La cuillère de Dany Héricourt

LA CUILLERE IG

L’objet brillant est sagement posé sur la table de nuit. Seren devrait prêter attention à son père, étendu sous un drap rose. Sa mort vient de les surprendre tous, elle et ses frères, sa mère et ses grands-parents. Pourtant son regard est happé par la cuillère en argent ciselé, à son chevet. Celle-ci n’appartient pas à la vaisselle de l’hôtel que gère sa famille au Pays de Galles.
Tandis que l’angoisse, haute comme un terril, pousse dans sa poitrine, la jeune fille se met à dessiner la cuillère, passionnément : le monde pourrait se dérober, l’énigme que recèle l’objet la transporte. Après un premier indice donné par son grand-père – le motif est semblable à celui d’un tastevin venu de Bourgogne -, Seren décide de traverser la Manche et de rouler dans la Volvo paternelle, volant à droite évidemment, sur les routes de France.

Ma lecture

Vous avez envie de dépaysement, de voyage, d’une petite dose d’humour, de fantaisie mais également de tendresse ? Alors je vous recommande ce premier roman dans lequel je me suis plongée sans rien en attendre et me suis installée aux côtés de Seren, 18 ans, dans un voyage pour découvrir ce qui lie son père à une cuillère mais également pour qu’elle parte à la recherche d’elle-même.

La présence de cette cuillère en argent gravée : BB, un randonneur et deux lévriers (ou deux lézards),  sur la table de chevet près de son père décédé, interroge la jeune fille. Pourquoi l’avait-il près de lui, pourquoi y était-il si attaché et finalement qui était son père, le troisième mari de sa mère, plus âgé qu’elle et dont elle réalise qu’une partie de son existence lui échappe ?

Au lieu de sombrer dans la tristesse, Seren s’accroche à cet objet pour partir, munit de son permis fraîchement obtenu, au volant d’une Volvo familiale rassurante, sur les routes de Bourgogne,  à la recherche des origines de cet ustensile et la raison pour laquelle son père la gardait si précieusement.

Mais la jeune fille, à l’aube d’entrer dans une école d’arts car passionnée par le dessin mais doute de son devenir, ne maîtrise pas la langue française ce qui va occasionner bon nombre de situations cocasses car entre le gallois et le français il y a tout un fossé de subtilités dont Seren fera parfois les frais. Ce voyage va être l’occasion de rencontres, de découvertes le tout teinté de l’innocence d’une jeune fille en pays inconnu, de sa volonté à gagner en indépendance pour surmonter les imprévus inhérents à ce voyage improvisé. Elle va mener une enquête accompagnée des Mémoires de collectionneur du Colonel Montgomery Philipps comme base de référence sur l’objet lui-même et qui va la conduire à une révélation qu’elle était loin de se douter trouver.

Dans ce premier roman de Dany Héricourt vous entrez dans une autre dimension. La famille de Seren tient l’ hôtel des Graves au Pays de Galles, dans le Pembrokeshire où se côtoient grand-parents, mère et deux demi-frères, une famille un peu décalée, où chacun possède un trouble, où rien n’est conventionnel mais où règne l’entente et la tolérance. Et tout le roman est à cette image : les double-sens des significations des mots, entre français et gallois, les nuances qu’elles soient de couleur comme les peintures des chambres, la fraîcheur de Seren face aux événements, ses questionnements, sa positivité dans les épreuves, sa manière de se raccrocher à cet ustensile pour ne pas sombrer dans la tristesse du deuil. Oui tout est question de nuances, de visions et de sens.

J’ai accompagné la jeune fille du Pays de Galles à la France puis à  Ballerey, ultime escale de son périple, au cœur d’un été où elle fera de jolies rencontres qui mettront parfois du baume sur son « terril », cette angoisse qui l’oppresse depuis le départ de son père et qu’elle ne peut nommer qu’ainsi, tellement il noircit et comprime son corps, surmontant les épreuves, les désagréments et péripéties gagnant ainsi en maturité.

L’auteure prend des chemins détournés d’écriture et de style pour évoquer le deuil, la méconnaissance parfois de ceux qui nous sont proches,  mais aussi la sortie de l’insouciance par un événement douloureux et brutal pour devenir adulte et trouver le chemin pour le surmonter et envisager sa vie future. C’est une manière originale d’aborder ces thèmes, usant (sans abuser) des situations provoquées par la barrière de la langue, de la signification de certaines expressions et les comportements gallois et français si différents parfois.

J’ai souri, je me suis amusée et ai appréciée l’écriture tout en nuances (mais pas de bleu mais pour comprendre cela il faut lire le roman) alternant prose et poésie, pensées intérieures et dialogues avec les gens du cru, la bienveillance avec laquelle l’auteure a fait grandir, au fil des pages, son personnage tout en la rassurant sur son devenir.

C’est original comme peut l’être le choix de l’objet choisi comme talisman paternel, c’est original comme l’est la famille de Seren et où tout trouble n’est jamais un drame, où la confiance et l’amour règnent, quelque soit les situations. J’aime quand un roman surprend là où vous ne l’attendez pas, quand il prend des chemins de traverse, qu’il joue avec les mots, les ambiances pour évoquer à sa manière le deuil et le passage à l’âge adulte (ou tout autre sujet).

J’ai beaucoup aimé.

Lecture dans le cadre du Comité de lecture des Bibliothèques de ma commune

Editions Liana Levi – Août 2020 – 240 pages

Ciao

5 réflexions sur “La cuillère de Dany Héricourt

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