Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre de Céline Lapertot

ET JE PRENDRAI TOUT CE QU'IL Y A A PRENDRE

«J’ai sept ans, ma chambre éclate de beauté, jusqu’à ce que j’entende la porte claquer. La réunion de papa ne s’est pas bien déroulée. Son défouloir officiel courbe sa dépendance. C’est pitié de la voir ainsi, chien soumis, c’est pitié de la voir endosser son rôle, car tel est son destin, demander grâce pour le moment où elle n’arrivera plus à le supporter. Aucune cassure dans la voix, pas de verre pilé dans les sourires, elle avance d’un pas lent et sûr vers la raclée qu’elle a accepté de recevoir. Du haut de mes sept ans, j’ai déjà perçu qu’elle a dépassé le stade où elle cherchait à comprendre ce qui avait pu se passer. Elle encaisse, et son existence lui convient, tant qu’elle peut garnir nos assiettes.
Maman est la femme d’intérieur. La femme parfaite pour les hommes qui ne savent se rêver qu’en maîtres de leur petit monde.»

Quand la souffrance dépasse l’entendement, ne reste qu’une solution : tuer pour exister. Charlotte a tenu le choc. Elle a gardé le silence, jusqu’au jour…
Voici l’histoire d’une inhumanité honteuse, intime, impossible à dire. Dans une lettre adressée au juge devant lequel elle répondra de ses actes, Charlotte, Antigone moderne et fragile, pousse le cri qui la libérera… peut-être.

Ma lecture

Céline Lapertot  aborde le thème de la violence parentale et du parricide (je ne dévoile rien de l’intrigue, les faits sont mentionnés dès les premières pages)  mais aussi bien d’autres choses.

Ce cahier est pour vous, monsieur le juge. Il est fait de ma force, de mes faiblesses et de ma foi.  (p187)

Après mes lectures de cette auteure : Ne préfère pas le sang à l’eau et Des femmes sous les bombes et les émotions que j’ai éprouvées, je ne pouvais pas en rester là….. Lorsque vous trouvez une écriture qui vous enveloppe, vous bouscule sur des thèmes importants qui vous poussent à réfléchir, à vous questionner, à regarder le monde en face, vous n’avez qu’une envie c’est de tout lire de celle-ci.

Troisième lecture et le plaisir ne retombe pas.

Je suis faite pour le bonheur, de cela, je suis certaine, mais ma cave s’en est emparée et l’a digéré. Il me faudra me battre contre ses entrailles et retrouver chacun des sacs de pommes de terre. Il me faudra gratter le sol et faire fondre mes chaînes, mes chaînes éternelles.

Je me redresserai et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre. (p101)

Charlotte, la narratrice, ne s’adresse pas à nous directement mais au juge devant lequel elle va devoir expliquer son geste mais par l’écrit, dans un cahier offert par son éducatrice. Elle a 17 ans mais elle replonge dans ses souvenirs, dans ses émotions de petite fille puis d’adolescente, avec ses mots à elle, car parler ….. elle ne sait pas, elle ne peut pas, car l’écriture lui est plus facile que le parler.

Pour qui donc suis-je en train d’écrire ? 

Pour vous, monsieur le juge. Et dans la marge, j’ajoute : « Lisez attentivement mes lignes car vous n’entendrez pas ma voix ». (p13)

Et ce qu’elle va narrer c’est son enfance, sa vie, son enfer.

Avant, c’était sa mère le bouc émissaire de son père. Charlotte connaissait les signes annonciateurs, mais était impuissante. Et puis tout bascule à 7 ans, elle passe d’un chambre rose à une cave grise, humide, sale, où elle connaîtra la peur,  les chaînes, l’isolement.

Elle découvre la peur,  la résignation de sa mère, l’aveuglement de ses proches, qui ne voient pas car son tortionnaire est un manipulateur mais elle, elle le connaît par cœur, elle sait analyser un silence, un regard. Dans le milieu scolaire certains tireront la sonnette d’alarme mais Charlotte ne parle pas, n’a pas les mots, pèse continuellement le pour et le contre d’une prise de parole.

Et l’enfer va durer 10 ans, 10 ans de violence, de solitude familiale mais aussi amicale et scolaire :

Au fond de moi, je sens que je n’ai aucune envie de hurler « Au secours » dans la rue noire et glaciale, j’ai juste envie de rejoindre ma chambre, parce que c’est ma chambre. Je n’ai pas envie de changer de vie, je veux juste avoir ma vie : celle dans laquelle mes parents m’aimeraient plus que tout, celle dans laquelle ils seraient prêts à tout sacrifier pour mois. Je veux des copines qui jouent avec moi à l’école, et qui ne me disent pas que je sens le renfermé. Je veux la vie que l’on est en droit d’exiger lorsqu’on a neuf ans et une existence à découvrir qu’on n’a pas encore dessinée pour vous . (p51)

Charlotte n’aura d’autre issue que de trouver elle-même la solution, la seule solution possible quand cet homme, que l’on dit père, franchira un nouveau degré de violence et sa vengeance sera implacable.

Je mâche le mot « victime » comme la vache son herbe, qui la rumine avant de l’envoyer macérer dans son deuxième estomac. Je mastique encore et encore mon statut d’enfant maltraitée, c’est à présent tout ce qu’il me reste de mon identité. (p73)

Charlotte souffre mais Charlotte tient bon. Quelle maturité mais aussi quelle froideur, quelle distance, sûrement issues de ce qu’elle vit : elle s’est forgée jour après jour sa résistance et pourtant…. Elle alterne le rose et le noir : rose comme la chambre qu’elle n’occupera jamais, rose comme ses rêves de fillette, noir comme la cave où elle vivra pendant 10 ans et comme l’avenir qu’elle entrevoit pour elle.

Grâce à la littérature, elle va trouver un refuge pour surmonter les épreuves. Lorsqu’elle va disposer de livres dans son antre sombre, elle va trouver une planche de salut, elle ne sera plus seule. Pendant les cours de français, elle va découvrir le pouvoir des mots, de la grammaire, des phrases et elle va s’y lover, s’y épanouir, s’y réfugier et parfois trouver des réponses.

Je lis Rimbaud et je pleure et je ris.

Je lis les Hauts de Hurlevent, et soudainement, j’entends ma souffrance qui parle. D’une voix caverneuse, sortie des profondeurs de ma cage thoracique, je l’entends qui murmure que la vie se situe ailleurs, que je n’ai pas encore tout vécu. (p97)

Le récit s’articule entre  les chapitres par âge, non pas comme des anniversaires, mais comme les marches qu’elle gravit à la fois vers l’enfer mais aussi vers sa maturité, sa détermination, vers la seule issue possible et le présent, l’attente de la confrontation au juge.

Car la vie continue, elle passe de l’enfance à l’adolescence avec son premier amour, une bulle de tendresse qui lui fait supporter les coups mais qui va être le déclencheur de sa vengeance. Elle a tout enduré mais il y avait un palier à ne pas franchir.

J’ai bien failli m’échapper. Voilà ce que je vous écris, monsieur le juge. Mais s’échapper, c’est ne pas assumer ce que l’on est. Je reste donc. (p143)

L’adolescente comprend qu’elle éprouve des sentiments, de l’amour, elle qui vit dans l’indifférence, elle trouve son alter ego,  celui qui a su la voir, voir au-delà de l’apparence, son apparence, pas comme les autres.

Comme dans ses deux romans suivants, on retrouve l’écriture Céline Lapertot : sèche, déterminée, directe, sans artifice, laissant à chaque fois ses personnages s’adresser à nous avec leurs mots, leurs sentiments, leurs vécus, abordant des thèmes de violence, de société, à chaque fois différents mais avec dans celui-ci le réconfort, la force qu’apporte la littérature à sa jeune héroïne. La littérature, la lecture peuvent sauver des vies.

Il y a toujours dans ses récits de la détresse, la passivité de ceux qui savent mais n’agissent pas (ici celle de la mère qui baisse le regard pour ne pas voir), de la révolte, de l’indignation mais aussi de la combattativité.

On ne ressort pas indemne d’un roman de Céline Lapertot, la lecture reste profondément ancrée dans nos yeux, dans notre esprit, on s’en souvient longtemps, on ne peut rester indifférent et comme je l’ai dit récemment dans une autre chronique elle a une écriture bien à elle, identifiable par son rythme, par la construction du récit, par les thèmes abordés.  C’est efficace, on sent de la colère, de la détermination et de l’urgence.

Ce qu’il ignore, mon père, c’est que désespérée, je ne le suis pas. (p115)

Mon avis : 📕📕📕📕

Editions Viviane Hamy – Janvier 2014 – 186 pages

Ciao

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Un monde à portée de main de Maylis de Kerangal

UN MONDE A PORTE DE MAIN

Paula s’avance lentement vers les plaques de marbre, pose sa paume à plat sur la paroi, mais au lieu du froid glacial de la pierre, c’est le grain de la peinture qu’elle éprouve. Elle s’approche tout près, regarde : c’est bien une image. Étonnée, elle se tourne vers les boiseries et recommence, recule puis avance, touche, comme si elle jouait à faire disparaître puis à faire revenir l’illusion initiale, progresse le long du mur, de plus en plus troublée tandis qu’elle passe les colonnes de pierre, les arches sculptées, les chapiteaux et les moulures, les stucs, atteint la fenêtre, prête à se pencher au-dehors, certaine qu’un autre monde se tient là, juste derrière, à portée de main, et partout son tâtonnement lui renvoie de la peinture. Une fois parvenue devant la mésange arrêtée sur sa branche, elle s’immobilise, allonge le bras dans l’aube rose, glisse ses doigts entre les plumes de l’oiseau, et tend l’oreille dans le feuillage.

Ma lecture

Je n’avais jamais rien lu de Maylis de Kerangal avant ce roman. J’avais vu au cinéma Réparer les vivants que j’avais beaucoup aimé mais j’ai eu l’occasion de rencontrer l’auteure lors du Fête du Livre et également lu un article qui lui était consacré dans le magazine Lire de Septembre dans lequel elle parle de son travail d’écriture mais également du lieu dans lequel elle écrit.

Quand j’ai la chance de rencontrer un(e) auteur(e) celui-ci me donne l’envie ou pas de le lire et ce fut le cas pour Maylis de Kerangal. Elle a à la fois une fougue mais une douceur qui me séduisait, la recherche du bon mot pour parle de son travail, mais aussi une simplicité et parler du trompe-l’œil cela m’interpellait car dans une autre vie j’ai eu l’occasion d’être en contact avec des personnes qui exerçaient ce travail.

Le trompe-l’œil vous connaissez ?

Le trompe-l’œil est la rencontre d’une peinture et d’un regard, il est conçu pour un point de vue particulier et se définit par l’effet qu’il est censé produire. (p36)

Ne vous est-il pas arrivé de passer la main sur un mur pensant ressentir le contact du bois, du marbre et vous apercevoir que ce n’est finalement qu’une reproduction picturale, n’avez-vous pas vu dans une ville, sur un mur une peinture donnant l’illusion d’un escalier, d’une rue, de fenêtres etc…. alors qu’il ne s’agit finalement qu’au départ d’un mur aveugle ? Voilà c’est cela (entre autre) le trompe-l’œil.

Donc je connais un peu ce domaine mais je ne connais rien de l’écriture de Maylis de Kerangal, de son univers et je rentre dans ce récit sans aucun a priori.

Le roman se divise en trois parties :

  • Imbricata : flash-back sur le passé de Paula, ses errances en attendant de trouver enfin sa voix et d’entrer dans l’école de la dame au pull à coll roulé noir à Bruxelles, rue de Parme…
  • Le temps revient : après son diplôme, l’attente, l’espoir des jobs, souvent de courte durée mais qui l’emmènent un peu partout, à Moscou pour un décor pour une puis Rome
  • Dans le rayonnement fossile : son arrivée et son travail à Lascaut pour réaliser les peintures rupestres dans le Lascaut bis.

Il y a des formes d’absences aussi intenses que des présences, c’est ce qu’elle a éprouvé en pressant son front sur le grillage, tendue vers ce monde qui s’ouvrait là, occulte, à moins de dix mètres, une grotte où l’on avait situé rien de moins que la naissance de l’art. (p246)

Cette dernière partie est une belle mise en parallèle des premiers signes d’art, des premières représentations par l’homme avec le travail de ces copistes qui devront se glisser dans l’esprit et le corps des premiers artistes. Ayant visité une grotte de peintures rupestres, je vous assure que l’on est saisi par l’ambiance, les sentiments que dégagent ces fresques vieilles de milliers d’années.

C’est un roman mais presque un documentaire sur la formation et le travail de Paula, l’héroïne et narratrice de ce récit tellement il contient d’éléments, d’indications sur les matières, les peintures, les couleurs etc…. mais à travers ceux-ci on se rend compte de la minutie dont doivent faire preuve ces artistes, car il s’agit bien d’artistes, tant leurs réalisations doivent tromper ceux qui les regardent. J’ai particulièrement été impressionné par cette jeune femme qui au-delà des composants qu’elle doit utiliser, doit s’imprégner de l’atmosphère, l’époque, l’environnement et des conditions de réalisation de l’œuvre première afin de pouvoir la restituer parfaitement.

Nous vivons au rythme de Paule, de ses co-locataires et amis : Jonas, le génie, l’instinctif, le troublant Jonas vers lequel Paula se sent irrésistiblement attirée, dont les vies vont se trouver mêler comme un mélange de teintes et Kate, la flamboyante, qui apparaîtra et disparaîtra au gré de ses jobs.

C’est un récit sur l’apparence, la copie aussi vraie que le réel, les matières, les odeurs,  les couleurs sont omniprésentes. D’ailleurs nombreuses sont les références aux couleurs : rue du Métal, rue de Parme, la femme au pull à col roulé noir, la femme aux cheveux acajou…. encore plus identifiables que par un prénom.

J’ai cherché sur Internet et l’école dont parle Maylis de Kerangal est l’Atelier Van Der Kelen, qui est bien rue du Métal à Bruxelles et que je vous invite à découvrir.

L’écriture de Maylis de Kerangal est très particulière : de longues phrases qui donnent un rythme à la lecture, constituées de petits éléments entre virgules qui permettent d’éviter l’essoufflement, comme un flux de paroles, de pensées qui se succèdent.

Je n’ai eu aucune difficulté dans ma lecture, peut-être parce que certains mots m’étaient plus ou mois familiers, je n’ai pas eu de longueurs, on découvre tout un univers : les marbres, les roches, les bois, les techniques pour parvenir à la perfection. Et d’ailleurs qu’importe si on ne comprend pas tous les mots, ils sont là principalement pour faire comprendre la complexité du travail.

J’ai particulièrement aimé la partie où Paula est à Rome, dans les studios de la Cinecittà, qui est truffée de petites anecdotes sur les décors de certains films, du temps de l’âge d’or du cinéma italien, mais aussi la partie sur la vie des trois étudiants, leurs trois façons différentes d’aborder leur formation, l’instinctif (Jonas), la persévérante (Paula) et la dilettante (Kate).

Paula dans laquelle l’auteure s’est investie, je pense, tellement la restitution de ses sentiments, de ses sens (odeur, toucher) sont présents, dans son ardeur à apprendre, à ne pas choisir la facilité pour obtenir son diplôme en choisissant un thème ardu (réaliser une carapace de tortue), malgré un petit handicap (strabisme de naissance), elle dont le regard n’est pas parfait mais qui lui donne encore plus de volonté à restituer une image parfaite, non déformée de ce qu’elle voit m’a beaucoup plu.

Elle a une volonté farouche, c’est une battante, elle se donne les moyens malgré les sacrifices qu’elle doit faire, les douleurs physiques d’un métier exigeant, demandant patience, minutie, observation, mais aussi faire preuve d’humilité car ils ne sont finalement que des copistes derrière la réalité dans une profession élitiste.

Je suis particulièrement admirative quand un auteur met la lumière sur un domaine peu connu. Apprendre en passant un bon moment de lecture, c’est la meilleure façon d’apprendre.

Je lirai autre chose de Maylis de Kerangal,  peut être un peu moins documenté, pour y trouver le même plaisir d’écriture, de rythme, de souffle et confirmer mon intérêt. Elle a choisi de complètement s’immerger dans un monde et on ne peut que la féliciter de son travail de recherches mais je n’irai malgré tout pas jusqu’à dire que j’ai beaucoup aimé. Peut-être un peu trop, justement technique, documenté, et qui étouffe, efface les personnages qui auraient mérité d’être un peu plus mis en avant.

Mais quelle écriture ! Un style à elle, un phrasé, un rythme que j’ai beaucoup aimé.

Je vous mets quelques exemples de trompe-l’œil (marbre, décor à la Cinécittà)

TROMPE L'OEILTROMPE L'OEIL 2

Mon avis : 📕📕📕/📕

Editions Verticales (Gallimard) – Juin 2018 – 285 pages

Ciao

Arcadie de Emmanuelle Bayamack-Tam

ARCADIE

Farah et ses parents ont trouvé refuge en zone blanche, dans une communauté libertaire qui rassemble des gens fragiles, inadaptés au monde extérieur tel que le façonnent les nouvelles technologies, la mondialisation et les réseaux sociaux.
Tendrement aimée mais livrée à elle-même, Farah grandit au milieu des arbres, des fleurs et des bêtes. Mais cet Éden est établi à la frontière franco-italienne, dans une zone sillonnée par les migrants : les portes du paradis vont-elles s’ouvrir pour les accueillir?

Ma lecture

Comme j’avais beaucoup aimé  Les garçons de l’été de Rebecca Lighieri, autre nom de plume de Emmanuelle Bayamack-Tam, j’ai voulu découvrir ce qu’elle écrivait sous sa véritable identité et donc son dernier roman : Arcadie.

Arcadie, comme une terre promise. Le paradis sur terre existe-t-il ? Serait-il dans ce lieu près d’une ville jamais nommée ? Serait-il à Liberty House, dans une zone blanche que le monde, pour ceux qu’ils l’habitent, n’a pas abimée, qui est encore une terre vierge.

La narratrice, Farah, à 6 ans, s’y est installée avec sa famille de sang, composée de Bichette sa mère, son père Marqui et sa grand-mère Kirsten, elle vit entourée d’une autre famille, celle qu’ils se sont choisis.

Liberty House est une sorte de communauté, très libre dont le Maître et Inspirateur se prénomme Arcady, 50 ans, petit, grassouillet, en couple avec Victor. Car il faut tout de suite préciser que lorsque vous entrez dans cet immense domaine, vous entrez dans un autre monde. Non seulement vous êtes coupés du monde moderne (pas de portable, ni internet etc…) mais en plus tous les plaisirs charnels sont possibles, aucun frein, tout est consenti, rien de forcé. Les relations sont libres, sans complexe, sans jugement.

Depuis 10 ans c’est l’environnement de Farah, rien ne la choque, rien ne l’indispose et dès son arrivée elle va tomber sous le charme d’Arcady et en fera son mentor intellectuel mais aussi l’initiateur de sa vie sexuelle.

Il faut entrer dans ce roman sans idée toute faite : le sujet peut sembler à priori un peu sensible, voir glauque. Le fait que la narration soit faite par une jeune adolescente d’une quinzaine d’années ramène le discours à sa hauteur. Il y a de l’humour, de la naïveté également, c’est une enfant livrée à elle-même depuis son plus jeune âge, les parents étant plus préoccupés par leurs vies que par l’éducation de leur fille.

Dans cette communauté assez libre, non repliée sur elle-même (les enfants vont à l’école à la ville voisine, sortent en boîte, ont leur fait confiance même si certains franchissent certaines limites) tous les âges sont présents de 0 à 96 ans, tous avec chacun ses particularités, ses différences, mais vivants en bonne intelligence. Tout n’est qu’amour et retour aux fondamentaux que sont la nature, le respect de toutes formes de vie.

Bien évidemment quand on parle d’amour, on parle également de sexe et ce récit est principalement un roman initiatique d’une enfant qui passe à l’adolescence, au réveil de ses sens, mais l’auteure a voulu amplifier le sujet en donnant à son héroïne une ambivalence quant à son sexe : féminin mais incomplète, évoluant vers le masculin. De plus Farah n’a rien pour plaire : pas très jolie, légèrement bossue, une allure assez virile et doute donc de son pouvoir de séduction.

Et plus elle grandit, plus elle s’ouvre à l’extérieur et au monde tel qu’il est. Elle va prendre conscience que les préceptes enseignés sont loin d’être appliqués, que l’amour peut survenir également de l’extérieur, qu’il va lui falloir faire des choix, être en accord avec elle-même, s’affirmer, se différencier et s’accepter.

Pour moi ce fut une lecture pas toujours facile. Les nombreuses scènes de sexe, très détaillées, peut être trop, m’ont gênée, je dois l’avouer même si je n’ai pas le sentiment d’être prude. On comprend très vite que l’auteure a laissé libre cours à son héroïne pour raconter son quotidien, ses émotions, ses sensations, ce sont ses mots, ses ressentis, ses impressions et elle les exprime comme elles lui viennent, simplement, sans aucune pudeur….. Pudeur : elle ne connaît pas, on ne lui a pas appris ce que c’était, elle vit sa sexualité comme elle vit, comme elle mange, comme elle aime.

Cette enfant libre qui parle sans frein, n’a aucune limite et ne s’en donne aucune sinon celles de son propre plaisir. Elle découvre, elle expérimente, elle nous le dit avec franchise et humour, les mots venant au rythme de ses pensées, de ses envies et croyez-moi elle en a beaucoup. C’est une enfant sans repère que ce soit familial, parental, environnemental. Elle ne connaît que la liberté qu’on lui a donnée depuis sa naissance.

J’ai de loin préféré la deuxième partie du récit, à l’arrivée de Angossom, un migrant, qui va agir comme un révélateur pour Farah, celui qui va lui ouvrir les portes sur le monde, sur sa conscience, sur un autre monde.

Jusqu’ici je n’avais pas compris que l’amour et la tolérance ne s’adressaient qu’aux bipolaires et aux électrosensibles blancs : je pensais que nous avions le cœur assez grand pour aimer tout le monde. Mais non. Les migrants peuvent bien traverser le Sinaï et s’y faire torturer, être mis en esclavage, se noyer en Méditerranée, mourir de froid dans un réacteur, se faire faucher par un train, happer par les flots tumultueux de la Roya : les sociétaires de Liberty House ne bougeront pas le petit doigt pour les secourir. Ils réservent leur sollicitude aux lapins, aux vaches, aux poulets, aux visions. Meat is murder, mais soixante-dix Syriens peuvent bien s’entasser dans un camion frigorifique et y trouver la mort, je ne sais pas quel crime et quelle carcasse les scandaliseront le plus.(…) Ils ne mangent plus de viande et ils ont peur de la jungle, mais ils tolèrent que sa loi s’exerce jusque dans leurs petits cœurs sensibles. (p314)

Il y a derrière toute cela une satire de la Société,  de notre monde moderne.  Il y a de l’humour oui mais aussi des grincements, et c’est cette partie, cette prise de conscience de l’adolescente qui devient femme qui m’a le plus touchée. C’est un récit à plusieurs couches, à plusieurs degrés : initiatique, drôle dans ses extrêmes, ses no-limites mais plus froid et cynique sur notre société, qui a parfois les traits de cette communauté.

Ne jamais oublier qu’il s’agit de la vision de Farah, une enfant puis une adolescente  un travail d’écriture que de se glisser dans le personnage, abandonner ses propres repères d’ailleurs rien n’est dit sur les pensées des parents qu’on ne découvre qu’à travers ce que Farah nous en dit, d’ Arcady (sauf peut-être à la fin), les autres membres. Farah est le filtre de toute cette histoire.

L’amour est faible, facilement terrassé, aussi prompt à s’éteindre, qu’à naître. La haine, en revanche, prospère d’un rien et ne meurt jamais. Elle est comme les blattes ou les méduses : coupez-lui la lumière, elle s’en fout ; privez-la d’oxygène, elle siphonnera celui des autres ; tronçonnez-la, et cent autres haines naîtront d’un seul de ses morceaux. (p316)

J’ai longtemps tergiversé pour donner une graduation à mon avis, balançant entre 3,5 et 4 . C’est déroutant, parfois gênant, déstabilisant, c’est pour moi finalement un beau travail d’écriture mais je reste sur mon impression première en fin de lecture : Pas mal, original mais toute la première partie m’a réellement mise mal à l’aise par rapport à ses excès.

Etait-il nécessaire de donner tant de détails sur les pratiques sexuels de Farah ? C’est une question que je me pose souvent que ce soit pour la violence, le sexe dans beaucoup de récits. Une surenchère que l’on retrouve de plus en plus et pour quel motif : choquer, interpeller, faire parler du roman ….. Une question que je me pose régulièrement et dont je n’ai pas la réponse. En inclure ? Oui si cela est nécessaire, si cela apporte à l’histoire, au contexte, mais trop pour moi retire de son intérêt. Nous avons, nous lecteurs, notre imaginaire.

Par contre Emmanuelle Bayamack-Tam est une auteure que je vais continuer à lire, sous ses deux identités car je trouve qu’elle a le courage et la force d’aller au bout de ses styles de narration, quitte à choquer, à pousser plus loin ses limites pour une construction de récit intéressante.

Mon avis : 📕📕📕/📕

Editions POL – Août 2018 – 435 pages

Ciao

 

La somme de nos folies de Shih-Li Kow

LA SOMME DE NOS FOLIES

À Lubok Sayong, petite ville au nord de Kuala Lumpur, tout est indéniablement unique. Jusqu’à la topographie, une cuvette entre deux rivières et trois lacs, qui lui vaut chaque année une inondation et son lot d’histoires mémorables.

Cette année-là, exceptionnelle entre toutes, l’impétueuse Beevi décide de rendre enfin la liberté à son poisson qui désespère dans un aquarium trop petit, d’adopter Mary Anne, débarquée sans crier gare de son orphelinat où toutes les filles s’appellent Mary quelque chose, et d’embaucher l’extravagante Miss Boonsidik pour l’aider à tenir la grande demeure à tourelles de feu son père, reconvertie en bed & breakfast…

Ma lecture

Cette lecture a été pour moi un voyage, un dépaysement total et je pense qu’il faut le prendre comme une invitation à découvrir un pays, sa population, ses traditions.

Départ donc pour la Malaisie, pays lointain de l’Asie du Sud-Est, connue surtout pour ses plages de sable fin et ses forêts tropicales, sa faune et sa flore luxuriantes mais nous, nous partons pour un petit village Lubok Sayong, régulièrement inondé car situé dans une cuvette entourée de rivières et de lacs, où Mami Beevi a ouvert un Bed & Breakfast, dans la Grande Maison qu’elle a hérité de son père, maison aux 4 tourelles érigées pour chacune de ses femmes.

La narration est faite à 2 voix : celle de Auyon, un homme d’un certain âge, directeur d’une conserverie de litchis, ami et voisin de Beevi et celle de Mary-Anne, une enfant de 11 ans, vive et intelligente, dont Beevi va « hériter » après la mort de sa demi-sœur qui avait été la chercher dans un orphelinat.

Ismet le potier, Naïn, la folle aux sangsues, Miss Boonsidik, transexuel qui aide au bon fonctionnement de la maison, chacun amène sa touche. Nous découvrons leurs quotidiens, leurs passés et leurs espoirs. Les origines ethniques, les religions, les usages et traditions tout nous est relaté d’une manière vivante, parfois drôle mais aussi avec profondeur quand il s’agit du contraste entre plusieurs civilisations comme le permet l’accueil des touristes dans la maison de Beevi :

Pour les gens comme vous, du caractère ça veut dire quelques rats dans les rues, des beaux bâtiments anciens. S’il y a une âme, c’est parce que des gens triment dans les échoppes pour gagner leur vie, à préparer cette charmante street food qui vous ravit. De la bonne nourriture et un faible taux de criminalité. C’est ça le caractère, quand on voyage en touriste. (p214)

Mais il y a surtout Beevi, dont l’auteure ne livre de son passé que quelques informations, disséminées, çà et là, à nous reconstituer le puzzle, car c’est une femme qui ne s’épanche pas, assez rude mais avec au fond d’elle de la tendresse, de la générosité. C’est une femme au caractère déterminé, qui a dû surmonté des deuils, des affronts en particulier ceux causés par son père et à ses multiples femmes :

Mon père était laid, le croisement d’une chèvre et d’un singe, mais il avait beaucoup de charme. Même les oiseaux auraient quitter leurs arbres pour le suivre.

C’est Mary-Anne qui m’a le plus touchée : son regard lucide sur ce qui l’entoure,  sans apitoiement, parfois très adulte dans ses réflexions et parfois plus naïve, elle apporte dans la maison de Beevi le modernisme, de la gaïté, un petit vent de folie, d’espièglerie. Elle nous fait partager sa solitude mais aussi ses amitiés.

La narration sur l’orphelinat où a été élevée cette enfant avec une directrice pas ordinaire, les lectures de romances et les rêves de ces jeunes filles, qui attendent ou n’attendent plus des parents adoptifs.

Ce premier roman est une sorte de recueil de chroniques sur le quotidien de ce lieu isolé mais drainant les touristes qui font des haltes dans le B & B de Mami Beevi. Il y a parfois des événements dignes d’un roman d’aventure, les éléments, la nature, les traditions restant très présentes. Les deux générations que représentent Beevi et Mary-Anne vont se mêler, s’apprivoiser mais avec distance, sans réelle démonstration de sentiments.

Ayong, cet homme d’âge mûr apporte le pendant, l’équilibre, l’élément neutre entre ces deux éléments féminins, l’une héritière du passé et l’autre qui annonce le monde à venir.

Il y a ça et là des réflexions de l’auteure sur la vie, l’évolution de la Malaisie, envahit de touristes et la perte des valeurs ancestrales, les paysages qui changent.

Quand un américain se livre à une tuerie, c’est forcément un déséquilibré mental, il y a toujours un contexte pour expliquer la genèse du monstre. Le tireur était un détraqué, victime de sévices, de brimades ou d’ostracisme, traumatisé par la guerre ou autre autre chose. Ici, si quelqu’un s’empare d’une machette ou d’un sabre de samouraï, comme c’est arrivé récemment, on invoque l’intervention des esprits ou un dérapage religieux. (p303)

C’est la première fois que je lis un roman de littérature malaisienne, écrit en anglais par l’auteure qui est d’origine chinoise, dont c’est le premier roman (elle a écrit précédemment un recueil de nouvelles). Elle laisse plusieurs indices, mais ce n’est que mon impression, de ses influences : Hemingway avec entre autre, une pêche mémorable dans son récit avec des messages forts derrière les événements. Elle allie humour mais aussi réflexion, constat sur son pays, sur l’humain.

Sans raison de vivre, nous autres humains, alliage complexe de nerfs et d’énergie mentale, ne serions que ses sacs de matière organique destinés à servir d’engrais.(p190)

Pendant ma lecture j’ai trouvé que le récit peut être rapproché des récits relatant l’enfance et l’approche du monde des adultes comme par exemple Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, Frankie Addamset Le cœur est un chasseur solitaire.

L’écriture est plaisante, féminine et douce, la construction bien maîtrisée avec des moments forts, glissés ici et là, donnant du relief. Pour moi une belle découverte et un voyage dépaysant à l’autre bout du monde.

Mon avis : 📕📕📕📕

Lecture faite pour le Comité de Lecture

Traduction de l’anglais (Malaisie) par Frédéric Grellier

Editions Zulma – 364 pages – Août 2018

Prix du Premier Roman Etranger 2018

Ciao

Simple de Julie Estève

SIMPLE

On ne l’appelle jamais Antoine Orsini dans ce village perché au cœur des montagnes corses mais le baoul, l’idiot du coin. À la marge, bizarre, farceur, sorcier, bouc émissaire, Antoine parle à sa chaise, lui raconte son histoire, celles des autres, et son lien ambigu avec Florence Biancarelli, une gamine de seize ans retrouvée morte au milieu des pins et des années 80.
Qui est coupable ?
On plonge à pic dans la poésie, le monde et la langue singulière d’un homme simple, jusqu’à la cruelle vérité.

Ma lecture

Je me souviens lors de la rentrée littéraire avoir lu beaucoup de chroniques sur ce roman mais j’ai attendu un peu avant de la découvrir, je savais de quoi il parlait, je voulais choisir le bon moment pour le lire. Pourquoi, un pressentiment, une prémonition que sais-je mais je me doutais qu’il allait avoir de l’effet sur moi. Bonne pioche. Dès les premières lignes j’ai été embarquée, bouleversée, émue, intriguée, interpellée :

On ne dira pas ici comment il est mort. Ce qui l’a tué. On écoutera dans les odeurs de maquis, de marjolaine sauvage, la voix d’un homme qui, pour certains ou le reste du monde, n’en était pas un tout à fait. (p5)

Le décor est planté : on est en Corse avec son côté sauvage, mystérieux, rude,  nature, dans un petit village où tout le monde se connaît, ou certains ont des côtés obscurs, comme Pierre qui parfois porte une cagoule. Et puis comme parfois dans les petits villages où tout le monde se connaît, il y a un être différent, un simple, vous savez l’idiot du village, celui dont on rit, celui dont on se moque, celui sur lequel on se venge, le responsable de tous les maux.

Là dans ce village c’est Antoine Orsini de son vrai nom, car il a un nom, un prénom même si les autres l’oublient, qui erre de rue en rue, qui furète, qui observe, qui voit mais ne comprend pas toujours tout, mais qui ne peut partager avec personne ses pensées, ses découvertes car personne ne l’écoute, personne ne le comprend, personne ne s’intéresse à lui, c’est le baoul comme ont dit là-bas :

Et alors ils vont gueuler ferme-la le mongol ! Voilà ce qu’ils vont dire à coup sûr, oh ! je sais bien comment ils m’appellent, y a tellement de mots sales dans la langue en français pour causer de moi ! (p6)

Ce que j’ai particulièrement apprécié dans ce court roman, c’est le travail d’écriture de Julie Estève : se glisser dans la peau d’Antoine, restituer ses pensées, son parler, ses émotions et sentiments, avec réalisme avec ses mots à lui pour nous parler de ce qu’il subit dans sa famille, de son père alcoolique violent, de l’abandon de la part de Pierre, son frère qui a d’autres préoccupations, de Tomasine, sa sœur, qui a fui le village dans l’espoir d’une carrière à Paris.

On a tous rencontré un Antoine enfin moi j’en ai déjà rencontré, dans un village, un quartier, celui dont tout le monde se moque, livré à lui-même, ignoré de tous mais reconnu par eux dès qu’il se passe quelque chose d’anormal dans la communauté.

Dès le début du récit, Julie Estève n’y va pas par quatre chemins, on comprend qu’Antoine est mort et même mort on crache encore sur sa tombe, mais lui il va revenir pour nous révéler, à sa manière, l’histoire de sa vie.

Je n’en dirai pas plus, 116 pages, c’est court mais là c’est intense, moi cela m’a noué le cœur et les « tripes », on sent le drame arrivé, Antoine ne cache rien, il est naïf, il dit les choses comme elles sont, il éprouve des sentiments et les exprime, pas toujours bien, pas toujours au bon moment, pas toujours à la bonne personne, ne distinguant pas ce qu’il faut dire et ce qu’il faut taire et pourtant il détient des vérités. Quand il n’y a pas personne pour l’entendre il part dans la nature, il arpente les collines, il connaît les chemins et il parle à ceux qui peuvent l’entendre : les arbres, une chaise ou Magic, son seul ami….

L’écriture est délicate mais précise et percutante, dans le choix des mots pour restituer l’univers de cet homme, le milieu où il vit, l’ambiance, le parler de chaque personnage. Un exemple, page 108, la succession des mots pour faire ressentir, et c’est très réussi, l’effondrement du monde d’Antoine……

Les dernières pages m’ont chavirée : douleur, tristesse, gâchis, injustice, mais aussi colère sur nous, notre société, sa violence, quelques derniers mots, phrases, chanson sur fond de vérité, qui ne sera jamais révélée.

Quand je découvre un tel roman, je sais pourquoi je lis, pourquoi j’aime lire : pour partir pour un voyage dans les émotions, dans la vie, retrouver des sensations éprouvées, des sentiments vécus, écrits avec justesse, avec poésie mais aussi efficacité, nous faire rêver parfois mais aussi confronter à notre société, aux humains dans toute leur beauté parfois mais aussi dans toute leur noirceur.

Merci à Julie Estève de m’avoir alpaguée, émue, d’avoir si bien raconté Antoine, le simple qui était un poète à sa manière, qui aimait Florence, qui n’aurait pas fait de mal à une mouche et pourtant la souffrance il connaît,  elle fait partie de sa vie mais il ne l’exprime pas ainsi. Il raconte, il nous raconte, sans jugement, simplement ce qu’il vit.

Il avait ce rêve qui dévorait tout. Il faisait avec des fleurs des bouquets qu’il donnait aux autres. Les autres le traitaient de fillette, comme si être une petite fille était une vieille honte. En grandissant, les insultes ont pris du poids, la cruauté des galons. (p110)

Mon avis : 📕📕📕📕/📕  COUP DE ❤

Merci aux Editions Stock et NetGalleyFrance pour cette lecture.

Editions Stock – 116 pages -22 Août 2018

Ciao

La neuvième heure de Alice McDermott

LA 9EME HEURE

Jim agite doucement la main en refermant la porte derrière sa femme Annie qu’il a envoyée faire des courses. Il enroule alors soigneusement son pardessus dans le sens de la longueur et le pose au pied de cette même porte. À son retour, c’est un miracle si Annie ne fait pas sauter la maison entière en craquant une allumette dans l’appartement rempli de gaz.
Les chevilles enflées après une journée à faire l’aumône, sœur Saint-Sauveur prend la relève des pompiers auprès de la jeune femme enceinte et des voisins sinistrés de ce petit immeuble de Brooklyn. La nouvelle du suicide étant déjà parue dans le journal, elle échouera à faire enterrer Jim dans le cimetière catholique, mais c’est très vite toute la congrégation qui se mobilise : on trouve un emploi pour Annie à la blanchisserie du couvent où sa fille Sally grandit sous l’œil bienveillant de sœur Illuminata, tandis que sœur Jeanne lui enseigne sa vision optimiste de la foi. Et quand cette enfant de couvent croira avoir la vocation, c’est l’austère sœur Lucy qui la mettra à l’épreuve en l’emmenant dans sa tournée au chevet des malades.

Ma lecture

Ce roman nous entraîne à Brooklyn au début du XXème siècle (si on fait un rapide calcul par rapport aux générations et événements car il n’est pas vraiment daté) Jim décide d’en finir avec la vie. Il a été licencié, sa femme Annie attend leur premier enfant, et il manque d’énergie pour se lancer dans la recherche d’un travail, il touche un peu à l’alcool, il ne supporte plus cette vie difficile.

Dès le début nous sommes plongés dans les quartiers miséreux de l’Amérique qui sont arpentés par les religieuses d’une congrégation qui vient en aide aux malades, aux meurtris, aux laissés pour compte. Dès la découverte du corps de Jim, Annie va être pris en charge par la congrégation pour l’aider à remettre en état son petit logement, trouver un travail à la blanchisserie de la congrégation qui lui permettra de rester proche de sa fille, Sally en particulier par sœur Jeanne  et sœur Illuminata.

L’auteure décrit minutieusement la misère qui règne dans ces quartiers déshérités et le travail des religieuses qui tentent d’apporter réconfort, hygiène, soins à des familles démunies et au bord de l’agonie. Quand ces femmes ne sont pas à soigner, récurer, aider, réconforter, elles partent avec leurs paniers de collectes afin de mendier quelque argent en s’installant parfois dans le froid  pour améliorer le sort de toute cette population.

Rien ne nous est épargné dans la description du travail de ces religieuses, des actes de la vie quotidienne qu’elles doivent assurer lorsque leurs protégés ne sont plus en état de le faire,  faisant preuve d’une abnégation, d’un dévouement sans faille : fortes mais fermes quand il le faut, elles vont au bout de leurs forces, de leurs convictions pour soulager la misère.

Sally va grandir parmi elles, dans l’ombre de la religion et n’ayant connu pratiquement que cet environnement elle décidera d’entrer les ordres. Mais sa première vraie confrontation avec le monde extérieur risque de faire vaciller sa foi. D’autres événements surviendront qui obligeront cette jeune fille à grandir vite, à faire des choix, à découvrir la vie, la vraie vie dont elle était jusqu’à se jour ignorante.

La vie passe en un clin d’œil. Pas besoin d’imagination pour la convaincre qu’elle était déjà passée. (p186)

Alice McDermott a fait le choix de construire son récit en incluant à travers l’histoire de cette mère  le passé d’une autre famille qui va jouer un rôle important, la narration étant faite le père aux petits enfants.

C’est une histoire de famille dans un quartier où les personnes se cotoîent depuis longtemps, partageant misère et difficultés, avec des petits moments de bonheur, et où le destin joue un rôle important. Différence des classes sociales, pouvoir de l’argent qui peut changer une vie, le sens du devoir pour d’autres, les relations coupables et cachées.

L’auteure s’attache à rendre le climat du quartier, des petites gens, les conditions de vie de tout ce petit peuple, c’est un univers à la Dickens, à la Victor Hugo. On parle beaucoup odeurs, couleurs, environnements,  on ne s’attarde pas trop sur les sentiments, même s’ils existent. La vie des religieuses est faite de prières, de devoirs, de foi, du choix de vies qu’elles ont acceptées mais que la présence de Sally, fillette va illuminer en apportant parfois un peu de gaité dans leur quotidien par les imitations qu’elle fait.

De l’intérieur de sa coiffe blanche, ses petits yeux, les petits yeux délavés d’une vieille femme, passaient sur nous. Une seconde, quelque chose d’affectueux, de joyeux même, en chassa le chagrin, mais une seconde seulement. Quand l’ombre grise revint, nous reconnûmes en elle non pas une lueur transitoire, aussi brève qu’un clignement d’yeux, mais une douleur qui avait toujours été là dans le cher et vieux visage. « Dieu, connaît mon cœur, dit-elle. Donc, je n’ai pas besoin de Lui demander son pardon, voyez. » (p281)

L’écriture rend totalement cette ambiance d’abnégation, on ressent le poids de ces tâches, les techniques qu’elles utilisent pour venir à bout des situations les plus difficiles, la parfaite organisation qu’elles ont,  mais aussi sur la distance qu’elles mettent parfois face à ce qu’elles voient, à ce qu’elles vivent, elles ne s’attachent pas, n’en parlent pas mais on comprend bien que tout cela laisse des traces.

C’était pour moi la découverte d’une auteure mais aussi un voyage dans ces quartiers pauvres, où la vie ne tient souvent qu’à un fil mais où règne malgré tout l’amitié, l’entr’aide et l’amour. J’ai retrouvé le style de certains romans de la littérature américaine telle que Betty Smith par exemple mais avec peut être un peu moins de dynamisme et une construction dans laquelle j’ai eu, parfois, un peu de mal à me retrouver surtout dans les éléments du passé, la généalogie des familles, à faire emboiter toutes les pièces.

Je remercie les Editions de la Table Ronde pour cette découverte.

Prix Fémina Etranger 2018

Mon avis : 📕📕📕📕

Editions de la Table Ronde (Quai Voltaire) – Août 2018 – 288 pages

 

 

 

 

 

«Si j’étais Dieu, avait coutume de dire sœur Saint-Sauveur, je ferais les choses autrement.» À défaut de l’être, les Petites Sœurs soignantes des Pauvres Malades, chacune avec son histoire et ses secrets, sont l’âme d’un quartier qui est le véritable protagoniste du roman d’Alice McDermott.

Les carnets de Cerise – Tome 5 – Des premières neiges aux perséides de Joris Chamelain et Aurélie Neyret

LES CARNETS DE CERISE 5

Cerise, onze ans, vit seule avec sa mère et rêve de devenir romancière. Elle a déjà commencé à écrire ses carnets ! Son sujet favori : les gens, et surtout les adultes. Elle les observe pour tenter de deviner leurs secrets les plus enfouis… Au fil de ses enquêtes, elle a compris à quel point son passé lui manquait et faisait tout pour ressurgir. À travers une correspondance avec sa mère, Cerise va replonger dans ses souvenirs, dans son enfance – des premières rencontres aux premiers mensonges… Ce voyage lui dévoilera le secret de ses carnets et on comprendra enfin pourquoi elle déteste tant que les adultes dissimulent quelque chose…

Ma lecture

Comme une enfant mais aussi comme une adulte, j’ai pris un plaisir fou à découvrir Cerise et à suivre ses enquêtes. Je voulais absolument savoir le fin mot de l’histoire de cette si attachante petite fille, de ses amies et de sa famille. J’avais eu vent que le dernier tome était riche en émotions….. Je confirme.

Cerise dans celui-ci va mener l’enquête la plus importante pour elle. Découvrir son passé pour pouvoir grandir et s’épanouir. Grâce à des échanges de lettres, sa mère et elles vont  remonter le temps et combler les absences de souvenir en particulier en ce qui concerne son père.

L’enquête va remonter à l’arrivée de Cerise et de sa maman dans le village et peu à peu les trous vont se combler, les explications vont être données. J’aime particulièrement, comme dans les tomes précédents, le mélange entre la bd avec l’histoire en cases, mais aussi les pages du journal de Cerise et cette fois-ci en plus les lettres de la fillette et de sa maman.

J’ai particulièrement aimé la délicatesse du récit portant pourtant sur des sujets difficiles, le deuil, les idées fausses, l’incompréhension, la culpabilité mais sur bien d’autres sujets (je ne veux pas vous dévoiler les autres thèmes abordés car cela vous révélerait une bonne partie du récit). Rien n’est édulcoré mais a été abordé de façon très pédagogique finalement. Trouver un moyen de se parler même quand on arrive plus à se comprendre.

On retrouve tout au long de l’album les différents personnages qui ont émaillé les précédents albums, toutes les pièces se mettent en place, chacun avait un rôle à jouer pour faire grandir Cerise et arriver à ce dénouement. On ressentait dans les précédents albums qu’un mystère existait dans la vie de cette petite fille et de sa maman, il y avait des non-dits, des paroles en suspens, des douleurs qui ne s’éteignaient pas.

La qualité des illustrations contribue largement à la réussite de cette série, mêlant les cases au journal tenu par Cerise. Une série que je recommanderais vivement à des jeunes lecteurs, peut être plus des petites filles quoique …. mais je recommanderai également aux adultes d’aller dans les rayons jeunesses des librairies ou des bibliothèques, il y a vraiment des perles à découvrir. Bravo aux auteurs.

C’est bien écrit, parfaitement maîtrisé dans sa construction, c’est en plus un joli livre…. Que dire de plus

LES CARNETS DE CERISE 5 2LES CARNETS DE CERISE 5 1

Mon avis : 📕📕📕📕

Collection Métamorphose – 76 pages – Novembre 2017

Ciao

 

Avec toutes mes sympathies de Olivia de Lamberterie

AVEC TOUTES MES SYMPATHIES

Le 14 Octobre 2015, le frère d’Olivia de Lamberterie se suicidait en se jetant du pont Jacques Cartier à Montreal. Cet homme brillant, âgé de 46 ans, souffrait d’un mal être permanent dont aucun médecin ni sa famille ne put le sortir.
Olivia de Lamberterie, chroniqueuse littéraire en Elle et France Télévisions,en panne de lecture depuis sa mort et qui avait le rêve d’écrire retrouve un message de son frère : « Ecris ton livre ». Elle prend la plume afin d’exorciser la souffrance d’un suicide et de l’absence d’un être cher.
Ma lecture
Depuis que je tiens ce blog, je me suis toujours tenue à être honnête avec moi-même, donner en toute franchise mon ressenti à chaque lecture, allant parfois à contre courant des autres avis.
C’est un roman dont tout le monde a parlé lors de la Rentrée Littéraire de Septembre 2018 pour plusieurs raisons je pense. Première par son auteure : une chroniqueuse connue dans le milieu littéraire (mais que je ne connais pas spécialement) mais aussi par le sujet dont il traite, très personnel et difficile : le suicide d’un frère.
Je ne vous cache pas que dans un premier temps je n’ai pas eu envie de le découvrir. Pourquoi : parce qu’il y avait un côté douloureux, voyeurisme, intime qui me dérangeait d’aborder. Lisant beaucoup d’avis très positifs au fil des semaines et après son passage à La Grande Librairie et divers interviews, j’ai pensé qu’il fallait que je franchisse le pas et me faire ma propre opinion.
Olivia de Lamberterie a fait le choix de remonter dans ses souvenirs, à travers principalement deux périodes : l’été 2015 où déjà une tentative avait eu lieu et ensuite l’automne 2015 où Alex avait décidé cette fois-ci qu’il en finirait avec une vie où il ne se sentait pas à sa place. Pourtant c’est un homme qui avait tout : la beauté, la réussite, une femme et des enfants aimants, mais sourdait en lui une mélancolie, un désespoir qui l’ont mené à essayer de trouver un ailleurs meilleur.
Et c’est l’une des questions principales de l’auteure : où est son frère ? Elle le voit, elle le sent en oiseau, libre mais toujours présent dans sa vie. Plutôt que de se taire, elle préfère mettre des mots sur sa douleur, sur l’absence et aussi l’incompréhension parfois.
On ressent fortement l’imprégnation du milieu littéraire dans lequel l’auteure vit :
La lecture est l’endroit où je me sens à ma place. Lire répare les vivants et réveille les morts. Lire promet non de fuir la réalité, comme beaucoup le pensent, mais d’y puiser une vérité. L’essentiel pour moi est qu’un texte sonne juste, que je puisse y discerner une voix, une folie ; je n’aime pas les histoires pour les histoires, encore moins les gens qui s’en racontent (….) Et puis lire, autorise à être là sans être là. (p10)
Pour Olivia de Lamberterie c’est un travail d’écriture sur un sujet personnel, douloureux, où elle mêle les souvenirs heureux et malheureux. Elle exorcise sa douleur en la couchant sur le papier.
Alex, je ne veux pas voir mourir sa mort. Je veux en éprouver toutes les particules, les revendiquer, y puiser des ressources insoupçonnées, explorer cet inconnu, porter un brassard noir, hurler au scandale, scruter les cieux, comprendre. (p157)
Elle la décortique, elle la dissèque, elle feuillette le livre de ses souvenirs, sa famille, elle tente de comprendre, de retrouver des indices annonciateurs, des signes, d’aller au-delà des événements et de comprendre l’impact qu’ils ont eu sur elle, sur sa vie.
Pendant ma lecture, j’ai trouvé qu’il y a avait beaucoup de phrases « faciles », toutes faites du style :
« – Mes nuits n’étaient pas plus belles que mes jours
– pleurer des rivières (mentionné à plusieurs reprises)
– de battre mon cœur s’est-il arrêté
– j’ai l’impression d’être une chienne dans un jeu de quilles
– Tous pleurnicher les papattes en rond ? »
Je ne mets quelques exemples mais il y en a beaucoup et cela m’a gênée dans le sens où à l’avance, dès que je voyais un mot je connaissais déjà la phrase qui allait suivre. Des phrases toutes faites sur un sujet pourtant tellement personnel.
Bien sûr c’est un premier roman, écrit dans la souffrance par une personne qui vit dans le monde des livres, de la littérature et de la culture et son activité influence sa plume mais cela, pour moi, à retirer un peu de la spontanéité.
C’est un récit sur la perte, l’absence, l’incompréhension même si le mal être de son frère était connu, sur l’impuissance à l’aider, à le sortir, un regard sur la famille, les amis,  sur le monde psychiatrique, sa misère. On a la gorge nouée tellement la sincérité des sentiments de Olivia de Lamberterie est là, sa détresse, les émotions affluent et on ne lâche pas le livre même si on connaît malheureusement l’issue.
On peut reconnaître à Olivia de Lamberterie le courage de partager cette perte, sa sincérité, incluant des touches d’humour qui allègent le récit, le rendent plus « léger et supportable », un regard sur elle-même parfois sans complaisance, mais aussi l’incompréhension de l’absence, de la vie qui continue malgré tout, sans l’être aimé, sans l’être cher mais qui reste présent, malgré tout et c’est plus cette partie là que j’ai aimée.
Comme pour Les Rêveurs d’Isabelle Carré, je me pose la question de savoir si l’auteure n’était pas célèbre, connue, parlerait-on autant de son livre ? Je risque de choquer certain(e)s mais même si j’ai apprécié ma lecture il y a pour moi dans chaque lecture plusieurs facteurs :  le récit, sa construction, l’écriture et dans le cas présent je pense que l’on est fortement influencé par le thème du récit, le deuil, l’absence, l’émotion, la douleur.
Pour moi c’est un témoignage, émouvant, plein de sensibilité. C’est une lecture sur un thème difficile, très personnelle, tellement les sentiments sont forts, l’émotion et la douleur présentes mais je suis toujours un peu mal à l’aise avec ce type de sujet venant de personnes du monde des médias.
Mon avis : 📕📕📕/📕
Editions  Stock – 199 pages – 22 Août 2018
Je remercie les Editions Stock et NetGalley pour cette lecture
Ciao

America N°4 de François Busnel et bien d’autres

AMERICA 4

Ma lecture

Me voilà au bout de mon rattrapage de lecture de cette revue…… Et aucune déception. En plus le numéro 4 est consacré à la violence aux Etats-Unis, et il y a encore quelques jours il y a eu un massacre dans une synagogue à Pittsburg, donc toujours et encore d’actualité, malheureusement.

Je vais commencer, comme toujours, par le Grand Entretien et l’invité est Paul Auster dont j’ai lu 4.3.2.1.et il revient dans cet article entre autre sur l’écriture et le contenu de ce volumineux roman….. passionnant de lire la genèse d’un livre, le point de vue de l’auteur, comment il écrit, son travail. Cela me passionne à chaque fois d’autant plus lorsque j’ai lu un ou des livres de cet écrivain  il m’éclaire parfois sur certains détails ou orientations.

Petite parenthèse pour vous expliquer que je retrouve ce même plaisir en lisant un peu chaque jour le Journal d’un écrivain de la grande Virginia Woolf dans lequel je découvre également son travail, comment le livre vient à maturation d’abord dans son esprit, puis son travail, laborieux parfois, d’écriture. J’en suis à 1928, elle écrit Orlando … Mais je vous en parlerai lorsque j’arriverai au bout de ce petit bonbon que je savoure.

Revenons à America et au maître du thriller américain Stephen King qui livre un essai Guns sur les armes et la violence et il sait de quoi il parle.

Un article m’a particulièrement intéressée, touchée c’est celui de Benjamin Whitmer : l’Histoire Interdite qui revient sur la fête de Thanksgiving, son origine. Il y a celle enseignée dans les écoles mais il y a toutes celles qui se cachent derrière, dont on parle moins et comment les colons ont remercié les amérindiens de leur avoir donné les moyens de survivre en temps de disette… On connaît tous plus ou moins les massacres perpétrés mais de lire certains épisodes sanglants ne fait pas de mal….. Ne pas oublier que finalement à part les amérindiens tous les américains sont issus de l’immigration !

Autre article à chaque fois intéressant à découvrir : une ville racontée par un écrivain et cette fois-ci qui mieux que Chicago peut représenter un lieu de violence américaine et c’est Véronique Ovaldé qui déambule dans cette ville hyper violente, son récit est entrecoupé de témoignages d’habitants qui donnent leur vision de leur ville.

Le grand roman américain abordé est cette fois-ci Sur la route de Jack Kerouac (que je vais tenter de me procurer). Découvrir un livre en passant par son auteur et en incluant le début du récit donne une idée de l’écriture et me permet de me rendre compte s’il m’attire ou pas….

Il y a à chaque numéro un reportage photos cette fois-ci consacré à des hommes et femmes qui décident de quitter le monde industrialisé pour retourner vivre en pleine nature, comme pendant la période préhistorique. Je regarde un documentaire Vivre loin du monde et la jeune femme dont parle ce reportage photos en était l’héroïne. Incroyable la manière dont elle vit, dans un milieu hostile, refusant toute modernité : ni porte, ni fenêtre, s’habillant de peaux de bêtes, revenir à l’âge de pierre. Les paysages sont magnifiques, les conditions de vie rudes mais quelle force de conviction !

Bien sûr le poisson rouge dans le bocal a donné sa petite touche, Olivia de Lamberterie chronique sur Les Argonautes de Maggie Nelson (rigolo de lire cette chronique sur un livre que j’ai essayé deux fois de lire pour le comité de lecture sans succès, apparemment Olivia elle a aimé ….) et Augustin Trapenard met le point final, comme à chaque fois, au contenu.

Me voilà à jour et je vais maintenant lire le N°7 qui est paru en Octobre et qui traite de la religion aux Etats-Unis.

C’est pour moi une lecture très instructive, très éclairante sur ce pays si complexe, si varié et si inquiétant avec l’arrivée de l’homme à la mèche jaune. Je découvre et comprends mieux certains aspects, je suis parfois étonnée, révoltée, je découvre en plus des auteur(e)s et leurs plumes et je vais ensuite acheter leurs livres car leurs positionnements, leurs écritures et leurs univers m’interpellent. C’est ainsi que j’ai découvert récemment dans un précédent numéro Jean Hegland dont je viens de lire Dans la forêt qui a été pour moi un coup de cœur.

Si vous aimez la littérature américaine, si vous voulez mieux comprendre les enjeux, l’histoire, la vie de ce pays, lisez America.

Mon avis : 📕📕📕📕

Les Editions America – Janvier 2018 – 194 pages

Ciao

 

 

 

 

La saison des fleurs de flamme de Abubakar Adam Ibrahim

LA SAISON DES FLEURS DES FLAMMES

Lorsque Hajiya Binta Zubaïru surprend Reza en pleine effraction chez elle, couteau à la main, son destin s’enlace à celui du jeune dealer. Malgré l’étrangeté de leur attirance réciproque, à leurs yeux interdite, éclot entre cet homme de main d’un politicien corrompu et cette veuve musulmane de trente ans son aînée une passion illicite, sensuelle et déchirante.

Ma lecture

Rencontrer un jeune homme de 30 ans son cadet alors que celui-ci est en train de rafler dans la maison, bijoux et objets de valeur et se sentir irrésistiblement attirés l’un vers l’autre, voilà déjà une histoire d’amour qui débute d’une manière peu banale. Même si elle sent à l’avance l’odeur des mauvaises journées, elle n’aurait jamais pu imaginer découvrir à 55 ans le plaisir, le désir pour cet homme de 25 ans.

Ce fut à ce moment précis, devait-elle songer plus tard, que les pétales de sa vie, pareils à un bourgeon qui avait enduré un demi-siècle de nuits, se mirent à s’ouvrir enfin. (p62)

Dans ce roman qui est un premier roman récompensé par le Nieria Prize for Literature en 2016, Abubakar Adam Ibrahim évoque beaucoup de thèmes : l’amour mais sous l’angle d’un couple où c’est la femme qui est plus âgée que l’homme, sur un continent, comme sur bien d’autres, où l’inverse ne choque pas, plus. Scandale….. Autre thème abordé : la délinquance : drogue, trafic en tout genre mais aussi celle liée aux milieux politiques, où l’argent circule pour obtenir le pouvoir quitte à faire disparaître les éléments gênants.

Le livre comporte deux parties : portant chacun le nom des deux héros. Hajiya Binta (Binta), veuve d’un homme à qui elle a été marié, sans amour mais qu’elle respectait, dont elle a eu quatre enfants mais qui surmonte difficilement la perte d’un de ses fils : Yaro, abattu par la police.

Depuis la mort de son époux, elle se consacre à l’enseignement et élève Fa’iza, sa nièce de 15 ans, traumatisée par un massacre perpétré sous ses yeux, enfoui dans sa mémoire et qu’elle peine à surmonter. Dans sa maison vit aussi depuis quelques temps sa petite-fille Ummi, dont la mère est en conflit avec son deuxième mari car celui-ci veut prendre une seconde épouse.

L’espace d’un instant, Binta songea comment le destin avait cruellement uni son sort et celui de cette enfant qui luttait encore pour trouver un sens à son existence. Comment elles avaient toutes les deux perdu les hommes de leurs vies, à environ dix ans d’écart, dans les conflagrations de la foi et des identités ethniques qui déchiraient  Jos. (p110)

C’est une maison vivante où l’on retrouve les activités d’adolescentes de notre époque, épluchant les magazines où elles retrouvent leurs idoles, se maquillant, ayant leurs premiers émois, les enfants devenus adultes, revenant avec leurs vies, leurs soucis, mais aussi  l’amoureux de Binta, qui a demandé sa main à son fils aîné mais que celle-ci ignore, refuse. Mais c’est une maison où flotte encore les fantômes des absents, tués, massacrés dans des conflits ethniques, religieux ou politiques.

La rencontre avec Reza, ce jeune homme de 25 ans va faire l’effet d’une bombe dans la vie de Binta, dont la vie était toute tracée. Il va lui ouvrir les portes du plaisir charnel, elle va découvrir son corps, des sensations inconnues jusque là. L’amour va lui donner une nouvelle jeunesse et elle prend des risques inouïs pour retrouver son jeune amant dans une ville où tout le monde se connaît, où tout se sait, où tout se voit, où les rumeurs soufflent aussi vite que le vent.

Si Reza devient son initiateur au plaisir, Binta va tenter d’éveiller en lui, l’envie de reprendre des études, de ce que l’éducation peut lui offrir, elle va planter une graine en lui qui va germer, s’amplifier avec une autre rencontre, celle de Leila, jeune fille cultivée qui va croiser sa route.

Les histoires d’amour finissent mal en général, dit la chanson et celle de ces deux amants est foudroyante car ils n’en sont pas les seuls acteurs. Beaucoup d’ingrédients vont entrer dans la ronde : les fantômes de chacun, les manques, les morts, les absents mais aussi les traumatismes de guerres civiles, de bandes armées qui circulent, de la drogue qui abîment les êtres.

Reza est loin d’être un enfant de choeur, il règne sur une bande de voyous vivants de trafics et de travaux commandités par des hommes puissants qui manipulent à leur profit ces jeunes avides de d’argent et de reconnaissance.

Pendant toute la lecture on est imprégné de la vie du pays : les journées rythmées par les prières, les parfums, la moiteur et la chaleur. La condition féminine est omniprésente : la bigamie, le mariage forcé, la place de la femme, de la veuve, de la mère dans la société africaine. Il y a beaucoup de détails sur le quotidien de cette femme : parfum, tissus etc….. c’est très sensuel, très féminin d’autant que la maison de Binta est une maison où vivent principalement que des femmes de générations différentes mais où le poids des traditions et de la famille reste très fort.

L’écriture est très agréable, très descriptive même si j’ai trouvé que la deuxième partie (celle sous l’identité de Reza) était beaucoup plus vive, plus dynamique. J’ai lu cette dernière partie avec avidité : on sent que l’histoire prend un tour dramatique, les pions se mettent en place, un à un. Binta, elle,  a la charge d’une famille même si elle devient une femme amoureuse, oubliant toute règle, quant à Reza, c’est un jeune loup solitaire, intelligent, mais chef d’un réseau de voyous, de petites frappes qui vont tous se trouver enrôlés dans un événement qui va les dépasser. Ils pensent être les maîtres du jeu mais ils vont trouver sur leurs routes bien plus manipulateur qu’eux, bien plus puissant.

L’auteur avec ce roman, qui est un premier roman, fait preuve d’une maîtrise dans la construction du récit, où les sentiments des deux personnages principaux mais surtout ceux de Binta, dont on suit la lente transformation mais aussi les doutes, les désirs mais les douleurs qui restent ancrées en elle. Pour les deux protagonistes cette rencontre va les faire se pencher sur leurs existences, leurs passés, leurs présents et jouer un rôle dans leurs futurs.

Comme je l’ai déjà dit concernant la qualité des couvertures des livres édités par les Editions de l’Observatoire, celle-ci est très représentatif de l’ambiance du récit : une histoire de femme, peu commune dans un contexte de traditions, de religion et de violence.

Mon avis : 📕📕📕📕

Editions de l’Observatoire – 418 Pages – Août 2018

Je remercie les Editions de l’Observatoire de m’avoir permis cette lecture.

Traduction (anglais) de Marc Amfreville

Ciao