sous le feu de sa plume, ce qui se cache parfois dans ses barres d’immeubles, près de nous, où le chômage, la mise à l’écart, le manque de ressources sans compter sur le ghettoïsation qui envenime et accentue ce qui était déjà sous-jacent chez certains. C’est insoutenable parfois mais je pense qu’elle a voulu rendre à travers ses mots toute la violence, sans  l’atténuer, qu’il faut être face à celle-ci, la ressentir à la lecture pour essayer d’approcher, je dis bien approcher, ce que certains peuvent vivre au quotidien loin de nos vies confortables. Ici nous ne sommes pas dans un conte de fée, il n’y a pas de preux chevalier, pas de héros qui surgissent pour sauver, mais simplement des êtres qui tentent de survivre, physiquement et moralement.

C’est un récit cru, brutal, sociétal, l’auteure ne cherchant pas à édulcorer car comment pourrait-on le faire et comment cela serait-il possible d’ailleurs sans le travestir. Karel devient l’emblème d’une jeunesse qui paiera toute sa vie les traumatismes d’une enfance qui n’a de l’enfance que le nom et qui ressemble plus à un chemin de croix.

J’ai beaucoup aimé.

Editions P.O.L. – Mars 2020 – 384 pages

Ciao 📚