Là où chantent les écrevisses de Delia Owens

LA OU CHANTENT LES ECREVISSESPendant des années, les rumeurs les plus folles ont couru sur « la Fille des marais » de Barkley Cove, une petite ville de Caroline du Nord. Pourtant, Kya n’est pas cette fille sauvage et analphabète que tous imaginent et craignent.
A l’âge de dix ans, abandonnée par sa famille, elle doit apprendre à survivre seule dans le marais, devenu pour elle un refuge naturel et une protection. Sa rencontre avec Tate, un jeune homme doux et cultivé qui lui apprend à lire et à écrire, lui fait découvrir la science et la poésie, transforme la jeune fille à jamais. Mais Tate, appelé par ses études, l’abandonne à son tour. La solitude devient si pesante que Kya ne se méfie pas assez de celui qui va bientôt croiser son chemin et lui promettre une autre vie. Lorsque l’irréparable se produit, elle ne peut plus compter que sur elle-même…

Ma lecture

Je vais essayer de démêler un peu les différents fils de mon ressenti sur ce roman car je dois avouer que même si la lecture a été plaisante, j’ai malgré tout quelques réserves mais qui ne tiennent finalement peut-être qu’au fait que ce roman entre dans une catégorie où les ressorts et intrigues se ressemblent à la seule différence que celui-ci se déroule dans un environnement particulier, un marais de Caroline du Nord, où une enfant va grandir, pratiquement seule, et se forger un caractère grâce à la nature et la faune qui l’entourent.

Kya est une fillette observatrice, possédant un fort caractère et les événements vont la forcer à ne compter que sur elle dès l’âge de 6 ans suite au départ de sa mère, Ma. S’inspirant de ses connaissances en zoologie et biologie où Delia Owens fit carrière, elle imagine pour son héroïne analphabète une école permanente faite surtout d’observations d’oiseaux pour comprendre et s’adapter au monde et aux êtres humains dont elle ne possède pas tous les codes.

Ce qui transpire de cette « Fille des Marais » c’est sa solitude qu’elle va apprendre à aimer, comprenant peu à peu qu’elle y est plus à sa place que parmi les humains mais aussi son attente, ses espoirs de revoir ceux qu’elle aime ne comprenant que tardivement que leur fuite n’a pas forcément été un abandon.

Même si l’histoire est assez prévisible sur son déroulé et ses personnages, et bien qu’il s’agisse d’une fiction, j’ai trouvé certaines situations assez improbables en particulier les conditions de survie d’une si jeune enfant. Mais c’est une fiction, tout est possible. Tout l’intérêt réside dans le milieu où vit cette fillette.

Pour donner un peu de « sel » l’auteure alterne l’enfance de Kya et la découverte du corps  sans vie de Chase Andrews au pied d’une tour de guet, un garçon avec lequel elle a eu une histoire d’amour, les deux périodes se rejoignant dans une salle de tribunal. Pour moi, l’histoire de Kya se suffisant à elle-même, je n’ai pas trouvé l’ajout d’une intrigue « policière » forcément utile.

Il faut être adepte de ce genre de roman où dès les premiers chapitres vous avez presque tous les tenants et les aboutissants. L’intérêt du récit réside plus dans l’immersion dans la nature, au milieu des oiseaux principalement, que Kya côtoie, étudie, analyse et les paysages qui sont finalement les principaux acteurs. Delia Owens permet d’ailleurs à son héroïne à plusieurs reprises, de faire le parallèle entre les comportements animaliers et humains, permettant ainsi à celle-ci de trouver des réponses à ses questionnements et c’est ce que j’ai trouvé très intéressant.

Le langage du tribunal n’était évidemment pas aussi poétique que celui du marais. Pourtant, Kya leur trouvait quelques ressemblances de nature. Le juge, manifestement le mâle alpha, était assuré de sa position, par conséquent sa stature était imposante, mais il se comportait de façon détendue et sans aucune agressivité, comme un sanglier régnant sur son territoire. (p415)

L’auteure installe parfaitement le climat de cet état de Caroline du Nord : racisme, exclusion, différences des classes sociales que comporte le village, où la ségrégation règne, où chacun se connait, sait, voit mais avec distance et offre à son héroïne des alliés bienveillants avec le couple noir que forment Jumping et Mabel. La présence d’un duo de garçons attirés par sa beauté et sa différence, l’un doux et attentionné, l’autre plus vil finalise l’ensemble apportant la touche sentimentale, assez convenue à ce genre de récit.

Le titre fait référence à un conseil de Ma, la mère de Kya, qui l’encourageait à toujours aller plus loin dans le marais, là où vivent les animaux, les vrais à la différence des humains qui peuvent devenir, parfois, se transformer en bêtes.

Ça veut dire aussi loin que tu peux dans la nature, là où les animaux sont encore sauvages, où ils se comportent comme de vrais animaux. » (p151)

Delia Owens fait de Kya une jeune fille attachante, secrète, débrouillarde, à la fois forte et fragile, au caractère bien trempé mais qui peut fondre tant elle est dans la recherche de ce qui lui manque : l’amour, l’attention. Ne possédant pas les codes « humains », elle va se forger une existence basée sur son environnement, faisant parfois preuve de naïveté et parfois d’une grande maîtrise.

La mise en parallèle du comportement animal et des réactions humaines dans cette bourgade du sud des Etats-Unis, est particulièrement habile, instructive parfois.

Avant le jeu des plumes, la solitude était devenue une partie d’elle-même, un peu comme un bras supplémentaire. Maintenant, ses racines poussaient à l’intérieur et se pressaient contre sa poitrine. (p137)

J’ai trouvé la partie consacrée au tribunal assez longue, n’apportant que peu de faits nouveaux et j’ai eu le sentiment qu’elle n’ était là que pour faire durer le suspense quant à la résolution du meurtre qui est pour moi, comme je l’ai dit, qu’anecdotique.

Il y a une langueur qui transpire de l’écriture semblable à la moiteur sur la peau de Kya lors de ses périples sur les eaux de ses canaux qu’elle connait par cœur, elle en a fait son domaine où elle règne et dont elle se fait la gardienne. Delia Owens parsème le récit de poèmes d’Amanda Hamilton dans lesquels Kya trouve la force de résister et du réconfort, sa petite musique de fond et tient jusqu’à la dernière ligne le mystère qui entoure cette fille des marais.

C’est une lecture dépaysante, de pure détente, avec ce qu’il faut de rebondissements pour tenir le lecteur, pour qui veut s’immerger dans un monde inconnu et bénéficier de l’expérience et des connaissances de l’auteure dans les domaines de la zoologie et de la biologie sur lesquels elle a d’ailleurs publié plusieurs non-fictions et qu’elle rend accessibles grâce à son écriture. Elle possède tous les ingrédients d’une fiction, rien à lui reprocher sauf justement d’avoir peut-être trop reproduit les stéréotypes du genre mais j’ai suivi Kya avec plaisir, pour découvrir tous ses secrets et elle a déjà conquis de nombreux lecteurs.

Livre lu dans le cadre d’une Masse Critique Babelio que je remercie ainsi que les Editions Seuil

Traduction  de Marc Amfreville 

Editions Seuil – Janvier 2020 – 478 pages

Ciao

Le démon de Hubert Selby Jr

LE DEMONHarry White, environ 25 ans, est un cadre efficace promis à une brillante carrière dans une entreprise new-yorkaise et fils modèle vivant chez ses parents. Harry a donc tout pour être heureux et réussir, mais il a en lui un démon. Au début du livre, ce démon le pousse à coucher avec des femmes, mariées de préférences, afin d’éviter qu’elles ne s’attachent à lui, mais aussi pour augmenter son excitation sachant qu’il peut être découvert par l’époux. Harry parvient à vivre ainsi, entre ses pulsions et sa vie de cadre célibataire. Mais le démon devient de plus en plus fort et il a de plus en plus de mal à le gérer, cela finit par déborder sur son travail à plusieurs reprises. Malgré ses pulsions, Harry parvient à grimper dans la hiérarchie de son entreprise, tout en donnant l’image de la réussite. Cependant, alors que les apparences montrent un succès fulgurant, l’état psychologique de Harry se détériore. Coucher avec des femmes mariées ne lui suffit plus, il couche alors avec des femmes alcooliques plus ou moins en marge de la société puis, cela ne lui apportant plus le frisson qu’il recherche, il se met à voler, et lorsque le vol n’assouvit plus son démon, il se met à tuer.

Ma lecture – COUP DE ❤

Je ne sais plus pourquoi j’avais acheté ce livre : une émission, un article qu’importe mais je l’avais noté immédiatement car il était vivement recommandé comme une référence de la littérature américaine, un classique comme on dit, mais dont je n’avais jamais entendu parler auparavant, ni du roman ni de l’auteur d’ailleurs . Se fier à son instinct, et malgré un démarrage de lecture un peu lent et interrogatif sur la suite, j’ai finalement découvert un roman d’une force incroyable, d’une tension inouïe et d’une introspection dans l’âme humaine d’une rare intensité. Si je m’étais contenté de cette première partie, cela n’aurait pas été un coup de cœur et je ne sais même si j’aurai été au bout, mais tout tient dans la construction minutieuse et l’intensité qui règne au fur et à mesure de la lecture.

Harry White, le narrateur, a tout pour réussir : 25 ans, une situation en pleine progression, il vit chez ses parents par commodité et a une passion : les femmes mariées, par simplicité, pour éviter tout engagement. Une vie pour lui idéale….. Mais derrière cette façade se cache finalement un esprit tourmenté, que dis-je tourmenté, un démon. Mais qui est finalement le démon ? Lui ou cette chose qui le ronge de l’intérieur et qu’il n’arrive à assouvir, à faire taire.

J’ai trouvé la première partie du roman assez « banale », une histoire d’addiction au sexe, un personnage assez narcissique, au langage assez cru, je n’étais pas convaincue que ce roman était pour moi. Mais il y avait dans la narration, quelque chose qui me poussait à aller plus loin, je sentais que ce Harry White n’était pas aussi ordinaire que cela et bien m’en a pris car au fur et à mesure de ma lecture, c’est une escalade infernale jusqu’à un final magistral. Et quand je parle d’escalade, c’est pas un vain mot.

Une force irrésistible semblait le pousser vers la folie ou vers la mort. (p267)

La dualité d’un esprit toujours en questionnements, en recherche d’adrénaline, quitte à mettre sa vie professionnelle, pourtant prometteuse, en danger. Mais comm c’est un esprit brillant il parvient toujours à sortir des pires situations. Il joue avec le feu et il aime cela. C’est sa came. Un homme à deux visages : une image publique faite de réussites de tous ordres, qui forme avec Linda et leurs deux enfants une famille parfaite et une image intime sombre, de plus en plus ténébreuse et tourmentée. Un Jekyll et Hyde…..

(…) mais il savait qu’il ne pouvait s’empêcher de sortir de temps à autre, qu’il ne pouvait renoncer à ses virées dans ces bars dégueulasses où il levait quelque loque humaine répugnante pour y déverser son poison et ensuite essayer de vomir la pourriture infernale qui lui rongeait les tripes….. (p252)

Harry White (serait-ce un clin d’œil de l’auteur de lui avoir donné ce nom « blanc » en opposition à la noirceur de son esprit) s’enfonce dans les ténèbres, déjouant par orgueil les aides qu’on lui propose : sa femme, un psychiatre, son employeur, rien n’y fait, rien ne le retient, la seule chose qui l’épanouit c’est être un autre, sentir le pouvoir qui est en lui, être sur le fil du rasoir, la mise en équilibre au bord de l’abîme. Et comme dans toute addiction, il lui en faut plus, toujours plus. Pendant dix années, on suit sa descente aux enfers dans la solitude de son enfermement mental. Il n’a d’estime que pour lui-même et encore pour une certaine image de lui, pour sa satisfaction personnelle, il a besoin de se lancer de nouveaux défis, toujours plus dangereux, sans conscience de la portée de ses actes, dans l’indifférence totale des conséquences, seulement pour sa satisfaction personnelle. Bien ou mal n’ont plus d’importance, il lui faut un « shut » pour continuer.

C’EST fait, UNE fois de plus, et il répondait, J’rentre chez moi, J’rentre chez moi, et, en arrivant chez lui, il alla directement à la salle de bains pour prendre une douche et resta sous l’au jusqu’au moment où elle commença à tiédir, la laissant rebondir sur ses épaules et couler le long de son corps en essayant de chasser la pensée qui revenait constamment lui harceler l’esprit, sans y parvenir car il savait que c’était la vérité, qu’il allait devoir recommencer, et il sentit que le mal commençait à lui ronger les entrailles et il comprit que ce n’était qu’une question de temps, que bientôt le démon s’emparerait à nouveau de lui et qu’il lui faudrait trouver un moyen pour se délivrer de cette tension poignante et de cette anxiété dévorante. (p310)

Est-il un démon ou est-il habité par un démon ? Est-il dément, schizophrène ? Lui argumente, justifie ses actes. ne culpabilise jamais, passe par des périodes de « rémission » mais qui ne durent jamais, sa vraie nature, son autre moi reprend le dessus.

Il resta dans l’étuve pendant des heures, regardant le poison suinter par tous les pores de sa peau, n’arrêtant pas de déglutir, pas tant en raison de la bile amère qui emplissait sa bouche que pour repousser ce quelque chose qui, du tréfonds de lui-même, essayait de remonter au grand jour. Et il continua à ravaler et à refouler ce démon sans jamais reconnaître son existence.. (p238)

J’ai rarement eu entre les mains un roman aussi noir, avec une plongée aussi vertigineuse dans l’âme humaine et ses tourments. L’écriture est en parfaite adéquation avec les pensées du « héros », elle le rend vivant, présent, on est pénétré par sa folie, son enfermement, dans son orgueil et sa misanthropie. La tension est palpable et va crescendo. Car après les femmes, la fange, le vol il va s’attaquer à la religion, à ce qu’elle représente : le bien et voudra prouver que le mal peut l’emporter, qu’il est au-dessus de tout, qu’il peut tout en toute impunité

Le vide contemplant le vide. L’abîme contemplant l’abîme. La conclusion contemplant les prémisses. (p329)

Et sa dualité provoque une dualité chez le lecteur : faut-il le plaindre, le haïr ? C’est le mal à l’état pur sous un visage lisse. Qui pourrait croire que parallèlement à une telle réussite professionnelle et personnelle, un homme aussi brillant puisse basculer dans la nécessité presque vitale pour lui de faire mal ou le mal.

J’ai lu les dernières pages en apnée, partagée entre épouvante dans ce que l’âme humaine peut avoir de plus retors et complexités mais, bizarrement, avec une certaine compassion pour lui : est-il responsable ou simplement le résultat de sa folie ? Pas de prise de position de la part de l’auteur. Il expose, il raconte et finalement nous laisse seul juge.

C’est un roman d’une maîtrise incroyable dans sa construction, dans le style et dans la vision de l’auteur sur l’homme, dans ses retranchements, dans sa multiplicité psychologique.

Et ce qui s’était dit serait oublié, mais les sentiments resteraient présents dans les mémoires, comme ils le font  toujours, et ce, pendant longtemps, alors que les paroles et les événements sont déjà oubliés.(p158)

Traduction de Marc Gibrot 

Editions 10/18 – Novembre 2004 (1ère parution 1976)– 351 pages 

Ciao

Des gens ordinaires (Ordinary people) de Diana Evans

ORDINARY PEOPLEVoilà treize ans qu’ils sont ensemble. Pourquoi le pronom « je » a-t-il disparu, corps et  âme, de la langue de leurs couples ? Quand les bras grands ouverts de la maternité se sont-ils refermés comme les dents d’un piège ?

A Londres, dans une ville amoureusement parcourue et habitée, de l’élection de Barak Obama à la mort de Mickaël Jackson, deux couples se débattent avec leurs histoires, le travail, la quarantaine, les illusions perdues et leur statut d’émigrés de la deuxième génération devenus parent à leur tour. Ils ont ru à l’intégration, voilà qu’ils se désintègrent. Là-haut, sur sa colline de la rive sud, le phare du Crystal Palace veille sur eux. Doit-on, comme lui, accepter de voir les facettes et les façades de la vie tomber en mille morceaux pour qu’elle soit rebâtie ailleurs, en trois fois plus grand ?

Ma lecture

Combien de temps vas-tu continuer à vivre ta vie comme si tu te balançais en équilibre sur un fil ? 

C’est la question qui obsède Damien et qui tient en 20 mots mais qui pourrait résumer la situation de deux couples, après plus d’une dizaine d’années de vie commune…..

Des gens ordinaires, rien que des gens ordinaires, voilà ce que Diana Evans nous propose d’observer dans ce roman. Des couples ordinaires comme il en existe tant. Ne prenez pas ce livre en croyant vivre des moments palpitants, pas d’actions, ni de rebondissements et pourtant quel beau roman, quelle écriture, quel sens de l’analyse du couple, de ses délitements au fil du temps, certains appelleraient cela l’usure. La vie, le travail, les enfants, les charges, la maison, la famille, les deuils, tout ce qui fait la vie ordinaire des gens ordinaires pour en faire un récit extraordinaire d’analyse et de justesse grâce à une écriture, un style qui vous fait pénétrer dans l’intimité de ces gens ordinaires de la meilleure des façons.

Deux couples d’amis, proches de la quarantaine, Michael et Melissa et Damian et Stéphanie. L’un, M&M, vit dans le sud de Londres, au 13 Paradise Row, près du Crystal Park Palace où ils ont acheté une maison qu’ils ont pensé être la maison du bonheur : 13, Paradis, sud de Londres, où tout concourait à un avenir radieux mais qui va devenir le théâtre d’étranges manifestations. L’autre, D&S, vit à Dorking, à une quarantaine de kilomètres au sud de Londres. Deux options de lieux de vie : la capitale, la banlieue mais cela change-t-il quelque chose ?

De novembre 2008 à Juin 2009, deux dates repères pour les deux couples, l’élection de Barack Obama et la mort de Mickaël Jackson, nous suivons la lente désintégration de leurs couples, sans violence, sans raison, simplement la vie. Tout ce qui constituait leur bonheur depuis plus de treize ans, va peu à peu changer leurs rapports : le logement, le travail, les enfants, le quotidien qui, peu à peu, si vous n’y prenez garde, transforme et renvoie une image différente de celle que vous avez été et que l’autre ne reconnait plus. Chaque couple va tenter de garder le cap, cela va tanguer, parfois sombrer, frôler parfois les crises de folie mais ce sont huit mois de la vie de deux couples comme il en existe des milliers mais l’auteure en fait les porte-paroles des attentes, des déceptions de chaque sexe.

Lorsqu’elle poussa la porte du Paradis, elle devint la femme qui vivait à l’intérieur, quittant celle qui avait vécu à l’extérieur, parce que l’embrasure de la porte était trop étroite pour qu’elles puissent la franchir ensemble, et le couloir trop étroit pour que deux personnes puissent marcher côte à côte. (p333)

Dès les premières lignes, les premières pages j’ai aimé l’écriture, le regard porté sur les personnages, leurs pensées. C’est tellement cela, c’est tellement vrai mais surtout tellement bien écrit : la vie, le couple car Diana Evans y met sa touche personnelle, sa poésie, sa douceur. Ce qui pourrait devenir ennuyeux devient passionnant car tellement bien observé, compris. C’est fin, délicat, juste c’est à la fois une étude psychologique et une étude sociétale de gens que rien ne distingue des autres.

De nombreuses références de l’époque qu’elles soient musicales en particulier avec l’évocation, entre autres,  de Michael Jackson et Barack Obama qui ont représenté pour eux un espoir, le début et la fin d’une avancée de par couleur de peau qu’ils ont en commun.

Michael Jackson comprenait la nature du mal, son omniprésence. Il savait qu’à force de vivre à son côté, nous en venons à lui emprunter son manteau, à le reconnaître au fond de nous. Il savait qu’il était habité par un démon et que ce démon lui donnait la délicieuse énergie si émouvante, qui jaillissait de lui lorsqu’il chantait, lorsqu’il dansait. La musique le définissait tout entier. Elle le submergeait. (p325-326)

L’auteure confronte les attitudes de chacun : masculin et féminin, leurs attentes car chaque sexe ne suit pas toujours le même chemin, ne voit la vie de la même manière et n’a les mêmes aspirations, avec des préoccupations ou des ambitions différentes.

Le récit est principalement axé sur le couple que forme Michael et Mélissa, ils sont beaux et sensuels, ils s’aiment, mais désormais ils ont des difficultés à se reconnaître, à se comprendre, à se désirer parfois, à s’écouter et même à se voir lorsque la vie les embarque, quand les urgences ne sont plus les mêmes, quand il faut gérer le quotidien et s’oublier. Qu’est devenu celui ou celle pour qui le cœur à chavirer ? S’aime-t-on encore et qu’est-ce l’amour finalement ?

Ils se réfugièrent dans le havre de leurs corps unis l’un à l’autre, jusqu’à ce qu’elle danse et tourbillonne dans sa propre rivière, et cette fois, quand elle approcha du sommet, elle ne retomba pas, mais franchit le pic et bascula de l’autre côté, du bon côté. Cette fois l’ascension ne lui procura pas un sentiment d’effacement de soi, mais d’addition, un sentiment de plénitude et d’accomplissement. (p277)

C’est une écriture envoûtante, douce, qui fait de la « banalité » du quotidien un récit où chacun peut se retrouver, un roman équilibré, sans temps mort, une chronique des relations humaines en évoquant également, et de façon très subtile, par petites touches, mais avec une imprégnation forte, la condition féminine, partagées qu’elles sont entre femme, mère, amante.

….. » Maintenant je comprends pourquoi les hommes aiment le football : c’est une métaphore de l’acte sexuel. Il s’agit d’essayer de marquer en évitant les obstacles qu’on rencontre en chemin. C’est une partie de pénis, en fait ! (….)Le but du jeu, l’objectif ultime, c’est de faire rentrer le ballon dans la cage, non ? Plus sexuel que ça, je ne vois pas. Les buts, ce sont les femmes, le ballon, c’est le pénis. C’est limpide. J’aurais dû m’en apercevoir avant. Pas étonnant que les hommes se passionnent pour ce jeu !. » (p292)

Elles ont également chroniqué ce roman : Mes pages versicolores, Les élucubrations de Fleur, Antigone.

Traduction de Karine Guerre

Editions Globe – Septembre 2019 – 378 pages

Ciao

Johannesburg de Fiona Melrose

RésuméJOHANNESBURG

Le 6 décembre 2013, Johannesburg se réveille à l’annonce de la mort de Nelson Mandela. Ce jour-là, Gin, de retour dans sa ville natale pour les quatre-vingts ans de sa mère, prépare la fête qui aura lieu le soir même. Mercy, l’employée de maison, l’aide à tout organiser, mais guette ce qui se passe dehors : quelques rues plus loin, la foule commence à se masser autour de la Résidence pour rendre hommage à Madiba. Peter, ami de jeunesse de Gin devenu juriste pour une société minière, passe devant les camions de télévision et les journalistes pendant son jogging matinal.
Sur son îlot au milieu de la circulation, September, blessé par la police lors d’une grève, fait la manche avant d’aller manifester, seul, devant le siège de la mine qui l’employait. Sa soeur, Dudu, aide ménagère chez les voisins de Gin, lui apportera de quoi manger dans le bout de jardin où il a élu domicile. Johannesburg bruisse de vie et de mort en ce jour de forte chaleur et de tension historique, et Gin, qui s’est installée à New York pour fuir l’Afrique du Sud et ses démons, n’a d’autre choix que d’y replonger, tête la première.

Ma lecture

J’aime beaucoup la littérature anglaise et  Virginia Woolf  y tient une place particulière par son écriture, profonde, précise, ciselée, par sa personnalité, fascinante, intrigante, à multiples facettes et mystérieuse. Donc j’ai eu très envie de découvrir ce deuxième roman de Fiona Melrose qu’elle a composé à la manière de Virginia Woolf pour Mrs Dalloway, ce beau roman à la forme si particulière dans lequel on suit Mrs Clarissa Dalloway dans Londres à la recherche de fleurs pour la décoration de la réception qu’elle donne le soir mais qui est surtout un récit de pensées des différents personnages qui vont prendre tour à tour la parole pour non seulement parler de ce qu’ils vivent mais aussi de leurs sentiments profonds, intériorisés, forme connue sous le nom de flux de consciences.

Fiona Melrose s’est largement inspirée (voire calquée) sur l’œuvre de Virginia Woolf en la transposant en Afrique du Sud, son pays natal, à Johannesburg, le 6 décembre 2013, le jour du décès de Nelson Mandela. Depuis plusieurs jours l’annonce de sa mort est attendue, la ville retient son souffle et c’est le jour où Gin (diminutif de Virginia…) organise une fête pour les 80 ans de sa mère Neve, fête organisée contre sa volonté. La relation entre les deux femmes est tendue, mère et fille sont très différentes et ne se comprennent plus depuis que Gin est partie vivre aux Etats-Unis afin de pouvoir exercer son métier d’artiste, en toute liberté et surtout mener la vie qu’elle souhaite, libre, loin du regard de sa mère et d’un pays où elle étouffait.

C’est le récit de cette journée très particulière pour le pays mais aussi pour les différents personnages et le roman se découpe en chapitres reprenant les différents moments de cette journée qui restera à jamais marquée par le décès de Madiba, nom tribal et affectueux de tout un peuple pour ce guide charismatique. L’auteure opte pour des personnages aux noms assez similaires à son modèle : September (pour Septimus), un sans-abri noir, bossu, blessé lors de manifestations répressives, Peter Strauss (pour Peter Walsh), avocat, ami et soupirant inconsolable de Gin, Richard (pour Richard) allant jusqu’à évoquer la tante de Gin, Virginia, à qui elle doit son prénom et qui s’est suicidée en se noyant (comme Virginia Woolf) :

Qu’est-ce que ça faisait de perdre sa raison d’être dans le monde que vous aviez vous-même créé ? Tante Virginia avait eu une meilleure idée. Elle avait marché dans la mer à Plettenberg Bay, vêtue de sa robe du soir à paillettes. Elle avait toujours été une drôle de vieille chose (un visage d’oiseau -, mais mariée, elle, et non pas seule. C »était si loin, à présent. (p67)

Fiona Melrose donne à Johannesburg le rôle principal comme Londres et Big Ben rythmaient les heures de la journée de Clarissa Dalloway : la ville et ses habitants vivent à l’unisson d’un événement mais avec des préoccupations différentes, dans la chaleur écrasante, chacun marqué par la perte de l’homme qui voulait faire disparaître les différences de couleur, qui a redonné espoir à tout un peuple, chacun voulant passer à la Résidence pour lui rendre un dernier hommage.

Mais au-delà de l’événement il y a, avec le retour pour quelques jours de Gin, dans son pays natal, les pensées, ressentiments, souvenirs de chacun, leurs destins se croisant à nouveau : Gin, Peter, Richard, Neve, Mercy (l’employée noire de Neve), Duduzile (la sœur de September), Juno (la chienne) et September qui sera le lien entre tous, lui l’homme blessé, humilié, voulant dénoncer les erreurs commises par la Société Diamond, qui emploie Peter et Richard, et qui n’hésite pas à réprimer les manifestations par la violence.

Chacun vit cette journée à sa manière, plongé dans ses pensées, ses occupations mais, comme dans le roman modèle, il y a la confrontation entre intériorité de chacun et regard des autres sur la même personne, sur les événements. Nous ne sommes pas toujours ce que les autres pensent que nous sommes, nous ne percevons pas tous de la même manière les faits…..

On y retrouve les thèmes chers à Virginia Woolf : la nature et en particulier dans Johannesburg les agapanthes (comme sur la jaquette de couverture), les atmosphères, le climat se mêlent aux sentiments de chacun. L’accent est mis sur une journée qui aurait pu être ordinaire et qui devient, en raison des événements, une journée hors du temps.

La préparation de la réception d’anniversaire de Neve, la chaleur, le décès de Mandela mettent en avant les différents points de vue des différents personnages : racisme, abus de pouvoir, incompréhension familiale, émancipation, justice.

J’ai pris au final ce roman comme un hommage à la grande dame de la littérature anglaise qu’était Virginia Woolf et il faut malgré tout du talent pour y parvenir. Pour quelqu’un qui n’a pas lu Mrs Dalloway, ce roman offre une approche d’une écriture dite d’ambiance, de climat. Tout est lent, doux, décortiqué, analysé, c’est le récit d’un instant de vie. Pour moi qui ai lu l’œuvre originale, je l’ai découvert comme un exercice littéraire, et pas des plus aisé et dans l’ensemble que j’ai apprécié, ne cherchant pas à dissimuler son inspiration et je le trouve réussi, actualisé et comme une marque de respect et d’admiration pour son modèle.

Je le recommanderai à ceux qui n’ont pas lu Mrs Dalloway, comme une approche d’un style, d’une écriture, d’une construction, d’un univers qui pourrait les inciter à découvrir Virginia Woolf mais il faut accepter d’entrer dans un récit où les voix sont multiples, se croisent, où il n’est pas question d’actions mais plus d’ambiance, de pensées, de sensations et de ressentis.

Traduction de Cécile Arnaud

Editions Quai Voltaire (La Table Ronde) – Janvier 2020

Ciao

Une vie avec Alexandra David-Néel de Fred Campoy et Mathieu Blanchot

UNE VIE AVEC ALEXANDRA DAVID-NEEL T1« Le plus grand explorateur du XXe siècle est une femme… »
1959 : la jeune Marie-Madeleine entre au service d’une vieille femme étrange dont le caractère bien trempé semble venir à bout des employés les plus dévoués. Celle-ci n’est autre qu’Alexandra David-Néel, exploratrice, philosophe, écrivain, qui fut, en 1924, la première Occidentale à entrer à Lhassa, au coeur du Tibet interdit.
Dans un capharnaüm épouvantable où s’entassent les souvenirs de quatorze années passées en Asie, Marie-Madeleine se retrouve plongée dans la vie exceptionnelle de la célèbre aventurière, de sa conversion au bouddhisme jusqu’à sa rencontre avec
le Dalaï-Lama. Et bien que la vieille femme soit aussi exigeante que fascinante, des liens profonds vont peu à peu se tisser avec la jeune employée…

Ma lecture

J’ai découvert par hasard cette bande dessinée, elle était dans un bac au ras du sol (la place manque à la bibliothèque) et c’est la couverture qui a attiré mon regard car j’ai tout de suite su de qui il s’agissait en voyant le visage fermé, austère, le monastère à flanc de montagnes et la neige. Alexandra David-Néel, une personnalité qui m’intrigue, me fascine par ce que je sais de son parcours, sa personnalité……

C’est  Marie-Madeleine Peyronnet, sa dame de compagnie (et souffre-douleur) pendant les dix dernières années de la célèbre exploratrice qui évoque sa rencontre avec celle-ci, son installation dans la maison de Digne, Samten dzong (Forteresse de la méditation), leurs conditions de vie (très rudimentaires) et la relation « assez particulière » qu’entretenait les deux femmes, l’apprentissage de leur vie à deux, non sans mal, des habitudes de la dame mais aussi de tous les mystères qui l’entourent.

Les auteurs utilisent deux types de procédés : illustrations colorées pour tout ce qui touche au passé et donc au Tibet et un sépia rosé pour tout ce qui touche le quotidien des deux femmes. On est jamais perdu, on remonte le temps aisément. Ils n’édulcorent rien, tentent de parfaitement les différentes facettes du personnage….

C’est un ouvrage passionnant, drôle mais aussi très instructif, pédagogique pour comprendre et cerner la personnalité de cette femme hors du commun, qui pénétra incognito à Lhassa, rencontra le Dalai Lama, parcouru le Tibet de long en large, vivant mille aventures, péripéties.

En mettant en parallèle la femme âgée, acariâtre et son cheminement bouddhiste, le récit permet d’avoir une idée plus précise de son caractère, de la force qui émanait de cette femme, de sa volonté et son déterminisme.

Les illustrations tibétaines sont d’une rare beauté, doucse et se passent bien souvent de texte tellement elles sont le reflet de l’ambiance, de l’état d’esprit, des situations. Pour celles concernant Digne, nous écoutons Marie-Madeleine qui, comme nous, découvre cette femme étonnante et son parcours qui ne l’est pas moins mais aussi la manière qu’elle va peu à peu mettre en œuvre pour apprivoiser Alexandra et trouver sa place auprès d’elle.

J’ai beaucoup aimé également le cahier biographique en fin d’album et je vais me précipiter sur le tome 2 (qui est à la bibliothèque) et inciter à l’achat du tome 3……

Une très belle découverte, où l’on apprend, voyage et découvre une sacrée personnalité (enfin de je devrais parler au pluriel car pour vivre auprès de Alexandra David-Néel il fallait en avoir !).

UNE VIE AVEC ALEXANDRA DAVID-TEEL T2UNE VIE AVEC ALEXANDRA DAVID-NEEL T3

Editions GrandAngle – Février 2016 – 96 pages

Ciao