Chez les fous de Albert Londres

CHEZ LES FOUSAprès avoir dénoncé les pénitenciers de Guyane et les bagnes militaires de Biribi, c’est à une autre forme d’enfermement qu’Albert Londres, au début de l’année 1925, entend désormais s’attaquer : les asiles d’aliénés. Devant la mauvaise volonté des autorités de Santé publique, le grand reporter tentera même, pour forcer les portes d’un hôpital psychiatrique, de se faire passer pour fou. Parvenant enfin à enquêter dans plusieurs établissements, il rapportera de nombreux témoignages de malades qui fourniront la matière de douze articles très polémiques. La rédaction du Petit Parisien hésitera d’ailleurs à publier cette enquête, qui paraîtra finalement en mai 1925. Devant l’indignation des psychiatres et des aliénistes, Albert Londres, dans le livre qui fera suite aux articles de presse, sera contraint d’adoucir certains passages et de maquiller quelques noms propres •

Ma lecture

Je n’avais jamais rien lu d’Albert Londres et je ne connaissais ce journaliste/écrivain que de nom et surtout par le prix qui porte son nom et qui est remis chaque année à un reportage journalistique le jour anniversaire de sa disparition en 1932.

Ce court récit retrace une enquête faite par Albert Londres lui-même au cœur des asiles psychiatriques et d’aliénés en 1925 pour rendre compte par lui-même de ce qu’il voit, entend, constate. Mais ses démarches auprès des instances vont se révéler vaines et il devra trouver des moyens détournés pour y parvenir, quitte à se faire passer lui-même, sans succès, pour fou.

Le fou est individualiste. Chacun agit à sa guise. Il ne s’occupe pas de son voisin. Il fait son geste, il pousse son cri en toute indépendance. Quand plusieurs vous parlent à la fois, l’homme sain est seul à s’apercevoir que tous beuglent en même temps. Eux ne s’en rendent pas compte. L’un se suiciderait lentement au milieu de cette cour qu’aucun ne songerait à intervenir. Ils sont des rois solitaires (p14)

C’est une compilation de 23 courts chapitres, 23 chroniques d’un voyage dans la folie mais la folie n’est pas toujours celle que l’on croit ou tout du moins celle qu’entend démontrer Albert Londres. Il s’insurge (et la censure est passé sur le texte donc on peut imaginer ce qu’il pouvait être avant) sur les conditions d’internement, de traitement de ceux que l’on dit fous, aliénés.

Ficelez sur un lit un agité et regardez sa figure : il enrage, il injurie. Les infirmiers y gagnent en tranquillité, le malade en exaspération. Si les asiles sont pour la paix des gardiens et non pour le traitement des fous, tirons le chapeau, le but est atteint. (p46)

Il fustige la loi de 1838  (qui a été effective jusqu’en 1990…..) déclarant le psychiatre infaillible et tout puissant permettant ainsi les internements arbitraires, instaurant les placements volontaires et d’office, qui se transformèrent bien souvent en placements abusifs et se demandant finalement qui est le plus fou. Il rencontre pourtant des psychiatres à l’écoute des « malades » comme le Docteur Dide qui observe, laisse à ceux-ci des zones de liberté, les acceptant comme ils sont et surtout n’aggravant pas leur pathologie, allant même jusqu’à dire :

Si je suis dénoncé comme fou, je demande que l’on m’interne chez le docteur Maurice Dide (…) Ce savant professe que la folie est un état qui en vaut un autre et que les maisons de fous étant autorisées par des lois dûment votées et enregistrées, les fous doivent pouvoir, dans ces maisons, vivre tranquillement leur vie de fou. (p36)

Avec une écriture très journalistique, nerveuse en partie sûrement due je pense à la révolte qui bouillait en lui, il décrit la misère qui se cache derrière les murs de la bonne conscience : ici, soi-disant, on protège : eux et vous parce qu’ils sont dangereux mais Albert Londres ne voit que dénuement, abrutissement, misère, manque de moyens (déjà) et surtout dénonce l’attitude des tout-puissants chefs de service, détenteurs du pouvoir d’internement ou de sortie sur tous ces malades.

C’est un recueil d’articles d’un monde caché ou que l’on ne veut pas voir, ignoré, difficile, parfois violent. C’est un texte de révolte, d’incompréhension mais surtout c’est un cri envers les pouvoirs publics  sur les carences dans ce domaine……. Comment ne pas penser à Vol au-dessus d’un nid de coucou de Milos Forman avec Jack Nicholson :

C’est très instructif, réaliste, révoltant, une lecture qui réveille les consciences, qui change parfois de la perception que l’on peut avoir de ce monde soustrait à notre regard.

Lecture faite dans le cadre du club de lecture ayant pour thème Albert Londres

Lecture faite sur liseuse – Edition libre de droits (EMedia)

Ciao