Jézabel de Irène Némirovsky

JEZABEL IGUn monstre ou une malheureuse ? Dans le box des accusés, une femme solitaire, très belle encore mais usée par la prison préventive, répond du meurtre d’un garçon de vingt ans. L’instruction a établi qu’elle lui versait régulièrement des sommes importantes, elle convient elle-même qu’elle l’a tué pour ne pas céder à une menace de chantage concernant le comte Monti, son amant en titre. Le procès est public, très animé, très mondain : qui aurait cru que la belle Gladys Eysenach, de bonne naissance, richissime et reine de Paris, pût avoir des bontés pour le fils d’un maître d’hôtel ? Il était donc si séduisant, ce Bernard Martin dont la banale photo s’étale à la Une de tous les journaux ?
La vérité est infiniment plus complexe. C’est le secret de Gladys Eysenach, le drame profond et terrible des « deux fois vingt ans », Phèdre, Jocaste ou Jézabel

Ma lecture

Faut-il la plaindre ou la haïr ?

Le roman s’ouvre sur une scène de tribunal, celui où l’on va juger Gladys Eysenach pour le meurtre d’un jeune homme de vingt ans, Bernard Martin. Les raisons de ce crime ? Quel lien les unissait ?

Après les dépositions des témoins, la condamnation tombe et alors nous entrons dans le passé de cette femme, une sorte de courtisane mais qui ne recherche pas l’argent car elle le possède déjà par son dernier mariage, mais qui aime plaire et qui s’aime, elle : belle, jeune, celle sur qui tous les hommes se retournent. Elle sait que sa beauté lui attire tous les regards, les convoitises mais la beauté est comme les fleurs, elle peut demeurer certes mais elle se fane et c’est un drame pour elle. Les années passent et elle veut garder la beauté de cette jeunesse. Alors quand des obstacles risquent de révéler son âge avec lequel elle triche toujours, elle va devenir une sorte de hyène, insensible et égoïste, uniquement préoccupée par son apparence et l’image qu’elle offre jusqu’à commettre le pire.

Je suis plus belle, maintenant, songea-t-elle encore. Je ne veux pas qu’il cherche en moi l’image de l’enfant que j’ai été, mais qu’il aime la femme que je suis à présent… Je suis jalouse de ma jeunesse, murmura-t-elle (p91)

Je voyais souvent passer des chroniques concernant cette auteure au destin tragique (décédée en déportation en 1942) avec toujours des éloges et cela avait piqué ma curiosité. Et bien je ne suis pas déçue. Quelle plume, quel rythme et surtout quelle plongée dans les méandres d’un personnage qui nous révulse par sa sècheresse de cœur mais que l’on ne peut s’empêcher de prendre (un peu) en pitié.

Une écriture fluide, vive, concise, efficace pour nous dresser ce portrait de femme mais surtout le cheminement de ses pensées et des actions qui en découlent, où nous sommes mis face à ses combats intérieurs pour masquer le passage du temps, ces petits arrangements avec sa conscience, sans fard, avec une honnêteté désarmante, flirtant par instant avec la folie. Comment ne pas faire le rapprochement avec Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde sous certains aspects. La jeunesse éternelle, voilà ce que convoite Gladys, totalement dépourvue de sentiments envers les autres, uniquement préoccupée par sa personne et surtout à trouver des subterfuges pour cacher son âge qui risquerait de la priver de cette vie mondaine où les hommes sont à ses pieds. Ce n’est pas l’amour qu’elle recherche vraiment mais plus le désir qu’elle lit dans les yeux de la gente masculine faisant d’ailleurs de cette quête une rivalité entre femmes.

Après une entrée en matière avec la scène du tribunal, assez froide, où l’accusée silencieuse  accepte son sort, on pourrait presque avoir pitié d’elle, on découvre la Jézabel, malfaisante et porteuse de malheur, sa vie jalonnée de ses rencontres masculines mais également de ses secrets. A travers ce récit, l’auteure, avec une efficacité sans faille, peint un portrait terrifiant de femme d’une rare monstruosité trouvant toujours une justification à ses actes. Elle se transforme en harpie, dénuée de tout sentiment autre que son intérêt pour elle

Même si l’on devine au fil des pages la relation entre Gladys et Bernard, c’est un récit qui vous scotche par la manière dont l’auteure construit son personnage, décortiquant ses pensées, se focalisant uniquement sur elle, les autres n’étant là que pour servir l’élaboration psychologique de celle-ci.

Encore une auteure que je vais continuer à lire car j’aime sa façon d’aborder un sujet, de l’exploiter, avec une écriture vivante, fluide, presque scénographique. On suit la lente et inexorable déchéance de cette femme à qui pourrait s’appliquer Miroir, miroir, dis-moi qui est la plus belle ? car au-delà de son âge et de sa beauté, Gladys devient jalouse d’elle-même, de ce qu’elle fut, de sa beauté passée, de sa jeunesse lointaine et de ce qu’elle ne sera plus jamais, portant un masque composé de fards qui disparaissent quand la lumière devient trop crue ou que les traces du passé vont ressurgir. Quelle belle découverte.

J’ai beaucoup aimé.

Editions le Livre de Poche – Novembre 2010 (1ère parution Albin Michel 1936) – 218 pages

Sorti de ma PAL et lu dans le cadre d’Objectif  PAL des Lectures d’Antigone

OBJECTIF PAL

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Il est des hommes qui se perdront toujours de Rebecca Lignieri

IL EST DES HOMMES QUI SE PERDRONT TOUJOURS IG

‘Il est des hommes…’ est un roman noir, au sens où il ambitionne de dire quelque chose du monde social, de sa dureté, de sa folie, de sa barbarie. Un roman qui se confronte aux forces du mal, qui raconte l’enfance dévastée, l’injustice, le sida, la drogue, la violence dans une cité de Marseille entre les années 80 et 2000.
Le narrateur, Karel, est un garçon des quartiers Nord. Il grandit dans la cité Antonin Artaud, cité fictive adossée au massif de l’Etoile et flanquée d’un bidonville, « le passage 50 », habité par des gitans sédentarisés. Karel vit avec sa sœur Hendricka et son petit frère Mohand, infirme. Ils essaient de survivre à leur enfance, entre maltraitance, toxicomanie, pauvreté des parents, et indifférence des institutions.

Ma lecture

Le père, Karl, est mort, je ne révèle rien puisque l’auteure le fait dès la première page, la première ligne. Alors qui l’a tué ? Karel Claès l’avoue : personne ou tout le monde car bon nombre aurait eu des raisons de le faire et en premier lieu lui ou sa sœur Hendricka, belle comme le jour, ou bien Mohand, son petit frère martyr parce que différent, souffreteux, mal fini comme il dit, le souffre-douleur préféré de son père. Un père dit-il mais non pas un père, une bête immonde, qui ne sait que brutaliser, frapper, dealer ou boire sous les yeux de leur mère, de Loubna,  témoin silencieux voire complice du désastre familial. Alors ils ont un mantra secret, glissé derrière un poster :

-JVTMP
-Tu te rappelles ce que ça veut dire ?
-Bien sûr : je veux tuer mon père ! (p157)

Cité Artaud dans les quartiers nord à Marseille et la cité n’a que le nom de poétique car ici vous êtes au cœur d’une société qui vit en marge de toutes règles et dans laquelle Rebecca Lighieri nous immerge avec son écriture sans fard afin d’être au plus près du sujet, aucun aspect ne nous est épargné. C’est un roman sur la violence quotidienne, verbale et physique au sein d’une famille, sur trois enfants qui vont devoir comprendre très vite les règles et les limites, qui n’auront d’autres buts que de s’enfuir afin de ne pas monter en eux la même violence. Et pourtant….

Tant qu’on se crackera bien la gueule avec nos petits cailloux, la société passera ça par pertes et profits. Et si les pertes sont négligeable, les profits sont loin de l’être : la sélection s’opère, naturellement, sans intervention extérieure, sans déploiement des forces de l’ordre – pas besoin de ligne budgétaire, y’a qu’à nous laisser faire, bingo. (p301)

Entre une cité déshumanisée, un passage 50 où Karel trouve un peu de chaleur et d’amour au sein d’une communauté de gitans, chacun va devoir faire preuve de ténacité pour s’en sortir, pour se faire sa propre ligne de vie, de réussite mais à quel prix car il y a souvent un prix à payer d’une enfance faite de coups, de blessures laissent des cicatrices toute la vie.

Mon père est mort. Tout est faux dans cette phrase. D’abord, parce que je n’ai jamais eu de père, et ensuite parce que, père ou pas, il est toujours vivant. Au lieu de le tuer, j’ai passé vingt-deux ans à le laisser vivre et prospérer en moi jusqu’à l’intoxication. (p306)

La beauté, dans ce roman, on la trouve dans la relation entre les trois enfants : à la vie, à la mort et la violence est omniprésente, elle frôle les corps et à travers le personnage de Karel, l’auteure montre bien le combat qui se livre en lui pour ne pas lui-même tomber, reproduire (parfois sans succès) cette violence qui a imbibé sa jeunesse, qui a été son pain quotidien à défaut de nourriture, de tendresse et d’amour.

Je connais l’écriture de Rebecca Lighieri depuis Les garçons de l’été, un roman déjà axé sur la famille, ses dysfonctionnements mais elle franchit dans celui-ci un cap en mettant sous le feu de sa plume, ce qui se cache parfois dans ses barres d’immeubles, près de nous, où le chômage, la mise à l’écart, le manque de ressources sans compter sur le ghettoïsation qui envenime et accentue ce qui était déjà sous-jacent chez certains. C’est insoutenable parfois mais je pense qu’elle a voulu rendre à travers ses mots toute la violence, sans  l’atténuer, qu’il faut être face à celle-ci, la ressentir à la lecture pour essayer d’approcher, je dis bien approcher, ce que certains peuvent vivre au quotidien loin de nos vies confortables. Ici nous ne sommes pas dans un conte de fée, il n’y a pas de preux chevalier, pas de héros qui surgissent pour sauver, mais simplement des êtres qui tentent de survivre, physiquement et moralement.

C’est un récit cru, brutal, sociétal, l’auteure ne cherchant pas à édulcorer car comment pourrait-on le faire et comment cela serait-il possible d’ailleurs sans le travestir. Karel devient l’emblème d’une jeunesse qui paiera toute sa vie les traumatismes d’une enfance qui n’a de l’enfance que le nom et qui ressemble plus à un chemin de croix.

J’ai beaucoup aimé.

Editions P.O.L. – Mars 2020 – 384 pages

Ciao 📚