La laveuse de mort de Sara Omar – Coup de 🧡

LA LAVEUSE DE MORT IGKurdistan, 1986. Lorsque la frêle Frmesk vient au monde, elle n’est pas la bienvenue aux yeux de son père. Ce n’est qu’une fille. De plus, son crâne chauve de nourrisson porte une petite tache de cheveux blancs. Est-ce un signe d’Allah ? Est-elle bénie ou maudite ?
La mère de Frmesk craint pour la vie de sa fille. Quand son mari menace de l’enterrer vivante, elle ne voit d’autre solution que de la confier à ses propres parents.
Gawhar, la grand-mère maternelle de Frmesk, est laveuse de mort. Elle s’occupe du corps des femmes que personne ne réclame, ne veut toucher ni enterrer : des femmes assassinées dans le déshonneur et la honte. Son grand-père est un colonel à la retraite qui, contrairement à sa femme, ne lit pas uniquement le Coran mais possède une riche bibliothèque. Ce foyer bienveillant ne parviendra qu’un temps à protéger Frmesk des inexorables menaces physiques et psychologiques qui se resserrent sur elle, dans un pays frappé par la guerre, le génocide et la haine.

Ma lecture

Frmesk dont le prénom signifie larme, naît au Kurdistan irakien en 1986 à Zamua (ville imaginaire) et n’a pour seuls cheveux à sa naissance qu’une mèche blanche. Cette mèche et son sexe sont une double malédiction pour son père (mais pas seulement) qui ne voit en elle qu’une charge inutile et elle ne devra son salut qu’à l’ingéniosité et la générosité d’un couple bienveillant, Darwésh et Gawhar, ses grands-parents maternels qui vont la sauver d’une mort certaine.

La mort est omniprésente dans ce roman non seulement à travers la guerre Iran-Irak qui frappe le pays mais également pour les femmes, et n’épargne pas celles de la famille ou du voisinage de Fremsk lorsque le doute s’installe sur leur pureté ou fidélité mais également par le rôle tenu par Gawhar, sa grand-mère, assumant le rôle de laveuse de mort, celle qui fait la toilette des femmes mortes abandonnées, mutilées, torturées, oubliées de leurs familles et leur donne un aspect digne et propre pour le dernier voyage.

Ce roman, premier volet d’une saga autour du personnage de Frmesk, raconte de la naissance jusqu’à l’âge de 5 ans l’enfance de la fillette, une enfance faite de violences dans un pays déchiré par la guerre et les exactions, meurtres commis au nom d’un Dieu, d’une croyance, de l’ignorance. 

Plusieurs fois, elle s’était fait la réflexion que ce devait justement être cela, la plus grande faiblesse de l’homme. De croire aveuglément et de placer toute sa confiance en une puissance supérieure qui, au lieu d’améliorer les choses, ne faisait que les aggraver. (p306)

Ce récit nous est relaté par Frmesk elle-même, en 2016 au Danemark alors qu’elle vient de subir une opération dans un hôpital. Elle confie à son ordinateur ses pensées, ses souvenirs tout en se méfiant de tout et de tout le monde. Elle est dans une tension permanente, terrifiée à l’idée d’être identifiée.

Ce roman est un bijou, un bijou très dur par le contexte, par certaines scènes difficiles mais que je n’ai pas trouvées insurmontables parce que nécessaires pour dénoncer la non-place et la tragédie que vivent des femmes et le sexe féminin quelque soit l’âge, sous l’emprise des hommes (et de certaines femmes) se retranchant derrière la religion pour faire régner la peur, la terreur au nom d’un Dieu dont les préceptes et les interprétations dirigent chaque minute de leurs existences et sont prétextes à tous les excès.

A travers le couple formé par Darwésh, le mécréant parce que zoroastrien , et Gawhar, musulmane qui ne sépare jamais de son « petit coran » dans lequel elle puise sa force, l’auteure met en avant ses propres réflexions (car comment ne pas comprendre que ce roman est en partie autobiographique) sur la place de la femme, des violences morales, physiques et psychologiques subies dès la naissance mais également une réflexion sur la croyance, l’interprétation des textes sacrés qu’en font les hommes pour faire régner leurs lois.

Mais pourquoi aurait-elle du implorer la clémence de Celui qui n’était autre que le Créateur des bourreaux ? (p305)

Un roman dont on se doute qu’il est parfois difficile de retenir son dégoût, sa colère, sa révolte mais un roman utile et nécessaire pour rendre hommage à toutes ces femmes sacrifiées sur l’autel de la violence, de l’oppression et des abus de toutes sortes. Des femmes martyres….

Je me suis particulièrement attachée à ce couple de grand-parents très uni, tolérant et bienveillant allant jusqu’à accueillir au sein de leur famille orphelins, déshérités et en particulier Darwésh, le grand-père, ancien colonel de l’armée, qui est en quelque sorte le philosophe de la famille, allant jusqu’à se jouer de l’absurdité des comportements de certains, tentant d’ouvrir les yeux de ses proches non pas sur la religion elle-même mais sur ce que les hommes en ont fait 

-Peux-tu me die lequel est le Coran et lequel est la Bible ? (…) – Les mots des deux dieux projettent la même ombre, et chaque livre n’est rien d’autre que l’ombre de son auteur. C’est la raison pour laquelle nous devons toujours nous montrer critiques à l’égard des livres que nous lisons, en particulier s’ils sont censés avoir été dictés il y a des siècles par une force surnaturelle. (p251)

Oui le titre et par extension le contenu peut faire peur et j’ai moi-même attendu le bon moment pour me plonger dedans, mais il est des romans nécessaires même si le sujet est difficile, si certaines scènes sont parfois cruelles et inimaginables pour nous, il faut s’y confronter parce que cela se passe sur notre planète, pas si loin de chez nous et le plus souvent en toute impunité. 

J’en suis ressortie avec de la colère, de la révolte et une sorte de malaise non pas dues à l’auteure et à son écriture, qui a su mêler à cette violence la tendresse que Frmesk reçoit de ses grands-parents, mais par les faits relatés qui sont malheureusement pas imaginaires mais le reflet d’une condition féminine bâillonnée, torturée, dont le seul fait de vivre est déjà une offense. J’ai aimé la position de Sara Omar de ne pas faire de son récit une charge contre la religion elle-même mais par la traduction instituée par les hommes pour assoir leurs pouvoirs.

Un coup de 🧡 pour le courage qu’il a fallu à l’auteure, Sara Omar pour écrire un tel roman, qui lui a valu des menaces de mort, parce qu’il est un monde où dénoncer n’est pas possible, un monde où naître femme est une malédiction, un monde où la puissance des hommes s’exerce de bien des manières.  Un roman difficile, dur et nécessaire mais pas insurmontable et parce que je ne veux pas vivre en fermant les yeux, en n’écoutant pas les voix qui ont le courage de s’élever pour mettre des mots sur ce que nos yeux ne veulent pas toujours voir, entendre.

Mention spéciale pour la couverture que je trouve magnifique et j’attends avec impatience le deuxième volet Le danseur des ombres, par encore paru en France, qui a reçu le prix littéraire danois De Gyldne Laurbaer (les lauriers d’or) car j’ai abandonné Frmesk en pleine détresse à 5 ans et en plein chaos à 32 ans.

Traduction de Macha Dathi

Editions Actes Sud – 310 pages – Octobre 2020

Ciao 📚

 

 

Confusion – La saga des Cazalet – Tome 3 de Elizabeth Jane Howard

CONFUSION IGMars 1942. La guerre suit son cours. Sybil vient de succomber au cancer qui la rongeait. Rupert n’a plus donné signe de vie. Le quotidien à Home Place est rythmé par le deuil, les restrictions de nourriture et de chauffage, l’attente de nouvelles à la radio. Polly et Clary ont dix-sept ans et s’installent à Londres pour y trouver du travail. Louise abandonne ses rêves d’actrice pour épouser Michael, officier dans la Marine, qui passe son temps en mer tandis que Louise donne naissance à Sebastien. Rachel, plus que jamais dévouée à ses parents, n’a plus de temps pour sa précieuse amie Sid : leur amour est voué à l’échec. Zoë s’éprend d’un officier américain. Maternité, mariage, amours contrariées et conflit où seuls les hommes partent combattre : dans ce volume qui se clôt sur la victoire finale en mai 1945 et la découverte des camps, l’émancipation toute progressive des femmes est drapée d’un voile tragique.

Ma lecture

On peut imaginer que l’on a du mal à reprendre le fil d’une saga après plusieurs mois et je suis surprise de constater qu’à chaque fois je n’ai aucune difficulté à retrouver les différents membres de la famille Cazalet et leurs aventures individuelles ce qui prouve que Elizabeth Jane Howard a su leur donner consistance et présence.

De 1942 à 1945, ils vont traverser ces trois années de guerre sous la menace des V2 qui sillonnent le ciel, avec la pénurie de ravitaillement qui affame les ventres mais que l’urgence de vivre va pousser chacun dans ses retranchements avec également des prises conscience essentiellement féminines. Dans ce troisième opus l’auteure donne la parole aux femmes, les épouses des fils Cazalet mais également leurs filles qui sont devenues des jeunes adultes découvrant la vie en plein chaos. L’une se marie et découvre que le mariage est loin de répondre à ses  attentes, d’autres trouvent en vivant à Londres un espace de liberté que rien ne leur laissait présager même si elles gardent un lien familial très fort que ce soit entre cousines et cousins mais également pour le domaine familial, Home Place, qui reste le point de ralliement même en ces temps difficiles. On les avait découvertes soumises dans leurs conditions et on les retrouve déterminées à écouter leurs aspirations..

La guerre génère bien des bouleversements mais également des rencontres que le conflit occasionne avec l’arrivée de soldats étrangers sur le sol anglais, les sentiments et les personnalités de chacune s’affinent voire se transforment et apparaissent parfois sous un nouveau jour sous le poids de la solitude, de l’absence ou de l’indifférence. La gente familiale masculine reste plus dans l’ombre, ancrée dans ce qu’elle croit être ses certitudes, ses habitudes, sa puissance au risque de ne plus reconnaître celles qu’ils ont épousées.

A chaque lecture je m’immerge dans le récit grâce à une écriture qui se veut riche en détails non seulement sur la vie de chacun, mais également sur l’évolution des pensées, des ressentis, espoirs ou désillusions, surprenant parfois le lecteur avec des situations auxquelles il ne s’attend pas, n’hésitant pas à aborder les thèmes de la maternité non désirée et de l’absence de sentiment maternel, du désir et du plaisir féminin, d’une certaine rupture des conventions avec en toile de fond les douleurs occasionnées par les mensonges, tromperies et surtout par le décès d’une mère ou l’absence d’un père. 

Il y a de l’amour, de la tendresse, de l’apprentissage, la guerre va également semer la confusion et  le chaos dans les cœurs et les esprits et nous laisser avec une fin qui nous laisse augurer une suite sous le vent de la liberté retrouvée mais avec une annonce qui risque d’apporter son lot de surprises mais il faudra attendre Mars 2022 et la parution de Nouveau départ pour le découvrir.

Elizabeth Jane Howard, sur déjà 8 années, nous offre une fresque où la palette de caractères, de tempéraments et de thèmes sont  parfaitement maîtrisés dans leur évolution, ne laissant aucun de ses personnages sur le côté, les faisant ressurgir après les avoir tenus à distance, n’en oubliant aucun lui permettant ainsi d’aborder des sujets comme l’homosexualité, l’amour avec des écarts d’âge, les relations intergénérationnelles au sein d’une famille à la fois ancrée dans ses certitudes mais qui sent ses bases s’effriter. 

J’ai beaucoup aimé parce qu’il y a tout le charme des ambiances que j’aime retrouver dans la littérature anglaise avec, sur fond de dynastie familiale, des personnages qui ne sont jamais totalement lisses et prévisibles, parce que les psychologies évoluent avec le temps et les événements. C’est peut-être l’opus le plus dynamique et le plus attachant que ce soit dans le déroulement des différentes intrigues mais également au niveau des changements qui s’opèrent dans les vies de chacun(e), annonciateurs d’une liberté désirée que ce soit celle de la fin de guerre mais également dans les esprits.

Traduction de Anouk Neuhoff

Editons Quai Voltaire (La Table Ronde) – Mars 2021 – 480 pages

Ciao 📚

Le fils de Philipp Meyer

LE FILS IGRoman familial, vaste fresque de l’Amérique des années 1850 à nos jours, Le Fils de Philipp Meyer, finaliste du prestigieux Prix Pulitzer 2014, est porté par trois personnages – trois
générations d’une famille texane, les McCullough – dont les voix successives tissent et explorent avec brio la part d’ombre du rêve américain.
Eli, le patriarche que l’on appelle  » le Colonel  » est enlevé à l’âge de onze ans par les Comanches et passera avec eux trois années qui marqueront sa vie. Revenu à la civilisation, il prend part à la conquête de l’Ouest avant de s’engager dans la guerre de Sécession et de devenir un grand propriétaire terrien et un entrepreneur avisé.
À la fois écrasé par son père et révolté par l’ambition dévastatrice de ce tyran autoritaire et cynique, son fils Peter profitera de la révolution mexicaine pour faire un choix qui bouleversera son destin et celui des siens.
Ambitieuse et sans scrupules, Jeanne-Anne, petite-fille de Peter, se retrouve à la tête d’une des plus grosses fortunes du pays, prête à parachever l’œuvre du « Colonel ».
Mais comme ceux qui l’ont précédée, elle a dû sacrifier beaucoup de choses sur l’autel de la fortune. Et comme tous les empires, celui de la famille McCullough est plus fragile qu’on ne pourrait le penser.

Ma lecture 

Philipp Meyer retrace à travers la famille Mc Cullough à la fois une page d’histoire d’un état américain, le Texas, mais également une page sociétale de 1850 à nos jours à travers les voix de trois de ses membres. La première est celle de Eli, le Colonel, le doyen, la figure tutélaire du roman de par son parcours, enlevé à 13 ans par les comanches après le massacre de sa famille et qui va vivre dans leur tribu pendant trois ans s’imprégnant de leur culture. Puis Peter, son fils,  sur fond de révolution mexicaine va se dresser contre ce père despotique et ambitieux et être le fils impuissant, subissant mais dont la conscience n’est jamais en paix. Dernière voix : celle de Jeannie, arrière petite fille du patriarche, celle par qui le changement va s’opérer, celle qui va saisir l’air du temps et transformer la fortune territoriale en fortune pétrolière.

Quand on commence ce roman on s’embarque dans une lecture addictive, passionnante, instructive. Ce roman s’intitule Le fils mais c’est l’image du père qui flotte, à mon avis sur l’ensemble du récit, celui qui a construit un empire mais également une lignée. A travers lui j’ai découvert et été passionnée par un peuple, les comanches, leur façon de vivre, de penser, de chasser, de s’habiller et de se nourrir. Avec Eli, j’ai fait l’apprentissage d’une éducation comanche, faite de combats, de chasse mais également de liberté, d’espace, de rapports à la terre, à la nature et aux esprits. Comme Eli, je me suis attachée à sa deuxième famille, au lien qui s’est créé sans pour autant renier ni oublier sa famille décimée par eux, gardant une sorte de philosophie comanche mais également un lien spirituel avec eux.

Peter se révèle à travers son journal dans lequel émergent ses sentiments les plus intimes, ses rapports avec sa famille et des luttes qu’il n’approuve pas, et ne comprend pas sans pouvoir chasser totalement les fantômes qui le hantent. 

Et puis Jeannie, femme dans un milieu d’hommes, où elle va devoir faire ses preuves en tant que femme, se battre pour imposer ses choix et qui, suite à une chute qui l’immobilise au sol, naviguant entre conscience et souvenirs, va refaire le parcours qui l’a conduit jusqu’à diriger l’empire McCullough.

Trois narrateurs, trois sensibilités, trois visions d’un état américain, le Texas, dont la construction passe par les massacres et rivalités de territoires entre Blancs, Indiens, Mexicains mais également par les richesses qu’offrent son sol que ce soit pour le bétail mais également pour ce qu’il contient et engendre comme rivalités et convoitises.

C’est un roman qui mêle très habilement l’Histoire avec un H majuscule mais également l’Humain avec ses différents comportements, adaptations et revirements. L’auteur choisit les trois époques clés d’une famille face à son destin, devant trouver les moyens soit de survie, soit d’adaptation avec ce qu’ils ont parfois de contradictoires. Et pourtant trois caractères et sensibilités différents mais avec un seul but, celui de perdurer même si parfois la tentation est grande de lâcher les rênes d’un empire qui s’est parfois bâti dans les larmes et le sang.

Un pavé de près de 700 pages mais que l’on ne lâche pas tellement l’auteur explore toutes les pistes, faisant tour à tour de ses personnages des héros, des lâches, des meurtriers, les faisant passer d’un camp à l’autre, celui des possesseurs ou des voleurs, les bourreaux ou des victimes. C’est une fresque familiale qui se mêle à l’histoire territoriale mais également nationale par les différentes guerres menées : Sécession, mondiale, frontalière, où les pertes se comptent par dizaine de milliers, où les hommes et la terre réclament leur dû et que j’ai dévorée sans bouder mon plaisir, malgré les massacres, malgré les violences parce qu’il s’agit d’une plongée sans prise de position de l’auteur qui démontre parfaitement les mécanismes qui poussent un être à passer d’un camp à l’autre, certes par la force des événements mais qui s’adapte à son environnement et même y trouve plus de grandeur que dans celui dont il est issu.

Plus de deux siècles d’histoire menés de main de maître, où l’intérêt ne se relâche jamais, dans lesquels souffle un vent d’histoire, de romanesque, une tension et un page-turner, un ouvrage richement documenté tout en gardant la fluidité du récit, à la manière d’une longue chevauchée dans des canyons encore marqués par les luttes qui s’y sont déroulées.

J’ai beaucoup aimé.

Traduction de Sarah Gurcel

Editions Albin Michel (Terres d’Amérique)  – Août 2014 – 688 pages

Ciao 📚

Le sixième ciel – Tome 2 -Eustache et Hilda de L.P. Hartley

LE SIXIEME CIEL IGÉtudiant boursier à Oxford, Eustache Sherrington doit apprendre à concilier ses études et les joyeuses soirées entre amis. Sa sœur Hilda est devenue directrice d’une clinique. Sa réussite, sa beauté et jusqu’à son étrangeté fascinent les camarades d’Eustache.

Quand Dick Staveley, qu’ils n’ont pas revu depuis l’enfance, les invite à passer le week-end chez ses parents à Anchorstone, Eustache s’inquiète de l’image qu’ils renverront aux autres invités – Hilda si solide, et lui si fragile…

Alors qu’il n’aspirait qu’à se promener sur la plage, Hilda part faire un tour en avion avec Dick. « Avez-vous toujours cet air-là quand vous expédiez votre sœur dans le néant ? » plaisante lady Nelly, la charmante tante de Dick, en observant le décollage.

Ma lecture

Je ne pensais pas qu’Hilda et Eustache Sherrington avaient laissé autant de traces dans ma mémoire. Je les avais quittés à l’aube de leur maturité, après une rencontre décisive qui va bouleverser leur avenir. Grâce à l’héritage reçu par Eustache et qu’il a décidé de partager avec Hilda, sa sœur aînée parce que sans elle rien ne serait arrivé, ils vont pouvoir réaliser ce à quoi ils aspirent. Hilda va s’investir dans un hôpital pour enfants handicapés avec toute la maîtrise et la volonté dont elle faisait déjà preuve enfant et Eustache entreprendre des études à Oxford.

Dick Staveley n’a jamais oublié les deux enfants qu’il avait rencontrés sur la plage à  Anchorstone et surtout la beauté d’Hilda et sa farouche détermination à n’écouter que ses désirs. L’occasion d’une invitation dans la demeure de la famille Staveley, Dick et Hilda vont penser en profiter pour faire un pèlerinage où leur destin a basculé mais ils vont être confrontés à un monde dont ils ne font pas partie, où Eustache ne se sent pas à sa place alors que sa sœur, venue à contre cœur, avec son goût de l’aventure, va accepter un baptême de l’air avec Dick, baptême qui va créer quelques inquiétudes, l’emporter au septième ciel alors qu’Eustache, égal à son tempérament, ne frôlera lui que le sixième après une proposition inattendue de Lady Nelly car :

Et bien, parce que j’imagine que vous en gardez toujours un en réserve. (p249)

Le personnage principal de cet opus reste Eustache même si sa sœur apparaît toujours en creux par sa personnalité et surtout par la place qu’elle tient dans l’existence de son frère. Toujours aussi attentionné et doux, Eustache continue d’être l’exact contraire de son aînée, effacé, peureux, inquiet, doutant de tout même de lui, il est à la fois admiratif de la volonté qu’elle déploie dans son travail et sa vie, attachée à son indépendance et envieux de sa capacité à s’affirmer sans tenir compte des remarques des autres. La grande beauté d’Hilda et son caractère ne laissent personne indifférent et lui ouvrent bien des portes même dans un monde où elle n’aurait sinon pas sa place.

Une sorte de barrière s’était édifiée autour de sa relation avec Hilda, une barrière qui ne laissait passer ni air ni lumière bannissait l’humour et imposait une attitude guindée. (p238-239)

Je dois avouer que j’ai pris beaucoup de plaisir à me replonger dans leur histoire et peut-être plus que lorsqu’il s’agissait de leur enfance. En effet les caractères et comportements pressentis dans leur enfance se confirment et prennent de l’ampleur car une fois  adultes et ils prennent leurs destins en mains. Hilda est à l’image des femmes modernes qui se veulent indépendantes et libres même si le fait qu’elle ne soit pas mariée à 27 ans, interroge, alors qu »Eustache demeure dans l’ombre, craignant le moindre changement ou événement. Pourtant cet opus se termine sur un éventuel basculement qui laisse entrevoir un bouleversement dans la vie des deux protagonistes (le dernier volet paraîtra en Mars 2022….. patience).

Dans la pure tradition de la littérature anglaise, l’auteur nous entraîne dans les liens familiaux et sociétaux mais également avec l’observation des attitudes et des rôles qui évoluent après la première guerre mondiale,  que ce soit sur la place que les femmes commencent à revendiquer à travers Hilda et le milieu très conservateur de la famille Staveley ancrée dans ses privilèges et traditions. Dick Staveley confirme une personnalité ambigüe, un politicien en devenir, qui, sous le charme d’Hilda, semble prêt à tout pour obtenir ce qu’il désire. Chacun des personnages est finement dépeint et restitué en particulier durant le séjour des Sherrington à Anchorstone, le domaine des Staveley où l’auteur dresse une galerie de portraits des plus savoureux dans la confrontation entre les mondes.

J’ai trouvé le rythme très agréable,  comportant de nombreux dialogues qui donnent à l’ensemble de la légèreté et à travers eux se dessinent les ambiances dans une institution telle qu’Oxford, sur la condition des femmes qui commencent à revendiquer des droits sans oublier les classes sociales et ce qui les oppose lorsque certaines sont de naissance et d’autres acquises.

J’ai beaucoup aimé, encore plus que le premier volet, L’Anémone et la crevette, peut-être parce que l’évolution des personnages m’a captivée, que je ne les avais pas perdus entre les deux lectures, preuve que l’auteur les avait bien installés précédemment en moi et que je les quitte sur un vol suspendu à des questions qui restent sans réponses que j’ai hâte de découvrir.

Traduction de Lisa Rosenbaum

Editions Petit Quai Voltaire ( La Table Ronde) – Mars 2021 (1ère édition 1946) – 295 pages

Ciao 📚