Propriété privée de Julia Deck

PROPRIETE PRIVEE IGIl était temps de devenir propriétaires. Soucieux de notre empreinte environnementale, nous voulions une construction peu énergivore, bâtie en beaux matériaux durables. Aux confins de la ville se tramaient des écoquartiers. Notre choix s’est porté sur une petite commune en pleine essor. Nous étions sûrs de réaliser un bon investissement.
Plusieurs mois avant de déménager, nous avons mesuré nos meubles, découpé des bouts de papier pour les représenter à l’échelle. Sur la table de la cuisine, nous déroulions les plans des architectes, et nous jouions à déplacer la bibliothèque, le canapé, à la recherche des emplacements les plus astucieux. Nous étions impatients de vivre enfin chez nous.
Et peut-être aurions-nous réalisé notre rêve si, une semaine après notre installation, les Lecoq n’avaient emménagé de l’autre côté du mur mitoyen.

Ma lecture

Vivre en communauté au sein d’un éco-quartier ou dans un lotissement, être propriétaire d’une maison que l’on a imaginée et concrétisée, espérée, attendue, comment dit-on déjà ? Ah oui le projet d’une vie, peut se révéler parfois un piège et le paradis peut se transformer en enfer. Et c’est bien ce qui arrive à Eva, la narratrice et Charles Caradec, la cinquantaine, sans enfants, ils pensaient pouvoir couler dans leur nouvelle et belle « propriété » le calme et la douceur de vivre.

C’est Eva qui porte le couple à bout de bras car son mari souffre de troubles compulsifs qui donnent le tempo à chaque journée. Elle, architecte, est en plein défit professionnel car elle a été retenue pour un projet immobilier à Paris. Mais loin de trouver le calme nécessaire à son projet, ils vont découvrir peu à peu que, sous des abords amicaux, chaleureux, cordiaux et sympathiques, les voisins et en particulier les Lecoq qui emménagent dans la maison mitoyenne, vont vite devenir une source de conflits, d’affrontements pouvant aller loin, très loin.

Un court roman qui se lit très vite car l’auteur déballe les cartons faits, un à un, partant des rêves et l’emménagement du couple pour monter peu à peu dans l’enchaînement des troubles du voisinage, allant jusqu’à des actions assez violentes que ce soient moralement que physiquement.

C’est une satyre sociale d’un micro quartier et ne me dites pas que cela n’existe pas….. On a tous vécu plus ou moins des relations de voisinage difficiles voir compliquées, les proportions que cela peu prendre (d’où l’engorgement des tribunaux et des conciliateurs pour tenter de trouver des solutions).

J’ai aimé la façon dont Julia Deck présente ses personnages, les dévoilant peu à peu sous leur vraie nature, se montrant dans un premier temps assez lisses (sauf peut-être la famille Lecoq et surtout Anabelle qui, dès son arrivée, est particulièrement agaçante et sans-gêne). Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, ils vivent dans un paradis comportant malgré tout quelques failles. En effet les aléas des constructions font qu’ils n’ont pas d’eau chaude et doivent vivre au milieu des tranchées…… annonciatrices de la guerre humaine de tranchées à venir.

Et la goutte d’eau qui fera déborder le vase sera la présence du chat des Lecoq…… Le rouquin. A partir de là la guerre est déclarée, chacun ses armes, chacun sa défense et cela va aller crescendo avec un final que j’ai trouvé assez rocambolesque….

Je dois avouer que l’écriture est efficace et je l’ai lu d’une traite. Je me suis posée la question à plusieurs reprises mais jusqu’où cela va aller même si j’ai trouvé certaines ficelles un peu grosses, un peu extrêmes quoi que….. Par contre l’ambiance entre voisins, les débuts prometteurs d’une vie idéale, les relations cordiales qui dégénèrent sont assez bien rendues.

Mon seul reproche c’est peut-être que Julia Deck a voulu mettre trop d’événements, de choses, cela devient une « comédie dramatiquement loufoque » avec une part de thriller quand le sang coule ou que certains disparaissent et que finalement cela devient assez improbable (enfin j’espère) mais l’auteure a choisi cette option à son récit.  Mettons cela sur le fait que c’est une caricature mais finalement tellement proche de ce qui peut se passer dans la réalité.

J’ai malgré tout bien aimé, presque comme une séance de grand guignol, j’y ai retrouvé tellement de situations lues, entendues, vues ou vécues poussées à leurs paroxysmes pour en faire un condensé de la vie de propriétaire avec tous ses aléas…..

Editions de Minuit – Septembre 2019 – 174 pages

Ciao