King Kong Théorie de Virginie Despentes – Coup de 🧡

KING KONG THEORIE IG

 

« J’écris de chez les moches, pour les moches, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf, aussi bien que pour les hommes qui n’ont pas envie d’être protecteurs, ceux qui voudraient l’être mais ne savent pas s’y prendre, ceux qui ne sont pas ambitieux, ni compétitifs, ni bien membrés. Parce que l’idéal de la femme blanche séduisante qu’on nous brandit tout le temps sous le nez, je crois bien qu’il n’existe pas. » V.D.

 

 

Ma lecture

Tout être humain est susceptible de changer et tant mieux. J’ai lu de Virginie Despentes Apocalypse bébé qui ne m’avait pas tellement convaincue puis le premier tome de Vernon Subutex que j’avais aimé mais dès le tome 2 j’ai compris que ce n’était pas pour moi et en pensant que finalement Virginie Despentes n’était pas une auteure dont l’écriture me correspondait.

Pourtant je voyais régulièrement King Kong théorie cité comme « le livre révélateur » de nombreuses femmes, de tous âges et comme je l’ai reçu grâce à un concours organisé par les Editions Grasset, l’occasion m’était donnée de découvrir en quoi cet ouvrage était une révolution littéraire féministe. Je l’ai ouvert et dès les premières lignes j’ai compris. Elle s’adresse aux femmes, à toutes les femmes et pas seulement aux moches etc.. mai surtout à celles qui ne rentrent pas dans les canons traditionnels de la féminité ou à celles dont les parcours de vie sortent des sentiers tracés.

Et quelle claque j’ai pris…. Je l’ai lu en une journée, presque en apnée, disant presque oui à chaque page,  tellement elle mettait en mots ce que nous avons toutes pensé un jour, ressenti, vécu sans oser le dire et parfois même en culpabilisant de le ressentir. Mais elle parle également d’elle, de son parcours hors des chemins habituels.  Elle aborde des thèmes qu’elle connaît pour les avoir vécus, elle les évoque en toute franchise : physique, viol, prostitution, rapports hommes/femmes, sexualité mais également pornographie et c’est avec un discours clair et argumenté qu’elle pose un jugement sur lequel on ne peut que souscrire ou comprendre.

Les petites filles sont dressées pour ne jamais faire de mal aux hommes, et les femmes rappelées à l’ordre chaque fois qu’elles dérogent à la règle. Personne n’aime savoir à quel point il est lâche. Personne n’a envie de le savoir dans sa chair. Je ne suis pas furieuse contre moi de ne pas avoir osé en tuer un. Je suis furieuse contre une société qui m’a éduquée sans jamais m’apprendre à blesser un homme s’il m’écarte les cuisse de force, alors que cette même société m’a inculqué l’idée que c’était un crime dont je ne devais pas me remettre. (p51)

J’ai aimé également qu’elle se penche également sur les hommes car son propos n’est pas de les accuser de tous les maux car ils sont souvent que le fruit de ce que la société attend d’eux, elle les formate afin de correspondre à l’image de la virilité qu’ils représentent….. Certes elle appelle un chat, un chat, le langage est parfois cru, mais moins que je le pensais,  efficace et il va droit au but. Démontrer en quoi certains jugements, attitudes, comportements peuvent être induits par une éducation, une société, des stéréotypes. 

Je suis à la fois heureuse et en colère : heureuse, de lire ce qu’en tant que femmes nous avons pensé un jour ou l’autre, ressenti comme une injustice soit enfin dit de façon forte et en frappant du poing et des mots, et en colère pour ne pas avoir lu plut tôt cet essai qui est un témoignage, en partie autobiographique,  à charge non seulement sur la toute puissance masculine mais aussi sur la société dirigée et construite depuis toujours par les hommes, pour les hommes. J’ai aimé qu’elle parle de la virilité des hommes, de ce que cela subornait pour eux, de ce que l’on attend d’eux induisant, par effet dominos, ce que cela entraîne pour les femmes.

Qu’est-ce que ça exige, au juste, être un homme, un vrai ? Répression des émotions. Taire sa sensibilité. Avoir honte de sa délicatesse, de sa vulnérabilité. Quitter l’enfance brutalement, et définitivement : les hommes-enfants n’ont pas bonne presse.(p30)

Comment ne pas se reconnaître dans certaines situations, certaines remarques, ce que nous taisons, acceptons, elle le dit haut et fort, ayant appris de ses propres expériences ou drames, de ce qu’elle a vécu en tant que femme, libre, prostituée volontaire, violée, auteure, metteuse en scène etc… Et il y a matière à dire même si on ne souscrit pas à tout car nous n’avons pas toutes le même parcours, elle s’appuie non seulement sur son expérience mais également sur beaucoup de références littéraires ou politiques pour énoncer sa théorie qui met un coup de pied dans la fourmilière.

C’est clair, argumenté, cela force le respect d’avoir le courage de le faire en se mettant en quelque sorte à nu pour donner encore plus de poids à ses propos. Elle explique ses choix qui peuvent choquer quand on ne connait pas sa démarche, les rebuffades subies et les jugements hâtifs que l’on peut avoir. 

Virginie Despentes a touché en moi quelque chose d’endormi, de non exprimé clairement, enfoui dans mon subconscient et pourtant présent dans mes actes et dans mes pensées et qui remet en question même parfois certaines attitudes. Alors je lui dis merci, merci d’exprimer si bien ce que nous pouvons ressentir, vivre et je ne suis pas loin de penser que c’est le genre de manifeste à mettre entre les mains de toutes les femmes pour qu’elles aient conscience du monde dans lequel on vit, pour abattre certaines barrières, pour comprendre et analyser d’une autre façon la société où nous vivons, pour qu’elles sachent qu’elles ne sont pas seules et pour prévenir ce qu’elles devront affronter car les choses ne changent que très lentement.

Non, on ne décrit pas un auteur homme comme on le fait pour une femme. Personne n’a éprouvé le besoin d’écrire que Houellebecq était beau. Sil avait été une femme, et qu’autant d’hommes aient aimé ses livres, ils auraient écrit qu’il était beau. Ou pas. Mais on aurait connu leur sentiment sur la question.(…) On aurait été extrêmement violent avec lui, si en tant que femme il avait dit du sexe et de l’amour avec les homes ce que lui dit du sexe et de l’amour avec les femmes. A talent équivalent, ça n’aurait pas été le même traitement. (p127)

Je m’attendais à une écriture plus trash et même si les thèmes évoqués sont parfois pas faciles, qu’ils peuvent heurter certaines sensibilités, j’ai trouvé qu’elle avait le juste ton pour en parler, une colère justifiée et justifiable. Il faut parfois qu’une voix s’élève, monte le ton pour se faire entendre et à travers elle le ressenti de tout ce que nous taisons, ressentons ou vivons.

Donc un coup de 🧡 auquel je ne m’attendais pas, à la fin duquel je suis restée sans voix, saisie et même si je ne lirai peut être pas tous ses romans, je la vois désormais autrement, comme une voix des femmes, du féminisme et de la liberté, au même titre par exemple que Simone de Beauvoir ou Virginia Woolf qu’elle cite (et à cela je ne peux que souscrire) dans un parler moins édulcoré et plus frontal, mais une femme qui tape du poing sur nous, humains, hommes et femmes, société, bien pensants en tout genre, et je comprends pourquoi il a soulevé tant de passions et tant de reconnaissances.

Editions Grasset – Septembre 2006 – 156 pages

Ciao 📚

Les choses humaines de Karine Tuil

LES CHOSES HUMAINESLes Farel forment un couple de pouvoir. Jean est un célèbre journaliste politique français ; son épouse Claire est connue pour ses engagements féministes. Ensemble, ils ont un fils, étudiant dans une prestigieuse université américaine. Tout semble leur réussir. Mais une accusation de viol va faire vaciller cette parfaite construction sociale.

Le sexe et la tentation du saccage, le sexe et son impulsion sauvage sont au cœur de ce roman puissant dans lequel Karine Tuil interroge le monde contemporain, démonte la mécanique impitoyable de la machine judiciaire et nous confronte à nos propres peurs. Car qui est à l’abri de se retrouver un jour pris dans cet engrenage ?

Ma lecture

Et bien j’ai aimé, beaucoup aimé alors que je commençais cette lecture avec le sentiment qu’une fois de plus j’allais être déçue….. Je m’attendais à un récit tranché, une sorte de mise en accusation et finalement l’auteure expose objectivement les faits, une sorte de constat des relations humaines, des choses humaines.

Karine Tuil scinde son roman en trois parties très distinctes : en tout premier elle installe les personnages : Claire, la mère, la petite cinquantaine, écrivaine essayiste, Jean, le père, 70 ans, journaliste dans l’audiovisuel, leur fils Alexandre,  25 ans, brillant étudiant ainsi que ceux qui gravitent autour d’eux : amant, maîtresse (couple très libre), relations, dans un contexte privilégié faisant la part belle à l’image et à l’estime de soi, aux relations professionnelles assez hypocrites basées sur leur utilité. C’est le portrait d’une famille à qui tout réussit, en apparence, mais on sent une certaine tension qui monte lorsque Jean et Alexandre, après avoir chacun eu une relation sexuelle avec une partenaire, commencent à se poser la question de ce qui c’est réellement passé.

Puis vient le temps du dépôt de plainte de Mila, 18 ans, la fille du nouveau compagnon de Claire : elle accuse Alexandre de l’avoir violée lors d’une soirée à laquelle il l’avait entraînée la veille, lui nie. La machine policière se met en route, l’auteure basculant la famille Farel dans ce qui va devenir peu à peu une machine destructrice du bel édifice qu’ils avaient construit réduisant à néant image, réputation et avenir.

Vient ensuite le temps du procès : Karine Tuil nous place en situation de juré et je craignais que cette partie devienne une longue procédure ennuyeuse et technique et finalement je me suis installée sur le banc des jurés, j’ai écouté les témoignages, les réquisitions des avocats pour non seulement me faire ma propre opinion mais aussi avoir une réflexion sur ce qu’est le consentement, sa formulation. Elle a su garder la distance nécessaire pour ne pas influencer le lecteur et pour cela il faut de la subtilité, de la maîtrise afin de laisser le champ libre à la réflexion.

Pour qui ne fréquente pas les bancs d’un tribunal, on peut être surpris par l’étalage des vies, des actes dans les moindre détails, ici la pudeur, la dissimulation n’ont pas cours. Il faut se mettre à nu, révéler ce qu’il y a de plus intime, de plus caché révélant parfois à leurs auteurs des pans de leur personnalité qu’ils n’avaient pas imaginé.

Je sais que Karine Tuil a assisté à des procès dans ce genre d’affaires pour restituer le plus fidèlement possible le déroulement, les témoignages, les contradictions, les différentes interprétations possibles jusqu’aux réquisitoires des avocats qui peuvent faire jusqu’au dernier moment pencher la balance par leur éloquence.

J’ai trouvé particulièrement réussi la façon dont chacun réagissait aux événements en fonction de son passé, de sa position, de ses intérêts en particulier la différence qu’il existe dans un avis sur une affaire publique et quand celle-ci vous touche personnellement.

C’est un roman qui nous fait nous poser les questions sur cette fameuse zone grise où rien n’est vraiment dit sur l’acceptation d’une relation sexuelle et c’est en cela que l’auteure réussit parfaitement son récit c’est qu’elle ne donne pas vraiment de réponse. A nous de juger. Chaque lecteur va se faire sa propre idée, sa propre réflexion, ne distillant qu’ici ou là quelques éléments complémentaires, indices, qui peuvent faire pencher d’un côté ou de l’autre la balance, apportant ainsi de l’eau au moulin du doute.

Elle réussit à ne jamais prendre position, restant totalement dans cette zone d’incertitude sur ce qui c’est réellement passé : chacun à sa version, avec souvent et c’est ce qui est le plus troublant les mêmes mots mais interprétés d’une façon différente. Il faut lui reconnaître un réel talent pour traiter d’un tel sujet, sans tomber dans la caricature, rester dans la distance, dans la justesse de ton.

Il y a le fond mais aussi la forme : grâce à son écriture, l’auteure transforme un fait de société en un roman de réflexion passionnant, jamais moralisateur, avec une tension palpable jusqu’au bout.

C’est le genre de roman dont on ressort avec des questionnements à la fois sur notre fonctionnement mais aussi sur le fonctionnement de ce qui constitue notre Société. Il s’agit souvent d’une question de nuances, de sens. Il pourrait presque être qualifié d’étude sociétale, peut-être caricaturale pour certains aspects des personnages mais nécessaires pour mettre en évidence l’impact des actes sur les vies humaines.

Editions Gallimard – Septembre 2019 – 342 pages

Ciao