L’Olympe des infortunes de Yasmina Khadra

L'OLYMPE DES INFORTUNES

Il y a des livres qui se glissent, parfois, dans votre pile, délicatement, une voix amicale qui, l’air de rien, vous dit : tu verras, lis et après tu comprendras pourquoi j’aime autant cet auteur.

Je l’ai gardé au chaud tout l’été, la couverture me laissait présager un univers marginal, rude et dur et avec les premiers frimas, j’ai franchi le pas, bien à l’abri, moi qui ai la chance de vivre au chaud, dans le confort d’une maison.

On plonge donc dans un monde marginal entre une décharge et la mer, un terrain vague ou un vague terrain comme on voit tant aux périphéries de nos villes, là se croisent des personnages sans passé mais avec un présent fait de survie, d’alcool, de folie et de luttes. Comme dans toute société, il y a des clans, des rivalités mais on se respecte aussi et parfois on s’aime.

Les plus aguerris prennent sous leurs ailes les plus jeunes, les plus faibles, les plus fragiles. Il y a des joies, des peines et il y a au-delà la ville et ses trésors.

Le récit se compose de deux parties : dans la première c’est un état des lieux, un inventaire : les rapports entre chacun, les clans. Celui de Ach, le Borgne, le Musicien, la tête pensante qui cohabite et protège Junior, jeune homme simplet mais en demande d’amour, de connaissances et d’attentions, curieux de la vie et du monde.

Il y a l’autre bande, celle de Pacha, plus trouble, étrange, violente mais pas moins en souffrance et en quête de bonheur. Pacha lui s’est attaché à Pipo, que l’on croit être son souffre-douleur mais qui se révèle être son amant.

Happés par l’amour splendide qui les a conçus, les deux amants se rentrent dedans, pareils à deux étoiles filantes, si fort que leurs corps manquent de se désintégrer.(P84)

Dans la deuxième partie, un homme, Ben Adam, débarque parmi eux. Il a l’allure d’un ange, d’un prophète, il parle bien, il connaît tout de leurs passés, de leurs présents et propose à Junior, de rejoindre l’autre monde, celui où il pourra se révéler.

Ben Adam va être celui qui va lever le voile qui entoure chacun d’eux, les masques vont tomber et chacun va devoir affronter ses fêlures. La ville est-elle synonyme de bonheur pour ces marginaux, donnera-t-elle une chance à ces exclus. Le rêve est-il accessible pour eux ?

Plus jamais je ne ferais confiance aux bergers, aux seigneurs, aux braves ni aux ermites et n’élirais mes prophètes que parmi les pompiers.(p109)

Les opinions s’affrontent : doit-on tenter sa chance, doit-on écouter ceux qui savent, les sages ? Et leurs conseils ne sont-ils pas influencés par la peur de l’absence ou par leur propre renoncement à changer ?

– Sais-tu ce qui rend le vice tentant ? ….
C’est l’illusoire dont il se revêt .(p138)

Et puis, le fossé n’est-il pas trop grand entre la ville et leur territoire ?

Souvent on s’en rend pas compte. La chance nous sourit tous les matins, le bonheur nous accueille tous les soirs, et on s’en rend pas compte. On s’y habitue et on pense que ce sera tous les jours ainsi. On fait pas gaffe à ce que l’on possède puis hop ! d’un claquement de doigts, on s’aperçoit que l’on a tout faux. Parce qu’on croit avoir décroché la lune, on veut croquer le soleil aussi, et c’est là que l’on se crame les ailes. (p156)

Ont-ils les clés pour s’y faire une place, n’y laisseront-ils pas une partie d’eux-mêmes ?

On a plus de chance de sortir indemne d’un ni de vipères que d’une ville de rupins, sans âme et sans fraternité, où les voisins de palier ne se disent pas bonjour et où l’on ne s’attarde guère sur la détresse d’autrui. (p172)

Très beau récit à la limite du conte philosophique et du roman sur la marginalité dans notre monde, sur les différences, sur les inégalités et sur le regard que l’on porte sur les exclus. Un regard sans complaisance, lucide et guère optimiste sur les affres de notre société, ses valeurs, ses luttes. C’est doux et violent, ça ne peut laisser indifférent car il y a aussi de beaux moments d’humanité et d’amitié.

Agit-on pour le bien d’autrui ou de soi,  pour une lutte de pouvoir ou de possession ? Le fait-on pour l’intérêt de l’autre ou dans son propre intérêt ?

Et d’un coup, cela fait tilt dans sa tête : cette toxine qui lui vrille le cerveau, qui le rend insomniaque la nuit et hagard le jour ; cette interrogation lancinante et insaisissable à la fois, intense et douloureuse lui livre enfin son secret : elle est cette chose qui nous rabaisse et nous grandit en même temps, ce pécher précieux par lequel – et qu’importe la faute – on accède à la rédomption : la Culpabilité. (p147)

C’est magnifiquement écrit, construit et cela monte crescendo. Grâce aux pensées, sentiments et positions de chacun on a en mains tous les ingrédients pour réfléchir à notre monde qui avance mais à quel prix et avec combien d’humains exclus de la marche en avant. Que deviennent-ils, quel est leur avenir ?

Ma note : ♥♥♥♥

Ciao

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