La possibilité du jour de Emilie Houssa

LA POSSIBILITE DU JOURNice – 1947. Aurore Félix, jeune Niçoise, s’apprête à faire ses adieux à sa famille, son pays et au soleil méditerranéen pour rejoindre son beau G.I. Martin en terre promise des États-Unis d’Amérique. Elle rêve alors à une nouvelle vie, faite de promesses de liberté et de cet avenir fabuleux que seul le « Nouveau Monde » semble pouvoir offrir. Mais une fois l’Atlantique traversé, Aurore découvre que son fiancé ne l’a pas attendue. Abandonnée, sans repère, elle ne fera pas demi-tour et se retrouve à tenter de vivre sa vie sur ces terres inconnues. La vie d’Aurore s’écrit ainsi dans les plis de l’Histoire, du fin fond du Midwest, jusqu’à New York et Montréal ; des combats pour les droits des femmes à la lutte pour l’égalité civique et la liberté de chacun.

Ma lecture

A l’image de la couverture, Aurore Félix est une femme qui avance, toujours, malgré les déconvenues, malgré les embûches, elle suit sa route,  même s’il s’agit de quitter son pays et de franchir les océans à la fin de la deuxième guerre mondiale pour retrouver le GI Martin qui fit battre son cœur lors de la libération du sud de la France et la fit rêver d’un ailleurs en lui demandant de le rejoindre en Amérique, sur ce continent inconnu et prometteur d’une vie nouvelle, elle y croit et part.

Les rivages industriels de l’Hudson m’amenaient sur la baie des Anges, les avenues sans fin aux ruelles en dédales du vieux Nice, les façades gigantesques des avenues droites aux bâtiments grandioses qui, face à la mer Méditerranée, cachaient la misère des ruisseaux et les odeurs nauséabondes des bennes dans les contre-rues au parfum doux des lauriers-roses en fleurs. Ces deux villes étaient décors, mais dans l’une se jouaient les westerns du Nouveau Monde et dans l’autre le crépuscule de l’Ancien. (p83)

Aurore étouffe et ce départ est pour elle une bouffée d’oxygène mais entre rêves et réalité il y a un fossé. Elle va finalement se retrouver seule en pays inconnu mais elle est fière, déterminée et battante. Elle va décider de construire sa vie, petit à petit, faire des rencontres déterminantes pour le futur mais va être confrontée à une Amérique qu’elle ne connaissait pas : celle des discriminations qu’elles soient raciales ou féminines, mais ne voulant jamais s’avouer vaincue, elle fera de ses causes ses combats.

-Nous ne sommes pas ennemis, à priori, mais nous ne sommes pas égaux par principe et cela me pose problème. Je ne vois pas pourquoi j’accepterais ce que la société impose comme une norme et qui réduit la moitié de l’humanité à écouter l’autre. (p93)

D’une jeune fille au départ que l’on peut trouver naïve et irréfléchie quand elle se lance dans ce voyage loin de ce qui faisait son quotidien, au sein d’une famille aisée mais sous la domination masculine, elle va se transformer en une femme déterminée à faire valoir ses choix, ses droits et même son amour quand elle réalisera que sur cette terre promise aimer comporte également des règles.

De Cleveland à New-York puis à Montréal pour revenir à New-York, chaque étape sera l’occasion d’observer, comprendre une société et  s’adapter pour pouvoir utiliser les mécanismes à sa propre réussite, d’avoir toujours dans son sillage celles et ceux qu’elle a rencontrés, aidés, aimés mais tout cela a parfois un prix…..

Sous la forme d’une confession d’une mère, Aurore, à son fils, Guillaume, le roman déroule sur plus d’un demi-siècle le combat d’une femme (à l’image de beaucoup d’autres) pour trouver sa place dans un monde où les obstacles sont nombreux, où la solidarité viendra souvent d’autres femmes ou des minorités opprimées et mises à l’index.

Cette forme de narration, assez intimiste entre une mère et son fils, un peu troublante au début de ma lecture, m’a permis d’entrer dans l’intime de cette femme, sur ses ressentis et de comprendre ce qui l’anime : une femme aux relations familiales et maternelles assez distantes, froides ou tout du moins sans chaleur, je l’ai parfois trouvée plus attachée à sa réussite qu’à sa famille, son fils, ses proches mais qui s’explique peut-être dans le fait qu’elle ne peut compter que sur elle pour trouver les forces nécessaires à sa survie et ses combats.

Une lecture agréable, une immersion dans une Amérique des clivages sociétaux et intellectuels. J’ai particulièrement aimé tout ce qui liait James et Aurore, non seulement une histoire d’amour mais aussi une ouverture sur la culture et la littérature pour mieux comprendre, apprendre, savoir avec une référence à mon idole, Virginia Woolf :

Les ouvrages de Virginia Woolf y trônaient : Mrs Dalloway, Orlando, The Years et évidemment A room of One(s Own (une pièce à soi)

A la lecture de ces textes, j’avais perçu l’effrayante injustice de la « fausse minorité » que constituaient les femmes. Nous étions considérées comme inférieures par l’autre moitié de la population et de cette définition naissait l’impossibilité radicale d’écrire notre histoire. Ou était-ce l’inverse ? Peut-être était-ce le faire de n’avoir pas écrit notre histoire qui nous désignait radicalement comme inférieures. Je regardais en tout cas cette écriture de l’histoire comme la clé du pouvoir. (p126)

La possibilité du jour mais pour Aurore c’est la possibilité d’une vie, d’une autre vie que celle qui lui était prédestinée. Un roman très féminin par ses personnages, par ses luttes, par ses espoirs de liberté, d’indépendance et de justice mais aussi de faire ses choix, de les assumer avec une orientation vers l’art moderne (sûrement un clin d’œil à la profession d’historienne de l’art de l’auteure)…..

Une lecture sur le combat d’une femme pour être femme, mère, amante, indépendante et libre dans le pays de tous les possibles mais où ces possibles ont également un prix et imposent des choix. Un beau portrait de femme mais aussi celui d’un pays et d’une société américaine sur un quart de siècle .

J’appris à apprendre, non pour quelqu’un ou quelque chose mais pour moi, pour l’allégresse que cela me donnait. Plus je découvrais des artistes, des courants, plus je lisais des textes, plus je me nourrissais, et plus je m’affirmais telle que j’avais envie d’être. Etre là où je sentais vouloir être, quelque chose d’aussi ténu et futile que cela, je respirais (p215)

Editions de l’Observatoire – Mars 2020 – 259 pages

Ciao

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