Saisons en friche de Sonia Ristic

SAISONS EN FRICHESaisons en friche est un roman sur le quotidien tumultueux d’un collectif d’artistes. Tiraillés entre mille contradictions, les membres de ce squat se cherchent dans un tohu-bohu plein de charme où l’aventure se conjugue au collectif et où l’on grandit, on se belle et on s’aime plus intensément qu’ailleurs. C’est une effervescence militante, joyeuse et d’une vigueur inouïe qui émane de ce roman turbulent, tendre et sans concession sur la France d’aujourd’hui.

Ma lecture

Paris – C’est dans un ancien entrepôt désaffecté qu’ils ont squatté que se retrouvent Alice, Thomas, Lena, Malo, Alexandre, Vladimir, Douma, Nieves, Clémence et tous les autres faisant de ce lieu un lieu de créations mais aussi parfois d’hébergement. Y sont organisées des rencontres et animations artistiques ouvertes à tous. Ceux qui l’animent viennent d’horizons et de pays différents avec chacun un passé plus ou moins présent ou douloureux.

Chacun apporte sa pierre à l’édifice précaire, à ces lieux laissés à l’abandon, comme en jachère d’un devenir qu’ils veulent  voir comme un carrefour humain de vies, de créations, d’ouverture, qu’ils offrent à qui veut en pousser la porte, ils leur redonnent vie en mettant en commun leur passion : la scène, l’écriture, le cirque, la peinture et sont dans l’attente d’une reconnaissance.

Sonia Ristic en pousse les portes et nous permet d’en découvrir le quotidien et le fonctionnement, qui se veut à la fois un gentil bazar et une structure avec un minimum de  règles sous l’autorité bienveillante mais nécessaire de Vladimir qui a eu plusieurs expériences du même type. Mais c’est surtout à travers ses membres que l’on découvre ce qui en fait sa richesse : leurs passés, leurs espoirs, les amitiés et les relations amoureuses qui s’y tissent.

Il y a toujours des éclats de voix, des disputes, des prises de tête. Untel a oublier de sortir les poubelles, une autre a laissé un bordel innommable dans la salle blanche, Truc s’est servi dans le stock de boissons du bar sans le recharger et Machine s’est retrouvée dans la merde le soir du vernissage avec le frigo vide ; Bidule débarque systématiquement à midi le dimanche quand tout est déjà installé et après on le voit passer son après-midi à draguer, il met rarement les mains dans la plonge. Parfois, ça s’emporte en débattant des différences cruciales entre l’anarchie libertaire et le communisme autogestionnaire. Il y a des drames et des pleurnicheries. L’utopie n’est pas tout à fait au point non plus, mais malgré tout, c’est la joie qui domine. (p62)

Ici, tout se décide en commun : accueil de sans papiers, de réfugiés, expositions, au cours des réunions du mardi où le vote démocratique est de rigueur. Ils attendent et espèrent les autorisations permettant la poursuite du concept, pour continuer à y vivre, s’y rencontrer et à créer.

Et il y a ceux qui n’ont pas de pratique artistique à proprement parler, les cabossés, malmenés par la vie, les militants de toutes les causes, les paumés, les souffrants d’un trop-plein de solitude, les SDF ayant trouvé un coin au chaud. (p61)

Nous glissons un œil et une oreille dans ces lieux que nous n’osons pas parfois découvrir alors qu’ils sont créés justement pour être une porte ouverte à tous sur la culture, les rencontres et la création. Ses occupants sont souvent dans l’attente d’une reconnaissance, d’un rôle, d’un engagement et ils trouvent là, parfois, un havre de paix après des années d’errance.

Comme dans toute société, tout microcosme il y a des histoires d’amour, d’amitié, des femmes et des hommes qui se soutiennent, s’aiment ou se déchirent. Et parfois la violence peut se déchaîner, venue de l’extérieur, remettant en cause tout le travail accompli et le devenir du projet.

Ils sont partagés entre le passé sur lequel ils se taisent parfois, leur présent à assurer par des petits boulots en attendant l’engagement, le futur qui reste une hypothèse.

Le récit se découpe en 4 saisons : couleurs d’automne, hiver opaque, printemps arabes et étés indiens qui donnent la tonalité de la période traversée, le temps de la mise en culture du lieu, partant de rien, d’un lieu en friche, pour en faire un terrain fertile d’idées et surtout d’amitiés, avec les arrivées d’éléments extérieurs auxquels ils ne peuvent refuser l’asile mais aussi l’évolution de leurs relations et d’un projet commun et collaboratif qu’ils veulent offrir au public.

L’auteure entremêle les histoires de chacun, délivrant peu à peu leurs itinéraires, faisant du récit un melting pot de vies, de portraits et des événements qui ont jalonné les différents pays d’origine, le tout avec une écriture vivante, alerte et un style en adéquation parfaite avec l’ambiance du lieu.

Découverte d’une auteure et d’un lieu créatif  mais aussi d’une expérience humaine, que j’ai lu avec plaisir pour découvrir surtout un patchwork de vies, réunies dans un projet commun, une ruche bourdonnante que l’auteure connait pour y avoir vécu pendant un certain temps (Le Théâtre de Verre dans le 19ème arrondissement de Paris). C’est à la fois joyeux mais aussi émouvant quand il s’agit de lever le voile sur l’intimité de chacun. J’aurai peut-être aimé y trouver encore plus d’éléments sur le travail de création mais cela aurait peut-être nuit à la fluidité du récit.

Le but de l’art n’est pas d’expliquer, de dire ce qu’on doit penser, il n’est pas question de donner à comprendre, mais de provoquer des sensations, des émotions, soulever des questions. Si on décidait de tout expliquer on serait en train de reproduire ce qu’on peut voir dans les musées, avec des troupeaux de moutons qui trottinent d’une œuvre à une autre en écoutant leur guide audio, trente secondes par tableau, comme un zapping, sans jamais se laisser bousculer par ce qu’ils voient. (p168)

Editions Intervalles – Janvier 2020 – 294 pages

Ciao

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