Les sentiers délicats d’Eric Holder

Partir, dit-on, c’est mourir un peu. À suivre Éric Holder dans les méandres de ses sentiers délicats, on aurait l’impression de revivre. Bien plus que la destination, c’est le voyage qui compte. Un voyage à l’intérieur de huit nouvelles et par tous moyens : à pied, en chemin de fer, à moto, en voiture, etc. Mais qu’importe, pourvu qu’on ait l’ivresse. Celle du jeune narrateur qui par son échappée belle parachèvera son éducation. Celle de cet écumeur de rivières qui a pour maison le monde sur un coup de volant. Le motard n’est pas en reste : pesanteur abolie au profit de la force centripète, halte impromptue, plaidoyer pro moto. Se souvenir d’une Alfa Romeo rouge, et Anne Deux apparaît sur le siège conducteur. Dans le train, la conversation oiseuse d’un couple anglais se révèle être le déclencheur d’un cocorico d’anthologie. Et parfois suffit au bonheur de marcher dans la campagne tout en écoutant le pèlerin, frère Jean. Ne reste plus qu’à s’accommoder du jet lag où le songe peut l’emporter sur la réalité, à moins que ce ne soit le contraire.

Ma lecture

J’ai découvert Eric Holder en étant jurée pour le Prix France Télévisions Romans en 2018 avec son roman, La belle n’a pas sommeil que j’avais énormément aimé sans pouvoir vraiment expliqué pourquoi son écriture m’avait autant touchée. Ensuite j’ai lu La correspondante et je m’aperçois que certains thèmes sont omniprésents dans ses romans : la nature, bien sûr, les chemins mais aussi l’observation de ses congénères croisés ici ou là.

Dans ce recueil de huit nouvelles, l’auteur emprunte différents chemins, différents moyens de transport ou différents voyageurs, lui ou d’autres qu’ils soient motard, camionneur, fugueur, journaliste, écrivain, tzigane.

Huit nouvelles, huit instantanés, huit petits carnets de voyages, très courts dans lesquels il évoque certains souvenirs comme une fugue à 13 ans L’échappée belle, l’écoute d’une conversation dans un train, France 1 – Angleterre 0, une très jolie nouvelle, Frère Jean, sur son amitié avec Jean Rolin, journaliste-écrivain :

L’attention que je lui porte dit assez l’admiration dans laquelle je le tiens. Peu de jours sans que je pense à lui, et je me moque qu’il se souvienne de moi.(…)Quand nos chemins se croiseront à nouveau, je ne lui indiquerai plus le sien. Un feu attendra dans la cheminée. Nous marcherons. Il parlera. J’écouterai le pèlerin (p135-136)

un congrès d’auteurs au Canada, Lost in translation, la rencontre d’une tzigane à Charleville Mezières, Un instant d’éternité,  sur les terres d’Arthur Rimbaud

(…) elle laissa traîner son regard dans le mien. Il était fier, il était altier. On dira qu’un regard ne peut être qualifié ainsi, mais : cambré. Elle était d’ascendance tzigane, compris-je un peu plus tard, au café. Elle eut à nouveau cette belle lueur de défi dans l’œil (…) On lui avait appris à cacher ses origines sous peine qu’elle se retrouve, elle aussi sur les routes, et moi j’aimais les manouches. Les mains potelées de leurs petites filles. Et puis quand elles se penchent vers vous, l’air autant attendri qu’il était indifférent, la minute d’avant. (p81)

Comment ne pas croire que ces récits soient personnels, la moto et la savoureuse observation du comportement des automobilistes vis-à-vis d’eux, Un plaidoyer pro-moto, mais aussi sur les traces mortelles laissées sur le bord des routes.

Le simple bout de bois fiché en erre des tombes musulmanes. Nos vanités. La stèle d’un anonyme et sans date. Nous aimerions y voir marqué : « Nous recherchions l’oubli » (p94)

J’ai découvert les chemins pris par Eric Holder, à sa façon simple de raconter les vies à travers la sienne et les itinéraires empruntés par un écrivain passionné de moto, d’espaces, de nature. Cela se lit comme on fait une balade, cela n’a l’air de rien et pourtant c’est une réflexion sur nous, sur ceux que nous rencontrons ou côtoyons mais ne voyons plus ou pas, sur les attitudes désagréables de certains mais avec malgré tout toujours un sentiment de solitude personnelle.

C’est un amoureux de la littérature et des livres, ils sont présents pratiquement dans chacune de ses nouvelles, d’une manière ou d’une autre et même si je n’ai pas été aussi enchantée que par mes précédentes lectures de cet auteur, j’ai eu plaisir à le retrouver et à le suivre sur des chemins qu’il avait balisés.

Les piles de livres près des lits ouverts, l’après-midi. Le soleil dessine au-dessus un rectangle plus clair dans le mur blanc du mur. Des livres pour un oui pour un non. Pour leur couverture. Pour trois mots attrapées en dessous, derrière. (p102).

Editions Le dilettante – Janviers 2005 – 150 pages

Ciao

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