Une autobiographie de Agatha Christie

UNE AUTOBIOGRAPHIE IG« Je suis censée m’atteler à un roman policier mais, succombant à la tentation naturelle de l’écrivain d’écrire tout sauf ce dont il est convenu, me voilà prise du désir inattendu de rédiger mon autobiographie. »
Publiée pour la première fois en 1977 en Angleterre, l’autobiographie d’Agatha Christie nous permet d’entrer dans l’intimité d’une femme au destin incroyable. Sacrée « reine du crime » de son vivant, elle connut un succès mondial. C’est avec un humour ravageur qu’elle se raconte : ses souvenirs d’enfance, le naufrage de son premier mariage, sa relation particulière avec sa fille et, bien sûr, sa passion pour le suspense et la littérature… Mais ce que l’on retiendra surtout chez cette femme qui met si bien la mort en scène, c’est son formidable appétit de vivre.

Ma lecture

On se demande d’où viennent ces élans – ceux qui s’imposent à vous. Je me dis parfois que c’est dans ces moments qu’on se sent le plus près de Dieu, car il vous est donné d’éprouver un peu de la joie de la création pure, de faire quelque chose qui n’est pas vous-même. Vous êtes un peu à l’image du Tout-Puissant au septième jour, lorsque vous constatez que ce que vous avez fait est bien. (p609)

Qui était vraiment Agatha Christie ? La reine du mystère se dévoile dans cette autobiographie écrite de 1950 à 1965 et publiée en 1977, après son décès en Janvier 1976, enfin elle se dévoile je devrai plutôt dire qu’elle ne dit que ce qu’elle a envie de porter à notre connaissance car elle gardera pour elle au moins une réponse : celle de la raison de sa disparition après la mort de sa mère, Clara, et la trahison de son premier mari, Archie. Mais ne faisons pas la fine bouche, elle nous offre, dans cette autobiographie qui se lit comme un roman, beaucoup et je dois avouer que j’ai découvert une femme particulièrement sympathique.

AGATHA CHRISTIE 1Une enfance heureuse, choyée voire privilégiée auprès de ses parents, Frédérick (américain) et Clara (britannique) Miller, ayant un amour immense pour son père qu’elle perdra à l’âge de 11 ans et qui marquera la fin d’une époque, celle où l’argent ne se comptait pas. Elle était la cadette des trois enfants : l’ont précédés Madge et Monty. La maison de son enfance, Ashfield, restera son lieu privilégié de résidence et de cœur et elle gardera toute sa vie le goût des maisons, des déménagements et de la décoration.

AGATHA CHRISTIE 4Elle s’étend longuement sur son enfance et l’on ressent tout le bonheur de celle-ci, égrainant de nombreux souvenirs liés à ses jeux, son éducation, ses lectures, le personnel employé à l’entretien de la demeure. Puis elle évoque ses deux mariages : le premier avec Archie Christie, rencontré alors qu’elle n’était qu’une enfant et dont elle eut une fille, Rosalind, le second avec Max Mallowan, archéologue avec lequel elle participa à de nombreuses campagnes de fouilles principalement au Moyen-Orient qui lui permettaient d’assouvir son attrait pour les voyages mais également pour le dépaysement que lui offraient les paysages et civilisations.

Je dois avouer que j’ai été surprise par la qualité de la narration, alternant dialogues et souvenirs, la multitude de détailsAGATHA CHRISTIE 2 donnés mais également sur certaines prises de position ou réflexions que ce soit sur son travail d’écriture mais également sur l’amitié, les femmes ou même son opinion sur sa vision du traitement à appliquer aux criminels.

Sans férocité, sans cruauté, sans une totale absence de pitié, l’homme aurait peut-être cessé d’exister : il aurait été rapidement balayé de la surface de la Terre. L’homme mauvais d’aujourd’hui est peut-être le héros du passé. Seulement s’il était nécessaire à l’époque, il ne l’est plus de nos jours : il est maintenant devenu un danger pour l’humanité. (p535)

Elle se révèle comme une femme à la fois sensible mais déterminée, ironique, sélective et fidèle dans ses amitiés, observatrice de ce qui l’entoure, relevant de détails (noms, lieux etc….) pour s’en servir afin de construire ses romans, pièces de théâtre et nouvelles. Une femme curieuse de tout et en particulier des arts : elle adorait chanter, jouer du piano, à tenter le dessin et la sculpture mais avoue n’avoir que peu d’aptitudes dans ces domaines. Son poste d’infirmière durant la première guerre mondiale lui permit de manipuler des substances pouvant se révéler des poisons, devenant une spécialiste de celles-ci et que l’on retrouvera dans nombre de ses romans.

Bien sûr elle évoque son travail d’écrivaine, les règles qu’elle s’imposait pour la rédaction de ses romans, la vitesse à laquelle elle les rédigeait  (mais la présence de bonnes, nurse etc… aide), ses lieux d’écriture (n’importe où du moment qu’il y avait une table, une chaise) sans oublier de glisser ici ou là ses conseils pour devenir un écrivain à succès :

Le seul reproche que je saurais faire à un écrivain en herbe serait de ne pas avoir calibré son produit en fonction du marché (…) Si vous étiez menuisier, il serait ridicule de fabriquer une chaise dont le siège se trouverait à un mètre cinquante du sol : ce n’est pas ce que les gens veulent pour s’asseoir. (p404)

AGATHA CHRISTIE 3Mais elle ne s’est pas contentée d’une vie de femme, de mère, d’écrivaine : elle fut également une voyageuse infatigable, exploratrice-archéologue  se passionnant dans les fouilles au Moyen-Orient, passion dont qu’elle partageait avec Max.

Une autobiographie qui se lit comme un roman, certes un peu long (650 grandes pages) mais mon attention ne s’est jamais relâchée (à la différence de mes bras qui pliaient parfois sous le poids du livre) tellement elle possède l’art de la narration, restituant les dialogues et anecdotes amenant parfois des pensées plus intimes ou réflexions personnelles parfois teintées d’humour.

Il n’est pas bon de se prendre dès le départ pour un génie-né – ils sont très rares -. Non, nous sommes des artisans, les artisans d’un commerce fort honorable. Il faut apprendre les techniques, et là, dans le cadre de ce commerce, vous pourrez appliquer vos propres idées créatrices. Tout en vous soumettant à la disciple de la forme. (p404)

Certes c’est une autobiographie et elle s’est peut-être dresser un portrait flatteur mais finalement j’ai beaucoup aimé cette dame, so british, très moderne, n’écoutant que son goût dès l’enfance pour l’aventure, courant parfois après l’argent et trouvant la solution en écrivant vite fait un roman pour le faire entrer, aimant sa fille mais n’hésitant pas à l’abandonner entre des mains familiales ou domestiques pour courir le monde. Elle s’est servi de toutes ses passions pour bâtir ses romans : ses voyages dans l’Orient-Express, le Moyen-Orient, les poisons, les maisons. J’ai aimé ce ton, sans fard, vivant, abordant toutes les facettes de sa vie, avouant sa timidité dont elle n’a jamais pu se libérer et qui rendait ses prises de parole en public difficiles.

J’ai lu nombre de ses romans dans mon adolescence, les enchaînant les uns après les autres, étant à chaque fois admirative de la manière dont elle avait retenue mon attention, avait fait frissonner n’ayant parfois qu’une envie la retrouver, elle et la fluidité de son écriture sans parler de la résolution des énigmes qui me laissait sans voix…. Je pensais à chaque fois avoir trouvé la solution et à chaque fois c’était elle qui détenait le trousseau des clés.

J’ai beaucoup aimé et j’ai ressorti ma collection de recueils de ses romans achetés dans une brocante et comme pour d’autres auteur(e)s (Jane Austen par exemple) je les lirai dans l’ordre de leur écriture maintenant que je connais pour certains la petite « cuisine » de la reine du mystère et des énigmes.

Lecture faite dans le cadre du challenge Les classiques c’est fantastique Saison 2 organisé par Moka Milla et Fanny

Traduction de Jean-Michel Alamagny

Editions du Masque  – Mars 2002 – 650 pages + Bibliographie

Ciao 📚

Les contreforts de Guillaume Sire

LES CONTREFORTS IGAu seuil des Corbières, les Testasecca habitent un château-fort fabuleux, fait d’une multitude anarchique de tourelles, de coursives, de chemins de ronde et de passages dérobés.
Clémence, dix-sept ans, bricoleuse de génie, rafistole le domaine au volant de son fidèle tracteur ; Pierre, quinze ans, hypersensible que sa sœur protège d’un amour rugueux, braconne dans les hauts plateaux ; Léon, le père, vigneron lyrique et bagarreur, voit ses pouvoirs décroître à mesure que la vieillesse le prend ; Diane, la mère, essaie tant bien que mal de gérer la propriété.
Ils sont ruinés. Dans l’incapacité d’assumer les coûts nécessaires à la préservation du domaine, ils sont menacés d’expulsion. Et la nature autour devient folle : des hordes de chevreuils désorientés ravagent les cultures. Frondeurs et orgueilleux, les Testasecca décident de prendre les armes pour défendre le château, son histoire et finalement ce qu’ils sont.

Je résume

Une famille, les Testasecca, règne sur un château-fort, Montrafet dans les Corbières au sud de Carcassonne, mais peine à le restaurer. Ils se noient dans les procédures administratives et demandes financières pour que le château de leurs ancêtres ne tombe pas en ruines, tentent de consolider ce qui est en passe de s’écrouler, sans compter les rivalités et conflits que celui-ci génère au sein de la commune. Le monument prend l’eau de toutes parts et petit à petit ce qui se devait être une entreprise de sauvetage d’un patrimoine familial va se révéler devenir une guerre de tranchées dans lesquelles la famille va livrer un dernier combat, fourbir ses armes contre l’ennemi qu’il soit le temps, l’usure, les hommes et les rouages administratifs.

Ma lecture 

Leur patrimoine, Montrafet, est frappé d’un arrêté de mise en péril. Tout s’écroule ou menace de s’écrouler. Que ce soit Léon, le baron, tel Minotaure, régnant en maître despotique sur ses terres,  Diane, que rien ne prédestinait à s’occuper de devis, démarches, gouffre financier, relances etc… car peu de ressources et trop de dépenses, Clémence, 17 ans, leur fille débrouillarde, bricoleuse, tenace et Pierre, 15 ans, leur fils, sensible et miraculé d’un orage, celui que l’on surnomme « le baron perché » car sauvé d’un orage par Loghauss la sinagrie d’après la légende villageoise, car ici nous sommes au cœur des Corbières que l’auteur connaît bien où les vieilles pierres et certains esprits peuplent la campagne.

Ce récit tient de l’épopée, de celle que mène une famille qui vit en camp retranché sur ses terres, guettant (et quêtant) subventions et aides mais plus souvent d’espoirs , de ventes de stères des bois du domaine, de braconnages pour survivre en presque total autarcie. C’est un combat de chaque jour voire de chaque minute qu’il faut affronter, au fur et à mesure que tombent les pierres, que les étayages se succèdent et deviennent eux-mêmes dangereux, où il faut savoir mener l’Hyperélectreyon, la bétonnière et la truelle mais également l’administratif que cela demande à travers formulaires, réclamations et petites combines pour récupérer le moindre euro.

Clémence donnait les directives, véritable artisan maçon, chef de chantier, architecte des causes perdues. (p121)

Ils sont 4, les 4 contreforts qui se soutiennent et soutiennent une forteresse qui a perdu de sa superbe et se démantèle, ils la maintiennent vaille que vaille, car fier de leur passé et de leurs ancêtres, ils en font une question d’honneur pouvant aller jusqu’au sacrifice.

Alors ce n’est pas la maréchaussée, ni un notaire ou un promoteur immobilier qui vont les contraindre à renoncer, Léon n’hésitant pas à jouer de la voix et des poings pour rendre sa justice, Clémence, le voilier blanc qui ne plie jamais les voiles, et puis parce qu’ils y ont trop déjà perdu en amour, en amitié pour déserter. Alors dans tout combat il y a parfois une dernière bataille à mener, un champ du cor avant la curée. L’auteur dresse l’inventaire des sacrifices et pertes faits au nom de la bâtisse, qu’ils soient sentimentaux ou amicaux.

Comme dans tout combat chacun des personnages a fait des sacrifices qu’ils soient personnels, sentimentaux ou amicaux mais sans pour autant renier leurs choix car quand on est un ou une De Testasecca on ne renonce pas, d’autant que la devise de la famille depuis des siècles leur insuffle l’énergie et les rattrape quand le sort s’acharne

Qu’est-ce qui n’est pas impossible ?

Guillaume Sire dont j’avais énormément aimé Après la longue flamme rouge, que j’avais découvert avec Réelle, se lance, lui aussi, dans une aventure à chaque écriture, naviguant sur des  thème totalement différents car comment ne pas penser à ses familles qui héritent ou achètent des châteaux ou propriétés historiques délabrés ou en ruines, se lançant dans le faramineux travail de restauration et ce qu’il engendre d’abnégation, d’humilité pour leur garder superbe et dignité.

J’ai retrouvé l’écriture de l’auteur, insufflant le souffle du romanesque et de l’épique pour faire de son roman un récit où se mêlent les déboires et tracasseries d’un clan unit par l’amour d’un lieu et de son environnement, car la nature y est omniprésente qu’elle soit au niveau du végétal mais également du monde animal. Ici tout fait corps. J’ai été parfois un peu perdue par tous les termes propres au lieu (qui auraient peut-être nécessités une définition en base de page), mais j’ai renoncé à tout savoir et me suis laissée porter par l’épopée de ces chevaliers d’une cause que l’on comprend perdue.

Ce qui se lit au début comme le quotidien imprévisible des propriétaires des lieux, jamais à l’abri d’un effondrement, d’une chute de machicoulis ou autre coursive, ne possédant plus que leur ingéniosité et  imagination pour poser des emplâtres sur des « jambes de bois » qui ne demandent qu’à se briser, devient, au fil des pages, un dernier combat héroïque d’une rare intensité.

J’ai aimé.

Merci à Babelio et sa masse critique ainsi qu’aux Editions Calmann-Levy 

Editions Calmann-Levy – Août 2021 – 345 pages

Ciao 📚

Memorial Drive de Natasha Trethewey

MEMORIAL DRIVE IG« Quand j’ai quitté Atlanta en jurant de ne jamais y revenir, j’ai emporté ce que j’avais cultivé durant toutes ces années : l’évitement muet de mon passé, le silence et l’amnésie choisie, enfouis comme une racine au plus profond de moi. »

Memorial Drive raconte deux quêtes d’indépendance. L’une, celle de Gwendolyn, la mère, échouera, se terminant dans la violence la plus inacceptable. L’autre, celle de Natasha, la fille, sera une flamboyante réussite. Elle deviendra une écrivaine reconnue, Poet Laureate à deux reprises, puis récompensée par le prestigieux prix Pulitzer.

Tout commence par un mariage interdit entre un homme blanc et une femme noire. Leur fille métisse, Natasha, apprend à vivre sous les regards réprobateurs. Sa peau est trop claire pour les uns, trop foncée pour les autres. Lorsque Gwendolyn quitte son mari, elle pense s’affranchir, trouver enfin la liberté. Mais Joel, vétéran du Vietnam épousé en secondes noces, se révèle un manipulateur né, irascible et violent. Elle parvient malgré tout à le quitter. Rien ne pourra enrayer la spirale tragique du destin de Gwendolyn : elle meurt en 1985, tuée par balle. Le meurtrier : Joel, dit « Big Joe ».

Dans un récit intime déchirant, Natasha Trethewey affronte enfin sa part d’ombre. Pour rendre à sa mère, Gwendolyn Ann Turnbough, sa voix, son histoire et sa dignité.

Je résume

Ce livre n’est pas un roman, ce livre est la mémoire de l’auteure, Natasha Trethewey, qui, 30 ans après les faits, revient sur son enfance et le décès de sa mère, Gwendolyn Ann Turnbough, assassinée le 5 Juin 1985 par son second mari, Joel dit « Big Joe ». A travers ce roman elle tente de retracer leurs deux histoires : celle de son enfance entre un père blanc et une mère noire dans le Mississipi ségrégationniste qui se soldera par le divorce de ses parents et son déménagement à Atlanta où sa mère épousera celui dont elle aura un fils, Joey, mais qui mettra fin à son existence alors que l’auteure avait 19 ans.

Ma lecture

Il faut parfois du temps pour parler, pour accepter de mettre des mots sur un traumatisme, Natasha Trethewey mettra 30 ans pour exhumer ses souvenirs d’enfance et du drame qui y a mis fin. Ce témoignage est un vibrant hommage d’une rare intensité d’une fille à sa mère à la fois par la sobriété de l’écriture dans laquelle on sent tout l’attachement et l’admiration qu’elle a pour celle mais également les regrets de l’avoir « oubliée » pendant tant d’années. Alors elle revient sur les lieux du crime, refait le chemin en remontant le temps, arpentant son enfance imprégnée de ce que couleur de peau, son métissage faisait d’elle, la mettant en marge parce que ni blanche, ni noire, dans un Mississipi ségrégationniste qui, lui ne fait pas ni dans la demi-mesure ni dans le mélange.

Elle savait aussi qu’en tant qu’enfant métisse – à mi chemin entre eux deux -, je serai au bout du compte seule dans ce voyage pour comprendre qui j’étais, quelle était ma place dans le monde, tout en portant les fardeaux invisibles de l’histoire, à cheval sur la métaphore. Elle savait aussi qu’on se servirait du langage pour me nommer donc tenter de me limiter – bâtarde, mulâtresse, métisse, négresse – et que, comme avec la mule, cela m’entraverait et m’éperonnerait. Ma mère voulait juste que cela ne me détruise pas.(p52)

Natasha Trethewey se souvient de son enfance heureuse entre des parents instruits et lui faisant découvrir la culture, le rôle des métaphores, lui montrant le chemin à prendre pour s’élever au-delà de la place qu’on lui assigne par sa couleur. Elle se souvient qu’elle est trop petite pour comprendre leur séparation, se souvenant avec émotion du duo qu’elle forme avec sa mère à leur arrivée à Atlanta même si elle continuait à la pousser à exceller dans toutes les matières afin d’ensuite rien se refuser dans ses choix. Mais Gwendolyn, sa mère, fera, elle, un mauvais choix en se liant à un homme, Big Joe, qui très rapidement va se révéler loin de l’image idéal du mari et du beau-père, un manipulateur et tortionnaire qui deviendra un assassin.

A la manière d’une enquêtrice elle relèvera les indices laissés, les avertissements tus, les souvenirs, mais aussi les sentiments comme la culpabilité ressentie, de n’avoir pas agi ou de l’avoir abandonnée à cette violence qui mettra fin à son existence, son admiration pour cette femme qui avait réussit à sortir de sa condition, à s’élever mais qui devra plier face à une folie, celle d’un homme dont elle avait pourtant réussi à divorcer mais qui se retrouva seule face à lui et ses menaces malgré les signalements et avertissements à l’image de Cassandre, auprès des autorités.

Puisque personne ne veut entre ses avertissements, peut-être se dit-elle que son silence pourra empêcher le destin de s’accomplir. Mieux vaut garder certaines choses pour elle plutôt que d’appeler la catastrophe en parlant. (p81-82)

Elle entremêle les formes pour réussir à aller au bout de son travail de mémoire, entremêlant les transcriptions des dernières conversations de sa mère et son beau-père, ses annotations et réflexions dans son difficile d’écriture, elle emploie le « tu » quand la distance est nécessaire et que le « je » devient trop lourd, mais ne résout en rien de la douleur d’avoir su, senti, tu tous les signes annonciateurs :

Regarde-toi. Aujourd’hui encore tu cris que tu peux prendre tes distances avec cette petite fille par l’écriture, en recourant à la deuxième personne du singulier, comme si tu n’étais pas celle à qui tout cela est arrivé. (p13)

mais également laisse transpirer l’hommage qu’elle veut rendre à celle qui, malgré son discernement, son intelligence est « tombée » entre les mains d’un homme qui a décidé de son destin.

En quelques 200 pages l’auteure fait le portrait d’une Amérique pas si lointaine (et encore actuelle) où tout vous ramène à la couleur de peau (même au dos d’un chèque) mais également d’un fléau mondial, la violence sur les femmes dans le cadre familial en particulier, où rien, ni les signalements, ni l’éloignement, ne vous protège.

J’ai beaucoup aimé.

Merci au Picabo River Book et aux Editions de l’Olivier pour cette lecture

Traduction de Céline Leroy

Editions de l’Olivier – Août 2021 – 224 pages

Ciao 📚

Seule en sa demeure de Cécile Coulon

SEULE EN SA DEMEURE IG

« Le domaine Marchère lui apparaîtrait comme un paysage après la brume. Jamais elle n’aurait vu un lieu pareil, jamais elle n’aurait pensé y vivre. « 

C’est un mariage arrangé comme il en existait tant au XIXe siècle. À dix-huit ans, Aimée se plie au charme froid d’un riche propriétaire du Jura. Mais très vite, elle se heurte à ses silences et découvre avec effroi que sa première épouse est morte peu de temps après les noces. Tout devient menaçant, les murs hantés, les cris d’oiseaux la nuit, l’emprise d’Henria la servante. Jusqu’au jour où apparaît Émeline. Le domaine se transforme alors en un théâtre de non-dits, de désirs et de secrets enchâssés,  » car ici les âmes enterrent leurs fautes sous les feuilles et les branches, dans la terre et les ronces, et cela pour des siècles « .

Ma lecture

Jura – Fin du XIXème siècle : Aimée Deville, 18 ans épouse Candre Marchère de quelques années son aîné et propriétaire d’un domaine dans la forêt d’Or où il est à la tête d’une entreprise forestière florissante, mariage plus ou moins arrangé dans lequel entre Aimée sans rien connaître ni de l’homme auquel elle s’unit, veuf, sa première femme Aleth étant décédée six mois après son mariage de tuberculose, ni du mariage. Seul l’homme l’attire. Candre est un homme pieux, taiseux marqué par le décès, sous ses yeux en pleine église, de sa mère alors qu’il n’avait que 5 ans (scène d’introduction du roman) et fut élevé par Hendria, la domestique-gouvernante du domaine, elle-même ayant un fils, Angelin, né quelques années après Candre.

L’arrivée de la jeune épousée au domaine et la découverte à la fois des lieux mais également de ses habitants, pleine d’espoirs dans son nouveau statut de femme mariée au propriétaire du lieu et future mère d’un héritier du domaine, ne va pas se révéler aussi épanouissante qu’elle l’avait imaginée. Entre sa vie de femme mariée dont elle ignore tout de l’intimité, les ombres qui planent sur le lieu, sa rencontre avec une professeure de flûte traversière Emiline, engagée pour la sortir de sa mélancolie et qui va l’éveiller à la sensualité, Aimée va découvrir que le domaine renferme bien des secrets….

Il faut reconnaître à Cécile Coulon un talent : celui de conteuse et je dois avouer qu’ici, encore une fois, elle m’a tenue tout au long de ma lecture, même si en fin de compte Seule en sa demeure ne fait pas preuve d’originalité quand au choix du sujet et à son traitement.  Comment ne pas faire le rapprochement avec Rebecca de Daphné du Maurier même si Cécile Coulon y met des touches personnelles. Elle ancre son récit dans une époque par les prénoms de ses personnages et leurs places ou fonctions, elle dessine les paysages, s’attache à leur rudesse mais aussi leur beauté, aux  parfums de la nature, elle imprègne ses personnages des décors dans lesquels ils évoluent,  jouant sur les cordes du roman gothique où les fantômes du passé et leurs mystères créent un climat de suspicion et d’angoisse.

Qu’importe et là n’est peut-être pas le plus important. Je dois avouer qu’une fois commencé avec une scène saisissante de mort brutale qui installe le climat du roman, j’ai lu d’une traite les 333 pages et retrouvé les sensations de lecture d’un roman de littérature anglaise, que ce soit des sœurs Brönté ou de Daphné du Maurier, parce qu’il avait tout les ingrédients pour susciter mon intérêt et attention et parce que j’aime ces romans qui ont bercé mon adolescence. Ici, à la différence d’Une bête au Paradis, pas de scènes violentes mais toujours une sensualité et une sensibilité à fleur de corps surtout pour son héroïne, découpant d’ailleurs en trois parties corporelles son récit : Le cœur, la langue et le ventre.

J’ai eu un peu de mal avec la compréhension des sentiments d’Aimée et son inconstance, ne sachant finalement pas qui elle aimait, oscillant entre son mari mais également Emeline et même  Angelin.  Souvent femme varie et mettons cela sur sa jeunesse et sa découverte des sentiments.

Une lecture agréable dans laquelle on retrouve les thèmes chers à l’auteure : la ruralité mais également les familles bourgeoises et domestiques,  chacune ayant un rôle à tenir mais qui, à se côtoyer intimement, finissent par se confondre et se mêler dans leurs destins.

Dans le genre, j’ai aimé mais j’aurai aimé plus d’originalité, plus de surprises car finalement cela est très conventionnel dans le genre et ressemble trop, au final, à du déjà lu et j’attendais peut-être un peu plus de la patte si particulière de Cécile Coulon. Elle nous avait laissé sur le carreau avec son précédent roman par sa violence et sa bestialité et là nous la retrouvons dans un roman de pure tradition anglaise avec ce qu’il faut de romantisme et de mystère, adaptant son écriture au genre. Il plaira à un grand nombre de lecteurs et lectrices par sa facilité d’accès mais décevra peut-être ceux plus exigeants ou ayant déjà exploré ce genre de littérature.

Je reste avec le souvenir de Trois saisons d’orage, mon préféré, celui qui m’a fait découvrir l’auteure, son univers et son style.

C’est réussi, j’ai aimé, une fois dedans on ne lâche pas surtout si on aime le genre mais j’aurai aimé un peu plus d’originalité…..

D’autres avis : Mes pages versicoloresLa culture dans tous ses étatsAu fil des livresCécilou-Pamolico.

Livre lu dans le cadre du Comité lecture des bibliothèques de ma commune.

Editions de l’Iconoclaste – 333 pages – Août 2021

Ciao 📚