Sorcières – La puissance invaincue des femmes de Mona Chollet

SORCIERESQu’elles vendent des grimoires sur Etsy, postent des photos de leur autel orné de cristaux sur Instagram ou se rassemblent pour jeter des sorts à Donald Trump, les sorcières sont partout. Davantage encore que leurs aînées des 1970, les féministes actuelles semblent hantées par cette figure. La sorcière est à la fois la victime absolue, celle pour qui on réclame justice, et la rebelle obstinée, insaisissable. Mais qui étaient au juste celles qui, dans l’Europe de la Renaissance, ont été accusées de sorcellerie ? Quels types de femme ces siècles de terreur ont-ils censurés, éliminés, réprimés ? Ce livre en explore trois et examine ce qu’il en reste aujourd’hui, dans nos préjugés et nos représentations : la femme indépendante – puisque les veuves et les célibataires furent particulièrement visées ; la femme sans enfant — puisque l’époque des chasses a marqué la fin de la tolérance pour celles qui prétendaient contrôler leur fécondité ; et la femme âgée – devenue, et restée depuis, un objet d’horreur.
Enfin, il sera aussi question de la vision du monde que la traque des sorcières a servi à promouvoir, du rapport guerrier qui s’est développé alors tant à l’égard des femmes que de la nature : une double malédiction qui reste à lever.

Pourquoi j’ai choisi ce livre

Je lis que très peu d’essais, mais celui-ci dès sa sortie a mis mes sens en alerte. Je suis féministe femme et très attachée à l’égalité hommes/femmes, à la condition féminine etc….  Aux yeux de certains je suis un peu rebelle mais moi je me sens juste à ma place, en tant que femme, qu’être humain et si je sens une injustice, je me défends. En plus j’avais vu à La Grande Librairie une interview de son auteure et elle m’avait conquise. Alors sur la liste du Père Noël j’ai demandé à celui-ici de me l’apporter et il a dit Oui…. Sûrement qu’il était d’accord avec moi.

Ma lecture

Femmes = Sorcières ! Mona Chollet associe les deux et il est clair qu’au fil des siècles, la sorcière avait souvent un visage féminin, qui plus est vieille, laide, sale etc….. Elle est parée de tous les vices, est ramenée souvent au ras du sol, on lui attribue souvent un manque d’intelligence et traitée comme telle et si c’était tout le contraire : si justement c’était parce qu’elle détenait certaines connaissances, qu’elle parlait vrai, qu’elle faisait peur qu’on lui faisait porter tous les malheurs de la société….

Il faut souvent être femme pour comprendre ces maux mots, ces attitudes dans la vie de tous les jours et pas seulement dans notre entourage mais aussi à tout niveau où, normalement, on pourrait penser que la femme est aussi bien considérer que l’homme, ni supérieure, ni inférieure….. Juste à l’égal de l’homme. Mais vous comme moi nous écoutons les statistiques….. C’est loin d’être gagné.

Grâce à cet essai, Mona Chollet, relève, et parfois de façon très petinente, ironique et très documentée, ces petits affronts qui jalonnent nos vies. Après une longue introduction dans laquelle elle revient sur l’histoire des Sorcières jusqu’aux mouvements féministes actuels avec ses figures de proue, le récit se divise en quatre parties.

Parler des choix de vie, du non-désir de maternité (j’ai trouvé très courageux et lucide le fait d’aborder ce thème),, de la vision des femmes vieillissantes matures et enfin de la relation femme et médecine, Mona Chollet aborde tous ces sujets et à un moment ou à un autre on se retrouve dans ses mots, dans les situations, dans certaines blessures. Je n’aurai pas pensé faire le parallèle entre sorcières et femmes mais finalement quand on analyse son argumentaire le rapprochement est évident.

J’ai lu cet essai presque comme un roman tellement il est finalement le récit de situations que vivent des millions de femmes, en silence parfois souvent, c’est un essai-roman sur les femmes qui assument leurs vies, des femmes fortes….. des Sorcières, qui ne veulent pas plier, qui n’acceptent pas de se taire, des justiciaires dont le combat est sans fin pour être ce qu’elles sont, qui elles sont et qu’on les accepte comme telles.

J’ai aimé qu’elle ne fasse que revendiquer l’égalité entre hommes et femmes, sans chercher la querelle, mais mettre en évidence des faits, constations sur la différence de traitement si l’on est homme ou femme (et particulièrement sur l’homme et la femme avançant en âge).

J’y ai fait des découvertes en particulier sur les mouvements américains comme WITCH et sur les femmes qui ont marqué les mouvements féministes: Gloria Steinem, Susan Sontag etc…. Je ne connaissais pas les prises de position très justes de Martin Winckler par exemple. J’ai retrouvé des situations vécues par moi ou des proches dans lesquelles je n’avais pas compris qu’il s’agissait d’une différence de traitement (comme quoi on apprend à tout âge) entre les sexes en particulier dans le domaine médical.

C’est une lecture dans laquelle je me suis retrouvée, reconnue, qui m’a fait du bien mais qui me dit également que le combat n’est pas fini, mais sera-t-il fini un jour ? Les femmes ne sont pas des sorcières, elles sont femmes.

Mona Chollet parle principalement de la force des femmes, de certaines femmes, mais toutes ne sont pas de cette trempe. J’aurai aimé qu’elle évoque également les femmes qui subissent, qui souffrent oui mais celles-là ne sont pas des Sorcières elles ne sont que les victimes…… C’est un essai qui fait du bien car il permet également de se rendre compte que nous ne sommes pas seules, uniques, que d’autres pensent et vivent les mêmes situations, qu’elles ne sont pas responsables, mais victimes.

C’est un essai que tout le monde devrait lire : hommes, femmes et aussi adolescentes pour ne pas tomber dans certains stéréotypes, pour ne pas laisser la porte ouverte à certaines attitudes, pour apprendre à dire Non ou Stop.

📕📕📕📕

Editions Zones – Novembre 2018 – 229 pages

Ciao

Publicités

La gouvernante suédoise de Marie Sizun

LA GOUVERNANTE SUEDOISEQuel rôle joue exactement Livia, la gouvernante suédoise engagée par Léonard Sézeneau, négociant français établi à Stockholm en cette fin du XIXe siècle, pour seconder sa jeune femme, Hulda, dans l’éducation de leurs quatre enfants ? Quel secret lie l’étrange jeune fille à cette famille qu’elle suivra dans son repli en France, à Meudon, dans cette maison si peu confortable et si loin de la lumière et de l’aisance de Stockholm ? Il semble que cette Livia soit bien plus qu’une domestique, les enfants l’adorent, trouvant auprès d’elle une stabilité qui manque à leur mère, le maître de maison dissimule autant qu’il peut leur complicité, et Hulda, l’épouse aimante, en fait peu à peu une amie, sa seule confidente. Rien ne permet de qualifier le singulier trio qui se forme alors. Que sait Hulda des relations établies entre son mari et la gouvernante ? Ferme-t-elle les yeux pour ne pas voir, ou accepte-t-elle l’étrange dépendance dans la quelle elle semble être tombée vis à vis de Livia ?

Pourquoi j’ai choisi ce livre

Il y a des livres que l’on choisit comme cela, sans véritable raison et ce fut le cas pour celui-ci….. Le titre, peut-être, la couverture oui également, l’auteure : je n’ai rien lu d’elle je pense, quelques avis qui revenaient ici ou là. Je pense que c’est un ensemble d’éléments parfois inexplicables qui vous attire vers une lecture. Il était là un jour où je passais par hasard à la librairie…..

Ma lecture

Ne vous est-il pas arrivé de vous interroger sur des vieilles photos familiales, sur des portraits ou des photos de mariage anciennes ce qui se cachait derrière ces visages figés, des joies, des drames, des histoires et peut-être des secrets.

C’est comme un fantôme, un prénom prononcé un jour : Livia, une gouvernante suédoise qui a suivi la famille de Suède en France mais rien de plus. Alors Marie Sizun décide de combler les manques, elle regarde les photos, prête une attention particulière aux visages, vêtements, expressions, décors et tente de retracer l’histoire de cette arrière grand-mère, dont personne ne parle plus, dont seul reste un prénom prononcé avec une pointe de gêne. Elle décide de redonner vie à cette femme, un roman presque autobiographique car elle n’a que peu d’éléments pour retracer son histoire, ces quelques photos et un nom gravé sur une pierre tombale…..

Le roman est divisé en trois chapitres, trois villes dans deux pays qui ont marqué l’histoire de cette femme, Livia, suédoise, recrutée pour assurer l’éducation des 3 enfants d’une famille franco-suédoise. Très vite, cette femme discrète va imprégner la maison de sa personnalité, douce mais ferme, va se rendre indispensable. Göteborg, Stockholm, Meudon, au gré de la carrière professionnelle de Léonard Sézeneau. Hulda sa femme? fragile et effacée va tenter de s’acclimater à ces différents lieux, sans toujours y parvenir et particulièrement en France où elle décline peu à peu. Heureusement il y a Livia.

Marie Sizun se fait la conteuse de cette histoire, imagine au regard des photos qu’elle possède ce qu’a pu être la vie de ce couple à trois, qui savait quoi, comment s’entendaient les deux femmes : amitié, conflit ? Toutes ces questions resteront à jamais sans réponse.

On ressent parfaitement la distance prise par rapport aux faits, inconnus, imaginés : il n’est pas question de vérités, mais de suppositions. Cela reflète également l’ambiance nordique de ce foyer, une certaine froideur, on ne s’épanche pas sur ses sentiments, d’ailleurs on sait peu de choses sur le couple Léonard/Hulda, l’auteure ne tente pas d’introduire quoi que ce soit qui permette d’aller dans un sens ou dans l’autre.

L’ensemble donne une narration assez journalistique, un peu froide, pas de véritable empathie pour des êtres dont on ne sait rien, dont on ne dit rien à part quelques éléments relevés sur des documents officiels ici ou là et pourtant cela fonctionne, même si on se doute très vite de la tournure des événements. C’est justement cette mise à distance qui fait la force de la construction de ce récit : Marie Sizun ne prend pas position ni pour l’un ou l’autre des personnages, elle se pose comme une sorte de « reporter » d’une tranche de vie.

L’ambiance familiale que ce soit en Suède ou en France est particulièrement bien rendue, on regarde par le petit bout de la lorgnette, on ne veut pas déranger, chacun tient sa place, tout est en retenue, dans les pensées, les suppositions, la vie privée ne regarde personne sauf les intéressés mais certains faits sont là.

C’est une hitoire comme il en a existé des milliers, mais ce qui la caractérise c’est l’ambiance feutrée, assourdie de ce qui se passait le jour comme la nuit au sein de la famille de Léonard Sézeneau, cet homme mystérieux dont on connaît peu de choses de son passé, de ses pensées, de ses sentiments, qu’éprouvait-il vraiment, même sur son métier plane un mystère. Il tient son rôle de chef de famille, va et vient entre les pays, entre Hulda et Livia, et on ne saura jamais  d’ailleurs quel sentiment liait les deux femmes : amitié, haine, confiance, méfiance ?

L’écriture est fine, délicate, elle est le reflet d’une époque (deuxième partie du XIXème siècle), sensible et elle tente de rapporter les pensées et événements de cette famille qui garde, derrière les apparences, une image d’honorabilité.

Ecrire sur ce qui a existé mais dont on ne possède aucun élément, combler les vides d’une famille dont les silences sont lourds de non-dits, où l’évocation d’un prénom, Livia, gêne et irrite et pourtant derrière ce prénom il y avait une femme, une vie, des sentiments et c’est que Marie Sizun arrive parfaitement à nous faire ressentir sans aller dans le sens de l’un ou de l’autre, simplement raconter ce qui n’a jamais été dit pour qu’il ne reste pas d’une femme qu’un prénom malencontreusement prononcé.

📕📕📕📕

Editions folio – Avril 2018 – 307 pages

Ciao

Bilan de mes lectures de Mars 2019

BILAN MARS.jpg

Oui le printemps est là, il a même cette année pris de l’avance et je commence doucement à lire au jardin. Mais qui dit printemps dit reprise de la nature, renouveau….. et je reprends également les travaux plaisirs du jardin……

Passons au bilan : 16 lectures ce mois-ci : 14 romans et 2 biographies (un clic sur la photo vous permettra de vous rendre sur la chronique)

📕📕📕📕📕 COUP DE COEUR

COTTON COUNTY

📕📕📕📕

EMILY BRONTELE CHANT DES REVENANTSPERSONNE N'A PEUR DES GENS QUI SOURIENTCOTTON COUNTYCHEZ LES HEUREUX DU MONDEETAT D'IVRESSE

📕📕📕

SA MAJESTE DES MOUCHESRENDEZ VOUS A PARMEL'IMPARFAITE AMITIEUNE FEMME EN CONTRE-JOURL'APPARTEMENT DU DESSOUS

📕📕

LES DEVASTESLE COEUR BLANCLA FERME DE COUSINE JUDITH

📕

REMINGTONDANSER AU RYTHME DES SAISONS

Quelques sorties cinéma ce mois-ci :

 

Pour les trois premiers j’ai beaucoup aimé, pour La Favorite : un peu déçue…..

Ma PAL d’Avril est prête mais risque de souffrir un peu car avec les beaux jours, la maison va se remplir et puis des sorties (entre autre le Printemps du Livre de Montaigu où j’espère retrouver des blogueuses de la région)

Je continue à regarder régulièrement sur la blogosphère ce qui se lit, se dit, je commente quand il s’agit de livres lus et je découvre de formidables blogs, des lecteurs et lectrices aussi passionnés que moi le seul problème c’est qu’ils me donnent des envies de lectures cela me fait peur parfois mais cela me rassure également : c’est un puits sans fond……

Même si en Avril on ne se découvre pas d’un fil, j’ai sorti la chaise longue, le salon de jardin également, les lunettes et le chapeau également, rien ne manque pour de belles plages de lecture, accompagnées par le chant des oiseaux, une tasse de thé parfumé et un repli toujours possible dans le salon….. Et puis vivement Mai car là « on fait que ce qui nous plaît……. »

A bientôt

Ciao

Cotton County de Eleanor Henderson

COTTON COUNTY

Cotton County, Géorgie, 1930. Elma Jesup, une jeune femme blanche, fille du métayer du domaine, met au monde deux jumeaux. L’un est blanc, l’autre mulâtre. Accusé de l’avoir violée, Genus Jackson, un ouvrier agricole noir, est aussitôt lynché par une foule haineuse avant que son corps ne soit traîné le long de la route qui mène au village le plus proche.

Malgré la suspicion de la communauté, Elma élève ses enfants de son mieux sous le toit de son père avec l’aide de Nan, une jeune domestique noire qu’elle considère comme sa soeur. Mais le récent drame a mis à mal des liens fragiles qui cachent bien des secrets. Jusqu’à faire éclater une vérité douloureuse qui va confronter chaque membre de la communauté à sa responsabilité dans la mort d’un homme et dans la division irrévocable d’une famille.

Pourquoi j’ai choisi ce livre

J’ai reçu ce livre grâce au Picabo River Book Club que je remercie ainsi que les Editions Albin Michel, personne n’en parlait encore car il est sorti le 20 Mars 2019, je ne connaissais pas l’auteure dont c’est le deuxième roman (Alphabet City était son premier roman), mais lorsque j’ai lu la quatrième de couverture j’ai tout de suite été emballée…… Alors je vous raconte….

Ma lecture

Bienvenue dans le sud de la Géorgie, dans le Comté du Coton (Cottom County). Ici rien ne bouge, rien ne change, ségrégation et racisme sont toujours en vigueur en cette année 1930,  lorsque nous débarquons chez les Jesup, où vivent Juke, le père, Nan et Genus les employés de couleur et Elma, 17 ans, la fille de Juke, qui vient de donner naissance à des jumeaux : l’une blanche, Winnafred, l’autre noir : Wilson. Impossible dites-vous ? Ici en Géorgie tout est possible, il suffit de…….

Et quand il y a la vie comme ces deux naissances inexplicables, inexpliquées de jumeaux-gémeaux dans cet état sudiste profondément ancré dans la haine de ce qui est différent et de la suprématie, il y a la mort qui vient réclamer son dû et on pénètre de plein fouet dans un drame qui prend ses racines bien avant ces naissances, celles-ci n’étant que le déclencheur de bombes à retardement qui sommeillaient.

Alors, ce même jour de Juillet, parce qu’il fait chaud, parce qu’on ne comprend rien à cette naissance bicolore, parce qu’il faut bien trouver un coupable, on lynche l’ouvrier agricole noir de la ferme, Genus Jackson, forcément accusé, forcément coupable..Tout le monde voit, tout le monde regarde mais personne n’est responsable. Cotton County c’est une communauté où tout le monde se côtoie, blancs, noirs, maîtres et esclaves main-d’œuvre, puissants et faibles. Ici il y a des alliances, des amitiés et des fossés que rien ne pourra combler comme ceux de chaque côté de la Twelve-Mile- Straight qui traverse le paysage.

Le pays a connu la dépression de 1929, la prohibition est en vigueur et dans le sud, comme ailleurs, la misère règne. Alors certains fabriquent ce que les autres désirent et sont prêt à payer cher, même si cet alcool abîme et détruit. C’est la loi de l’offre et de la demande et en dehors de la culture du sorgho et du maïs il y a désormais le gin, le « cotton-gin, que Juke distille pour étancher la soif des hommes et améliorer l’ordinaire.

Ici on est blanc ou noir enfin je devrais dire on naît blanc ou noir, du bon ou du mauvais côté et le bon côté est souvent celui des blancs. Ici, j’y ai vu a haine dans les yeux des bourreaux, ici j’ai entendu les souffrances muettes de Nan, 14 ans mais aussi les manipulations d’Elma, ici j’ai senti les haleines chargées d’alcool, ici j’ai vu la douleur et les rancœurs se déchaîner, ici j’ai vu la sueur et la peur perler sur le front des hommes et des femmes travaillant pour presque rien, subissant les désirs, les colères et les vengeances, Ici il y a les lieux pour les blancs et ceux pour les noirs, jamais les mêmes.

Dans ce roman, personne n’est tout blanc ou tout noir, chacun s’adapte, chacun cherche des réponses à des absences, à des affronts,  cherche à comprendre des bribes de souvenirs, à recoller les morceaux de vies brisées, les décès des mères d’Elma et Nan laissant les deux adolescentes sans repère féminin. Elle vont devoir se soutenir, s’aider,  liées depuis l’enfance par une amitié indéfectible.

Dès les premières pages, les premières lignes, Eleanor Henderson nous projette dans ce roman sombre, dans un drame qui va se dérouler sous nos yeux, inexorablement au fil des 641 pages.  On s’immerge au milieu des personnages, tel un témoin impuissant qui ne peut que constater qu’ici rien ne change, qu’ici il y a celui qui possède l’argent, les relations et la force, propriétaire tout puissant et influant de la filature de coton mais aussi du sol et des hommes.

Je ne vous dévoilerai pas le récit car je veux que vous ayez le même plaisir et les mêmes émotions que moi à la lecture de ce roman où il est question d’amour, de haine, de rivalité, de maternité, d’abus, de trafics, de silences, de femmes, d’enfants, de règlements de compte, de révélations, de vie et de mort.

L’auteure a construit son récit avec des allers-retours entre le présent avec la naissance des jumeaux sans jamais en dire trop et le passé, révélant au fur et à mesure,  par petites touches  la genèse du drame, car rien n’arrive par hasard.

C’est habilement mené, du début à la fin, sans temps mort, on ne se perd jamais, les acteurs tiennent leurs places, l’ambiance y est moite, les esprits et les corps s’échauffent vite surtout quand l’alcool les attise, que les sangs bouillonnent et que les femmes sont des proies faciles.

Lorsque je croyais m’être perdue, ne pas comprendre le pourquoi ni le comment, dans les pages qui suivaient l’auteure me donnait les explications par la voix des intéressés. Il y a une maîtrise du récit, un travail de documentation pour restituer la nature et les hommes.

A la manière d’un drame antique, tous les acteurs sont là, exposés avec leur noirceur souvent, leur beauté parfois, leur sacrifice ou leur rédemption, la nature tient sa place soufflant le chaud et le froid. Et puis il y a les absents mais tellement présents, les esprits qui hantent les mémoires et qui n’ont pas révélé tous leurs secrets….

On passe par tout un tas d’émotions au fil des pages, on croit comprendre ce qui est arrivé, ce qui va se passer et puis non, Eleanor Henderson nous emmène ailleurs, elle fouille au plus profond de cette terre de Géorgie où la culture du coton, si doux, si blanc abîme les dos, les doigts et les âmes, où la filature est le lieu de tous les pouvoirs, de tous les abus, où l’alambic réchauffe et brûle les corps et les esprits. C’est l’âme humaine qu’elle va chercher au plus profond de cette terre de Géorgie.

Dans ce récit tous les personnages interviennent, prennent la parole, racontent, se racontent, dévoilent un bout de cette histoire où blancs et noirs ne sortiront pas vainqueurs, où les vérités ne sont pas toujours celles que l’on croit, qu’à trop vouloir savoir on peut regretter l’ignorance, que toute vérité n’est pas bonne à dire.

La langue est la pire des malédictions, lui avait expliqué Ketty. Il y avait de la dignité à garder sa vérité à l’intérieur. Mais la vérité s’arrangeait toujours pour s’échapper, pour exploser comme le bocal de gin tombé d’entre ses cuisses.(p262)

Aucun temps mort, aucune longueur, le bien et le mal s’affrontent, se mêlent, prennent tour à tour le dessus, c’est un récit d’amour et de haine, c’est le chant d’une Amérique profonde, aux relents de sang et de sueur, où résonnent les plus bas instincts. C’est un roman captivant et qui tient en haleine jusqu’à la dernière ligne.

Elle repensa alors au couteau de sa mère, à sa langue, enterrée là-bas sous l’arbre à calebasses, et pendant un instant vertigineux, elle comprit : lorsqu’on vous a fait du mal, il vous faut parfois faire du mal en retour à ceux que vous aimez, pour être capable de supporter l’amour que vous leur vouez. (p637)

La musique qui berce le récit (citée dans le roman) : Sometimes I feel like a motherless Child (traduction : parfois je me sens comme un enfant sans mère)

📕📕📕📕📕 COUP DE COEUR

Merci aux Editions Albin Michel et au Picabo River Book Club pour cette lecture

Traduction de Amélie Juste-Thomas

Editions Albin Michel – Mars 2019 – 641 pages

Ciao

Etat d’ivresse de Denis Michelis

ETAT D'IVRESSE

État d’ivresse brosse le portrait d’une femme brisée qui, en s’abîmant dans l’alcool, se fait violence à elle-même. La mère d’un adolescent, en état d’ivresse du matin au soir, se trouve en permanence en errance et dans un décalage absolu avec la réalité qui l’entoure. Épouse d’un homme absent, incapable d’admettre sa déchéance et plus encore de se confronter au monde réel, elle s’enferme dans sa bulle qui pourtant menace de lui éclater au nez.

Pourquoi j’ai choisi ce livre

Non choisi, lecture faite dans le cadre du comité de lecture de ma bibliothèque mais un thème qui m’interpelle, une maison d’éditions que j’aime.

Ma lecture

On ne sait pas pourquoi, on ne sait pas depuis quand, mais c’est un fait : elle boit….

Elle boit, elle sombre, plus rien n’arrive à la sortir de cet état d’ébriété où elle s’enfonce de jour en jour. Personne, même pas Tristan, son fils de 17 ans, sa chair, son sang mais pas son alcool car l’alcool désormais prend le dessus sur tout : sa famille, son travail, ses voisins, son moi.

Chaque journée n’est faite que de mensonges, de dissimulations, de petits arrangements avec soi et avec les autres pour boire, elle croit que personne ne sait ou ne voit alors que tous savent mais sont désarmés, impuissants ou ont peur. Elle se détruit, lentement mais sûrement. Elle perd l’amour que ses proches lui portent, elle n’a plus d’amis,  elle risque de perdre son boulot et elle se perd également : les rares fois où elle se voit elle ne se reconnaît plus.

Elle, elle a un job, c’est d’écrire des articles, chez elle, pour un magazine grand public mais comment écrire quand les mots se dérobent, quand les idées se font la belle, quand l’encre est alcool et transforme vos idées, vos mots et votre cerveau : tout se dilue et fonctionne au ralenti, les heures ne comptent plus, seul compte le moment où la flasque sera à portée de main et vous sauvera du naufrage.

Elle, elle est seule, un mari en déplacement toute la semaine et qui est sur le point de de l’abandonner, un fils qui tente de la repêcher mais est à bout, il est l’enfant et ne veut pas devenir l’adulte de sa mère, il y a Célia, la voisine, qu’elle terrorise et qui est sur le point de craquer. Tout le monde est à bout mais elle tient bon la barre de son navire sans voir qu’il sombre.

Elle, elle est seule et n’a pour compagnie que les quelques bouteilles dissimulées çà et là dans la maison. Heureusement elles sont là, elles la rassurent, elles sont le remède à tout, plus de problème, plus de soucis, elle flotte, vole, dort et perd toute notion du temps et de l’heure.

C’est un court roman qui retrace une semaine de la vie d’une alcoolique, sa lente descente aux enfers car il s’agit bien d’enfer, le cheminement de cette femme qui semblait tout avoir pour être heureuse : une maison, un mari, un fils, une situation mais que rien n’arrive à sauver. Elle nous raconte, elle se raconte mais ce qu’elle ne voit pas c’est sa déchéance, le constat de ces journées inutiles, de ces journées de brouillard dont elle ne sort pratiquement jamais.

Pas à pas, verre après verre, elle s’enferme dans des mensonges qu’elle seule croit, elle maîtrise la situation,  mais à force de s’approcher du bord du précipice, ne va-t-elle pas basculer. Mais inconsciemment, n’est-ce-pas ce qu’elle cherche : se noyer, oublier, se donner la force de tenir encore, allez un petit dernier pour la route…..

J’ai trouvé que Denis Michelis restituait parfaitement cet état d’ivresse, d’inconscience, de déni dans lesquels l’héroïne s’enferme. Cette soif inextinguible, ce goût pour l’alcool toujours plus , toujours plus fort, la peur du manque, les subterfuges pour s’en procurer, sans sentiment de se détruire, de détruire ceux qui vous entourent. C’est une drogue accessible, destructrice, silencieuse mais visible, c’est une plongée dans un enfer dont on ne ressort jamais indemne, ni pour celui qui boit ni pour ceux qui l’entourent.

Au fil des jours le récit prend des allures d’une descente aux enfers, elle s’enfonce dans ses promesses de s’en sortir mais en a-t-elle la volonté ? Maîtrise-t-elle la situation ? Elle le pense, mais c’est un jeu dangereux. Dans les derniers chapitres le rythme ralentit, comme son cerveau qui s’embrume et l’apocalypse s’annonce :

Et tes prévisions ont vu juste, la brume ne devrait pas tarder. Et s’en viendront des chevaux d’écume montés de leurs cavaliers blancs, et à la première occasion ils me feront sauter la tête avec leur faux (p163)

Donner la parole à celle qui boit, vivre à son rythme, dans son ressenti sans chercher à expliquer le pourquoi, se plonger dans son quotidien, dans sa quête du « médicament » son anti-dépresseur à elle aux effets rapides et salvateurs qui lui donne la puissance et un pouvoir qu’elle n’a plus,  Il lui permet une vision des choses, des autres et d’elle qui est faussée mais elle n’en a pas conscience. Elle vit dans son monde, à elle. Mais ce monde a ses limites, la famille s’épuise, se lasse, comprend que plus rien ne peut l’aider et parfois la fuite est nécessaire afin de ne pas sombrer soi-même.

Tout cela l’auteur le restitue parfaitement, il nous fait boire la coupe jusqu’à la lie, jusqu’à la dernière goutte et nous ne demandons pas un dernier verre pour la route, car après un tel récit, on reste la gorge nouée, on ne peut rien avaler. Denis Michelis ne cherche pas à donner des réponses, c’est un témoignage d’une femme alcoolique, qui nous raconte une semaine de sa vie, qui ne voit pas pourquoi sa famille s’éloigne, pourquoi plus personne ne l’aide, qui sombre dans son Etat d’Ivresse.

C’est du brut, c’est fort, ça brûle comme un alcool fort mais cela permet de mettre en lumière, une femme, qui peut être n’importe quelle femme qui boit, seule chez elle……

📕📕📕📕

Editions Notabilia – Janvier 2019 – 163 pages

Ciao